RUES DES VIEILLES-ÉTUVES
Dieu tient le cœur des rois en sa main de clémence ; Soit chrétien, soit païen, leur pouvoir vient d'en haut, Et nul mortel ne peut (c'est un faire le faut) Dispenser leurs sujets du joug d'obéissance.
On lisait ce pauvre quatrain, rue des Vieilles-Étuves-Saint- Martin , sur une maison bâtie par un des architectes de Henri IV. Il va sans dire que la Révolution a gratté pareille inscription.
En même temps, comme nul ne l'ignore, on a supprimé les maîtrises. Dans celle des barbiers-perruquiers étaient incorporés les baigneurs-étuvistes. Sauvai remarquait en 1660 que les étuves devenaient rares à Paris , et il rappelait qu'à la fin du siècle précédent on ne pouvait faire un pas sans en rencontrer. Néanmoins, du vivant de Sauvai, des maisons de bains assez nombreuses faisaient encore concurrence aux maisons borgnes comme il y en a une au n° 14 de ladite rue , et cela contrairement à une quantité d'ordonnances de police répétant une
défense qui était déjà faite, du temps d'Etienne Boileau, aux baigneurs du xm e siècle, en ces termes: « Que nuls ne soustiengne en leurs mesons bordiaux ne de jour ne de nuict. »
A cette époque reculée les étuvistes parisiens n'étaient qu'au nombre de vingt-six, et celui de la rue des Étuves-Saint- Martin s'appelait llichart; celui de la rue des Étuves-Saint- Honoré , Guillaume. Il on coûtait moitié moins cher pour sestuver chez eux que pour s'y baingnier. De bon matin leurs crieurs réveillaient les habitants de leur quartier respectif, en annonçant que l'eau était chaude. Aussi Guillaume de Villeneuve écrivait-il dans ses Crieries de Paris:
Oiez c'on crie au point du jor :
Seignor, qu'or vous alez baingnier Et estuver sans délacer ; Li bains sont chaut, c'est sans mentir î
Un des prédécesseurs de Richart avait coulé des bains pour la reine Blanche ; un de ses successeurs fut Geoffroi, à l'image du Lion-d argent, et à cause de lui, sous Jean-le-Bon et sous Charles V, on disait rue Geoffroi -les-Bains. La maison où cette dynastie de baigneurs devait, a tenant estuves à femmes, ne chauffer icelles pour hommes, » et dans laquelle on se baignait encore en 1578, est maintenant le n° 4.
L'autre rue des Vieilles-Etuves prenait transitoirement le nom de Jacques-de-Verneuil, sous Philipe-le-Bel; elle rejoignait alors la rue de Ncsle , aujourd'hui d'Orléans , plus haut que celle des Deux-Écus, connue comme rue Traversaume, et elle aboutissait à un hôtel, que dis-jel à un palais. Là, en effet, Philippe-le-Bel venait après Jean de Nesle, après Louis IX, et
avant Charles de Valois, Jean de Luxembourg, roi de Bohême, Charles Y, Amédée VI, comle de Savoie, Louis XII, alors duc d'Orléans, Catherine de Médicis, Catherine de Bourbon, Charles de Soissons, le prince de Carignan, la banque de Law, dont le dernier marché aux actions fut en cet hôtel, et enfin la halle au Blé. L'agrandissement de l'hôtel de Soissons pour Catherine de Médicis raccourcissait, dans ces parages, en 1577, et la rue d'Orléans et celle des Vieilles-Étuves, où le n° 16, dit-on, appartint à la même reine. Maison dont le propriétaire, sous Louis XVI, signait: Dupont. A cette époque le chevalier Desforges disposait des deux immeubles situés en face. N'y cherchez plus l'estaminet où naguère se réunissaient, pendant la quinzaine de Pâques, tous les comédiens et comédiennes de France sans engagement : le . Roman comique a quitté la brasserie qu'on y voit encore, pour un café de la rue des Marais-Saint-Martin et pour son allée favorite au jardin du Palais-Royal. En la même rue avait résidé, à l'enseigne du Barillet, Ogier de Gombaud, l'un des poètes fêtés à l'hôtel Rambouillet , qui fit la tragédie des Danaïdes s et qui fut le premier à s'asseoir dans l'un des fauteuils de l'Académie française. Quant aux bains plus anciens encore de la rue des Vieilles-Étuves- Saint-Honoré, Jaillot les met au nombre de ceux où le maître étuviste n'avait que faire d'être barbier, s'il se conformait aux mesures qui ne les ouvrait qu'à un sexe. Ne s'étaient-ils pas vu enclaver avec la rue dans l'enceinte de Philippe-Auguste? N'en pourrait-on pas dire presque autant de l'escalier à vis qui tourne encore dans le fond du n° 6, et de la petite niche à madone du 14?
MJE DU ROULE.
Jean-René de Loûgucil, marquis de Maisons et de Poissy, conseiller du roi en tous ses conseils, président à mortier au parlement, membre honoraire de l'Académie des sciences, avait été chancelier de la reine. Seigneur des fiefs du Roule et de Béthisy, à Paris, il habitait avec sa femme, Marie-Louise Rauyn d'Angervilliers, un hôtel où se trouvait auparavant la douane, rue Béthisy, près celle des Fossés-Saint-Germainl'Auxerrois, quand, en 1689 , fut autorisé le percement de la rue du Roule, à l'entrée de laquelle se maintint le chef-lieu du fief jusqu'à l'abolition de toutes les seigneuries. Ce président fut inhumé, en 1731, aux Cordelicrs, dans une sépulture de famille qui, après lui, n'avait plus personne à attendre. L'hôtel d'Alembon, appartenant à Charles Grousset , marquis d'Alembon, et attenant à l'hôtel de Montbazon, avait été entièrement démoli pour faire place à la nouvelle rue , dont les terrains avaient été acquis par une compagnie d'entrepreneurs ayant pour chef Prédot, un architecte des bâtiments du roi. Une sentence du Châtelet y délimitait , le 11 décembre 1694, sur le toisé de Gabriel Leduc, autre architecte du roi, le fief du For-aux-Dames, contigu sur ce point au fief du Roule et relevant de l'abbaye de Montmartre. Le plan de 1652 n'avait marqué particulièrement à la place future de la rue que l'hôtel de M. de Longueville.
Un plan plus détaillé y aurait indiqué, année 1704, deux groupes de maisons neuves, sous les noms que voici :
Côté droit: — Michel Delaporte , seigneur de Vervillc, tenant d'une part à Muuguet , d'autre part à X., et par derrière au jeu de paume de la rue Tirechappe (1/4 seulement de sa maison était dans
la mouvance du Roule). — Mauguet, sieur de Mezières. — J. B. Pré dot, architecte et bourgeois de Pans : quatre maisons bâties sur remplacement d'une maison à 1 image du Bœuf-couronné et sur l'hôtel d'Alembon en partie, Tune des quatre au coin de la rue Saint-Honoré. — Côtd gauche : — Rémy du Canel, acquéreur dePrédot, enseigne de la Chasse-royale (dont 1/24 seulement du fief du Roule). — Josse Tristan, peintre. — Françoise Langlois, veuve d'André Lenôtre. — Anne Leclere,veuve d'Ednie Pellé, secrétaire du roi, au Saint-Esprit, ci-devant à la Levrette, coin de la rue Saint-Honoré ( censive de Montmartre).
Ces maisons, vous pouvez les revoir sans exception. Mais la rue en comptait 28 avant la fin du règne de Louis XIV. Aujourd'hui rémunération ne va pas au delà de 23.
Favières fils, marchand de bas du roi, était établi rue du Roule; il épousa, en 1759,M ,,e Chanvray, née à Paris 16 ans 1/2 auparavant. Tout alla bien pendant la lune de miel. La jeune femme était une jolie blonde, faite au tour, ni petite ni grande , qui chantait gracieusement en s accompagnant au clavecin; seulement ses deux petites mains, qui commençaient par caresser les touches, les griffaient avec impatience à la moindre note douteuse : était-ce d'un rassurant augure pour le contrat qu'elle venait de signer? Elle trouva son mari laid en regardant un garçon, son commis, qui fut renvoyé , mais trop tard. Les œillades d'un marquis de Bandolle , qui passait et repassait devant la boutique, rallumèrent des querelles de ménage mal éteintes, et ce roué»fit jouer d'habiles entremises pour tromper non-seulement Favières , mais encore , dans la même journée , M me Favières avec une fille novice. La séduction n'alla plus loin ni pour celle-ci, dont le père était limonadier dans la rue des Petits-Carreaux, ni pour celle-là, à laquelle son mari ferma presque la porte au nez. La veuve Chanvray prodigua à sa fille les consolations et les conseils de
toutes les mères en pareil cas ; si bien que M me Favières, logée dans un couvent, constitua procureur, demanda et obtint séparation de corps. Une fois libre , elle s'afficha dans le monde avec le chevalier du Bec-de-Lièvre ; mais elle avait encore pour amant de cœur le complice de sa première faute.
Trente ans après 1 époque où s'y mariait le marchand dont nous venons de pleurer l'infortune t comme on la pleurait de son temps, Ta même rue, rien que sur sa rive droite, voyait se succéder, en fait d établissements qu'on peut noter:
Une manufacture de papiers peints, sous la direction de Windsor. — Le bureau de YAlmanach de Paris, donnant annuellement les adresses des personnes de condition , chez Lesclapart , libraire. — La boutique dcMoinat, ferblantier, inventeur d'une lampe sans famée, sans odeur. — Le magasin de Ducoudray, joaillier de tous les ordres royaux. — Le bureau des journaux de harpe, clavecin et musique, et du journal hebdomadaire de Leduc.
Sous le premier empire , la rue du Roule était encore plus commerçante : des lampistes à inventions et le parfumeur Fargeon y florissaient, ainsi que M lle Gaillard , qui tenait un cabinet d'histoire naturelle.
Au n° 17, sous Charles X, demeurait Martainville, journaliste mordant et auteur dramatique. Il discutait avec les libéraux, et surtout il jugeait 1 Empire, comme l'histoire le juge déjà, en se montrant reconnaissant des libertés restituées par la Charte. Pour y avoir mis trop d'esprit , il ne sut pas faire vivre le Drapeau blanc, feuille qui lui laissatant d'ennemis l Mais quel homme que Martainville, quand des anciens sergents ou lieutenants de l'Empire, qui se disaient eux-mêmes des libéraux, menaçaient de l'exterminer 1 C'était le traiter en ami des étrangers, qu'ils avaient harcelés pour obéir à Napoléon
seul; mais il bravait tous les périls que lui faisaient courir ces braves, "qui finirent par se convaincre qu'il était aussi français qu'eux. Un soir surtout , les amis de Martainville purent désespérer de lui, le 31 juillet 1822, tant les clameurs étaient violentes qui accueillaient son apparition dans une loge, au théâtre de la Porte-Saint-Martin 1 Pourquoi? parce qu'il ne blâmait pas M. de Corbière d'avoir permis à des acteurs anglais de jouer là les chefs-d'œuvre d'un théâtre étranger. Que voilà bien l'esprit des gens qui portaient à la boutonnière un bouquet de violettes en ce temps-là! Le journaliste répondit au commandant de la force armée, qui le suppliait de se retirer, dans la crainte que les vociférateurs du parterre n'esealadassent la galerie : — Monsieur, je préfère demeurer sous la protection de l'autorité. Si je suis assassiné , j'aurai fait mon devoir, et vous n'aurez pas fait le vôtre.