LES BOULEVARDS DE L'HOPITAL
DES GOBELINS, SAINT-JACQUES, D'ENFER, DU MONT-PARNASSE ET DES INVALIDES.
Ces boulevards du midi, officiellement natifs de lettres patentes du 9 août 17G0, mais dont rétablissement était déjà projeté un demi-siècle auparavant, on ne les a jamais fréquentés autant que les boulevards du nord, leurs frères aînés, qu'on appelait dès le règne de Louis XV et qui seront toujours le grand boulevard. Toutefois le monde élégant ne dédaignait pas, au début, cette promenade méridionale, où les carrosses du faubourg Saint- Germain se croisèrent libéralement avec les premiers coupés de la chaussée d'Antin, inventés pour M' ,e Coupé, de FOpéra De grands arbres s'y élevaient déjà : cinq vues le prou-
2 LES ANCIENNES MAISONS DE PABIS
yent, cinq vues de Martinet. Une de ces bonnes petites gravures du temps représente le boulevard de l'Hôpital, vu du pont de la rivière de Bièvrc.
L'Hospice de la Vieillesse, Femmes, y fut fondé en l'année 1032, comme dépôt de mendiants et de vagabonds, à la place d'une salpétrière, et de là vient que l'hospice n'a pas encore cessé d'être connu sous cet autre nom : la Salpétrière. On le désigna également comme l'Hopital-Géuéral; néanmoins la Pitié surtout fut le cheflieu de cette administration hospitalière, qui relia les hospices de Bicètre, du Samt-Ksprit, de la Pitié et de la Salpétrière. Le plan de la maison du boulevard de l'Hôpital avait été jeté sur le papier par le crayon de Libéral Bruant, et elle reconnaissait particulièrement pour ses bienfaiteurs Louis XIV, Mazarin, la duchesse d'Aiguillon, le président Pomponne de Bellièvre, M. de Lassayet encore d'autres. N'était-ce pas, d'ailleurs, sous les dehors d'une magnificence relative que ce monument abrita jusqu'à 7,000 malheureux des deux sexes, parmi lesquels il y avait des fous? On continuait à y garder des pauvres, mais en les séparant des fous, des folles et des fdles de joie. Des convois de ces dernières étaient, en cas de besoin, dirigés sur les colonies, comme nous le rappelle si dramatiquement Manon Lescaut, le célèbre roman. On en conclut, par exagération ou malveillance rétrospective, que l'hôpital n'était qu'une maison de force Mais la garde ne s'y composait, du vivant même de l'au-
leur de Manon Lescaut, que de 1G fusiliers, 4 caporaux et 1 sergeut. A l'intérieur, un nombre égal de prêtres obéissaient à un recteur. Des religieuses, au surplus, desservaient la Salpétrière. Les femmes avaient beau dominer de plus en plus, dans cet établissement, combien de divisions encore, combien même de subdivisions ! Le style d'architecture y mettait moins de différence entre le pavillon Mazarin et tel autre, par exemple le pavillon Lassay, que la destination spéciale affectée à chaque bâtiment. On ne détenait que trop réellement, dans le fond, à gauche, des tilles à corriger et des femmes incorrigibles, écume souvent pestilentielle de la prostitution; mais c'était un quartier à part, La cour des folles et des idiotes ne s'y rattachait aucunement. Il y avait des ateliers de lingerie, de broderie et de tapisserie, au premier étage, sur la droite, et les sœurs se reliraient au-dessus, dans leurs cellules. De vieux ménages se partageaient, plus loin, un dortoir réservé ; puis venait une salle pour soigner des enfants qui tombaient eu convulsions. Aussi bien la merveille de toute la maison n'était-ce pas l'apothicairerie '! Les étrangers visitaient la chapelle avec moins de curiosité. La maison de force, par exception, était moins accessible que le reste aux visileurs. La princesse de Lamballc elle-même ne réussissait pas à obtenir, en août 178(3, la permission de voir M mc de Lamotte, que l'affaire du collier de la reine tenait enfermée a la Salpétrière depuis la fin du mois de mai. Celle-ci y fut assas-
sinée, avec 31 autres prisonnières, par des septembriseurs qui venaient de rendres libres 183 prostituées, détenues dans la même maison, et déjà, depuis un jour ou deux, au pied du mur d'une prison, la Force, qui n'avait plus rien d'un hospice, M me de Lamballe était tombée sous les coups de bourreaux pareils, mais d'une barbarie plus raffinée.
Vis-à-vis l'Hospice de la Vieillesse, quelques maisons paraissent du même âge que le boulevard, et l'une d'elles. n° 2(>, fut une maison de santé sous plusieurs règnes, avant celui de Louis-Philippe.
Le restaurant à l'enseigne du Point-du-Jour, qui occupe l'un des deux angles de la rue Poliveau, a remplacé un pensionnat, vers la fin du premier empire; mais il se rattachait, comme construction, au jardin des Chevaliers de l'Arc, avant la grande Révolution, et il se pourrait même que celte maisonnette datât d'avant les lettres patentes. [1 restait sous Louis XVI un tir, mais à l'usage d'une • compagnie de bourgeois, dans le jardin du ci-devanl hôtel royal de l'Arquebuse, dont nous revoyons le bâtiment principal sur la place de la Bastille, au coin du boulevard Richard-Lenoir. Les chevaliers de l'Arc ou de l'Arquebuse, devenus archers de la ville, avaient pris en location un autre jardin de l'autre côté de la Seine, entre le marché aux Chevaux et la rue Poliveau. Cette royale compagnie, qui remontait par origine à la confrérie arbalétriere de Saint-Sébastien, fondée par saint Louis, jouis-
sait de privilèges et d'exemptions; mais la charge de*chaque membre coûtait 2,000 livres, et le lieutenant-général duc de Montmorency-Luxembourg, en sa qualité de colonel des archers de la ville, signait le brevet. Aussi quel brillant uniforme ! Bleu de roi, rouge et or, arc et flèche couronnés, fleurs de lis, croix de Saint-Sébastien, veste jaune, culotte et doublures de même couleur. La te-' ' nue d'été n'était modifiée que par la veste et la culotte blanches. Les exercices avaient lieu au jardin, tous les dimanches, depuis le premier dimanche du mois de mai jusqu'à la Toussaint. On tirait de l'arc, en visant le papigot, autrement dit le papegai : cet oiseau figuré était au bout d'une perche, qui prolongeait elle-même d'autres perches. Ainsi gagnés chaque semaine, les prix étaient des jetons d'argent au coin de la compagnie; mais il y avait aussi des médailles d'or, accordées exlraordinairementpar le roi ou par la Ville. Les armoiries du corps des archers étaient : une arquebuse et une arbalète sur champ d'argent, avec chef d'azur chargé de trois fleurs de lis d'or. En même temps que cet écusson, le jeton en portait deux autres : les armes de la Ville, à droite, et celles du roi, qui chevauchaient en tête. Minerve couronnait le tout, aveç cette devise : Per iela, per ignés.
Une avenue plantée d'arbres conduisait au marché aux Chevaux, plus fréquenté alors que de nos jours. On y achetait le plus souvent un cheval quand on avait quelque voyage à faire, et, s'il ne crevait pas en route, on le
LES ANCIENNES MAISONS DE PAltlS
ramenait, avec un autre bouchon de paille à la queue. Mules et ânes faisaient aussi l'objet d'un commerce plus considérable, qui se traitait en même temps. C'était marché aux chevaux tous les mercredis et samedis, depuis trois heures de l'après-midi jusqu'au soir. D'importantes améliorations élaient dues à M. de Sartines, dans ce marché qui, avant lui, était pour ainsi dire impraticable par les mauvais temps. L'estrapade y avait été transférée, en 1687, de la place de la Vieille-Estrapade; mais Louis XVI supprima déiinitivement la punition corporelle à l'usage des militaires, dont elle était publiquement l'instrument. De cette façon disparut une machine dont on ne sait plus que le nom. Elle était de bois et s'élevait très-haut, disposée en forme de grue : à l'extrémité jouait une corde, mue d'en bas par un tourniquet : les pieds et les mains du patient étaient liés à cette corde, et on le hissait jusqu'en haut pour qu'il retombât brusquement, mais encore suspendu à plusieurs pieds du sol, autant de fois qu'on devait lui donner l'estrapade. C'était donc une peine du même genre que la cale, infligée à bord des navires. Depuis l'an 1012, le marché aux Chevaux touche presque au boulevard de l'Hôpital. Sa spécialité avérée n'a pas empêché d'y vendre aussi des bestiaux dont l'alimentation tirait parti plus spécialement et plus ouvertement dans la ville et dans les faubourgs. Le plus illustre des intendants du Jardin du Roi s'est montré bon voisin en qualifiant le cheval « la plus noble conquête que l'homme
ait jamais faite; » mais Gomboust, sur son plan de Paris, . avait fait ie contraire de Buffon, en reléguant trop loin du premier rang le quadrupède qui hennit, par cette inscription afférente au lieu public dont nous parlons : Marché aux Cochons et aux Chevaux. De nos jours encore, le dimanche, on y met en vente des chiens.
En 1773, permission fut donnée à M. de Jolly, grandaudiencier honoraire de France, de se faire bâtir un peu plus loin, sur l'un des deux côtés du même boulevard, une maison d'encoignure. Il portait un de ces noms que la particule suit de meilleure grâce qu'elle ne les précède; . aussi bien, chez M. de Maupeou, qui donnait le sceau, on annonçait toujours M. Jolly, sans de. Mais chez son notaire et chez lui, rue Bourbon-Villeneuve, près celle des Filles- Dieu, y regardait-on de si près ? Il est vrai que la charge d'audiencier anoblissait.
Ensuite la grande guinguette des Fêtes de Momus vint égayer la porte de Paris, au pied de laquelle finissait le » boulevard de l'Hôpital et commençait le boulevard des Gobelins. Un autre genre de fête y fut donnée, dans la nuit du 12 au 13 juillet 1789, par une poignée d'hommes qui s'amusaient révolutionnairement à brûler la barrière en bois. Des rats-de-cave étaient de la partie ; mais l'idée venait de Mirabeau, et l'exemple, si bien donné à cette porte de la ville, allait être fidèlement suivi à toutes les autres, par une populace déjà ivre du vin sans droit qu'elle promettait au peuple. Cette fois Momus ne se coa-
LES ANCIENNES MAISONS DE PAHIS
tentait plus de tourner les autres dieux en ridicule dans les limites du vaudeville français; c'est à l'éloquence d'un tribun qu'il accordait libéralement plus encore que n'avait demandé un carme du xv 8 siècle en ce vers latin :
Morue, procul blattis tineisque nocentior esto.
Un autre dieu du paganisme avait eu, disait-on, un temple sur Femplacement du clos Payen, que traversait notre second boulevard. D'après une version plus modeste, ce clos portait tout simplement le nom d'un ancien propriétaire, et le fait est qu'un ami de Scarron s'appelait Deslandes-Payen. De plus, la terre de Payen, diocèse et élection de Troyes, avait été érigée en marquisat, par lettres enregistrées au parlement et à la ebambre des comptes les 17 et 21 août 1665, en faveur d'un Golbert, , mestre-de-camp, plus tard inspecteur général de <Ja cavalerie, 2° fils d'Edouard Colbert, marquis de Villacerf. La Bièvre, en arrosant ledit clos, y avait attiré des blanchisseurs dès le xvn e siècle, peut-être même beaucoup plus tôt, et il était borné, du côté de la ville, par le champ de l'Alouette, par la maison royale des Gobelins. Il s'y était élevé, du côté de la campagne, un ou deux moulins à vent, que l'ouverture des boulevards du midi avait forcé
de jeter bas, comme ceux de la butte Mont-Parnasse. Cette transformation, qui fait encore passer la petite rivière sous le boulevard des Gobelins, n'empêcha pas de couler
la lessive et de faire sécher le linge,, comme par le passé, au clos Payen. Le plan de Verniquet marquait môme, avant la fin du siècle, un étang au-delà du mur d'enceinte urbaine, qui séparait le boulevard d'à-présent, dans sa largeur, en deux voies parfaitement distinctes, et sur ledit plan figurait momentanément comme boulevard de la Glacière la portion de celui des Gobelins comprise entre les mes du Champ-de-1' Alouette et de la Glacière. L'autre voie contiguë, c'est-à-dire suivant le mur, ne se trouvait alors qu'une sorte de chemin de ronde extérieur. Un hôtel de campagne avait été construit, en 1762, sur le dessin de Peyre l'aîné, architecte du roi, pour M. Le Prêtre de Neufbourg, à qui appartenait le clos Payen. N'était-il pas aussi le financier d'une entreprise manufacturière ? On blanchissait surtout des toiles neuves, en leur donnant de l'apprêt pour le commerce, autour de sa jolie maison, que nous revoyons n° 58. A Saint-Hippolyte, sa paroisse, on remarquait postérieurement, dans une chapelle située au fond, un tombeau sculpté par Gauthier, sous lequel reposait Le Prêtre de Neufbourg fils. Maintenant la blanchisserie des hôpitaux occupe l'hôtel .
Et, depuis que l'octroi est reculé aux fortifications, la nouvelle rive gauche du boulevard des Gobelins se dit boulevard d'Italie. Gette dénomination rappelle que les voyageurs italiens n'entraient pas là dans notre ville par le plus beau quartier, avant l'invention des chemins de fer. Au boulevard d'Italie font suite ceux de la Glacière, de la
Santé et d'Arcueil, cn/egard du boulevard Saint-Jacques. L'hôpital de la Santé, dit aussi, mais ultérieurement, de Sainte-Anne, avait été fondé pour les pestiférés au faubourg Saint-Marceau, puis transféré près du futur boulevard par Anne d'Autriche. Non loin de cet établissement, Louis XVI avait ouvert pour les militaires et pour les prêtres une autre maison royale de Santé, avec le concours du clergé de France, qui avait donné 100,000 livres pour la construction des bâtiments, sous la direction de l'architecte Antoine. Le moins ancien des deux hospices devait au roi la provision de 12 lits, à la Ville celle de 3, et à un prélat celle du 16 e lit . Le premier président et le procureur général nommaient aux 0 lits destinés à des militaires; les agents généraux du clergé, aux lits ecclésiastiques. Mais il y avait d'autres chambres et de grands jardins, qui recevaient à un prix modéré des malades, des convalescents et des infirmes, même quand leur religion n'était pas celle des Frères de la charité, investis du gouvernement de la maison. Faut-il considérer comme substituée indirectement à Tune de ces fondations hospitalières la filature que vous voyez boulevard Saint -Jacques, à l'angle de la rue de la Santé ? C'est l'avis d'un honorable membre du conseil municipal de Paris, qui nous écrit à ce sujet en Suisse, au moment où nous venons de passer de ce pays dans les Pyrénées; mais dont la lettre arrive encore à temps, et voilà le point qui importe. Que n'avons-nous toujours des collaborateurs aussi peu en retard que celui-là, et aussi
éclairés ! On ne trouverait plus que nous prenons trop de vacances. L'officieux correspondant se souvient que des religieuses, tenant une maison de correction, ont quitté, dans Tune des premières années du règne de Napoléon III, cette propriété qui, depuis lors, est devenue une filature : renseignement qui manque dans tous les livres. Plus haut, n° 40, connaissez-vous le pavillon dont jouissent MM. Deck, habiles céramistes? Il dépendit originairement de la maison royale de Santé, et ensuite il s'en détacha, avec un superbe jardin, pour devenir la propriété de Masséna. Ce général célèbre avait toutefois pour maison de campagne, dès le Consulat, l'ancien château du cardinal de Richelieu, à Rueil.
Le plus dramatique des spectacles n'a que trop souvent attiré place Saint-Jacques un immense concours de curieux, qui passaient la nuit à attendre que les teintes blafardes du petit jour y missent lentement en lumière la guillotine dressée dans les ténèbres. Maintenant le lieu d'exécution des condamnations capitales est la place de la Roquette.
La rue d'Enfer débouche, après cela, sur le boulevard pareillement appelé, qui représente un embranchement, bien que trait-d'union indispensable dans le réseau primitif des boulevards du midi. Le Val-de-Grûce, l'Observatoire et Port-Royal arrêtaient court la ligne principale, qui n'était reprise qu'au boulevard du Mont-Parnasse. Le cimetière du môme nom et du Sud, longeant le boulevard
LES ANCIENNES MAISONS DE PAHIS
d'Enfer, ne fut ouvert qu'en 1824; un compartiment réservé y recevait, encore tout chauds, les morts de la place Saint-Jacques. Pour établir ce boulevard de jonction, il avait fallu aplanir une butte décorée du môme nom que la plus haute montagne de la Phocide, où les poètes de l'antiquité placent le séjour d'Apollon et des Muses: rapprochement qui venait, dit-on, de poésies chantées ou récitées par des écoliers se réunissant sur la butte ! La rencontre des boulevards d'Enfer et du Mont-Parnasse, sur l'emplacement de la môme butte, avait lieu sous la forme d'une demi-lune. Un corps de garde empêchait de passer toutes les voitures indignes de figurer sur l'élégante promenade qui commençait derrière Port-Poyal pour finir près des Invalides. Et ceux de nos lecteurs qui connaissent le quartier, de s'écrier : — Gomme tout change! • T T ne dos vues gravées par Martinet représente, à l'entrée du cours, la maison de la rue d'Enfer où le duc de Chaulnes avait créé un cabinet de physique. Ce membre honoraire de l'Académie des sciences fut ruiné par les folles dépenses de sa femme, fille de Joseph Bonnier, baron de la Mosson, et le chagrin qu'il en conçut abrégea ses jours, que la guerre avait épargnés. Sa veuve se remaria à l'âge de 65 ans. Le duc de Chaulnes, leur fils, qui s'adonnait également aux sciences physiques, et principalement à la chimie, se prit de querelle avec Beaumarchais, et comme son cabinet de physique avait été transféré rue de Bondy, vis-à-vis la demeure du chevalier du guet, celui-
ci n'eut qu'un autre boulevard à traverser pour arrêter le duc de Chaumes, qui fut mis à Vincennes, pendant que son antagoniste était conduit au Fort-rEvêque.
Le long de ce clos des chartreux, dont une grande portion est absorbée par le jardin du Luxembourg, régnait le cours qui, en tête de la ligne, s'appela aussi boulevard d'Enfer, puis boulevard du Luxembourg, avant de s'incorporer absolument au boulevard du Mont-Parnasse dont l'ordre numérique commence actuellement à la rue de Sèvres pour remonter à l'ancien point de départ.
Le n° 133, nous dit-on, garde les cuisines d'un hôtel de Chevreuse disparu, et le 129 lui-même est séculaire : il nous semble très-fprt que l'ancien hôtel de Rohan-Guéménée a dû englober le premier et avoisiner le second. Mais les hôtels de Fleury et de Laval étaient surtout remarqués, sous Louis XVI, le premier entre les rues de Chevreuse et du Mont-Parnasse, le second entre les rues du Mont-Parnasse et de Vaugirard. L'hôtel de Fleury, construit pour l'abbé Terray, donnait aussi rue Notrc-Damedes-Champs; c'est le premier local qu'ait occupé depuis, sous la direction de l'abbé Liautard, le collège Stanislas, ensuite transféré dans la même rue à l'ancien hôtel de Mailly . Quant à l'hôtel de Montmorency-Laval, postérieurement raffinerie Santerre, nous l'avons indiqué de l'autre côté de la rue ; mais il se peut qu'il y ait eu en face dudit grand hôtel un petit hôtel de ce nom. Ainsi trouverait place, sans contradiction avec nos autres documents, celui qui nous
révèle une maison de chasse, bâtie en 1774 sur le boulevard du Mont-Parnasse, pour le duc de Laval, par l'arohitectc Célerié, avec salle de concert, avec deux grilles, et ne comportant qu'un seul étage. Toutefois un marais entre rue et boulevard n'aurait-il pas permis de regarder, par extension, comme sis sur le boulevard, l'hôtel en vue derrière ce marais ?
Il y avait là non-seulement des marais , mais encore quelques maisons, telles que l'hôtel de Mailly, avant la formation définitive du nouveau cours. L'une de ces maisons fut habitée par un grand peintre de portraits, Hyacinthe Rigaud, qu'on surnommait y Ros, c'est-à-dire le Rov.v, dans sa ville natale, à Perpignan. Gomme Rigaud résida tantôt rue Neuve-des-Petits-Ghamps, tantôt rue de Richelieu, il n'avait que sa maison de campagne dans le voisinage du jardin des chartreux, et l'on ne pouvait guère y donner plus explicitement son adresse, puisque le chemin ne s'érigea qu'après lui en boulevard du Mont- Parnasse. Or le chagrin d'avoir perdu sa femme Fcm porta en 1713, mais de concert, il faut en convenir, avec son âge de 81 ans. Pour lui rendre une visite posthume, il suffit vraisemblablement de frapper à la porte du n° 85, où deux balcons présentent dans l'ornementation de leurs ferrures deux r. Seulement M mp Bouchard -Huzard objectera, par délicatesse, qu'elle a eu pour prédécesseur, comme propriétaire de cette maison, un Rigaux, bourgeois de Paris, Suisse de naissance, qui l'acheta, la refit
SOUS NAPOLliON nu
-et la revendit de 17G5 à 1782. Une obligeante lettre à ce sujet ne nous fait pas chercher fortune ailleurs, Lien que Rigaudaitpu se mettre uu frais dans Tune des propriétés que nous remarquions tout à l'heure, à la hauteur de la rue de Ghevrcusc. Le n° 85 paraît s'être élevé du môme jet que le 87, qui touche une autre propriété a l'encoignure de la rue du Mont-Parnasse, et certaine tradition locale, qui n'y va pas de main-morte avec cet autre immeuble, y loge jusqu'à des pages de Henri IV. Oh! pour le coup, une vraie maison de chasse ! Quoi de plus naturel qu'il s'en fût détaché, sous l'un des règnes suivants, celle du peintre, qui aurait été rachetée après sa mort par un parent ou par un homonyme? Sur la façade qui a gardé son chiffre* deux petits pavillons reliés par une terrasse, étaient d'un aspect moins bourgeois que l'étage, depuis lors rempli, qui donne plus de logement. Pierre Leroux demeurait là lorsqu'il initia Georges Sand aux secrets de sa philosophie, dont le côté intelligible est purement saint -simonien. C'est de l'autre côté sans doute que le maître se tournait pour montrer au disciple, dans un peuplier du jardin, le symbole d'un gouvernement sans défaut. Ils fondèrent ensemble la Revue indépendante. Puis une révolution peupla la grande ville d'exemplaires innombrables de l'arbre préconisé. Mais dès lors M n,c Azais, veuve d'un autre philosophe qui avait inventé un système de compensations, habitait, au lieu de Pierre Leroux, l'intéressante maison dont nous parlons.
ltf
LliS ANCIENNES MAISONS DE PAHIS
Qu'est devenue une maison Leduc, surélevée d'un belvédère, et que Damesme avait dessinée en Tannée 1788? Prenez de ses nouvelles au n° 102.
Les quatre immeubles que vous trouvez après, en rebroussant Tordre des numéros, se sont fait une réputation impérissable sous ce nom : la Grande-Chaumière ! C'est là que la jeunesse des écoles, qui jusqu'alors avait tant résisté aux empiétements de la galanterie vénale, a enterré elle-même Tamour au pair, qui s'endettait comme un cadet de famille pour soutenir vers la fin un rang déjà perdu. Cette jeunesse, hélas! renonçait à danser, même le cancan, dont les calicots, dans les bals, allaient faire une sotte parodie. Mais la Chaumière se ressentait elle-même du manque de foi et de conscience qui devait faciliter, en politique, la révolution de février. La grisette vieillissait; la fille de joie se cachait pour avoir trop fait le trottoir; la lbreltc voulait être à la fois Tune et l'autre f en passant du neveu à l'oncle, ou de l'artiste à l'agent de change. Par malheur ce même luxe qui envahissait tout, n'excepta pas le bal de la Chaumière, qui, ne recrutant plus ses
• habitués exclusivement dans les écoles et dans les ateliers, mit en présence souvent les deux rivaux, et la lorette eut l'embarras du choix : deux coupés en même temps l'attendaient à la porte, dont un toujours pris à crédit ! La bohème dorée reprochait à la Chaumière ses accointances avec l'autre bohème, qui n'y avait plus du
* tout ses coudées franches. Le père Lahire, en mettant le
holà, n'empêchait pas toutes les altercations, et le temps était déjà loin où le quadrille, dans ses nombreux écarts, sollicitait toute sa surveillance. La contredanse et les montagnes russes languissaient trop dans ce jardin, le plus plus beau des jardins publics : restaurant, café, bal et jardin fiçent place nette à divers établissements industriels. Heureusement pour Lahire, dernier entrepreneur des fêtes de la Chaumière, il n'avait pas qu'une corde à son arc : non-seulement il vendait du vin en gros, mais encore il tenait la caisse dans une pension de demoiselles que sa belle-sœur dirigeait au Marais. Du pensionnat au bal, jolie distance 1 Benoît, dont Lahire était le gendre, avait tenu la Chaumière avant lui. Les montagnes russes n'y dataient, il est vrai, que de 1810; mais le bal et le café avaient été fondés en 1788, comme Vauxhall des boulevards du midi, par un Anglais nommé Tickson, qui avait pris ensuite pour associés Ettinghausen et le traiteur Filard, lequel avait fini par rester 'seul à la tête de rétablissement. Les enfants de Filard avaient donné le nom de Grande-Chaumière à ce jardin public, déjà trèsfréquenté par les étudiants et les artistes, en même temps que par les orfèvres et les libraires. Les maisons qui faisaient alors concurrence à la Grande-Chaumière étaient notamment les guinguettes de l'Arc-en-Cicl et de la Polonaise, établies sur le même cours. Aussi bien des cafés où Ton faisait de la musique n'avaient pas attendu l'ouverture du bal de Tickson pour s'installer là et aux alen-
tours. Dès la fin de l'année 1768, on avait jeté les bases du Vauxhall, qui devait être un théâtre hydraulique, représentant en relief le palais de Neptune dans le fond du jardin; mais les travaux avaient été interrompus Tannée suivante, pour ne reprendre qu'au mois de juin 1775, avec d'autant plus de célérité que l'exécution y simplifiait le plan primitif de Legrand, architecte des économats. Toujours il y a que l'ambassadeur de Sardaigne donnait de très-grandes fêtes en ce Vauxhall, du 23 au 25 août de la même année, à l'occasion du mariage de la princesse Clotilde de France avec le prince de Piémont. Qui de nous aurait deviné, ô Grande -Chaumière, ton auguste origine ?
Un souvenir plus ancien se rattache au n° 25 dudit boulevard du Mont-Parnasse. On peut avoir raison, dans le quartier, d'y voir une des anciennes résidences du grand Turcnne ; mais ce ne fut, à nous en porter garant, que la petite maison du duc de Vendôme, démissionnaire du grand-prieuré en 1710, qui mourut huit années plus lard. Ce petit-fils de Henri IV avait gagné, comme son frère Philippe, des batailles qu'on regardait déjà comme perdues à l'heure tardive où il sortait de son lit. De notre temps, M. Lucas, chimiste, est mort propriétaire de l'immeuble.
On dit aussi de la maison des Oiseaux, à l'angle de la rue de Sèvres et du boulevard des Invalides, qu'elle doit ce sobriquet à une ancienne volière. Toutefois il est plus
constant que le sculpteur Pigalle, propriétaire de cette maison, fit peindre sur le mur d'une salle une multitude d'oiseaux, dont le gazouillement ne rivalisait pas avec les concerts du Vauxhall, mais encore mieux apprivoisés, en revanche, que ceux qui pouvaient abuser d'une cage mal fermée pour prendre leur volée. Pigalle ne se fixa que plus tard rue Pigalle. La maison des Oiseaux, sous la Terreur, renfermait des prisonniers qui, par bonheur, ne furent pas traduits au tribunal révolutionnaire. Maintenant on y met au couvent un grand nombre de demoiselles, sous la direction des chanoinesses de la congrégation de Notre-Dame.
Le terrain du boulevard des Invalides avait servi de dépôt aux eaux du faubourg Saint-Germain , trois ou quatre puisards y recevant les ruisseaux de la rue de Varennes et des rues parallèles. Les grands hôtels qui se trouvaient placés à l'extrémité desdites rues, bordaient le nouveau cours de magnifiques jardins, dans plusieurs desquels ont été données des fôtes pendant la Révolution. Raison de plus pour qu'il y eût peu de maisons et surtout peu d'hôtels qui appartinssent en propre au boule- # vard des Invalides. Citons pourtant l'hôtel d'Entragues, lequel était situé entre la Bourbe et la barrière de Grenelle, presque en face de la rue Plumet. On avait le tort de reconnaître plusieurs boulevards des Invalides ; aussi essaya-t-on, vers 1790, d'appeler boulevard Plumet celui sur lequel débouchait la rue du môme nom, présentement
uigitiz
rue Oudinot. C'est alors que Brongniart, architecte du roi et de l'hôtel des Invalides, ouvrit sur des terrains dont il était propriétaire une rue nouvelle sur laquelle donnait aussi l'hôtel d'Entragues, construit ou reconstruit depuis six ans par le même architecte, et longtemps habité par le prince de Masserano ou Masseran, dont la rue conserve le nom. Ce noble Piémontais qui, en 1805, était ambassadeur de Ferdinand VII, roi d'Espagne, près Napoléon I er , a ensuite accepté le titre de grand-maître des cérémonies du roi Joseph Bonaparte, à Madrid; mais au lieu de remplir ses fonctions nouvelles, il est resté boulevard des Invalides. Le prince y a eu pour successeur M. Leclerc, ancien homme d'affaires des Rohan, qui, nous dit-on, a fait bâtir la belle maison adjacente.
Il y eut néanmoins un hôtel Richepanse contigu à l'hôtel Masserano, et tout nous amènerait à croire que le général Richepanse, s'il eut personnellement cette résidence, y suivit de près M. Chamblin. L'architecte des Invalides avait aussi fait le plan d'une maison Chamblin, élevée sur le boulevard Plumet en 1789.
L'hôtel que vous voyez en face, et qui se contente aujourd'hui d'une porte sur la rite Oudinot, fut occupé par l'un des auteurs du Code, le comte Abrial, bon sénateur, mais pair de France meilleur, dont la bru ou la petite-bru est encore propriétaire.
Plus modestement le 39 compte parmi ses locataires la fille de Leterrier, marbrier de Louis XVI, qui a fait con-
struire la maison en 1791. Le premier propriétaire du 13 avait été un autre marbrier, plus d'un demi-siècle auparavant. Enfin, quelle fut la résidence du fameux naturaliste Adanson ? Elle fait place depuis peu à l'hôtel de M. de Vertillac, qui répond au chiffre 35.