RUE DE LA TOUR-D'AUVERGNE
i/ûeole-Lyrlque. — Alphonse karr. — néranger. — tes ©Ile» Delllle et Paisioux, de l'Opéra. — Let» Élèves de Mme de Ctenll». — Mme de Marellly. — iVAbbessc l,ouise-Ku»ilIe do la Tour>dMuTergne.
Que de fois les coulisses sont accusées à tort d'avoir terni de leur souffle impur une innocence, qui s'est perdue en ville ou au village 1 Ce reproche, que leur fait souvent la prudhommie de M. Prudhomme, attribue aux coulisses toutes les séductions allumées bien avant la rampe. N'est-ce pourtant pas la galanterie qui couvre au temps présent les frais des représentations un peu suivies dans les théâtres d'élèves 1 L'amour, cette seconde famille, encore plus facile à tromper que la première, et par conséquent plus nombreuse, commandite force débuts dans la salle de la Tour-d' Auvergne. On appelait celle-ci Ecole-
Lyrique sous la direction de Moreau-Sainti, acteur de l'Opéra- Comique. Les bals masqués qu'on avait le bon esprit d'y donner étaient, il faut en convenir, admirablement propres à dégrossir des débardeurs, qui rôtissaient le balai, pour enfour» cher ensuite le dada de la vocation dramatique.
Dans la môme rue, n° 31, Alphonse Karr cultivait des fleurs, comme aujourd'hui il en cultive à Nice. Pour le coup, dans ces premières fleurs, déjà vantées et recherchées, quelle innocence, quel trésor d'innocence 1 Pas tout à fait autant qu'on le croyait. Ces poétiques Vergiss mein nicht, cueillies dans la ballade allemande au profit d'un premier roman, Sous Iss Tilleuls, s'appelaient, comme de raison, dans la flore française, des Ne m'oubliez pas. Un seul des œillets ou des roses du même jardin, passé par une main de femme à la boutonnière d'un habit, faisait pâlir toute décoration. Chez Alphonse Karr, on admirait surtout d'aristocratiques camélias, dont bientôt s'empara, au risque de les flétrir, une femme sans nom du quartier, la Dame aux Camélias, et aussi de royales tulipes, qu'une décadence aussi prompte rendit, dans les bals d'étudiants, le symbole d'une danse orageuse. D'autres fleurs auraient emmiellé jusqu'à ces Guêpes , dont l'essaim bourdonnait dans l'encrier du maître. Mais si le spirituel auteur des Guêpes n'a ménagé ni les épiciers qui vendent à faux poids, ni les femmes mariées dont la toilette ruinerait deux maris à la fois, en revanche il a souvent glissé dans ses écrits, et même dans ses romans, le prospectus de sa personne, en ayant l'air de dire à toutes les femmes : — Je tire Tépée aussi bien que je nage, aussi bien que je rame, c'est-à-dire :
je suis très-fort; de plus, j'ai de bien jolies fleurs, et je n'aime que Gatayes : aimez-moi.
Avant le roman, la chanson s'est inspirée rue delà Tourd'Auvergne, quand Béranger demeurait au 28 ou au 30. A * cette époque, qui fut celle de la révolution de Juillet, la Lisette de Béranger était encore reconnaissante; elle avait quitté son aigrette pour reprendre son bonnet rond, et le quartier Bréda ne s'élevait pas encore près de Montmartre, dont les ânes, la galette et les guinguettes suffisaient, le dimanche, au luxe de bien des grisettes.
Toutefois, l'aigrette était portée, dès le commencement de l'Empire, par une demoiselle de l'Opéra, Marie-Marguerite Vadé de Lisle, propriétaire d'un petit hôtel que le n° 30 a agrandi. M. Dumesnil, apprête ur de cachemires, s'en était rendu adjudicataire le 19 fructidor an vu, et un sieur Richard l'avait fait bâtir sur un terrain acquis en 1788 de Jacques Com point, vigneron, auquel avait été vendu un plus grand terrain, dix-neuf années avant, par la famille de Billonnois. Une fille naturelle du poète poissard Vadé avait débuté aux Français en 1776, et il existe encore des actrices de ce nom aux * théâtres Lyrique et du Châtelet. Seulement les sœurs Delille, danseuses, ne s'appelaient pas du tout Vadé à l'Opéra. L'aînée avait débuté dans les chœurs dès 1782, avant de passer danseuse comique, et la cadette, à vingt ans de date, avait débuté dans l'emploi qu'on regardait sans doute comme le plus sérieux, en représentant Flore du ballet de Psyché. L'une des deux fut entretenue par le marquis de Livry, qui donnait à
jouer, sous l'Empire, au Salon des Etrangers, et celle-ci ou
celle-là devint ensuite maîtresse de poste sur la route de Paris à Nevers.
Un autre pas de deux pouvait être dansé, avant la Révolution , par les propriétaires d'une autre maison de la rue de la Tour-d'Auvergne, quartier de la Nouvelle-France. Les D"* 8 Marie-Joseph et Marie Louise-Reine d'Hautavoine, filles mineures, attachées à l'Académie royale de musique et pensionnaires du roi , avaient été forcées par leurs vendeurs, M. Pierre Ronssin, inspecteur des chasses à Crécy-en-Brie, et sa femme, née Desclos, de faire figurer dans l'acte d'acquisition leurs père et mère, André-Nicolas d'Hautavoine, bourgeois de Paris, et Françoise de Ligny, sa femme; mais une contrelettre, datée du même jour, avait restitué le caractère d'une simple formalité à l'intervention officieuse de ces derniers. La propriété tenait, du côté oriental, à celle de Bruyant, maître maçon, et d'autre part à une maison prise en location à vie par le sieur Dagaud. Peu de temps avant, on avait loué pour les tout jeunes prince et princesse d'Orléans, élèves de M me de Genlis, cette maison Dagaud et la maison Ronssin, qui toutes deux avaient des jardins. Elles n'occupaient qu'en partie les sept quartiers de terre concédés à titre de bail emphytéotique par les hospitalières de Sainte -Catherine le 5 septembre 1772, mitoyens au levant avec un terrain appartenant aux ursulines de Saint-Denis. Que devinrent les deux jeunes châtelaines émancipées par les amours? La plus jeune mourut à Stockholm, laissant pour héritier un fils, Charles-Louis-Frédéric Brantzen ; l'autre, qui avait dansé sous le nom de Puisieux de 1780 à 4794, était en puissance de mari, lorsqu'on
1810 Jean-Baptiste d'Hautavoine, agent en chef des hôpitaux militaires à Corfou, et son épouse, Charlotte Flichet, se substituèrent, comme propriétaires, à elle-même et au fils de sa sœur. Quant à l'immeuble, où des appartements ont été occupés depuis par Alphonse Karr, comme nous l'avons dit plus haut, et par le colonel Langlois, que deviendra-t-il? Les hospices l'auront en toute propriété le 6 septembre 1871.
Les bouffantes, ces ballons qui soulevaient les robes du temps de M me de Genlis, auront subi bien des transformations pour devenir des cages et des cerceaux pendant la durée d'un seul bail. Mais les bouffantes de la petite Puisieux et de sa sœur ne rappelaient qu'imparfaitement l'ampleur des paniers qu'on avait pu voir dans la même rue à la marquise de Marcilly. Cette sœur de la ducbesse de Beauvilliers ne se contentait pas d'outrer la mode ; elle extravaguait en tous sens, dans ses mœurs comme dans la gestion de sa fortune, qui ne s'élevait pas à moins de 60,000 livres de rente. Sa passion pour la cartomancie lui faisait engager d'interminables parties, qui écornaient toujours l'enjeu de sa raison, et la D" c Labonne, sa dame de compagnie, en abusait de toutes les manières, au point de prendre auprès de sa maîtresse jusqu'à la place de son mari, et de la rendre fort lucrative. M. de Marcilly , ancien officier, avait commencé par se séparer volontairement de sa femme, et puis il était mort à Rome, en 1762 ; mais elle avait eu pour premier mari M. Desnots, un gentilhomme riche, qui n'avait pas eu le temps de la préparer par la même transition au brusque isolement du deuil. Libre pour la seconde fois à 36 ans , la marquise avait vite quitté
une terre en basse Bretagne, pour devenir, rue de ia Tourd'Àuvergne, la locataire d'un sieur Dupré. C'eût été le cas, pour une femme ordinaire, de pleurer son premier époux; par malheur le second veuvage de la marquise la consolait trop du premier.
Concluons-en, faute de mieux, que notre rue est centenaire. La Tynna, en avouant qu'il ne savait rien de son origine, faisait encore mieux que de prendre le change, comme tous ceux qui ont cru la trouver. Néanmoins, la voici fixée. Près du moulin des Champs, lequel appartenait aux religieuses de Montmartre, passait un chemin désigné comme chemin à la Nouvelle-France. Il dut, en passant rue, une dénomination nouvelle à M mo Louise-Emilie de la Tour-d'Auvergne, abbesse de Montmartre, fille de Frédéric de la Tour, comte d'Auvergne, et d'Henriette-Françoise de HohenzoUern. Cette abbesse, qui l avait été vingt ans à Villers-Cotterets, n'exerça son autorité que sept ans à peine à Montmartre, et l'abdiqua, devenue paralytique. A trois ans de là, rue du Cherche-Midi, elle mourut dans la solitude : c'était le 1 er juin 1737.