RUE DES CHARBONNIERS, ETC. 5G
défiler, sous sa fenêtre, ceux des mousquetaires noirs qui venaient d'assister à la funeste bataille de Rosbacli, et une recrue occupait dans les rangs la place de son dernier amant, frappé d'une balle sous les yeux du premier. Les prières suprêmes de l'église n'étant pas accordées h Rose-Marie, les soldats qui avaient retiré son corps du puits l'inhumèrent pendant la nuit. Puis, pour purifier ce coin de rue de la souillure qu'y avaient imprimée, disait-on, le genre de vie et le genre de mort de cette fille, on mit dans la maison voisine, qui se bâtit vers le même temps, présentement n" 23, une petite statue de la Sainte- Vierge, dans une niche que chacun peut revoir. Le reste de la rue des Gharbonniers-Saint- Antoine, en 1739, n'était encore que marais.
Rue do Charenioii. (i)
VOmnibus. — Les Mousquetaires noirs. — Les Enfants Trouvés. — 1720. — L'Abbaye. — Les Filles Anglaises. — Les Fabriques. — Le Clos de Rambouillet. — La Vallée de Fécamp. — La Barrière.
Celte rue, qui embrasse tant d'immeubles, n'a pas toujours eu sa longueur. Elle finissait à la petite rue de Reuilly, pour s'appeler de la Planchette jusqu'à celle Montgallet, quand le reste en était rue de la Vallée-de-Fécamp, k cause d'un terrain, le Bas-Fécamp, sur lequel elle s'était formée au xv** siècle. M. Rousseau, notre éclaireur, s'est engagé dans cette longue rue sur l'impériale d'un omnibus ; c'était le moyen de voir les choses de haut. La mobilité de ce poste d'observation n'a pas empêché le vctyageur de prendre ses notes, comme s'il était à pied. Mais des rames ne suffisent pas au jardinage ; il faut aussi que le.s petits
(1) Notice écrite en 1858. La rue qu'elle concerne, depuis que la Barrière a reculé jusqu'aux FortUications, comprend une rue de Charentou qui ne faisait pas encore partie de Paris. L'avenue Danmesnil la croise, qui plus est, avec le chenain de fer de Vinceunes pour terrasse, que borde aussi, mais de moins, près, la rue Mouigallet. Un peu plus l)as, la rue Érard, naguère petite rue de Reuilly, rayonne au même carrefour que la rue Rambouillet, que la nouvelle rue Chaliguy, d'abord de 1 Empereur, et que la nouvelle rue Crozatier. Plus bas encore, mais uu peu au-dessus du boulevard Mazas et de la rue Beccaria, naguère de Beauvau, le passage Abel-Leblauc a pris la place d'une allée oe jardin.
pois poussent. Beaucoup de vieux bâtiments, plus ou moins refaits, qu'exploitent principalenlent des ébénistes, bordent la partie intérieure de la rue, bien que l'on n'y trouvât encore qu'un petit nombre de constructions avant le règne de Louis XV. Le n" 10, qu'on est en train de démolir, date au •moins du xn*" siècle. Le 20 remonte â la même époque ; sa porte cintrée est assez basse pour qu'aucun grenadier de noire temps ne la franchisse, tête nue, sans se baisser : preuve nouvelle que, depuis Louis XII, la taille du moins n'a pas décru. Au 24, vieilles ferrures, grande porte cintrée. Une croix indique à peine, pour les passants, qu'au fond de la cour du 26 est l'église Saint- Antoine, ancienne comme chapelle, contiguë en effet h l'hospice des Quinze-Vingts. Cet ancien hôtel des mousquetaires noirs, édihé en l'année 4701, fut vendu 4oO,000 livres aux Quinze-Vingts et passa de caserne hôpital en 1780.
En face des Mousquetaires il n'y avait encore que des chantiers en 1739. Maintenant plusieurs passages communiquent, sur celte rive, avec le faubourg Saint-Antoine, notamment la cour de Bourgogne, véritable cité ouvrière, avec bâtiments uniformes, à l'intérieur desquels chaque pièce forme aisément logement à part, et le tout semble avoir fait partie ou d'un couvent ou d'un hospice : les petits carreaux des fenêtres et la margelle d'un puits supprimé attestent, dans tous les cas, une origine séculaire. Que risque-t-on d'y voir une des dépendances de l'ancien hospice des Enfants- Trouvés, remplacé de nos jours par l'hôpital Sainte-Eugénie ? La première pierre de ces Enfants- Trouvés fut posée en 1669 par la reine Marie- Thérèse j mais l'établissement d'une succursale place du Parvis-Notre-Dame prouvait, dès l'année suivante, l'insuffissance de cet hôpital, qui vraisemblablement fut agrandi. Toutefois ce n° 59 n'a-t-il pas
fait corps avec une maison fondée dans la rue du Faubourg-Saint-Antoine en 1646, sous le titre de la Providence, par le prêtre Antoine fearberé, mais qui ne durait déjà plus au milieu du siècle suivant ? En tout cas, les Enfants-Trouvés donnaient par-derrière sur la rue de Charenton en 1720. A la rive gauche de la rue s'appliquait alors ce relevé :
Ua tapissier, propriétaire à l'angle de la rue du Faubourg-Saint- Antoine. — De Beaufort, maitre-descomptes, avec entrée rue du Faubourg. — Pacqué, bourgeois, item. — Leclère, charron, item. — De Grandchamp, avec un brasseur pour locataire. — Les D"»s Bourassée. — Un marchand-de-vin. — Un charpentier. — Un brasseur. — L'hôpital des Enfants-Trouvés. — M"" ChaumoDt, propriété quadruple, avec entrée par la rue du Faubourg. — M"* d'Epinay, son habitation, en face de laquelle commence le clos Rambouillet. — Un boulanger.
— La veuve Petitfils. — Un plombier. — Un mercier. — Baslin. — Josse. — Oudinguez. — Un boulanger. — La veuTe Parisette. — Un maître-mâçon. — Un boulanger.
— Un vigneron. — Une jardinière. — De Lavalette, chef de cuisine du duc de Roh&n, 261 toises. — Badin, géomètre. — Un menuisier. — Un jardinier. — Un carrier. — Un boulanger. — Un jardinier. — Un gagnedenier. — Un vitrier.
Si ce tableau était complet, l'abbaye royale de Saint-Antoine y profilerait au moins des arbres, à un plan même qui ne serais pas le dernier : son jardin verdoyait à partir de notre ïï° 103. D'ailleurs, Richer de Rhodes était propriétaire en 171S au bout de la rue de Charenton, même côté.
Sur l'autre rive, au confluent de la rue Moreau, nous abordons à ce qui reste d'un couvent de Bethléem, qu'occupaient des filles anglaises. Ces religieuses de la Conception s'étaient réfugiées derrière la Bastille dès 1635, dit l'abbé Lebeuf ;
trente ans plus tard, selon d'autres historiens, et nous concluons de celte contradiction qu'elles ont eu par-là un établissement provisoire, avant de s'y installer d'une façon définitive. De leur chapelle, sur la rue Moreau, la première pierre ne fut posée que le 2 juin 1672, par la chancelière Le Teliier, et elles avaient acqui.^ deux ans plus tôt une maison avec jardin h l'encoignure de ladite rue, après un court séjour dans le faubourg Saint-Jacques, le tout sous la conduite de M""' Jernigan, abbesse. Leur ci-devant propriété fut criée en trois lots aux enchères des 7 et 17 vendémiaire an vm.
Au 80, qui vient après d'autres masures, ses contemporaines, nous remarquons encore une porte bâtarde, à cintre bas, qu'a rappetissée sans doute Texhaussement du sol après coup : l'ancienne édililé de Paris était pourtant avare de ces surprises. N" 90 et 92 : façades du temps de Louis XVI, qui semblent avoir toujours été celles de deux grandes fabriques, La pi-incipale de la rue, en l'année 1769, était une manufacture de tabatières de carton verni. Mais au-delà c'est encore la culture qui domine, à droite comme à gauche ; les ustensiles de ménage d'occasion y sont l'article de commerce le plus en évidence, et les chantiers en moins grand nombre que ces étalages de rebut.
Le chemin de fer de Vincennes monte à cheval sur la rue près du n" 202, où des plantes potagères sont cultivées dans l'ancienne Folie-Rambouillet. Celle-ci, autrement dite jardindeReuilly ethôtel des Quatre-Pavillons, fut créée sous Louis XIV par le financier Rambouillet, qui n'appartenait nullement à la famille d'Angennes de Rambouillet, mais qui eut pour neveu notre maître Tallemanl des Réaux. Son fils, Rambouillet de la Sablière, administrateur des domaines du roi, tournait galamment le madrigal et avait une femme savante, mais d'esprit, qui s'est immortalisée par la protection qu'elle a
accordée ti Lafontaine et au voyageur Bernier. Le jardin a été célèbre avant M""' de la Sablière ; d'heureuses dispositions, des IVuits d'élite, des fleurs à prolusion en ont fait tout de suite une des curiosités de Paris : les dames de la place Royale, sous prétexte de le visiter, y acceptaient des rendez-vous, et l'amour y jouait aux quatre coins. Le clos était carré, avec un pavillon à chaque angle et une maison au milieu. Sur un grand nombre d'allées, il y en avait que bordaient des palissades et d'autres que des arbres ombrageaient ; la plus longue menait à une terrasse en vue de la Seine. Les grands seigneurs et le roi lui-même faisaient demander au jardinier de ses fruits. Verge)' et cour d'amour, la Folie-Rambouillet a, qui plus est, des états de service diplomatiques : les ambassadeurs des puissances étrangères non catholiques, celui du roi de Siam comme celui du souverain des Trois-Royaumes, s'y rendaient et y stationnaient, en attendant les carrosses de la cour, pour (aire leur entrée solennelle. Delaunay, gouverneur de la Bastille, n'eut qu'indirectement les restes de ces ambassadeurs et de M. de Masangy ou de Martangis : le clos était déjà réduit et l'agréable sacrifié à l'utile par la transformation de bocages et de parterres en potagers. Il en survit encore la porte principale, avec son petit guichet grillé, et le logement du jardinier, avec deux croisées bien ferrées.
En l'année 1720 étaient propriétaires:
Ledit Masangy ou Marlangis, au clos de Rambouillet, affermé à divers maraîchers : 24 arpens, 935 toises de superficie, comporlaut 1 maison, 4 pavillons, 4 serres et 4 logis de jardiniers. — Le môme, pour 1820 toises de Ja même provenance et situées immédiatement auaessus, avec 2 autres corps-de-iogis. — Grassin, directeur dâ la Monnaie de Paris, marais à Ja suite aboutissant
RUE DE CHAUENTOX. 571
rue de Bercy, avec des jardiniers pour locataires. — Renauld, caissier du Trésor royal, maisoii et jardin : 2812 toises. — Vaiitenzie, item : c)077 toises. — Un jardinier. — Un autre jardinier. — Langelée, avocat : propriété qu'il occupe. — La veuve Gouruiau. — Laguerre. — Un jardinier. — Un vacher. — Un jardinier. — Enfin un cabaretier.
Que si riiôtel où faisaient auticliambi'e les ambassadeurs protestants avait cLé choisi par le roi le jour même où il révoquait l'édit de Nantes, on eût pu croire h. son intention de réveiller pour eux un souvenir comminatoire. L'ancienne vallée de Fécjimp, dont sortait le clos de Rambouillet, avait été notoirement le théâtre d'un massacre de rélbrmés, revenant tant à pied qu'en carrosses de leur prêche de Charenlon, le 26 septembi^e 1621. Il est vrai que cette criminelle exécution avait eu pour mobile le vol et pour auteui^s une bande de brigands, échappés de la lorèt de Bondy, qui savaient enrichis par le commerce la plupart des religionnaires du temple de Cliarenton.
Mais nous \oici à la barrière devant laquelle l'omnibus dépose ses derniers voyageui^s. Notre ambassadeur protestant dit que l'aspect en est triste et trouve étrange que tant de gens viennent s'y amuser, le lundi, en noyant dans le vin leur raison sur une route qui mène h. Gharenton ! Cette porte de Paris n'avait pourtant pas tort de se mettre en fête un jour du mois de juillet de l'année 1800 : par-là rentrait le premier- consul en ville, peu de temps après la victoire de Marengo, et les acclamations de la foule ouvraient la marche ! La barrière de Gharehton en a gardé le nom de Marengo jusqu'en 1815.
Rue Cliarlciiiiiffiic et l'iic Eg;inliai*<l,
]^euvc*-Naini-Anas<asc. (i)
Le pourtour d'une ancienne poterne.
Vers la fin du grand règne, un président, sieur de ChàleaLgiron, recevait les visites, les paniers d'œufs et les chapons lins des plaideurs, dans l'hôtel respectable qui porte le n" 18; la cour en est fermée sur la rue par un mur, que surmonte un balcon à jolie balustrade en fer. C'était souvent le jour de l'an pour les juges de cette époquelà, sans que les étrennes engageassent leur conscience, l'usage autorisant la robe à faire bon accueil aux bourriches, que depuis on a remplacées par de simples cartes de visite. Gomme président, 31. de Châleaugiron recevait toute Tannée; mais comme seigneur, c'était le premier mai, jour pour lequel il se rendait dans sa tei-re, située près de Rennes. Une singulière coutume voulait que chacun de ses vilains lui apportât après la messe, sur lepont-levisdu château, et en présence du bailli, sous peine de perdre la jouiosance de ses fruits pendant l'année, une ceinture de laine bigarrée, dite la ceinture du berger, et qu'il
(1) Notice écrite en 18r)8, avant nue la ruelle Neuve- Saiut-Anastase reçut le nom de Inistorien Eginhard, stcrétaire de Charlemdgne.
chantât en même temps une chanson qui commençait ainsi :
Belle bergère, Dieu vous gard, Tant vous êtes belle et jolie ; Le fils du Roi, Dieu vous sauve et gard, Vous et la votre compagnie ; Entrez, je suis en fantaisie...
Les procureurs qui habitaient le 25 et le 20 de la même rue regardaient comme très-supertlu ce nombre immense de ceintures, et ils se contentaient de remplir la leur sans musique. Gilles Charpentier, trésorier-général de l'ordre de Saint- Louis, léguait vers le même temps à Jean Charpentier, conseiller du roi, le n° 21, où il reste un bel escalier à rampe de fer; M. Charpentier de Sainsot, qui s'en défit en 1823, avait eu pour prédécesseur Charpentier de Foissel. Du même côté se présentait à l'envers, pendant les derniers siècles, le couvent de VAve-Maria, maintenant caserne.
Dans le passage Charlemagne, qui met la rue Saint- Antoine en com.munication avec la nôtre, on vous parlera de la reine Blanche, bien que la jolie tour, cage d'escalier h vis, et les sculptures qui s'y remarquent soient d'un siècle postérieur au X'iIP. Les reines avaient alors tant de logis qu'elles voyageaient par étapes dans Paris et aux environs, en se trouvant partout chez elles. La rue de la Fausse-Poterne-Saint-Paul, aïeule de celle Charlemagne, a pu recevoir la mère de Louis IX, près de la fausse porte de l'enceinte de Philippe- Auguste qui se trouvait derrière le lycée Charlemagne actuel ; mais il n'y a de certitude que pour une résidence princière. Ce lycée, l'un des quatre créés par la loi du l'^' mai 1802, n'a donné que trentehuit ans après son nom à la rue et au passage. Celui-ci n'avait jamais dépendu de l'ancienne
maison professe affectée au lycée et s'était ouvert avant la révolution de Juillet. Les jésuites s'étaient établis sous Henri III rue Saint-Ànloine, dans un hôtel Rochepot et Damvillc, que le cardinal de Bourbon avait acheté pour eux de la duchesse de Montmorency. Or Damville avait eu pour frère l'amiral de Coligni, dont les états de service pouvaient avoir inspiré le choix des attributs de marine qui figurent parmi les sculptures extérieures de ce reste d'hôtel historique. Mais l'église Saint- Paul-Saint-Louis, bâtie par les jésuites, qui se sont, agrandis en l'année 1618 par des acquisitions nouvelles, tient la place de l'hôtel Rochepot. La tourelle survit h ce qui a été reconstruit de l'ancien hôtel Aubriot pour l'amiral de Graville sous Louis XII.
Charles V en avait fait les frais pour Hugues, Aubriot, prévôt de Paris, dont le prédécesseur avait été Jacques de Paci, en sa maison des Marmouzets. La confiscation avait mis le roi en pi)ssession de l'hôtel du prévôt disgracié, et Charles VI l'avait vendu ii Pierre de Giac, chancelier de France, dont Louis duc d'Orléans avait été le preneur. L'image du Porc-Épic, arborée alors sur la porte, était l'emblème d'un ordre institué par ce prince, qui avait donné ledit manoir à Jean duc de Berri, en échange des Tournelles, et Jean de Berri en avait gratifié Jean Montaigu, surintendant des finances, saisi et décapité en 1409 pour crimes de sortilège et de malversation, mais réhabilité dans sa mémoire au bout de trois années. Guillaume de Bavière, comte de Hainaut, partisan du duc de Bourgogne, tout en n'étant qu'usufruitier h vie de l'ancien hôtel Aubriot, y avait précédé, au XV*' siècle, son gendre Jean de Bourgogne, duc de Brabant, et le connétable Arthur de Richement, dont la femme, Marguerite de Bourgogne, y était passée d'une vie dans l'autre. Ensuite Robert d'Estouteville avait refait du logis celui
du prévôt de Paris, en en remplissant les fonctions, et pareillement son fils Jacques après lui. Louis Malet, dit l'amiral de Graville, renouait lui-même le fd d'une autre tradition : il était arrière-petit-fils de Jean Monlaigu. Son gendre, Pierre de Balzac, baron d'Entraigues, vendit h Guillaume Legentilhomme. Puis il y eut division. Mauran, conseiller du roi, n'était propriétaire en 1608 que de la moitié ; le reste appartenait dans le cours du même siècle et du suivant -d la f^imille parlementaire de Jassaud, qui eut aussi le n° 9 de la rue.
Cette autre propriété, si elle ne comptait encore que pour une dans les 12 reconnues en 1714 à ladite rue, n'en a pas moins fait trois, réunies en 1784 par Pierre de Jassaud, seigneur de Bournonville, ancien officier du roi. Une origine plus reculée y est parfaitement attestée par une tour, encore en faction du côté de la caserne, et par un escalier, pourvu jusqu'au premier d'une élégante rampe de fer, à laquelle font suite des balustrçs de bois. Jassaud de Bournonville en tenait une portion de M"'' de Benoimont, dont la famille Taillandier avait eu le père pour acquéreur, et un autre corps-de-bàtiment lui venait de Jean Pantaléon, vicomte de Butller, capitaine au royaldragons. Plusieurs grands-oncles de Buttler, qui descendaient de Robert, duc de Normandie, avaient été généralissimes des armées de la Grande- Bretagne ; la reine Elisabeth avait eu un enfant d'un membre de ladite famille, son cousin au cinquième degré, et ce fils avait suivi Jacques II en France. M"'' de Jassaud, dont la mère était née Boischantel, avait en se mariant 200,000 livres, dont l'apport était constitué en totalité ou en partie par celle maison, dans la censive et mouvance de l'Arcbevêché, et par celle dont nous parlions tout-à-riieure.
Le 9 et le 7 ne sont même pas les seuls qui
ô7« RUE CHARLEMAGNE, ETC.
se donnent pour d'anciennes dépendances du prétendu séjour de la reine Blanche. Mais des prêtres de l'église Saint-Paul, démolie sous la République, ont tellement habité la rue qu'on l'en a dite longtemps des Prêtres-Saint-Paul. Les deux premières maisons qu'ils y trouvaient h droite en venant de la rue Saint-Paul appartenaient à la iabrique de leur église ; les trois d'en face, aux hospitalières de Saint-Gervais.
Le fanatique athée Naigeon a pourtant demeuré daiis la petite rue Neuve-Saint-Ânastase, originairement ruelle Saint-Paul, qui donne dans l'ancienne rue des Prêtres : ce disciple de Diderot, auteur
d'un Dictionnaire de Philosophie, a édité des
opuscules du baron d'Holbach. Du côté droit de la ruelle formant équerre, les susdites religieuses étaient propriétaires de ce qui donnait aussi rue Saint-Antoine.
Rue Chariot, (i)
Chariot. — Michel Sigeon. — Les Cambis et les S ourdis. — Les Gruyn. — Les Capucins. —
M. de Brévannes. Nestor Roqiieplan. — Le
Coadiuteur. — M. de Charnacé. — M. Dehelleyme. — M . de Turménies. — Autres Nobles et autres Vilains. — Les PoUgnac et les Coli'crt. — Les Berlin. — Les Pâtés d Anguilles. — Sébastien Cramoisi/. — Van Robais. — Bayard. — V Oculiste. — al/""" de Lamotte. — M. de Mascarani. — Noces, Festins, Parties fines.
Delà rue Chariot, qu'on a dile aussi d'Angoumois, font partie depuis 1851 celles deBerri ei d'Orléans, qui s'étaient ouvertes comme elle en l'année 1626. La Tynna dit, en son Dictionnaire des Rues de Paris, que des maisons bâties pour Claude Chariot, paysan languedocien qui était devenu un riche tinancier, l'impatronisèrent dans sa rue. Ce traitant, adjudicataire des gabelles et des cinq grosses lermes, acheta en Guyenne la terre de Fronsac, titre d'un duché créé par Henri IV pour le comte de Saint-Paul, de la maison d'Orléans-Longueville, et qui passa plus tard dans celle de Richelieu. Nous retrouvons, d'ailleurs, au financier du Marais deux parents : Joseph Chariot, seigneur de Prinzé, conseiller au Chàlelet, échevin de la ville de 1635 à 1637, sous la prévôté de Michel Maureau, et Pierre Chariot, échevin trente-quatre années plus tard. H est assez probable que le paysan parvenu a spéculé sur le terrain de beaucoup des hôtels
(1) Notice écrite eu 1858.
dont nous allons parler; mais il aurait eu pour associe Michel Sigeon, h qui le grand-prieur de France avait accensé un quartier de la culture du Temple: aucun Chariot ne ligure que nous sachions dans les actes relatifs h cette opération considérable, qui remonte à l'année 1608.
Le n" 3 appartenait, dès la fin du règne de Louis XV, l\ un fabricant d'étoffes, et un avocat, M. Hutin, en disposait avant 89 ; toutefois cette propriété, dite Verheyea, avait dépendu d'un multiple hôtel Montmorency, gigantesque corps démembré au xvi'^ Siècle et clont celte côte avait été tirée pour former l'hôtel de Sourdis. L'impasse de Sourdis, ancienne ruelle qui a relié, en décrivant un angle droit, la rue d'Anjou ii celle d'Orléans, sépare encore le 3 du 5, autre survivance du séjour des Sourdis, dont le crédit n'avait été que rafraîchi par Gabrielle d'Estrées, nièce d'une marquise de Sourdis, qui était née Babou de la Bourdaisière. René d'Escoubleau de Sourdis, capitaine de 50 hommes d'armes, s'était jeté dans la ville de Melun, que sa bravoure avait gardée à Henri III, qui lui en avait su gré; il avait épousé Anne de Rostaing, et de ce lit étaient sortis les grands propriétaires dont nous parlons. La même famille a donné deux évêques de Bordeaux, dont l'un portait la pourpre.
M. Gruyn, qui se rendit possesseur du second des deux hôtels Sourdis, était sans doute Charles Gruyn, sieur des Bordes, fils d'un cabaretier enrichi h la Pomme de-Pin. Or il se débitait précisément du vin à cette enseigne dans la rue d'Orléans en 1691. Le marquis Viîleron de Cambis, lieutenantgénéral et ambassadeur on Angleterre, épousa quand même M"*" Nicole <iruyn, fille d'un garde du Trésor royal, et elle eut pour second mari La Vieuville, marquis du Saint-Chamans. Un fils du premier lit fut au moins maréchal-de-camp et vendit en 1766 à Julie Perbais, épouse non commune
en biens de Langlois, ancien intendant des finances, non-seulement cette propriété, mais encore le n" 8, petit iiôtel Cambis, sur la ligne duquel la première maison de la rue appartenait à Legrand, fabricant d'étoffes de soie rehaussées d'or et d'argent. Les Cambis, tout en servant dans les armées, avaient une bibliothèque et cultivaient les lettres: la baronne d'Aigremont, née Cambis, leur en avait donné l'exemple au xvi'^ siècle..
La rue n'était encore qu'en projet quand les capucins du Marais s'y établirent, sous Louis XIII, k la place d'un jeu-de-paume, et l'église Saint- François, qui était la leur, nous dit où. L'établissement avait pour fondateurs, avec le capucin Athanase Mole, qui était frère de Mathieu Mole, procureur-général, puis premier-président, puis garde-des-sceaux, le duc d'Elbeuf et Regnault, quartinier de la ville. Mais le jeu-de-paume ne leur suffisant pas, les pères h deux reprises .rachetèrent du terrain ii côté; les trois propriétaires qu'ils remplaçaient étaient Clozier de Juvigny, gentilhomme de la chambre, le marquis de Bournonville et le sieur Matice. On les reconnaissait de loin à leur longue barbe, au capuchon pointu de leur manteau. Sous Louis XVI, leur père temporel était Mahiou, conseiller du roi ; leur sacristain, Louis de Bapaume, et le gardien du couvent avait nom Emmanuel de Douay : ces trois représentants renouvelaient, sans se douter que cela se fît pour la dernière fois, la reconnaissance du droit de cens h la Commanderie du Temple.
En vertu d'un arrêt de la cour des Aides, rendu en l'an 1634 contre Nicolas de Villantrois, Claude Corneille, secrétaire d'État, entrait en possession du 7, dont la paroisse était Saint- Jean-en-Grève, et qui passait plus tard de Pariot, procureur-général au parlement de Rouen, à Le
Pileur de Brévannes, conseiller au parlement de Paris. Après l'hôtel Brévannes venait l'ancien hôtel de Retz, où Nestor Roqueplan, dont les yeux s'y sont ouverts à la lumière, croit avoir eu pour prédécesseurs le célèbre chef départi et d'autres Gondi de Retz. Le fait est qu'au moment où le rétablissement de l'ordre, après les troubles de la Fronde, n'empêchait pas le cardinal de Retz d'être arrêté, l'hôtel s'appelait comme lui, et que la résidence de Pierre de Gondi, duc de Retz, et de Beaupréau, pair-de-France, n'y fait pas doute. François-Emmanuel de Bonne de Créqui, duc de Lesdiguières et de Relz, le laissait en l'année 1678 à Lecamus de Bligny, premier-président, auquel succéda le marquis de Bligny, maréchal-de-camp, dont le fils, capitaine aux gardes, vendit en 1750 à Brion, marquis de 3Iarolles. Après le fils de ce dernier vint la famille de Gharnacé, le règne de Louis XVI finissant. Dès-lors était fermée la ruelle du Maine, sur laquelle cette maison et les suivantes avaient une seconde issue, et qui donnait sur la ruelle de Sourdis.
En la rue manufacturière dont le passé nous préoccupe, les magistrats ne manquaient pas, avant la Révolution ; dans leurs robes ont été taillées des tabliers en plus grand nombre. Toutefois elle a conservé pour habitant jusqu'en 1848 le président du tribunal civil de la Seine, M. Debelleyme. Pas une porte qui ne fût ouverte, entre la voie publique et le cabinet du magistral, pour si peu qu'il eût à donner une signature ! Des vraies audiences se tenaient donc au 10, succursale de la 1''= Ghambre. Gette maison de verre n'en fut pas moins investie un jour de guerre civile, en juin 1848 ; des plaideurs, qui gardaient rancune d'une ordonnance de référé, introduisaient l'instance de l'émeute chez le président, qui se trouvait alors au Palais, et cette circonstance fut un rappel au
devoir : les plus menaçants vauriens reculaient devant le viol du domicile d'un absent qu'ils auraient été certainement les premiers h aborder sans le saluer. L'hôtel, du reste, a vu passer plus d'une révolution, et la sérénité plus que séculaire de ses êtres paraît n'en avoir pas souffert. Son jardin, sa cour vaste, ses salons décorés de peintures et dorés étaientau service de M. Leleu, l'un des conseillers du roi Louis XV et son avocat au bureau des linances. M. de Turménies, garde du Trésor royal, plein d'esprit et d'usage du monde, avait eu la maison auparavant.
Presque en face, que trouvons-nous? Une propriété que Thouin, jardinier en chef du jardin du roi, tenait des tilles de Moncheny, qui l'avait établie h la Un du xvn*" siècle. Au même temps remonte l'occupation de l'hôtel contigu à la maison Debelleyme par i\iesliand, conseiller au parlement, prédécesseur ou successeur de Bruno, comte d'Agay, intendant de justice, police et tinances d'Amiens; Claude Lecomte, trésorier de France, en avait joui antéiieurement, et Guillaume Brossier, trésoriergénéral de l'Extraordinaire des guerres, pas plus lard qu'en l'année 1646. Quoi de la maison suivante, qui fait le coin de la rue de Poitou? Jamais sa porte n'a été carrossable; maiô une jolie rampe de fer battu se retrouve dans son escalier, et Boula de Monlgodefroy, contemporain de M. d'Agay, en descendait, lorsqu'il allait siéger en parlement.
La porte cintrée du 24 replie ses deux battants sur un ancien hôtel, occupé par le maréchal marquis de Périgûon en 1815, par l'avocat Manuby du temps de M. Boula, et bâti pour Robert Godefroy, receveur-général des finances de Picardie dès l'année 1610 ou 1615. Car un certain nombre de maisons s'élevaient aussi dans cette portion de la rue Chariot avant môme qu'elle portât légale-
ment sa dénomination de rue de Berri. L'une de celles qui s'alignaient plus haut avec la maison Godefroy avait été au comte de Villars et bâtie par un sieur Rousseau, cessionnaire de Michel Sigeon.
Ne remarquez-vous pas, un peu plus loin sur la même ligne, un hôtel dont la porte cintrée, répondant au chiffre 28, est du temps de la Fronde, et à l'ombre duquel un petit jardin se dissimule? Dans la seconde moitié du siècle xvn, Robinot de Bérancourt disposait de cette propriété, qui était, soixante ans plus tard, au président De la Garde, père de la marquise de Polignac. Aussi bien le poëte saint Sidoine Apollinaire parle déjà, au Y" siècle, du château seigneurial des Polignac dans le Véhiy, comme de sa maison paternelle ; il en résulte qu'au xvni'' Apollinaire de Polignac, évêque de Meaux, premier aumônier de la reine, honore dans saint Sidoine un de ses grands-oncles. L'aumônier de la reine, le marquis de Sainte-Hermine, gentilhomme d'honneur du comte d'Artois, ainsi que sa femme, née Polignac, et la marquise de Balihcourt, née aussi Polignac, comme héritiers de M"'' de la Garde, épouse du marquis de Polignac, premier écuyer du comte d'Artois, vendent l'iiôtel à Brillon de Saint-Cyr, maltre-des-comptes.
Non loin de là, mais sur l'autre côté de la voie, ont eu pignon, dans des proportions plus modestes, Robineau d'Ennemont, substitut du procureurgénéral, et De la Noue, valet de garde-robe de Louis XVL Un autre immeuble, le 21, qui, sous le rapport de l'âge, ne le cède pas h la rue, a servi de résidence aux Colbert, comtes de Maulevrier, qui l'avaient reçu d'un oncle, nommé Martin Plufort, lequel avait traité, quatre mois avant de mourir, en l'année 1672, de deux maisons pour les fondre en une seule : la vie de leur parent, l'illustre ministre de Louis XIV, s'est prolongée
cinq ans de plus que celle de Martin Plufort. Le jardiii de celle habilalion a fraternisé parderrière avec celui de riiôlel Berlin, qui, tout en étant de la rue d'Anjou, comportait sur celle de Berri quatre maisons avec une seule porte, en 1760. Les bureaux s'y tenaient des Parlies- Casuelles, dont Berlin gardait le trésor, et il avait le salon des plus hospitaliers. En amour même ce financier ne négligeait pas le casuel, bien qu'il eût pour maîtresse à demeure M"'' Hus, de la Comédie-Française, dont le mobilier coûtait 500,000 livres. Il tenait la propriété de Berlin de Blagny, son prédécesseur aux Casuelles, qui l'avait achetée presque toute en 1640 de Lefèvre, trésorier-général de la maison de la reine. Le même bien avait appartenu h une Lefèvre, femme de Philippe de la Vieuville, grand-audiencier de France;àBautru, marquis de Nogent, et originairement à Jean Colon, conseiller au parlement. Toutefois, sur une place de même provenance, trois bâlimenls donnant en notre rue se sont édifiés au commencement du xvn*^ siècle pour François Barbon, payeur de rentes de l'Hôtel-de-Ville.
Les ir^ 31 et 33 ne font qu'un dans le principe, puis se trouvent divisés en trois ; au-corpsde-logis principal on arrive alors par l'avenue qui sépare l'une de l'autre deux moindres constructions par-devant, et Chuppin, trésorier-général du Marc-d'Or des ordres du roi, en jouit personnellement vers 1750. L'avocat Chaulolte l'y a précédé. Une porte du marché des Enfants-Rouges est tout près.
Annonce insérée dans le Livre commode en 1692 :
• Le sieur Grandjean, raaîlre-pàtissier de Melun, connu par ses excellents pâtés d'anguilJes, en fait des envois en provinf^e. Le prix est depuis la livres jusqu'à
43. Il faut s'adresser à lui rue des Oignons à Melun, ou au sieur Janaineaii, rôtisseur, rue de Berri au Marais. »
Propriétaire alors un peu avant la rue de Bretagne: Sigot. L'une des encoignures de ladite a fait partie d'un terrain vendu en i610 par Sigeon à l'imprimeur Sébastien Gramoisy. Depuis 1687 la fille de Lenoir, trésorier de France h Caen. est veuve du président Maupeou, qui a remplacé au n" 50 Jean de l'Écluse, trésorier de l'Extraordinaire; elle garde la maison jusqu'en 1714. Puis la veuve de Gomont, conseiller aux Aides, Puisieux, Despériers de Fresne. Cazalis, écuyer du petit-commun du roi, et Rolland de Juvigny y parlent successivement en maîtres. Près de la présidente et de son temps, Jean- Frédéric Douin de Vaudreuil, vicomte de Linze, est propriétaire, sans y vivre. Mais la maison de qualité qui suit était double en 1633 pour Jean de 3Iontreuil; elle abrite en 1780 Salomon Van Robais, qui a fondé la manufacture royale de draps d'Abbeville.
Saluons encore le 58 et le 60, comme si l'on avait absolument raison d'y voir l'ancien séjour du chevalier Bayard. Après cette accolade courtoise, ouvrons la lice à quelques dates qui ne donneront sans doute pas sans étonnement l'une contre l'autre. N'est-ce pas sous Gharles VIII, Louis XII et François l"' que le titre de chevalier sans peur el sans reproche fut glorieusement gagné par Pierre du Terrail, dit Bayard comme une terre qu'il possédait en Dauphiné? Or le Terrier de la Commanderie du Temple constate que Sigeon, deux ans avant la mort de Henri IV, prit à cens le terrain sur lequel s'érigea l'immense hôtel dont nous parlons, régnant d'abord jusqu'à la rue de Bretagne et qui avait alors trois portes, trois corps-de-bàtiment, aux ordres de Millot, secrétaire
de la chambre du roi, et de Durey de Sauroy, trésorier à l'Extraordinaire des guerres, qui, par suite d'arrangements de famille, s'appela du Terrai), comme sa mère, proche du chevalier Bayard. De Ik vient toute la confusion. Les hoirs du trésorier furent, au milieu du xyu!*^ siècle, Marie Dure^' de Sauroy, femme de Timoléon duc de Cossé, et Joseph Durey de Sauroy, marquis du Terrail, maréchal-de-camp et auteur de plusieurs romans. Celui-ci avait épousé M™** de Crussol d'Uzès de Montausier ; il fonda avec elle un prix annuel à l'académie de Dijon et il fit jouer des pièces de sa façon sur le théâtre privé de son château, à Épinay. Le marquis laissa la propriété de la rue Chariot à son neveu, le duc de Cossé-Brissac, gouverneur de Paris, qui eut pour acquéreur, en 1775, le baron de Wenzel, déjk propriétaire de la maison qui vient après. C'est ainsi que l'hôtel Bayard, comme on l'appelle dans le quartier, n'est qualifié que Sauroy dans les actes. Mais combien peu de traces a conservées cette demeure du séjour de ses premiers hôtes ! M, Durand, ancien notaire, a depuis marqué son passage au n° 58 en faisant racler les dorures, bijoux domestiques sur lesquels on perd plus encore que sur les bagues renvoyées k la fonte. Aux peintures, qui ne pouvaient s'enlever, il semble que ce propriétaire en ait voulu, tant elles sont dénaturées ! Aussi que reste-t-il? Des murs, une pièce à panneaux sculptés, les boiseries d'une chambre à coucher et puis un balcon de pierre, qui domine une portion de jardin affectée aux ébats d'une pension de demoiselles.
Quant au baron du Saint-Empire Michel Wenzel, il était oculiste de LL. MM. impériales et britanniques; il exerçait son arl, ir 62, dans un édifice digne de sa clientèle étrangère et acheté de la marquise des Réaulx; cette dame se l'était fait adjuger en vertu d'un décret poursuivi sur
les héritiers du colonel de Bragelogne en 1763. Jusque-là l'origine est aristocratique et justifie le luxe d'une rampe de fer, que porte crânement fescalier, comme les maîtres portaient l'épée du gentilhomme. Il nen est pas moins vrai que Gaultier, maître-perruquier, avait vendu au colonel le tiers ou le quart de ce bien de ville. Au surplus, combien de maisons avaient, d'un hôtel à l'autre, pour détenteurs des marchands et des artisans! Près des rues de Bretagne et de Normandie, la rue Chariot donnait droit de bourgeoisie à Huyot, menuisier, h Dezègre, ancien marbrier, à un liquoriste de la rue Saint-Antoine et à un marchand-de-vin de la rue des Martyrs, acquéreur du marquis de Sourdis. Sébastien Cramoisy n'y avait élevé des constructions que pour les revendre, comme le font des spéculateurs chaque fois qu'une voie nouvelle se livre è^i la circulation. Les affaires démocratisaient ainsi la propriété, la bourgeoisie n'étant que l'élite du peuple^ bien avant la révolution de 89!
Richer,* maçon, avait construit h ses risques et périls, dès 1614, deux maisons contiguës, - un peu avant la rue de Forez ; la plus petite était cédée plus tard par Triperet, trésorier-général de la police, h Bernier, échevin, qui la transmettait aux Boulogne, maîtres-macons, puis architectes ; la plus grande avait eu de même pour détenteur Raimond d'Albert, lieutenant-de-police. Dans le n° 57 voyons l'hôtel Boulainvilliers, où fut généreusement recueillie une jeune fille, qui descendait de la maison royale de Valois, par un fils naturel de Henri II, et qui devint M""' de Lamotte. La marquise de Boulainvilliers, femme du prévôt-de-Paris, en prenant sous sa protection une enfant que ses parents avaient abandonnée, était loin de prévoir la triste célébrité que l'affaire du Collier de la reine vaudrait à sa protégée.
Au-delà de la rue de Forez, une grande maison était donnée à l'Hôtel-Dieu en 1662 par Jacques Josse, conseiller du roi, lieutenant au Grenier-ksel ; néanmoins elle appartenait dans le siècle suivant à J. B, Léger Truitie de Vaucresson, officier supérieur. Était-elle ou n'était-elle pas le susdit hôtel Boulainvilliers ?
En 1695, pour faire place à la rue de Vendôme et au Boulevard, appelé le nouveau Cours, ainsi que pour prolonger la rue Chariot de ce côté, un échange de terrain se consentit entre : le grand-prieur de France et les religieux du Temple, d'une part; les prévôt et échevins de la ville et M"e Le Trolleur, d'autre part. Claude Bosc, seigneur d'Ivry-sur-Seine et prévôt-des-marchands, donna d'abord son nom au bout de rue. Sur ce point, deux hôtels appartenant à Jean-Baptiste Beausire et à sa femme, née Le Trolleur, avaient un jardin en commun et payaient le cens, non plus au commandeur du Temple, mais au chapitre de Sainte- Opportune. Une de ces grandes maisons porte présentement le n" 83; Gabriel Desègre en traita avec Beausire; Fargesse avec Desègre, et le marquis de Mascarani avec Fargesse en 1750. Riche personnage, n'en doutez pas, que messire François-Marie de Mascarany, marquis de Paroy, président en la cour des Comptes au milieu du xvni'' siècle! Il avait acheté 325,000 livres au prince de Carignan la seigneurie de Chàteau- Chinon, et la valeur de cette terre, érigée en comté, triplait entre ses mains. L'autre maison, celle qui a fait place à de modernes bâtisses, fut acquise par Malo, seigneur de Sérizy et conseiller au parlement.
Le restaurant Bonvalet, h l'angle du Boulevard, n'était encore qu'un petit cabaret en 1830. Le Cadran-Bleu, à l'autre coin, datait du siècle précédent; cet établissement mémorable de Lebaigue,
successeur d'Henneveu et prédécesseur de Banceliii, n'en avait pas moins commencé par être bouchon à bière dans une maisonnette à M. delà Vieuville, censive de Sainte-Opportune. La réputation de ton crû bordelais, ô Chariot, seigneur de Fronsac, n'était pas encore venue jusqu'en ta rue.
Rue Chanoinesse. (i)
Dans quel chapitre de chanoines elle fut prébendée et comment s amortit son bénéfice.
Pour éviter quelques redites, conseillons d'abord au lecteur de recourir à la monographie de la rue Basse-des-Ursins, avec laquelle des maisons à deux portes marient la rue Ghanoinesse : elles font deux lits,, il est vrai, mais assez bon ménage pour qu'ils se touchent ! Le cloître Notre-Dame formait comme une autre île, comme une autre cité du moins, dans l'île de la Cité. Outre que ses rues demeuraient à la charge de MM. du chapitre, quant aux boues et lanternes, la censive des chanoines qui en possédaient les maisons s'étendait h 38 rues ; la censive de l'archevêque de Paris, en sa qualité de chef du diocèse, li 500 rues, et comme prieur de Saint-Éloi ii 59. Le bailli du Palais-de-Justice n'exerçait de semblables droits qu'en 8 rues, hors du Palais. La juridiction de l'archevêque ne se bornait, d'ailleurs, pas à l'Officialité, justice diocésaine, dont tout le tribunal se composait d'un officier, d'un promoteur et d'un greffier ; il y eut aussi la Temporalité, dont le juge, exerrant au nom du même prélat, connaissait des appellations des sentences rendues en matière civile par les officiers des justices des terres de l'Archevêché. Au débouché de la rue Ghanoinesse sur celle de la Colombe, la porte des Marmouzets servait d'entrée primitivement au cloître, qui, au
(1) Notice écrite en 1858.
surplus, se fermait le soir, de chaque côté, la veille encore de l'ouverture de l'Assemblée nationale, dont la première séance était tenue à l'archevêché. Grâce à tin bref de Benoît VII, confirmé par lettres-patentes du roi . Lothaire vers l'an 980, les maisons canoniales pouvaient être vendues par les chanoines à l'un de leurs collègues ; le droit d'en disposer a été étendu h toutes les classes d'héritiers et d'acquéreurs par la loi du 24 juillet 1790 sur le traitement du clergé {art. 27), :i charge pour les détenteurs de payer au Domaine national, entre les mains du receveur du district, le sixième de la valeur des immeubles, suivant l'estimation qui en serait faite.
La chapelle Saint-Aignan, dont nous avons déjà parlé, dissimule ses restes au n" 26 sur la rue Chanoinesse. Elle est gothique ; les débris s'en négligent, nos antiquités nationales passant bien après les romaines. Que ne s'agit-il d'un fragment de borne milliaire ! la conservation officielle en serait requise par l'archéologie, qui en ferait un petit monument. Saint-Aignan était l'une des 52 églises que l'on comptait dans la Cité; on y disait secrètement la messe pendant la Révolution, qui avait converti la cathédrale en un magasin de tonneaux.
Une façade à large seuil cintré sépare cet immeuble d'une autre propriété, dont la porte d'entrée est ferrée de grosses têtes de clous. Encore une médaille dont la rue parallèle a le revers ! Cette maison à deux façades, qui a été peu de temps divisée, Louis Augustin Viet, chanoine, la cédait, par acte passé le 2 prairial an m chez M« Dosne, moyennant i 00,000 livres en assignats, au citoyen Ambroise Séjourné ; le vendeur tenait la maison de son propre frère, Pierre- Bernard Viet, aussi chanoine, suivant conditions stipulées entre eux et agréées par le chapitre de
l'église de Paris aux termes d'un acte capitulaire du 6 avril 1785.
Le même Séjourné achetait dans la même étude, le 28 vendémiaireanv, l'hôtel voisin, dontl'adresse alors se donnait : Cloître Notre-Dame, n° 21, et où nous retrouvons deux escaliers à balustres de chêne. Dans un appartement qu'a occupé, en ces dernières années, l'abbé Blontès, aumônier-général des prisons, figurent, au premier étage, des boiseries avec encadrements, cinq dessus-de-portes peints ï l'huile, emblèmes des arts libéraux, et des glaces surmontées d'attributs dorés en relief, tels que triangles, livres, serpents. Des ornements du même style décoraient le rez-de-chaussée, habité depuis 1792 jusqu'au règne de Charles X par Bouilly de Dorée, ancien procureur, puis avoué. Cette propriété est encore h la disposition du petitneveu de M. Séjourné, qui l'avait prise des héritiers Radix. Le chanoine Jacques-Louis-Radix, conseillerclerc au parlement, la possédait lui-même en vertu d'une délibération capitulaire du 17 mai 1776, pièce en latin constatant que Devienne, chanoine, s'était démis en faveur de Radix, autorisé à jouir de la maison sa vie durant, ou jusqu'à ce qu'il fût promu îi un évêché. Parmi les hoirs de ce dernier, nous remarquons Marie-Chailes Radix, veuve de Jean-Baptiste Talon, mort conseiller au parlement en 1772, et elle avait pour enfants : l** Antoine-Omer Talon, qui avait émigré, et dont, par conséquent, la part héréditaire revenait au Domaine, duquel l'avait rachetée un autre membre de la famille; 2" Marie-Geneviève Talon, épouse divorcée du ci-devant marquis de Villaines, exempt des gardes-du-corps; 3" Marie-Victoire Talon, mariée au ci-devant marquis d'Escorches de Sainte- Croix, enseigne aux gardes-françaises. Parmi les ayantdroits du défunt chanoine figurait aussi un de ses frères, Claude-Maximilien Radix de Sainte-Foix,
ancien ministre plénipotentiaire de Louis XVI près du prince de Deux-Ponts, et l'émigré Malbec, un de ses neveux.
En remontant h l'origine de cette propriété Radix, ne trouverions-nous pas qu'elle n'en a fait qu'une avec le vieux manoir qui répond au 48, côté de la rue Clianoinesse, et que nous avons vu au 9 dans la rue Basse-des-Ursins ?
Le 16 se rapporte à cette résidence de Racine que nous avons restituée soigneusement à la même rue inférieure.
Le plus ancien corps-de-logis du 10, qu'on a remis h neuf, passe pour avoir servi de séjour au vindicatif chanoine Fulbert, oncle d'Héloïse. Le revenu cessa d'en être une prébende ecclésiastique lorsque l'immeuble lit retour à la Nation, substituée au chapitre, et il en était de même pour tous les immeubles du cloître, qui n'avait reçu jusque-là qu'à titre de locataires les laïques. Dans celui où nous en sommes le receveur des Consignations avait son bureau sous l'ancien régime. Ramet, ministre des tlnances, le fit mettre aux enchères, l'an vi, en vertu d'un arrêté pris par le Directoire exécutif.
M. de Saint-Marsault, préfet de Seine-et-Oise, dispose du 8, qui d'ancien hôtel de chanoine est devenu le siège de l'état-major des pompiers.
De l'autre côté de cette rue, qui n'est pas toujours aussi large que la porte de ses hôtels, le 19 a dans ses titres de propriété jusqu'à un édit de Charlemagne, qui accorde des immunités à tous les habitants du cloître. Des vignes y grimpent sur les murs ; une rampe de fer, jusqu'à l'ancien logement de l'abbé Gatignon. L'immeuble est dans la même famille depuis 1808.
Dans un renfoncement voici le 17, qui, comme
tous les numéros dont nous venons de parler, a pu étro l'une des maisons capitulaires dont le cardinal de Retz fit son quartier-général, en y rassemblant ses amis pour les opposer aux partisans de Mazarin ; mais de ce bien de main-morte canonial nous ne savons pertinemment rien d'antérieur aux dispositions légales qui l'ont émancipé en 1790.
Rue flci!» Chaiitreii^. (i)
AbélarJ, Héloïso habilèrcui ces lieux :
alexandrin naguère inscrit sur la muraille rue des Chantres, n"i. La maison ayant été refaite en 1849, cette légende figure encore sur sa façade, mais du côté du quai Napolé'on. On lisait, de plus, à l'intérieur :
Abélard, Héloïsc, 1118,
et quel curieux ne sentait pas son cœur battre en franchissant les degrés de l'escalier en spirale au pied duquel les deux amants avaient échangé leurs adieux ! Muet témoin de leurs embrassements, une porte est encore la même n^S. On ne l'ouvre plus, et c'est depuis longtemps qu'elle paraît condamnée, comme si la jalousie en avait poussé les verroux quand l'autre embrasure encadrait le couple, qui devait à l'amour de la trouver encore trop large ! Deux petits supports en pierre flanquent celle-ci, et la sculpture en date de sept siècles : piédestaux de statuettes qui ont bien l'air d'attendre Héloise et Abélard ! Dans le fait, un pont a longtemps mis en communication avec le bâtiment qui n'est plus celui qui reste, mais qui prend ouverture sur la rue Basse-des-Ursins. Un petit jardin, du côté de la rivière, bordait la maison démolie, où se trouvait, dit-on, sur un des pas de vis de l'escalier, le cabinet de travail d'Héloïse. Aux livres qui n'y manquaient pas
(1) Nolicc écrite en ISS-;!.
faisaient tort des paroles d'amour, puis des baisers à ces paroles.
On ne voit plus que des profils de maisons dans cette petite rue des Chantres. Mais la condamnation de sa dernière porte n'est pas une injure de plus pour le héros, en son vivnnt assez puni de l'amour que l'héroïne partageait. Les chantres de la cathédrale, beaucoup moins amoureux qu'ivrognes s'il faut en croire le Lutrin de Boileau, ont été, au plus tard, dans le cours du xvr' siècle les dénominateurs de la rue, où ils demeuraient. Ceux d'à-présent, pour habiter encore la même rue que leurs devanciers, se rendraient coupables d'escalade ; mais la police a pris ses précautions, en y faisant placer trois becs de gaz, dont la lueur protège en aîle de sombres bâtiments dont la face est ailleurs.
Rue Chapon, (i)
Le Demi-Monde sous Louis XV. — Les Capons. — Le Cimetiôre. — 1714.
Une jolie femme, qui lit parler d'elle pendant les derniers lustres du règne de Louis XV, élait fille de Guynebault, marquis de la Millière. Ce gentilhomme, rejeton d'une fomille protestante du Poitou, avait Iiérilé trop jeune de 2o,000 livres de revenu, s'était ruiné, puis avait abjuré, puis avait épousé la lîUe de son jardinier, avec laquelle il vivait déjà : une pension, sa dernière ressource, ne lui permit pas d'élever grandement ses trois enfants. L'un des trois obtint une compagnie, mais quitta la milice pour vivre d'expédients, et des deux autres, qui étaient filles, la cadette entra comme pensionnaire aux Carmélites de la rue Saint-Jacques. Le marquis ayant cessé de vivre en laissant des procès à suivre, sa veuve eut à faire des démarches près de M. de la Valette, intendant de Dijon, et du procureur-général, et de l'avocat-général. Ne réussissant pas toute seule à se les rendre favorables, elle alla prendre dans un couvent de Provins sa fille aînée, qui était sur le point d'y prononcer des vœux. Deux beaux yeux de jeune fille sont un tel avocat que la mère dut à cet appel plus de succès qu'en première instance. La novice au retour tombant malade, il fallut reculer la prise de voile. M. Nivers, le médecin du couvent, ne remit sur sa tige cette rose de Provins, passée lys, et ne lui restitua ses vives couleurs qu'en horticulteur passionné : la con-
(1) Notice écrite eu 18ÔN.
valescence ne fleurit que pour s'épanouir en grossesse. M""^ de la Millière fut prise en pension par Nivers, médecin décrié au parloir, mais d'autant plus demandé aux alentours par toutes les malades. Par malheur, il était marié, et M""^ Nivers, qui ne pouvait plus douter qu'entre l'arbre et l'écorce il y avait eu place pour le doigt, était loin d'en prendre son parti, regardant comme fruit défendu celui qu'elle n'avait pas porté.
La jeune mère fut obligée de se réfugier à Paris, chez M. Bellissen, procureur aa Chàlelet, père d'une de ses amies de couvent, qui demeurait rue Saint-André-des-Arts, et elle n'y revint pas à bien. Un jour même la police l'accusa d'un vol commis chez une marchande de modes. 11 y en avait bien assez pour que le procureur interdît à cette fille l'entrée de sa maison ; seulement il avait pour beau-fils M. de Mandeville, lieutenant au régiment de Rouergue, qui, n'y regardant pas de si près, la recueillit avec amour. Protégée qu'elle était toujours par le procureur-général, elle dut à son crédit une dot de 1ÎJ,0Û0 livres, provenant d'un legs confié ii ce magistrat, mais destiné par la stipulation du testament à faciliter le mariage d'une demoiselle de condition mal partagée du côté de la fortune. Le lieutenant épousait M"*" de la Millière, en se parant d'un titre de marquis que d'Hozier lui eût marchandé. Il y avait, en effet, une terre de Mandeville près Bayeux ; mais, sous Louis XVI, le comte de Trévières jouissait de cette fiefferme, incorporée dans son comté. Deux autres Mandeville, ceux-là marquis, avaient successivement gouverné Dieppe ; mais ils étaient alliés aux familles d'Aligre, Mortemart et Colbert. La pseudo-marquise, en tout cas, appartenait déjà au demi-monde, que le nôtre n'a pas plus inventé que la poudre.
M. de Moras, qui voulait du bien à la belle,
pourvut son mari d'un brevet de capitaine dans les Indes ; seulement l'officier s'arrêta en Orient, rebroussa chemin et passa aux mousquetaires noirs. M""« de Mandeville était une brune piquante, grande, bien prise, avec de beaux yeux ; nous l'avons vue au pastel, quai Voltaire. Comme elle ressemblait, ainsi faite, à Louis XV, n'était-ce pas le moins qu'elle eût sa petite cour? Elle monta du moins sa maison, avec trois laquais à grande livrée, rue Chapon, 16. Malheureusement, l'esprit de cette fille du monde, comme on disait alors des femmes galantes à l'usage de gens du monde, ne brillait guère, et Nivers, son amant de province, avait perdu lui-même à la regretter le peu qu'il en avait : ce malheureux, pour jouei- un dernier tour k son épouse légitime, une fois sa maîtresse envolée, s'était pendu dans sa chambre à coucher.
L'ancienne demeure de la Mandeville est maintenant au pouvoir d'un grand orfèvre de la rue Saint-Martin, M. Detouche. La plupart des numéros pairs, dans cette région de la rue, qu'occupent surtout des fabricants de boiseries, sont des anciens logis de magistrat, maisons dans tous les cas bâties sur des terrains donnés à cens par les dames de l'hospice Sainte-Catherine, et que l'administration générale des hospices a mises en vente au commencement du présent siècle. Leur maître à tous est l'ancien hôtel de Jean-Barl, n"' 2 et 4, propriété d'une magnifique ampleur ; mais nous y entrerons une autre fois par la porte principale, rue du Temple, 115.
Entre la rue du Temple et celle Beaubourg, la notre s'intitulait d'abord Robert-Begon et dès le xni« siècle Capon. On appelait capon sous Philippele-Bel tout membre de la communauté des juifs, dite societas Caponum, et le mot venait de capo, chapon. Les archevêques de Reims, dont l'hôtel se trouvait placé en cette rue au moyen-âge, se
plaignaient fort qu'elle fût au nombre des rues affectées à la prostitution ; ils n'en avaient pas moins pour successeurs dans ce quartier mal famé les évêques de Chàlons.
Un de ceux-ci, M. de Marchaumont, céda en 1619 la maison de ville, qui était aussi celle de son chapitre, à des sœurs carmélites qui, depuis deux ans transfuges du faubourg Saint-Jacques, s'étaient contentées rue Chapon d'un logement qui ne leur suffisait plus. Catherine de Gonzague et de Clèves, veuve de Henri d'Orléans, duc de Longueville, les aidait de sa bourse, ainsi que le prince, fils de cette duchesse douai: ière ; la reine Anne d'Autriche contribuait aussi à l'établissement en cette rue d'un second prieuré et couvent de la Sainte-Mère de Dieu, ordre de Notre- Dame du Mont-Carmel. Les religieuses en étaient au nombre de 40 il y aura tantôt cent ans, et leur dot ordinaire montait h 8000 livres, outre que la prise d'habit en coûtait 1000 et le noviciat 3000. Elles ne recevaient pas d'élèves ; mais il y avait place pour de grandes pensionnaires, grâce h des acquisilions et h des constructions supplémentaires. Plus de la seconde moitié de ce qu'enserrent les rues du Temple et Beaubourg entre celles Chapon et Montmorency était occupé par ce monastère, qui servait de refuge à des femmes nées pour le monde, mais curieuses de mourir deux fois pour ainsi dire. La rue Montmorency en bordait principalement les jardins ; l'hôtel à façade ornée de sculptures, rue Chapon 13, en dépendait. Des bâtiments conventuels, vendus le 23 prairial an v, il reste même la plupart et jusqu'à des mufs de l'église, dans un immeuble de la rue Beaubourg: sous le Directoire- on y dansait, puis on y jouait la comédie.
En l'année 1714 la rue Chapon comptait entre les rues du Temple et Transnonain, aujourd'hui
Beaubourg, 26 bâtiments, dont l'un était l'hôtel du lieutenant-criminel, au-dessous des Carmélites ; mais il y en avait 27 dans ce qui de la rue actuelle s'appelait encore du Cimetière-Saint- Nicolas-des-Champs, entre les rues Transiionain et Saint-Martin.
La cour de Saint-Martin-des-Champs servait d'abord de cimetière à la paroisse Saint-Nicolas ; mais dès le siècle xni l'espace y manquait à la fosse, et le cimetière fut transféré dans un clos, donné à cette paroisse par les religieux de Saint- Martin-des-Champs, puis affecté à l'Hôtel-Dieu. L'entrée en était rue Transnonain, vis-à-vis l'hôtel de Châlons, plus tard couvent des Carmélites. Le curé et ses paroissiens étaient engagés k percer une rue, pour conduire à l'asile mortuaire, et elle porta son nom ; tel est l'état-civil de cette voie de communication, réunie h la rue Chapon en 1851. En y procédant à des réparations, tout dernièrement,' n° 31, n'a-t-on pas retrouvé des ossements qui pouvaient être ceux d'un sujet de Philippe-le-Bel ?
Rue Chartière. (i)
Une petite statue de Henri IV se remarquait encore sous le règne de son quatrième successeur au coin des rues (hartière et Fromentel : que voulait dire, je vous le demande, cette tigure de roi vaillant, mais qui n'était pas un grand clerc, au milieu des collèges de la montagne Saint-Hilaire ? Impossible d'y voir autre chose que le monument commémoratif d'une de ses campagnes amoureuses. Redites-nous donc, échos savants, quelles leçons de galanterie vint prendre le héros d'Arqués et d'Ivry dans les parages de la pédagogie! Car les maîtres en cette faculté, fussent-ils barbons, apprennent jusqu'à la fin plus qu'ils n'enseignent. La tradition multiplie à cœur-joie les rendez-vous d'amour que donnait Henri IV, et elle se plaît, qui plus est, à divulguer que la même maîtresse en a reçu sur tous les points de la grand'ville. Nous surprenons donc la belle Gabrielle jusque dans la rue Fromentel, et ce n'est pas en chaise à porteurs qu'elle a dû monter si haut. L'auberge auguste à citer, après tant d'autres, dans l'odyssée des amours de Gabrielle, était pourvue d'écuries, dont les voi^ns encore nous montrent la porte dans la petite rue Chartière, n° 11. Le collège des Jésuites étant derrière, mauvaise place, très-mauvaise pour l'auteur de l'édit de Nantes, si celte compagnie n'était pas bannie de France depuis l'assassinat de Henri III ! «Un édit la rappelait, du reste, six ans. après la promulgation de l'autre.
(1) Notice écrite en 1858.
002 RUE CHARTIERE.
Les montures de ce relais ne venaient pas plus que leurs maîtres dans le quartier écolier pour y mordre au latin ; mais elles avaient litière et râtelier dans l'ancien collège de Cocqueret. Le plein exercice de ce collège, mitoyen avec celui de Reims, avait été supprimé en lool, par sentence de la faculté des Arts, et des bâtiments en avaient été vendus vingt années après à des particuliers. Il paraît néanmoins que, du côté de notre rue, une maison conserva le nom de Cocqueret assez longtemps. Le précité n° 11, dont une coquille décore la porte cintrée, se qualifie encore collège de Cocqueret sur le plan de la ville en 1652. Cent-viiigt-sept ans plus tard, d'après Hurtaut, en son Dictionnaire de Paris, pas plus de principal que de boursiers; mais une manufacture de carton exploite alors l'ancien collège.
Au reste, la statuette du chef de la dynastie des Bourbons regardait de près le puits Certain, au bas de la rue Chartière. Ce puits, ressource précieuse pour le mont Saint-Hilaire avant qu'on y fît venir de l'eau d'Arcueil, avait été foré par les soins de Robert Certain, curé de Saint-Hilaire, puis principal de Sainte-Rarbe, sous le règne de Henri IL De là venait une vieille enseigne de pâtissier, que nous avons vue à côté, sur la défunte place -Cambrai : Au Puits-Certain.
Presque toutes les maisons de cette rue du xni« siècle appartinrent à des collèges, les occupant ou les donnant en location. Les ruines qui devraient porter à-piésent le n° 8, dépendaient du collège de Marmoutiers, créé en 1329, avec le collège du Plessis,, et vendu en 1641, au prix de 90,000 livres, pour agrandir le collège des Jésuites, avec l'agrément du cardinal de Richelieu qui, comme abbé de Marmoutiers, restait supérieur du Plessis. Amador-.Iean-Baptiste de Vignerod, bientôt pourvu de la même abbaye, céda ensuite à la maison de
RUE CHARTIERE. 603
Sorbonne, pour faire plaisir à son oncle, le cardinal de Richelieu, le droit de supériorité sur le Plessis, en s'y réservant la collation aux bourses. Le collège de Glermont ou des Jésuites, aujourd'hui lycée Louis-le-Grand, longe toujours une bonne portion de la rue ; on y revoit son ancienne chapelle, bùtiment rond, aujourd'hui classe de chimie. C'est depuis le règne de Louis XIV que cette maison a aussi englobé l'ancien collège du Mans, fondé en 1519 sur les rues de Reims et Chartière par le cardinal Louis de Bourbon, dans l'hôtel des évêques du Mans, puis transféré, non saiis procès, h. l'entrée de la rue d'Enfer.
Enfin nous rencontrons à notre époque^ depuis le n" 13 jusqu'au a" 19, des murs et des corpsde-logis faisant partie d'une école préparatoire aux écoles du gouvernement, annexe de la maison de Sainte-Barbe. C'est bel et bien l'ancien collège de Reims, dont notre Histoire de Sainte- Bm-be rapporte l'origine. L'institution en périclitait, sous la Régence, quand M^^^' François de Mailly, archevêque de Reims, la releva. Les plus vieux biÀtiments qu'on y retrouve datent de 1745 ; mais cette reconstruction, qui coûta 72,000 livres, endetta si fort les boursiers qu'il n'en restait plus qu'un qui pût être défrayé en 1763, et c'est alors que les petits collèges perdirent leur autonomie. Toutefois diverses fondations- avaient fait Reims propriétaire de 11 maisons, dans les rues de Reims, des Sept-Voies et Chartière. On en tira, après la réunion, environ 1,000 écus par an, en y prenant vingt locataires, et le revenant-bon servit encore de provision pour 8 bourses -à Louis-le-Grand, érigé en chef-lieu de l'université de Paris.
Rue de Charoniic* (d)
Le Vin des Funérailles. — La Croix Fauhin. — La Folie- Lâchai se. — Les Filles de Sainte- Marthe. — 1720. — M. Rieussec. — La Maison de Santé. — L'Acteur Guyon. — La Famille Chevet. — La Maieleine-du-Trainel. — La Duchesse d'Orléans. — Les Filles de la Croix. — Notre- Dame- de -Bon- Secours. — La Vocation, de la Particule. — Richard Lenoir. — it/""" Ledru- RolUn. — L'hôtel Mortagne. — Vaucanson. — 1760. — Une Cour-des-Miracles .
La classe ouvrière, à Paris, conserve religieusement l'usage de boire, après chaque enterrement, un coup qui ue peut plus être à la santé que des survivants. Le petit et le grand Çharonne ont des cabarets, où se boit hors barrière le vin des funérailles, et le Père-Lachaise ne les laisse pas chômer. Une rue ramène ensuite au faubourg Saint-Antoine la famille qui compte un membre de moins, escortée de voisins ou de voisines, de compagnons ou de compagnes d'atelier, et quand on se sépare, chacun emporte la consolation d'avoir rendu tous les derniers devoirs au défunt ou à la défunte. Cette rue longue et manufacturière n'était encore qu'un chemin au xvn'= siècle.
Les droits d'entrée des vins, pied fourché, Domaine, barrages et poids le Roy s'y payaient, SOUS
(l) Notice écrite en 1853. La rue Keller, le boulevard du Prince-Eugène et l'avenue Philippe-Auguste n'augmentaient pas CDCore le nombre et l'importance des affluents de la rue de Çharonne.
Louis XIV, au premier angle de la rue de la Muette (i), et les laissez-passer se donnaient à l'autre encoignure pour ce qui n'était pas sujet aux droits. Entre les deux se dressait la croix Faubin, au milieu du chemin de Charonne, qui n'était pas encore à cette extrémité une avenue funéraire, bordée de mausolées et de couronnes d'immortelles k vendre. Montlouis, maison de campagne donnée par le roi à son directeur François d'Aix, dit Lacliaisc, provincial de la compagnie de Jésus, ressemblait assez peu au grandissime cimetière actuel pour qu'on l'appelât parfois Folie-Lachaise.
Plus tard la communauté des tilles de Sainte- Marthe s'établissait ù la fois rue de Charonne, rue de la Muette et rue de la Fioquette. Ces religieuses, qui ne prononçaient pas de vœux, donnaient gratuitement de l'instruction aux filles pauvres. Mais en l'année 1720 la dernière porte cochère de notre rue sur cette ligne s'ouvrait et se fermait habituellement pour M. Lemoine, auditeur à la cour des Comptes ; la pénultième pour le comte d'Igny, et les trois précédentes pour la famille de Lignières, Brunet de Rancy père et fils, bourgeois originaires de Beaune, et Desprez, curé de Saint-Landry.
La propriété de l'un deux devint l'hôtel Châteauneuf; celle d'un autre, la petite-maison du marquis de Chabanais. La moitié de celle-ci était acquise, sous Charles X, par M. Rieussec, ancien fournisseur des armées, lieutenant-colonel de la 8""' légion, qui fut l'une des victimes de Fieschi dans l'attaire du boulevard du Temple. De l'hôtel Chabanais provient aussi la maison de santé du D'Archambault, successeur de Belhomme, au n^lGl. Cet établissement, fondé en 1768 par Belhomme
(1) Maintenant tronçon de la rue des Boulets.
père et consacré au traitement des affections cérébrales, se convertit sous la Terreur en prison adoucie pour la duchesse d'Orléans, mère de Louis- Philippe, M""= Lange, de la Comédie-Française, l'avocat Linguet et Portails père. Plus tard l'acteur Guyon y rendit le dernier soupir : il avait perdu la raison en bonne fortune, un soir que M"'' Rachel l'avait engagé h dîner avec Samson, avec Régnier, sachant bien que ces deux derniers, dont les noms étaient sur l'affiche, laisseraient de bonne heure l'amphytrionne en tôte-à-tète avec son troisième invité.
Un hôtel vis-à-vis appartenait à la famille Chevet, qui l'avait fait bâtir : des serres-chaudes y perpétuaient la production du jardin, qui fournissait des primeurs h la montre de ces éminents marchands de comestibles.
Une fabrique dont le chef, ancien maire du 8'' arrondissement, est le neveu de Richard Lenoir, occupe en partie, n" 100, l'ancien couvent des religieuses de la Madeleine-du-Traînel, vendu aux enchères du 5 brumaire an x. Cette communauté, fondée au Traînel, en Champagne, vers le milieu du siècle xu, fut transférée rue de Charonne en 16o4; Anne d'Autriche y posa la première pierre de la chapelle. Le garde-des-sceaux d'Argenson fut aussi l'un des bienfaiteurs de celte maison, soumise à la juridiction de l'archevêque de Paris. Une autre duchesse d'Orléans, avant de s'y retirer, en augmenta beaucoup les bâtiments, qui comprenaient aussi le n^lOS; elle occupait, sous la Régence, deux des quatre maisons du monastère. Brunost, intendant du duc d'Orléans, en habitait une autre immédiatement au-dessus ; nous la croyons celle qu'avait fait construire rue de Ciiaronne, vers 17 10, INourry, sieur de Croixfontaine, gentilhomme ordinaire de la chambre du même prince, et qui couvrait, son jardin compris, 2 arpens.
Au-dessous dudil couvent, un autre avait déjà ,
entre autres portes, une porte monumentale que nous remarquons encore, et il conserve, chose rare, jusqu'il sa destination. Les sœurs de la Croix, de l'ordre de saint Dominique, y sont rentrées en 1817 ; mais c'est seulement depuis quelques années que leur position y est légalement déterminée : elles n'ont que l'usufruit de cette propriété, que s'est réservée le Domaine. Leur territoire était beaucoup plus vaste avant la République ; mais on ne l'avait pas aliéné pendant le quart de siècle où elles avaient cessé d'en jouir. Leur sanctuaire gardait le cœur de M"" Ruzé d'Elïiat, fille du maréchal, aux dépens de laquelle s'était établie la maison, près de la tin du règne de Louis XIIL Ces religieuses, protégées également par la duchesse d'Aiguillon, n'avaient fait précédemment que des essais de résidence dans la rue Matignon-du-Louvre. dans la rue Plâtrière, dite aujourd'hui Jean-Jacques-Rousseau, et tout d'abord au faubourg Saint-Marceau. La fondatrice, mère Marguerite de Jésus, s'était concertée avec la baronne de Neuvillette pour convertir le poète Cyrano de Rergerac, au commencement de sa dernière maladie; mais le libertin, averti, eut le temps de se faire transporter à la campagne, chez un cousin, sous prétexte de changer d'air. II n'en fut pas moins enterré chez les sœurs de la Croix.
" Cite de Bon-Secours, » nous dit en face un écriteau qui attire les regards. Cet immeuble et les deux immeubles qui le touchent à droite et k gauche, s'inféodaient au prieuré de Notre-Damede-Bon-Secours, créé au commencement des troubles de la Fronde par dame Claude de Bouchavanne, veuve de Vignier, conseiller du roi, et mis sous la conduite de sa sa'ur, Madeleine-Emmanuelle, religieuse au couvent de Notre-Dame de Soissons.
Les monastères de filles, allez-vous dire, pullulaient donc dans ces parages? J'en conviens, et les plus grandes dames, les plus distinguées à
C'Og KUE DE CHARONNE.
coup sûr, participèrent, pendant plus d'un siècle, à ces sortes de fondations, après avoir plus ostensiblement attaché leurs noms aux passes-d'armes et aux tournois durant le moyen-âge. Plus tard, les femmes supérieures étaient reconnues aux dédicaces de livres qu'on leur offrait; elles créaient alors des salons, et la réputation en était faite par l'esprit, un hôte favori, qui n'y parlait pas le plus haut, mais que ménageaient les personnages les plus riches, les plus influents, les plus nobles. Depuis que l'industrie moderne et les incessantes préoccupations de la Bourse tiennent les femmes du monde en dehors de ce qu'on y fait de capital, elles ne cessent plus que dans leurs chambres à coucher d'être étrangères aux progrès de la production, et elles ne figurent plus que par calcul aux colonnes du passif, pour une consommation de luxe équivalente aux prétentions de crédit en affaires qu'affichent ainsi leurs époux. Où retrouver, je vous prie, leurs couleurs, c'est-à-dire quelque signe d'initiative, de résistance ou de médiation qui soit la leur, au milieu des lices financières où elles n'ont armé personne chevalier? Les plus ardentes, les plus fines, les moins patientes, les sensibles et les agissantes, m'apprendrez-vous à quoi elles se rattrappent dans notre société actuelle? Que la plupart de ces recrues nouvelles de la bonne compagnie aient, encore mieux que leurs devancières, l'œil sur les dépenses de l'office, sur leurs cahiers de musique, au piano et sur l'honneur de leurs maris, d'accord ; que non-seulement ces dames, mais encore ces demoiselles fassent acte de présence à tous les bals de charité et placent même à fenvi les billets des loteries du baron Taylor, je le veux fort! Mais une autre ambition encore agile, il faut le reconnaître, les innombrables ménages des parvenus, et presque tout fesprit des mères, avec celui des filles, y passe. Les
moins actives s'en remuent, comme les mélancoliques y rêvent ; les impatientes s'en torturent ; les plus heureuses disent : M'y voilà!... L'idéal est pour toutes, presque sans exception, non plus un mari, mais un nom; la blonde jeune tille trouve déplorable celui que son excellente mère subit elle-même en rougissant; la veuve en a deux, au lieu d'un, qui lui inspirent la même horreur. Où trouver un titre, Tut-il nu, une particule nobiliaire, ne fût-elle qu'au milieu d'un nom à compartiments, mais qui ne rappelle plus la source des flots de soie et de dentelles, ne transformant que la personne? Ancien régime ou Empire, que m'importe ! magistrature ou gabelles, qui le saura ? Mais, pour l'amour de Dieu et de ma dot, il me faut une carte de visite, et qu'elle n'ait plus rien de commun avec le chocolat, l'indienne, le notariat, la houille, la cote de la Bourse ! Ainsi parlenl, de seize à soixante, les plus enviées et les plus provocantes, entre les prétendues disponibles, et tout le reste pour elles, môme l'amour, h plus forte raison la vertu, ne vient qu'après. Vocation de la particule, tu recrutes dans la bourgeoisie du temps présent un bien grand nombre de novices ! On voyait, au contraire, des princesses de naissance, à l'époque des raffinés, s'appeler sœur Madeleine ou Marthe à Bon-Secours.
Un peu au-dessus de ce monastère, quand la duchesse d'Orléans résidait en regard, les religieuses anglaises de la rue de Charenton avaient affermé à un maraîcher un terrain, coniigu d'autre part ii une vigne. Au-dessous, le sieur de Rouen, bourgeois de Paris, était propriétaire. Les bénédictines mitigées de Bon-Secours prenaient des dames en pension, et fallait-il que ces religieuses eussent bonne réputation pour qu'on leur contiàt néanmoins des femmes enfermées à la requête de leurs maris, par conséquent difficiles à garder
et qui étaient l'objet d'une surveillance à part ! Église et couvent, reconstruits par l'architecte Louis de 1770 à 1780, furent aliénés par l'État les 21 floréal an VIII et 5 brumaire an X. Richard Lenoir y organisa bientôt une tilature de coton, et c'est pourquoi son nom reste au passage, voisin. Napoléon P'", avec des membres de sa famille, se rendit à une fête chez ce grand manufacturier. — L'un et l'autre, lui dit-il, nous avons livré une rude guerre à l'industrie anglaise, mais jusqu'ici le fabricant a été plus heureux que l'empereur.
La révolution de Février et les journées de Juin 1848 avaient tellement déprécié les immeoibles que M"" Ledru-Rollin, femme d'un membre du gouvernement provisoire, lit une excellente affaire, le 19 août, en se rendant adjudicataire de l'hôtel de Bon-Secours, n" 97, avec un grand terrain, et de l'hôtel Richard-Lenoir, n" 95, plus d'autres bâtiments et terrains, pour 612,500 francs. Le boulevard du Prince-Eugène, qui va passer par-lh, rapportera à la propriétaire plus encore que la manufacture de papiers peints et les autres ateliers qui remplacent l'école du Commerce, qu'on y voyait sous Louis-Philippe.
Je ne m'explique guère pourquoi len" 77, dont l'édifice se délabre, est traité de la vieille Pension par les commères du quartier. Elles nous apprennent aussi vaguement que le 57, petit hôtel à façade bien sculptée, fut habité par une princesse: en tous cas, il a fait la paire originairement avec le 55, école primaire au temps du Directoire.
Qui de nous, d'ailleurs, eût deviné que la rue de Charonne était aussi orléaniste ! Ses oratoires féminins ne la purifiaient encore qu'imparfaitement des petites-maisons qui se multipliaient aux environs; mais c'est pour le Palais-royal qu'elle faisait surtout pénitence. L'hôtel Mortagne, outre qu'il
pouvait aussi être la création de Nourry, officier du prince, a relevé pour sûr du même palais. Aussi bien de plus ancienne date la seigneurie de Mortagne changeait de mains : le maréchal Goyon de Matignon, prince de Mortagne, l'avait vendue aux Loménie, et le cardinal de Richelieu l'avait acquise, après cela, pour la laisser h son petit-neveu, avec substitution au profit des aînés. Le comte de Mortagne, premier écuyer de la duchesse d'Orléans, avait acheté en 1711 une grande maison à jardin, qui n'a perdu son nom qu'en le laissant à une impasse. Mais les pelits-soupers du temps de la Régence ont principalement flori pour l'ambassadeur de Portugal, locataire de M'"" de Mortagne. La propiiélé mesurait alors 2166 toises. Aux religieuses anglaises de la rue Saint-Victor appartenaient deux maisons plus bas, îi l'endroit où la rue de Charonne oblique, avec une seconde porte rue de la Roquette.
L'hôtel Mortagne, dessiné par Delisle, eut pour habitant M. de Vaucanson, célèbre mécanicien, dont les Canards sont la pièce la plus connue, mais .qui en créa beaucoup d'autres. Poursuivi et menacé par un groupe d'ouvriers, à Lyon, il inventait pour s'en venger, une machine avec laquelle un âne fabriquait une étoife l\ fleurs. Dans une intention beaucoup moins malveillante, il fournit à Marmontel, pour la première représentation de Cléopâtre, un aspic remuant, qui sitïlait en s'élanrant sur le sein de l'héroïne. Malheureusement le succès du truc ne Ut pas celui de la pièce. — Comment trouvez-vous cette tragédie ? demandaiton à l'un des spectateurs. — Ma foi, je suis de l'avis de l'aspic, répondit-il.
Mort en 1782 et enterré à Sainte-Marguerite, Vaucanson avait donné son cabinet à la reine ; rr.ais les intendants du commerce réclamèrent les pièces relatives aux manufactures. Vandermonde,
Gi2 RQE DE CHARONNE.
mathématicien et musicien, aclopt:i les idées de la Révolution, qui l'avait trouvé directeur du cabinet de Vaucanson. Le Flùleur et le Joueur d'échecs passèrent alors en Allemagne, et les autres automates de la collection se dispersèrent en même temps. Quant à Yanclermoiide, il coopéra, en 1793, avec Bertholet et Monge, h un Avis aux ouvriers en fer, sur la composition de l'acier, par ordre du comité du Salut public, et ce laclum était le 'résultat de longues expériences faites rue de Charonne. L'empereur logea ii l'hôtel Vaucanson des peintres, qui en furent congédiés, ii ce qu'on dit, pour cause ci'inconduite, et Grégoire, artiste en son genre, mais qui travaillait sur le velours, s'y mit h la tôle d'une manufacture, que visita en 1814 l'empereur d'Autriche. Ou y rencontre de nos jours un décorateur-ornemaniste, et très-souvent des amateurs viennent saluer, dans ce n" 51, l'ancienne demeure du grand mécanicien. Sa porte majestueuse, sa large cour et ses sculptures offrent un aspect de l'autre siècle ; il reste même une petite portion du grand jardin qui s'étendait jusqu'à la rue de la Roquette. Du côté opposé. M""' Marguerite-Thérèse Potier de Fougerais, veuve de François de Launay, sieur de la Normanderie, était propriétaire îi l'angle de la rue du Faubourg- Saint- Antoine, en 1760, à la place de sa mère, Geneviève Levassor, fille et héritière de Jacques Levassor, avocat en parlement. A la maison attenait une Cour-des-3Iiracles, peuplée de marchands de vieille ferraille et qui avait été à André Flory, écuyer, sieur de Lessart.
Rue Chaiicliat. (i)
M. de Vitrolles. — La Présidente Pinon. — M. Bruyère. — Maisons Cuisinier et Davillier. — La Ferme. — M^^^ Chameroy.
En 1779, le vidame Jean-Joseph de la Borde, seigneur de la Ferté, conseiller-secrétaire du roi, maison et couronne de France et de ses finances, préside à la formation d'une petite rue, dont le parrain est Jacques-Ghauchat, avocat, conseiller du roj, échevin de la ville de Paris. Celui-ci se rend acquéreur du château de Becquet, à Deuil près Montmorency, sous le premier empire ; mais il n'en est que plus loin d'habiter la rue, en quelque sorte sa filleule. Celui-là, tout au moins, y séjourne pendant quelque temps, dans ce n" 9, dont l'encoignure sur la rue de Provence s'arrondit en un agréable pavillon. M. de Vitrolles, gendre de M. de Folleville, occupe l'hôtel sous la Restauration, et combien tout Paris, lors de l'avènement de Charles X, s'étonne du silence qui se fait toutà-coup autour du nom de M. de Vitrolles, l'hôte assidu du pavillon Marsan ! Il est vrai que cet agent du prince de Tallcyrand a servi avec zèle la famille royale, lorsqu'il y avait du danger à le
(l) Notice écrite en 1858. La nie de la Grange-Batelière ne se prolongeait pas encore jusqu'à la rue Chauchat, à laquelle, d ailleurs, le prolongement de la rue Lafayette a fait psrdre trois ou quatre immeubles dans le haut.
faire; il est vrai que tout le monde lui attribuait ensuite, sous Louis XVIII, une grande influence ultra-royaliste sur Monsieur. Oui, mais les bonnes grâces de la cour ont fini par mettre dans l'aisance le conseiller intime du comte d'Artois, et quand son prince prend le sceptre, il demande à ne plus quitter la rue Chauchat, pendant que d'autres passent ministres !
La citoyenne Le Boulanger et le citoyen Thévenin, propriétaires, obtiennent, dès 1793, l'autorisation de prolonger la rue Chauchat jusqu'il la rue Pinon, maintenant Rossini, le long des bâtiments de l'ancienne halle de l'Octroi, transformés plus tard en un temple ; mais l'exécution de ce projet n'a guère lieu qu'en l'année 1821. Plusieurs historiographes, en remontant à l'origine légale de cette rue, ont le tort d'avancer le veuvage de la présidente Pinon, née Le Boulanger, qui a repris son nom de demoiselle : son mari, le président Pinon, propriétaire de la Grange-Batelière, n'est qu'arrêté sous la Terreur, et il échappe même, à l'aide d'un déguisement, à la curée parlementaire du 20 avril 1794 ; son beau-frère, le président de Gourgues, est moins heureux, et tout le reste du grand banc de la cour sert de pâture â l'échafaud, le premier président, M. de Sarron en tête, ainsi que le doyen, M. Pasquier, père du futur chancelier de France.
C'est en 1798 que Bruyère, ingénieur des Pontset-Chaussées, se bâtit un petit hôtel sur la droite de la rue Chauchat.
Poussons une reconnaissance jusqu'au 17, qui ouvre à la fois rue Chauchat et rue de la Victoire : cet avantage n'est-il pas fait déjà pour lui mériter la confiance du corps-de-ballet de l'Opéra? M'"* Bigotini et M'"" Stolz, de l'Opéra, l'ont habité. Mais des locataires moins volages ont eu accès dans
ce petit hôtel, que s'était fait bâtir le père de M. Cuisinier, propriétaire d'à-présent, musicienamateur et Mécène des artistes. De ce nid de mélodie, au reste, rossignols et fauvettes ne se sont envolés qu'en emportant attachées à une aile maintes romances sigiiées A. de Montis. MM. Sanson et Davillier, à côté de lîi, ont rajeuni une propriété dont le fond seulement date de l'ancien régime.
Du temps où le terrain de cette rue se trouvait hors de ville, il restait une ferme, encore visible au n° 18 il y a trente ans ; une masure, qui en avait dépendu, n'a même quitté que l'année dernière la cour d'une maison de la rue du Faubourg-Montmartre. Le prolongement de la rue Drouot va faire k son tour disparaître la remise du loueur de voitures qui a succédé à la ferme, du côté de la rue Chauchat.
Quant au n° 16, c'est un hôtel refait, bien que M. le baron Évain n'en ait modifié beaucoup ni les proportions ni le caractère extérieur. M"'' Chameroy, danseuse, saurait encore le reconnaître, pour avoir abrité ses amours ti la fin du siècle précédent ; par exemple, elle n'aurait jamais assez de mémoire pour faire ensuite l'appel des mêmes amours. Cette jeune femme est morte en couches, àpeu-près en 1802, et l'enfant qu'elle avait conyu était regardé par Eugène de Beauharnais comme le sien. Quoique le Concordat, signé entre le pape et le premier-consul, fût encore tant soit peu récent, le clergé refusait d'abord à la danseuse les dernières prières de l'Église; mais le beau-fils de Napoléon fit gronder vicaires et curé, à cause de leurs hésitations, et le service funèbre se célébra au couvent des Filles-Saint-Thomas. M"^ Chameroy, il n'en faut pas douter, était une bonne flUe : elle demandait pour
Clfi
donner. Bëranger n'avait qu'elle en vue en composant une jolie chanson sous le titre de Ta ia7écl/e;4se"^^ ^—; il y faisait dire à
Avec le prix d'une caresse Souvent j'ai sauvé la vertu !
Rues Château-iLianfloii et Chaudron, (i)
— Qu'avez-vous vu, cher monsieur Rousseau, dans cet ancien chemin des Potences, converti en rue Château-Landon, dont le premier nom contribuait sans doute, avec le voisinage de Montfaucon, à éloigner les gens qui pouvaient craindre que dame Justice leur y assignât rendezvous ? M'est avis que tous les habitants de pareille avenue devaient être de fort honnêtes gens.
— On y trouve peu de maisons neuves et peu d'anciennes ; mais des garnis y sentent toujours le chanvre, en ce qu'une corde tient lieu d'oreillers aux lits de leurs chambrées. Trois ou quatre masures datent sans doute de l'époque où la rue n'était encore qu'un chemin. J'y ai heureusement découvert l'origine du nom qui reste. Château- Landon n'était ni un village, ni un nom de famille, comme l'ont cru certains chroniqueurs ; c'était tout bonnement un castel, construit pour quelque sieur Landon, sous Louis XIV, puis quelque temps maison de campagne de la congrégation de Saint-Lazare. Au n"* 39 se retrouve cet ancien lieu de plaisance ; le jardin du 41 en dépendait évidemment, ainsi que des terrains assez considérables par-derrière.
— Maintenant, ô consciencieux explorateur, rendez-moi compte, je vous prie, de vos découvertes rue Chaudron. La Tynna prétend qu'une enseigne de chaudronnier, placée à l'angle de la rue Château-Landon, a valu sa dénomination à
(1) Notice écrite en 1858.