RUE DE VENISE
Sommes-nous bien à Paris? D'autres rues n'y empruntent des noms de villes étrangères que pour rappeler des victoires. Ici on se croirait à Venise pour de bon, si une madone luisait derrière un cierge, au fond de chacune des boutiques ; mal-
LKS AV:ih.YNl> MAISONS M l'AItlS
heureusement celles-ci sont vouées, pour la plupart, au sombre et fétide commerce des chiffons. Rue étroite, où les usuriers du moyen âge avaient introduit pièce à pièce des richesses qui, au temps de Law, en sortirent à la fois par la rue Quincampoix, sous la forme de papier-monnaie 1 Là on se contentait alors de se voler entre agioteurs, heureux ou malheureux, qui se pressaient les uns contre les autres; mais on allait jusqu'à tuer, rue de Venise. De Horn, membre d'une famille princière de l'Allemagne, un gentilhomme piémontais et le fils d'un banquier de Tournay assassinèrent en plein jour le capitaliste Lacroix, pour s'emparer d'un riche portefeuille, au cabaret de FÉpée-de-Bois. À la même place, n° 27, l'enseigne d'un marchand de vin est aujourd'hui le Cerf-Galant. Celle du Port-de-Venise fait vis-à-vis, sur la porte d'un petit restaurant.
Vers l'époque où le crime fut expié par deux de ses auteurs sur la place de Grève, une maison, située du même côté que le fameux cabaret, appartenait à Quertin, huissier au parlement; une autre contiguë, à Catherine de Corn min ges, veuve de Heracle Fréteau, secrétaire des finances; une autre après, aux héritiers de Boucher du Bouchet, seigneur de la Brosse, auditeur des comptes. M 1,e Pothay, fille majeure d'un serrurier, était propriétaire, en face, d'une maison tenant à des propriétés de la rue Quincampoix et de la ri e Saint- Martin.
Parmi les beaux esprits dont les visites valaient à TÉpée-de- Bois une célébrité attrayante, il faut citer Marivaux et Louis Racine. Mazarin y avait autorisé antérieurement les réunions
d'une compagnie de maîtres à danser et de musiciens, dont îe chef s'appelait Roi des violons. De ces réunions sans doute était sortie, sous les auspices du même ministre, l'Académie royale de danse, qui tint ensuite ses séances aux Tuileries, puis chez le maître des ballets du roi. Elle ne se composait d'abord que de treize membres titulaires; un peu plus tard , on y fut souventes fois incorporé par faveur, sans attendre une vacance à remplir, lorsqu'on avait déjà dansé dans les ballets de Sa Majesté Tous les jeudis se réunissait l'Académie ; les plus grands personnages assistaient à ses exercices, sur lesquels se réglaient toutes les danses d'une cour qu'imitaient à l'envi toutes les cours étrangères.
De nos jours, au profit du boulevard de Strasbourg a été supprimé un passage de Venise, dont la formation à travers le jardin du couvent de Saint-Magloire était contemporaine de 1 émission des assignats. De même a commencé et a fini la cour Batave, qui, tout piès, occupait la place de l'hôpital du Saint-Sépulcre, et qui a fait appeler impasse Batave, jusqu'en 1806, un ancien cul-de-sac de Venise et Quincampoix, confinant au jardin des filles de Saint-Magloire. Ledit cul-de-sac, également disparu, avait fait partie d'une rue de Bièvre et de Berne, entre les siècles xm c et xvir 8 . Bièvre est l'ancien nom du castor, et le nom toujours d'une petite rivière, qui paraît devoir à la tannerie une teinte jaunâtre, rappelant que Rabelais en attribuait la source, tout crûment, au pissat des chiens. Aussi bien la rue de Venise fut en partie rue de la Corroierie, dénomination également d'une rue qui devint ensuite celle des Cinq-Diamants, maintenant ajoutée à la rue Quincampoix. On y faisait, dans
LUS A.NUKNNËS MAISONS l)K PAKIS
le principe, l'apprêt et le commerce des peaux; par conséquent, il y avait de l'eau. Mais quelle distance encore entre un ruisseau, à l'entrée de Paris, et les lagunes de Venisel
L'enseigne à l'Écu-de- Venise, qui pendait rue Bertaut-qui-* dort, n'en fit la rue de Venise qu'au xvr* siècle, c'est l'opinion générale. Cette rue, sous Philippe le Bel, était dite Erembourg-la-Tréfilière, et on y citait, sous Jean le Bon, une maison à l'angle de la rue Saint-Martin, comme aboutissant par derrière à la maison qui fust Bertaut-qui-dort. C'est la seconde moitié de la rue de Venise actuelle, et la première moitié, qui en est séparée par la rue Saint-Martin, ne tombe pas tout à fait en face : cette singularité témoigne de leur origine différente. La rue de la Corroierie avait succédé, vers 1305, à une rue Plâtrière, déjà connue en 1280, date à laquelle demeurait, rue Erembourg-la-Tréfilière, le lombard Jehanel de Sève. Parmi les banquiers et prêteurs sur gages, qu'en ce temps-là on appelait des lombards, il y en avait pas mal de Vénitiens par la spécialité des rapports commerciaux, quand ce n'était pas de naissance. L'un d'eux avait donc pu déjà arborer cet Écu-de- Venise dont parlent si vaguement tous les historiographes. Les principaux lombards de Venise qui se trouvaient établis à Paris, lors de l'avènement de Philippe le Bel, avaient noms : Marc Roumain, Liénart de Puille ou de Poulie, Marc de Lorenz, Marin Maripère, Seurin Babilone, Antoine de Moulin, Marc d'Artigues.
sors NAPOLÉON" III