‹ Les anciennes maisons de Paris sous Napoléon III (volume 3)Chapitre 63 sur 66 · RUES DE LA TRUANDERIE · texte numérisé non relu

RUES DE LA TRUANDERIE

E,o bohème. — E.es truands. — E,e image. — i^e puits d'Amour. — Les frères eortlonnicm. — I/école de Doulangerie. — Faux cheveux et fauv mollets. — i,« comnttffMuf r<> aurhaUMet. — Une fllle honnête homme au toal de l'Opéra. — Ht-compenso honuête. — E,e» honnêtetés de l'épicier.

Un bohème, au xix e siècle, peut-il encore faire vie qui dure ? Il se range avant de dire adieu à la jeunesse, ou il meurt prématurément. Mais le véritable truand, ce bohème beaucoup plus complet, n'a-t-il pas vu son temps, le moyen âge, s'effacer auparavant lui ? La truanderie ne conservait-elle pas jusqu'à la dernière heure ses duègnes et ses barbons, aux guenilles pittoresques, aux infirmités de contrebande, qui avaient été la fine fleur de ses ribaudes et ribauds, par la jeunesse et le laisser aller? Cette gueuserie douée de longévité, cette corporation mystérieuse, dont les secrets n'ont transpiré qu'à peine, exploi- . tait la mendicité, sans négliger la prostitution, et si la bourse qui s'ouvrait pour répondre à Fun ou à l'autre de ces deux appels, paraissait pleine, aussitôt les mains jointes ou caressantes, pour la mettre en péril, se livraient à des tours d'adresse : l'occasion faisait le larron ! De tels ancêtres méritaient fort d'Otre reniés par la population honnête des rues de la Grande-Truanderie et de la Petite- Truanderie, au moment même où la cour des Miracles,

dernier repaire des truands, en était à jamais purgée par Louis XIV. Déjà le voisinage des Halles vouait au com-

merce, depuis assez longtemps, les habitants de ces deux rues; il était donc à souhaiter qu'un nouvel arbre généalogique fût chargé de fruits plus en rapport avec les habitudes locales, et des historiographes tentèrent de le dresser. Ils voulaient qu'un impôt, perçu à la ïruanderie des Halles, eût valu à ce nom de Heu pour racine le mot truage, qui a signifié tribut. 0 truands, 0 bohèmes, ô gueux de tous les temps, le poëte et le philosophe restent toujours un peu des vôtres; mais comme on vous tourne le dos, dès qu'on a une position faite ! Grande et Petite Truanderie n'en occupent pas moins, depuis plus de six siècles, une portion de fief de Thérouenne, dont une autre portion est entrée dans les Halles.

Au point où se touchent les deux rues, une petite place porte originairement la dénomination de carrefour de la Tour. Mais on y. a foré un puits public, devant la tour, et bientôt une jeune fille, appelée Agnès Hellebick, dont le père est des mieux placés à la cour de Philippe- Auguste, noiq avec elle, tout au fond de ce puits, le. noir chagrin que lui fait éprouver la trahison de son amant. De cette fin le tendre désespoir entraîne la désignation de puits d'Amour ou de l'Ariane, qui embrasse la petite place, et.qu'on essaye môme d'accoler à la rue de la Petite-Truanderie. D'autres serments à l'infini sont échangés, avec le temps, par des amants qui ont pris rendez- vous sur la margelle de ce puits : pierre qui se crible de noms, d'emblèmes et de devises, que l'amour entrelace ! Une fois

même, trois cents ans après Agnès Hellebick, un amoureux se porte aux mômes extrémités, parce qu'il est las des rigueurs que sa maîtresse lui a toujours tenues; mais il s'en trouve quitte à meilleur compte, car la belle vient à temps pour lui tendre une corde, en promettant de se montrer moins cruelle. L'amant sauvé et consolé donne au puits une preuve de sa reconnaissance, en le faisant remettre à neuf, avec cette inscription :

fournir m'a xcUict €n 1525 tout-à-faict.

Distique et puits ne disparai^ent que vers la fin du règne de Louis XIV. Encore l'enseigne du Puits-d* Amour estelle gardée, au xvui e siècle, par la maison qui fait angle sur les deux rues, et qui appartient alors à Sauvage, marchand drapier.

Une communauté de frères cordonniers s'était établie en 10 15 dans la rue de la Grande-Truanderic, sur l'initiative du baron de Renty, qui s'était asssocié un cordonnier du grand-duché de Luxembourg, nommé Hémi-Michel Buch et surnommé le bon Henri, M. Gocquerel, un docteur en Sorbenne, avait rédigé les statuts de cette compagnie laborieuse, pourvue d'une succursale dans la rue Pavée- Saint-André. Les membres priaient, mangeaient et travaillaient en commun, sans engagement qui fût pris par des vœux. Ils occupèrent le fond du grand et vieux hôtel

qui porte actuellement le chiffre 42 sur la rue de la Grande-Truanderie, et le chiffre 1 1 sur la rue Verdcrct. Toutefois un livre d'adresses plaçait les frères cordonniers, en Tannée 1787, dans la sixième maison de la première desdites rues, et du même côté, en partant de la rue Saint-Denis.

A cette dernière époque, une école de Boulangerie disposait de la totalité ou de la plus grande partie du 42. L'ouverture en avait eu lieu le 8 juin 1780, sous les auspices de M. Lenoir, bibliothécaire du roi, ancien lieutenantgénéral de police, et sous la direction de Brock, maître boulanger. Parmentier et Cadet de Vaux y donnaient des leçons publiques le mercredi et le samedi, à onze heures du matin, pendant quatre mois de Tannée : avril, mai, septembre et octobre. L'utilité de cette institution était à ce point reconnue que les intendants de différentes provinces envoyèrent à leurs frais des boulangers de leur généralité suivre les cours, pour se mettre au courant des meilleurs procédés de panification. Et remarquons que la pratique était jointe à la théorie : Técole de Boulangerie fabriquait le pain blanc de Técole Militaire et le pain bis des prisons de Paris. A la suite d'une contestation entre édiles et boulangers qui s'était élevée en province, un airrêt du parlement de Paris, rendu le 7 septembre 1784, sur les conclusions de Tavocat-général d'Aguesseau, avait confié à l'Académie des sciences le soin de nommer une commission spéciale, chargée d'apprécier ce qu'une quan-

tité déterminée de blé produit de farine,, et cette farine de pain. Le choix de cette académie tomba sur MM. Til let, Roy et Desmarets, commissaires qui se transportèrent à Gorbeil pour faire moudre le froment, mais qui revinrent, pour en faire du pain, à l'école de Boulangerie.

Les religieux célestins étaient propriétaires, dans la même rue, du présent n° 37, qui la relie par un passage aux rues Mondétour et Pirouette. Il y demeurait un perruquier qui n'accommodait pas les gens sans les avoir toisés du haut en bas, et d'où venait sa curiosité, qui paraissait friser l'impertinence ? De ce qu'on réparait chez lui simultanément les disgrâces d'une tête chauve et d'une jambe mal tournée. L'espèce d'annuaire publié en 1787 donnait l'annonce ainsi conçue : « Molets postiches faits à l'aiguille par la dame Flamand, chez le perruquier. » A la porte de la même maison s'allumait, chaque soir, la lanterne de M. le commissaire Serreau.

Ce commissaire-là, ou son prédécesseur, recevait, une vingtaine d'années auparavant, une visite bien faite pour l'étonner. La fille Sophie, une beauté facile, qui habitait la rue de la Petite-Truanderie, se présentait chez lui de bon matin, en demandant à remettre personnellement au lieutenant de police 50,000 écus en portefeuille, qu'elle venait de trouver au bal de l'Opéra. L'audience qu'elle sollicitait ne se fit presque pas attendre, tant l'objet en était nouveau pour M. Lenoir, qui reçut en effet des

mains de la visiteuse toute la somme en billets au porteur, émis par la caisse d'escompte. Ce magistrat, voulant qu'une telle action trouvât de suite une récompense, engagea noblement Sophie à en fixer elle-même la quotité. Mais elle demanda, au lieu d'argent, la liberté de six de ses compagnes, qu'on avait enfermées à la Salpêtrière. M. Lenoir ne fît grâce qu'à cinq, la sixième étant irop indigne de l'intérêt que lui portait une amie. Vinrent ensuite les remerciements du marquis de la Vaupalièrc, qui, en sortant du jeu, avait perdu au bal les 150,000 livres, ramassées par un ange déchu que la probité relevait, et M. de la Vaupalière proposa au choix de Sophie une rente viagère de 1,000 livres, ou 10,000 une fois payées. C'est pour la rente qu'elle opta. Enfin son épicier, M. do la Voiepierre, pareillement établi dans rancienne Truanderie, et qui se trouvait, s'il vous plaît, garde en charge du corps des épiciers et des apothicaires, ne put apprendre sans une vive émotion que la plus galante voisine qui fût au nombre de ses pratiques, se conduisait, du reste, en honnête homme. Il en coûta au notable épicier le plus gros de ses pains de sucre, sans compter que cette munificence à la confiance ébranlée de sa moitié substitua des soupçons permanents, qui ne finirent qu'avec la vie.

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