RUE POISSONNIERE
du coin de la rue et du Boulevard, dont les produits coûtent meilleur marché.
Peu de masures rappellent dans la rue Poissonnière l'ancien clos des Masures-de-Saint-Magloire. M is voici bien encore des maisons à porte bâtarde et h. deux croisées par étage, fruit des économies du cordonnier, de la mercière et du pâtissier qui les ont fait bâtir. L'architecture peu académique du 25 est bien plus amusante pour le passant que les façades signées par les architectes d'â-présent : il y aura toujours des Parisiens assez peu fortunés pour se contenter de l'abri que leur procure cette bicoque et pour se sentir plus à l'aise avec leur veste, leur blouse, leur tablier, que couverts d'un habit acheté au Prophète OU à la Belle- Jardinière.
D'autres traditions sont respectées elles-mêmes tant soit peu sur la lisière de l'ancien Champaux-Femmes. L'amour vénal faisait encore bon feu, il y a quelques années, dans un grand nombre d'entre-sols de la rue ; il s'y cache aujourd'hui dans les mansardes, d'où il s'en va, transi, se réchauffer sous les lustres des bals publics. Mais il porte si mal, il dépose si souvent le masque de la grisette qu'on ne s'y trompe plus beaucoup. Il n'y a qu'une nuance entre cet amour-lâ et celui que garde en pension, à l'angle de la rue de la Lune, une maison plus que séculaire dans la spécialité. L'autre coin de la rue de la Lune était occupé, sous Louis XVI, par la compagnie colonelle des gardes-françaises.
Rue de la Lune, (i)
Pour l'honneur de la compagnie d'élite dont il s'agit à la fin de l'article précédent, constatons que, de son temps, il n'y avait encore à l'encoignure opposée de la rue Poissoiiuière qu'une seule des deux maisons de tolérance qui, aujourd'hui, relient une rue à l'autre. Celui des deux établissements dont la porte s'entre-bàille sur la rue de la Lune fut fondé vers 1820 par un marchand à la toilette.
Un galant mettait, au contraire, en cette rue le beau sexe à contribution, dans des conditions peu communes, au commencement du règne de Louis XIV ; on le nommait Henri Barjot de Renneviiliers. Fallait-il qu'une femme fût adroite pour passer par ses mains sans autres frais ! Si la belle avait plusieurs bagues, ce n'était jamais la plus simple qu'il soutirait à titre de souvenii', quand ce n'était pas de l'argent h son maii. Il vivait donc à l'aise dans les meilleurs quartiers de la ville et ne se retirait à la Ville-Neuve, dont la rue de la Lune faisait partie, que sur une déveine en amour et au jeu, qui l'obligeait h des économies. Son train de maison, dans la morte-saison, se réduisait souvent à une vieille femme, nommée Blanche, qui n'attendait même pas après ses gages pour vivre : elle avait appris, en servant dans un hôpital, à saigner, à remettre les membres disloqués, et elle continuait h faire le chirurgien. Cette renoueuse ne craignait pas de se tranformer parfois en amazone; elle ne montait à cheval, sur le tard, qu'avec
(IJ Notice écrite en 18(il.
une épée dans la main droite et un flambeau dans l'autre, quand el e allait quérir son maître par la ville. La bouchère et la boulangère éiaient toujours payées à sa manière par ce mauvais sujet, qui ne prenait jamais de fournisseur veuf : il ne laissait s'arriérer des parties, c'est-à-dire des mémoires, qu'au risque de régler avec des créancières d'autant plus éloignées de la jeunesse. Une fois même, Rennevilliers avait affaire à une vieille femme de la rue de la Pourpointerie ou des Lombards, qui lui avait longtemps habillé des laquais. En arrivant, sur la promesse formelle qu'il lui serait eutlu donné satisfaction, la malheureuse déployait un sac vide ; mais, avant de repasser la porte, elle jetait ses parties au feu en s'écriant : — Que demander à un honnête homme qui a pour la vieillesse tant d'égards !
C'est fort innocemment, nous le croyons, qu'à la fin du xvn'^ siècle M. Plaisir habitait le 41 : le véritable nom de ce propriétaire était bien Claude du Plaisir. Le joli nom de qualité ! Par malheur, à cette époque-là, une bonne moitié des marchands de la rue Saint-Denis prenaient librement le de, que l'ignorance crasse de notre siècU; en science nobiliaire prend pour l'équivalent de messire.
Entre les rues Neuve-Saint-Étienne et Sainte- Barbe (1), le côté des numéros pairs fut bâti par François Berthelot, secrétaire des commandements de la Dauphine, et Marie Regnauld, sa femme, pour y placer 50 soldats blessés. Mais la fondation de l'hôtel des Invalides, en atteignant royalement le but des institutions du même genre, supprima la moinerie des soldats infirmes. La maison principale de la rue de la Lune fut achetée, en 1682, par les dames de Saint-Chaumont, qui en firent
(1) Maintenant de la Ville-Neuve et Pourtalès.
le petit Saint-Chaumont. Le chef-lieu de cette communaulé des filles de l'Union-Gliréiieniie recevait des élèves, rue Saint-Denis, à des coiidilions autres que la succursale, qui prenait des pensionnaires à raison de 250 ii 400 livres. Les bâtiments de cet annexe donnaient également sur le Cours, ancien Rempart, et dataient seulement de la renaissance de la rue, dont l'acte de naissance remontait au milieu du xvi'" siècle. On en avait rasé les maisons dès lo93, pour Ibriifier la ceinture de Paris, dont la Ligue refusait l'entrée au Béarnais. Une cliapelle Sainte Barbe avait elle-même disparu dans l'abatis, et c'est trente ans plus tard qu'on avait élevé h sa plai e Notre-Dame-de Bonne- Nouvelle, presque entièrement reconstruite sous la Restauration.
De Caux, huissier de salle à la cour de Versailles, avait aussi Louis XIV pour seigneur direct dans trois propriétés qui se suivaient rue de la Lune : le 14 bis en était une. Voyez-vous une maison de secours et une école de tilles, nM2? Cet immeuble et l'immeuble adjacent appartenaient aux pauvres de la paroisse Bonne-Nouvelle. Ils étaient chargés de 2 livres, 5 sols, 5 deniers de cens, redevance acquittée pour l'année 1703 par les mains de Françoise Énaull, supérieure, Marguerite Gautier et Jacqueline Guénot, sœurs de la Charité attachées à ladite paroisse. La plupart des maisons situées sur cette ligne avaient sur le Cours une seconde porte, que quelques-unes conservent de nos jours sur le Boulevard.
Rue du Petii-Carreau. (i)
Le marché des Petits-Carreaux, moins fréquenté que le carreau des Halles, était sans doute pavé originairement de ce qu'on appelait du carreau ; le même pavé tenait lieu de plancher aux cabarets lorsqu'on y laissait des buveurs littéralement sur le carreau. Vis-ii-vis de l'hôtel des Grilles, où la veuve Boyer a commandé en maître et qui n'est plus pour le vulgaire que le n° 43, les morceaux de viande s'étalaient qui avaient un moment fait une rue des Boucheries de l'entre-deux des rues Montorgueil et Poissonnière. Le plan de Gomboust, il est vrai, faisait commencer celle-ci et finir celle-là. en 1652, à la hauteur de la rue Neuve- Saint-Eustache ; toutefois on connaissait déjà un siècle avant, dans la rue Montorgueil, un lieu des Petits-Carreaux, et 58 maisons étaient portées au compte de notre rue en 1714 ; au nombre de ces maisons figurait déjà le 38, possédé sous Louis XVI par la baronne de Vignet.
On a toujours bu sec en ce quartier. L'enseigne des Trois-Bouteilles et celle du Château-Gaillard rivalisaient, dans la rue du Petit-Carreau, avec le Triomphe-de-Bacchus, dont le propriétaire luimême portail, vers 1714, un nom qui ratissait chaleureusement la gorge et donnait soif: Le Poivre ! La corporation des joueurs de violon avait bien son bureau rue Saint-Martin, attenant à Saint- Julien-des-Ménétriers ; néanmoins les musisiens à embaucher se donnaient rendez-vous chez Zublet,
(1) Notice écrite en 1861.
aux Trois-Bouteilles, près la rue Thévenot, et, de nos jours encore, tous les dimanches, des virtuoses disponibles se réunissent sur le même point de la rue du Petit-Carreau, à la porte d'un marchandde-vin, et y trouvent un engagement pour la soirée dans quelque orchestre de bal, de spectacle ou de café-concert.
Le cul-de-sac du Crucifix, dit aussi du Petit- Carreau, comportait 7 petites maisons en 1768. Nicolas Le Prieur en avait acquis 4 ; Pierre Le Prieur, tils de Nicolas, y ajouta les autres et fit bâtir par l'entrepreneur Goupy, sur l'emplacement du tout, un hôtel à deux portes, qui n'en a plus qu'une. C'est le u° 14, et comment le louer assez de n'avoir renoncé qu'à la moitié du jardin qui le distinguait d'une maison de petite bourgeoisie ! Goupy, devenu architecte, a dessiné le plan de plusieurs casernes de Pans, notamment de celle de la Nouvelle- France.
Le n° 26 sert de passage officieusement à l'ancienne cour des Miracles. Tout le monde, au commencement du dernier siècle, ne se hasardait pas encore le soir dans l'ancienne vallée aux Mendiants et aux Voleurs, chef-lieu de la truanderie au moyen-âge : il y avait pourtant 3 lanternes pour éclairer 4 maisons, en comptant ce qu'y possédaient les hospitalières de Sainte-Cathenne et les fllles-Dieu, sans compter par exemple les échoppes en appentis qui s'adossaient aux murs et qui n'étaient pas habitées la nuit. Une maisoii, dans ledit passage, ouvre sa porte cochère en face d'une ruelle que son éciiteau donne pour impasse de l'Étoile : n'était-ce pas l'hôtel Dupressoir ? De' toute façon la location y remit, sous Louis XV, un nouveau genre de malfaiteurs adroits en possession de la cour des Miracles, que le règne précédent avait purgée de ribaudes et de francs-mitous moins civilisés. Les charmes de Dorothée, de la Beau-
voisin et puis de Jeanne Vaubernier, à l'âge de 21 ans, attiraient h\ des grands seigneurs, tels que le duc de la Trémoiile et le prince de Ligne, mais plus encore de financiers, . chez le comte Dubarry, qui leur dorait ainsi les pilules de son tapis vert. La plus séduisante des complices de ce chevalier d'industrie était la nouvelle recrue ; ses bonnes grâces avaient déjà le rare privilège de ramener les galants, encore plus que de simples espérances. Elle était grande, bien faite, blonde h ravir : front dégagé, beaux yeux, sourcils à l'avenant, visage ovale légèrement marqué de petite-vérole, mais parsemé de signes sur les joues qui le rendaient piquant comme pas d'autre, nez aquilin, bouche au rire leste, peau fine, gorge qui contrariait la mode en conseillant à beaucoup d'autres gorges de se mettre à l'abri d'une comparaison ! Jeanne, sans songer h l'avenir, s'amusait pour son propre compte de l'empire exercé par elle à bien moins de frais qu'il ne fallait à son associé d'expérience et de dextérité pour commander à la fortune du jeu. Tout commençait alors ou finissait pour. elle par un souper, où elle buvait peu de vin, mais beaucoup de liqueurs. N'avaitelle pas pour vocation le plaisir, auquel était dû tout ce qu'elle avait et jusqu'à sa naissance ? Son père était abbé ; sa mère, une Lorraine nommée Bécu, mariée ensuite h Ranson, qui, de domestique, s'était fait employé aux barrièies de Paris. Dubarry avait rencontré cette jolie femme chez la comtesse Duquesnay, qui l'aimait de manière h en rendre jaloux M. de Chabrillan, dont ladite maîtresse donnait elle même à jouer. Lebel, valet-de-chambre du roi, vint de même cour des Miracles, lia facilement connaissance avec l'Égérie du tripot, et un appartement se meubla avant peu. rue des Petits-Champs, pour Jeanne Vaubernier, qu'on avait commencé à surnommer l'Ange dans la maison à
parties de la Gourdan, et M""' Lange changea moins de conduite que de fortune et de nom, chacun le sait.
Dans l'ancienne demeure de Jean Dubarry habitait le publiciste Hébert, membre de la Commune de Paris, pendant que Jeanne Vaubernier payait de sa tête le luxe et le crédit dont elle avait joui comme comtesse Dubarry. Ce rédacteur du fére Duchesne, journal de cynique mémoire, avait été receveur de contremarques dans un théâtre ; il acquit de nouveaux titres à l'exécration générale lors du procès de Marie-Aiitoinette, fut dénoncé par Sainl-Just à la Convention, qui le reconnut chef d'une faction menaçante pour l'État, et il ne finit pas autrement que M"« Dubarry.
Rue Thévenot. (i)
Ne venons-nous pas de revoir dans la rue du Petit-Carreau l'hôtel Le Prieur, qu'on disait h tort Thévenot ? Une lettre de M. le Prieur de Blainvilliers, petit-fils du fondateur, nous apprend que son grand-père fit construire en même temps le 21 de la rue Thévenot.
Un Thévenot remplissait les fonctions d'échevin sous la prévôté de Jacques Sanguin ; un autre a laissé des relations intéressantes de ses grands voyages et importé en France le café. L'usage de la liqueur nouvelle fut d'abord une affaire de mode ; M"" de Sévigné contribua elle-même, sans le vouloir, h sa propagation, en disant que le café passerait comme Racine, ou Racine comme le café. La réputation de l'un et de l'autre n'a guère lait que croître et embellir depuis cette comparaison, qui n'a pas même porté malheur à M'"'' de Sévigné ! André Thévenot, contrôleur en chef des rentes de l'HôleJ-de-Ville, survécut à Thévenot le voyageur ; il avait pour hls ou petit-fils l'échevin ; c'est à sa requête qu'on donna, en l'année 1676, un débouché sur la rue Saint- Denis au cul-de-sac des Cordiers, qui était du Paris de Charles V.
Père et parrain de la rue ainsi née, Thévenot y laissa à ses héritiers des maisons bien construites, dans lesquelles au xvmi"= siècle se succédèrent des banquiers et des agents-de-change, plus encore que des magistrats, et en voici les n"' actuels :
RUE THEVFNOT. 313
10, 12, 14, 17, 18, 19, 20, 21, 22, 23, 24. En tout 11 propriétés, et la rue n'en nombrait que 16, y compris celle qu'a fait rebâtir ensuite Le Prieur. Lorsque la succession s'ouvrit du marquis de Carabas de cette rue, les n'" 6 et 8 appartenaient à Thoré, et. le 26, que Michel Richer allait bientôt reconstruire avec le magnifique balcon qui décore aussi l'impasse de l'Étoile, était à l'hospice Sainte-Galherine. Ce cul-de-sac, qui, lui-même n'en est plus un pour les piétons qu'il mène à la cour des Miracles, avait dépendu de l'impasse des Cordiers antérieurement à la formation de la rue.
Vers le milieu du règne de Louis XVI, le propriétaire du 18, où un hôtel-garni a repris de nos jours le nom de Thévenot, créateur de l'immeuble, s'appelait M. de Saint-Péravy ; celui du 16, le D'' Chomel ; celui du 14, M. Armand. Au même temps, le comte de Lallemant, ou de Latemend, disposait du 7 et 9 ; M. Bourdin, du 11 ; M. Osmond, du 13. Quant au 24, qui a été mairie sous la Restauration, l'architecte Goupy y a laissé des traces de son passage sur les brisées de Thévenot, comme propriétaire.
Enfin le 12, déjà cité, était la résidence de la famille de Monmerqué, avant que Joséphine de la Pagerie y séjournât, n'étant encore que M""* de Beauharnais. Cet ancien hôtel a conservé un jardinet.
Rues de Viarme, Mercier, de tartines, De Vannes, Oblin et rue 8auval,
EN CE QUI s'kN appelait NAGUÈRE
Devarenne* (i)
M. Rousseau, qui songe h se marier, n'était guère flatté que nous l'envoyassions faire le tour de la Halle-au~Blé. La réputation acquise à ce quartier offrait des points curieux à étudier au point de vue des mœurs, mais risquait de compromettre publiquement un explorateur qui ne se contente pas toujours d'interroger l'enseigne d'une maison, le numéro d'une porte, l'inscription angulaire d'une rue. Les établissements séculaires où M. Rousseau redoutait d'avoir à prendre des notes sur son calepin, sont de ceux où l'on entre en craignant d'être vu, surtout lorsqu'on se dispose à rompre avec le célibat. Il partait donc à contrecœur, pour la première fois sans doute, notre député à la course, notre observateur au carnet ! Il avait passé la nuit blanclie, additionnant avec appréhension presque autant de gros numéros qu'il pouvait se trouver de portes dans les rues dont la nomenclature sert de titre au présent chapitre. Mais il est revenu tout fier des progrès accomplis, autour du Grenier-d'Abondance, par la moralité publique de son siècle. Sa philosophie
'^'^' (1) Notice écrile en 18(il. Le nom de l'historien Sauvai n'était pas encore devenu ceiui de la rue Devarenne et de la rue des Vieilles-Étuves Saint-Honoré.