‹ Les anciennes maisons de Paris sous Napoléon III (volume 3)Chapitre 35 sur 114 · RUE SAINTE-CROIX-DE-L À-BRÏÏTONNERIE · texte numérisé non relu

RUE SAINTE-CROIX-DE-L À-BRÏÏTONNERIE

affaires par Jean-Charles Guinard, fourrier du corps de la comtesse d'Artois,

A la famille Feydeau de Brou avait appartenu le 44. Il y a demeuré un mari trompé qui, loin de prendre son mal en patience, le criait pardessus les toits. M. Guillaume Kornmann, prédestiné de nom à ce genre de mésaventures, avait été banquier, intéressé dans les affaires des Quinze- Vingts. Il accusait publiquement d'avoir été les amants de sa femme MM. Daudet de Jossan, Caron de Beaumarchais, Leuoir, ancien lieutenantgénéral de police, et le prince Louis de Rohan, avec des circonstances aggravantes, qu'il relevait avec aussi peu de scrupules. Mme Kornmann était aussi fidèle épouse que jolie avant que le premier l'eût séduite et puis rendue mère ; le second, non content d'empêcher que l'ordre se rétablît dans le ménage, s'était mêlé des affaires de banque du mari et lui avait fait faire faillite ; le troisième, de par le roi, avait soustrait la femme à l'autorité de l'époux outragé, qui l'avait mise dans une maison de correction ; le quatrième enfin, par ses largesses, avait corrompu tous les domestiques de M. Kornmann et protégé la fuite d'un malfaiteur.

Rue des Lombards* (i)

Boccace. — Les Pourpointiers. — La Buffeterie. — Les Lombards. — Les Catherinettes. — Le Poidsdu-Roi. — Le Mortier-d'Or. — Le Fidèle- Berger. — Autres Enseignes.

Ah ! que nous donnerions avec plaisir trois squares et une trentaine de rambuteaux, créations de notre temps, pour retrouver dans la rue des Lombards la maison où est né Boccace. Ne peutelle pas encore y subsister?

Cette rue, qu'un large boulevard a de nos jours percée de part en part, était déjà bâtie à l'époque de la ve croisade; on la disait de la Bufléterie à la fin du xue siècle et de la Pourpointerie sous Louis XIII. Il s'y était pourtant établi des lombards dès le règne de Philippe Auguste, c'est-à-dire des prêteurs sur gages, primitivement originaires de la Lombardie, qui ont fait longtemps appeler, par extension, jusqu'aux bureaux de prêts des lombards et des milans : industrie particulière anéantie, ou du moins rendue clandestine, sous Louis XVI, par la fondation du Mont-de-Piété. Les plans de Paris donnaient officiellement, depuis 1652, à l'ancienne rue de la Pourpointerie la dénomination qui devait prévaloir et qui était adoptée par l'usage depuis un temps beaucoup plus reculé. La confrérie des Pourpointiers, dont le bureau originairement s'était ouvert dans cette rue, fusionna avec

(1) Notice écrite en 1861.

RUE DES LOMBARDS

celle des Tailleurs d'habits en 1655. Le nom plus ancien de Buffeterie provenait du voisinage des Halles â une époque où Tune des acceptions du mot buffet avait pour sinonyme bureau; une ordonnance de 1368 disait : « Seront au buffet de la Halle des clercs sermentés ».

Quant à Boccace, il avait vu le jour en Tannée 1313, et sa naissance était le fruit d'une liaison contractée en dehors du mariage par un marchand de Florence ; son père l'avait renvoyé à Paris pour qu'il s'y formât au commerce, mais il avait une autre vocation, à laquelle se doit son immortalité. Boccace fut donc Parisien, par les impressions de l'adolescence encore plus que par la naissance, et ne devait-il pas en jaillir cette sève tout-à-fait française qui perce à chaque instant, sous la tendre écorce italienne, dans le génie du poète et du conteur? Tous les milans établis à Paris ne l'étaient pas près du berceau de Boccace; on en connaissait du Petit-Pont, d'outre-Petit-Pont, de Saint-Germain-des-Prés. La taille de Philippe-le- Bel frappait dans la capitale, en fait de lombards, autant de compagnies florentines, génoises et vénitiennes que de compagnies milanaises. Ceux de la rue ou du quartier des Lombards s'inscrivaient ainsi :

« Philippe le Jombart, près de sire Guillaume .Bourdon ; Bijhe Je lombart ; Raimbaut le lombart ; Courtat le lombart ; Jacques le lombart, qui a la fille à la belle Amelot ; Foursi le lombart ; Bouchet le lombart ; Perruche le lombart ; Rogier le lombart ; Bertaut ; Cristophe ; François; Vivien, de Milan.

Nous regrettons de l'hospice Saint-Catherine, qui s'élevait rue des Lombards à l'angle méridional de la rue Saint-Denis, d'abord la porte, que décorait une belle statue de sainte Catherine, ouvrage de Renaudin. Mais dites-moi quel est l'asile gratuite-

RUE DES LOMBARDS

mentouvert aux bonnes sans place, qu'accueillaientles hospitalières de Sainte-Catherine, soumises comme religieuses à la règle de saint Augustin ? Elles étaient tenues de loger pendant trois jours les filles attirées dans la grande ville par l'espoir d'y entrer en condition et qui ne trouvaient pas tout de suite à se placer. Ces religieuses étaient chargées, en outre, de faire enterrer tous les morts qu'on exposait à la Morgue du Chûtelet et qui n'étaient pas réclamés. Ce service répugnant est entièrement confié à des mains mercenaires depuis la suppression de l'établissement des pieuses filles qui, en remplissant un grand devoir, servaient de famille à qui n'en avait plus. Les catherinettes étaient au nombre de 30 en 1770 ; elles donnaient en location, rue des Lombards, plusieurs maisons à des particuliers ; il doit en rester une ou deux en face de l'emplacement que les religieuses occupaient.

Le même rue avait le Poids-du-Roi au commencement du règne de Louis XIV. Il y demeurait un juré-peseur, que nommaient les épiciers et les apothicaires, en tant que préposés à la garde et et à la vérification des poids et mesures ; ce juré conservait les poinçons, les matrices, les étalons des poids et mesures d'un usage légal en ville. Les revenus dudit Poids public avaient d'abord appartenu au roi; mais Louis-le-Gros en avait gratifié Henri de Puelle, divers particuliers en avaient joui postérieurement, puis la propriété en avait fait retour à la Couronne, qui s'en était de nouveau dessaisie, et enfin le chapitre de Notre- Dame avait acquis le Poids-du-Roi, avec le droit y attaché de visite sur les balances. Pendant toute la durée de la foire de Saint-Ladre on transportait ce Poids dans les Halles et il finit par y rester. L'établissement d'un droguiste a l'enseigne du Mortier-d'Or, fondé en 1689, passe pour occuper

RUE DES LOMBARDS

l'ancien bureau du Poids-du-Roi ; mais cela n'est absolument exact que si le magasin, que tenait en 1715 MIle Brochot, a reculé depuis de quelques maisons.

Le Fidèle-Berger, magasin de confiseur touchant au Mortier-d'Or, a déjà fourni les dragées de plusieurs millions de baptêmes et les bonbons d'étrennes en boîtes ou en sacs de 140 premiersde-l'an. Mais presque tous les titres de noblesse commerciale dont se parent les maisons de la rue des Lombards seraient d'une origine plus reculée si les droguistes et les confiseurs n'y avaient pas eu intérêt à substituer des enseignes anodines à celles de l'usure, du prêt sur nantissement et même de la droguerie d'importation italienne. Gallet ne se montra pas le plus honnête de ces droguistes; collaborateur de Panard, de Collé, de Piron, et aussi joyeux que buveur, il se réfugia, en état de banqueroute, au Temple, qui était lieu d'asile pour les débiteurs poursuivis et qu'il appelait le Temple des Mémoires.

Notre-Dame-des-Victoires est encore la patronne d'une maison jadis habitée par Gourtinay, médecin, rue de la Pourpointerie. Ce médecin, qui traita d'une charge de secrétaire du roi en 1638, y gagna l'anoblissement et s'appela Courtinay de Péreuse.

Trudaine disposait, sous Louis XVI, de la propriété qui vient .immédiatement après la rue Nicolas-Flamel. Trois autres maisons peu éloignées appartenaient alors à Fildesoye, à Sarrazin et à MmeBadouleau. Gautier avait acquis en 1767 une maison, sorte d'échelle de cinq pièces superposées, qui touchait à l'hôtel du Saint-Esprit et faisait retour sur la rue Saint-Martin ; elle avait été laissée en 1663 par Monnier, notaire, à Anne Monnier, veuve de Tisseney, marchand de Bordeaux.

RUE DES LOMBARDS

Aussi bien M,le Brochot aurait pu certifier que, de son temps, 29 façades en regardaient 32 dans cette rue, et que, sur les deux rangées, 12, tout au plus, avaient laissé tomber, dans la réparation ou la reconstruction, leur enseigne sans la relever. Les images survivantes se présentaient dans cet ordre :

(3axuï)t : ÏDroite :

à partir de la rue Saint-Martin.

Les Deux-Anges.

VEtoile-d Argent.

L'Ecu.

Le Cheval-Nmr.

Le Dauphin.

■ L'Image-Saint-Louis.

La Pucelle-dOr'éans.

La Couronne.

L'Image • Sam t-Maurice .

La Toison d'Or.

Le Petit-Maure.

Le Bras-d'Or.

La Clef-d Argent.

L'Image Notn-Dame.

Les Quatre-Vents.

Image- Sainte-Barbe.

Le Cigne.

Le Corntt.

Le Chapeau-Rouge.

La Croix-Blanche.

L'Etoile

L* Plat-d'Etain.

L'Agnus-Dci.

Le Petit- Panier.

Le Grand-Monarque .

Notre-Dame-des-Vicloires.

L' Image-Notre-Dame.

Le Petit- Saint-Jean..

La Croix-d^Or.

Le Vert-Galant.

La Truie-Volante.

Le Panier Fleuri.

La Prudence.

Le Plat-d'Etain.

Le Pavillon-des-Singes.

Le Roi-Henri.

Le Marteau-d'Or.

Lt Poids-du-Roi (maison où

en avait été la bureau).

La Coupe-dOr.

Le Soleil-dOr.

La F leur de- Lys.

Les Vieux-Amis.

Le Mortitr-dOr.

Le Lion-d'Or.

La Têur-d' Argent.

Le Mouton.

Le Soleil-de-France

Rue Saint-Gilles. (1)

Les Tournelles. — Les Minimes. — La Cour de Venise. — L'hôtel ('e Morqngis. — La Rue Neuve- Saint- Gilles. — Mm* de Lamotte. — Le M" de Vaux.

Le palais des Tournelles ne survécut qu'un demi-siècle au séjour de Saint-Paul, qu'il avait remplacé comme résidence royale. Les minimes de Chaillot furent mis par Marie de Médicis en possession d'une portion du jardin des Tournelles, où se perçait, trente ans après, une rue entre celle Saint- Louis (2) et le Rempart : l'église d'un nouveau monastère des Minimes s'y ménageait une entrée latérale. La statue de saint Gilles, qui avait décoré sur ce point le parc royal, donnait son nom à la rue. Le mur de la caserne qui succède principalement au couvent y conserve ostensiblement une Sainte- Vierge dans sa niche.

Un immeuble très-important répond aux nombres 12 et 14 ; c'est, de plus, une ancienne cour de Venise. Or le plan de Paris en 1652 marque un hôtel de Venise rue Saint-Gilles. Cette ancienne résidence de l'ambassadeur de la sérénissime république devint hôtel de Morangis. Mais est-ce entièrement du chef de Mme de Morangis, née Guénégaud? J. J. Barillon, comte de Morangis, membre des conseils du roi, maître-des-requêtes du quartier d'avril, augmenta les dépendances de la maison par l'acquisition d'un terrain de 7 perches,

(1) Notice écrite en 1861.

(2) Actuellement Turenne.

RUE SAINT-GILLES

antérieurement à 1739. Le même titre de comte était porté en 1778 par M. Foullon, de l'hôtel Foullon, boulevard du Temple. De scandaleux procès ont, par malheur, fait parler d'un maréchal-decamp, Jean-François-Charles de Molette, également comte de Morangis. Ce dernier, ayant abandonné ses biens à ses créanciers en 1768, épousait treize années plus tard en secondes noces Mlle de Lépinière, mère d'un enfant naturel du sexe féminin, légitimé à l'occasion de ce mariage ; la mère fut ensuite arrêtée comme bigame, et la fille devint grosse des œuvres du marquis de Morangis, son frère ; puis ce dernier accusa le comte d'avoir détourné le bien de sa première femme.

Pas un des comtes de Morangis, que nous sachions, ne s'est allié à la famille Péreuse. Charles Cotirtinay, seigneur de Péreuse, secrétaire du roi et médecin, avait marié sa fille, Françoise Courtinny, à Louis Prosper Bauyn d'Angervilliers : la branche Bauyn de Péreuse n'eut pas d'autre souche. Le lieutenant-général Bauyn, marquis de Péreuse, a acquis ce qu'on appelait encore l'ancien hôtel de Venise, mais qui n'en était qu'une portion, des hoirs du président Labrosse, qui lui-même y surcédait à M11' Tarade. Les dépendances s'en sont étendues jusqu'au Boulevard, mais derrière un crochet que formait la rue Neuve-Saint-Gilles et qui s'est ajouté à celle des Tournelles.

La distintion entre cette rue Neuve et celle Saint-Gilles n'a pas toujours été assez marquée pour éviter les quiproquos. La première eut, par exemple, une maison qui, d'après une description de tabellion, donnait rue Saint-Gilles et rue des Tournelles ; elle était conjoîntement à Gilbert de Gardaigne d'Hosten, comte de Verdun, lieutenant de roi, commandant en la province de Forest, et à Delannoy, paveur, lesquels y tenaient d'une part aux hoirs Baudelot, d'autre part aux hoirs

RUE SAINT-GILLES

du chancelier Boucherat, et elle avait fait partie de l'hôtel de Nicolas Baudelot, contrôleur de la maison du roi, à cela près d'un terrain provenant du chancelier. Une autre maison à jardin de la même rue appartenait ensuite aux enfants de Bernage de Luçon, capitaine au régiment de Champagne, et de Marguerite du Bernage, son épouse ; les actes la disaient sise derrière les Minimes, entre un hôtel au marquis de Charron et celui de Morangis, anciennement de Venise. Or ce dernier attenait lui-même, d'après les titres officiels, au jardin du chancelier Boucherat, derrière la chaussée des Minimes (i).

Rue Saint-Gilles était un hôtel que le comte de I^isay, qui le tenait de sa mère, née Pinon, vendit à Claude-Jacques de Vigny, marquis de Courquetaine, maître-des-comptes ; la veuve et les enfants de ce dernier y demeuraient sous le règne de Louis XVI. Ladite maison, bâtie sur un terrain aliéné vers l'année 1680 par les chanoines de Sainte-Opportune, est encore reconnaissable entre la cour de Venise et un pavillon pour le moins de l'ancien hôtel Morangis.

L'emplacement de ce corps-d'hôtel fut acquis de Sainte-Opportune par Delisle-Mansart, qui ne s'est pas fait faute d'y créer un petit chef-d'œuvre d'architecture domestique. Sous la Régence, Mme de Morangis habita pour sûr cette maison, qui lui venait de sa mère, Mme de Guénégaud. Soixante années plus tard, le grand-maître des eaux-etforêts Jules du Vaucel, marquis de Castelnau, en avait fait ses petits appartements. Un salon rond, dont les boiseries dorées sont illustrées de peintures de Watteau, y précède une salle de billard, que d'autres dessus-de-portes et des sculptures décorent. Une double porte, dont la menuiserie est aussi

(1) Maintenant rue de Béarn.

RUE SAINT-GILLES

un travail d'artiste, sépare le billard d'un boudoir, la miniature d'un salon. Le jardin a été plus vaste à proportion que l'hôtel ; M. Savard, propriétaire actuel, a pris une portion de ce qui en restait pour en faire des ateliers où se fabrique sur une vaste échelle la bijouterie en or doublé. Mais quelques mascarons qui donnent sur la cour ont des sourires de gratitude pour le conservateur intelligent d'un bijou immobilier, qui est tombé entre bonnes mains.

Aussi bien Pierre Delisle-Mansart, contrôleur des bàtiments-du-roi, et sa femme, Jeanne Mercier, avaient laissé à leur fille, femme d'Ednie Duranchin, écuyer, conseiller du roi, contrôleur des guerres, une maison avec jardin, dont les signes particuliers pouvaient convenir à la susdite. Un parchemin constate que l'unique héritière de l'architecte y tient « par-ci aux représentants du marquis de Chauron, par-là à un loueur de carrosses, par-devant au derrière de l'église des Minimes de la place Royalle, par-derrière au cul-de-sac qui répond du côté du Boullevard. »

Sous l'un des mausolées de cette église reposait Charles de Valois, duc d'Angoulcmc, fils de Charles IX et de Marie Touchet. La comtesse de Lamotte, qui prétendait descendre d'un bâtard de Valois et recevait à ce titre une pension de la cour, a ourdi l'affreuse trame de l'intrigue du Collier dans une maison que les uns disaient rue Neuve Saint- Gilles, n°13, et les autres rue Saint-Claude, mais qui pouvait bien venir dans ce que nous qualifions la rue Saint-Gilles.

Les n08 9, 11, 13 et 15 actuels n'y faisaient qu'un ; leur construction nous semble émaner des minimes.

Le 17 a été l'hôtel du marquis de Vaux.

L'angle du Boulevard, sur la même ligne, appartenait en 1791 à M. Ménesssier.

Xes deux Rues Saint-Claude,

Page 1