GALERIE COLBERT
Les dépendances de l'hôtel Colbert comportaient, outre les jardins, d'autres constructions sur la rue Vivienne.
Du côté de la rue Neuve-des-Petits-Champs, dans le petit passage en équerre ajouté à la galerie deux ans après sa formation, est l'entrée du café Colbert, qui du rez-de-chausée a gagné le premier étage de cet ancien corps de l'hôtel. Les élèves de l'école Polytechnique ont adopté pour lieu de. rendez-vous cette portion de résidence historique rendue publique par un Géorama, avant que ce fût par un café ; l'uniforme élégant et martial de l'École apparaît donc à chaque instant, le mercredi et le dimanche, à cette extrémité de la galerie. Un magasin de nouveautés occupe de même, mais d'une rue à l'autre en empiétant sur la galerie, l'ex-hôtel de l'homme d'État dont le grand nom couvre, comme pavillon, la marchandise que fait voguer là mode sur cette embarcation affrétée à l'époque de l'ouverture de la galerie.
Que d'officiers en herbe projetèrent des regards d'envie sur les montres de ce magasin, au temps où Casimir Périer présidait à son tour aux destinées d'un règne ! Plus d'un élève de l'École, avant de se rendre au café, allait et venait, plein d'une curiosité qu'il croyait presque de l'amour, devant une porte vitrée de la galerie, au n° 26. Là, sous l'apparence d'une gantière, brillait une beauté accessible, mais qui ne tenait compte, en fait de jeunesse, que de la sienne ; elle imposait aux mieux favorisés de pourvoir aux atours dont elle espérait une fortune, qu'en réalité lui ont faite les galants qui cherchaient à s'impatroniser, notamment le frère d'un ministre. Cette jeune et belle femme sous verre, on l'appelait Labsolu ; mais à sa recherche la philosophie aurait perdu tout son temps à courir. C'est sa bonne qui vendait les gants ; elle en demandait. Bref, à l'époque dont
GALERIE COLBBRT.
nous parlons, et en dépit de la belle rotonde Colbert, le point important de la galerie était le n° 26, que M1Ie Labsolu n'a quitté que pour prendre un appartement, avec voiture et rentes sur le grand -livre, dans la rue Ollivier-Saint-Georges. A la bonne heure ! s'écrièrent sur le coup plusieurs mères et beaucoup de portiers de filles moins bien partagées ; parlez-moi d'avoir un nez grec et de se coiffer à la chinoise, quand cela sert à quelque chose ! La belle a tant fait parler d'elle que l'ombre de son frais visage, aux lignes pures, aux souris plus souples que ses gants, plane encore sur la galerie qui, depuis son dépari, est déserte!
Rue Colbert» (4)
La Stainville. — La Ctesse de Stainville. — Les Propriétaires successeurs de Colbert. — M™ de Lambert. — L'Abbé Barthélémy .
La Stainville fut connue, elle aussi, des chalands au détail de la galanterie, mais en qualité d'agentde-change. Les comptoirs Stainville et Germancey, quoique en concurrence l'un avec l'autre, faisaient l'escompte de l'amour au même taux sous la Restauration. Le premier opérait dans la rue Colbert et il n'a pas encore changé de place. Une femme Alexandre y remplace la Stainville, et ce n'est pas encore avec les avantages du wagon sur la diligence, qui prenait moins de voyageurs et qui les gardait plus longtemps ; mais elle a obtenu, dit-on, plus de célérité dans l'expédition des affaires : times %s moneyi Depuis soixante-dix ans, dans cette académie, la pantomime abrège incessamment cette comédie des amours que les tendres cœurs prolongent jusqu'au drame de la séparation, dénouement inévitable. Mais une déplorable confusion a fait que la nommée Stainville passait, aux yeux de sa clientèle, pour une véritable comtesse. Plusieurs Choiseul ont dù à une terre, qui leur appartenait, de s'appeler aussi Stainville, notamment le ministre d'État qui s'est illustré sous Louis XV. Un acteur a porté de nos jours le même nom, dans un théâtre secondaire ou tertiaire, et il pouvait l'avoir puisé à la même source. Mais c'est, tout
(1) Notice écrite en 1859. L'arcade qui mettait à eourert l'extrémité de Ja rue n'a disparu que dix ans après.
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au plus, l'ancienne maîtresse d'un comte de Stainville qui se livra au genre de commerce encore exploité dans une maison qui ne s'en cache guère : un ou plusieurs œils-de-bœuf et un joli perron, que surmonte une plate-forme à balustres, y donnent par-derrière, et c'était originairement sur un jardin. Le bâtiment en est visible sur le plan de Paris en 1739 : n'a-t-il même pas compté pour l'une des deux maisons officiellement reconnues dans cette rue un quart de siècle auparavant, avec une fontaine et 4 lanternes ? D'origine révolutionnaire est l'équivoque injurieuse pour les Choiseul, comme la profanation du lieu. La Stainville ne se retira pas des affaires à la rentrée des Bourbons, que leur préfet de police eût odieusement trahis en tolérant qu'une parente de l'ancien ministre et de son neveu, pair-de-France, les déshonorât à ce point, dans le ressort d'une surveillance qui regardait spécialement la police ! Pure plaisanterie, par conséquent, que la couronne de comtesse attribuée à la pourvoyeuse, qu'il convenait de remettre à sa place pour l'honneur d'un nom qui va de pair avec celui que la rue porte !
Il y a pourtant eu un Stainville au nombre des grands seigneurs mal mariés. Le mémorial de Bachaumont nous en convainc à la date du 27 janvier 1767 :
< Clairval, acteur de la Comédie-Italienne, virait depuis longtemps avec Mme de Stainville. Son mari, indigné du goût dépravé de sa femme, a obtenu un ordre du roi et vient de l'enlever et de la conduire lui-même à Nancy. On a fait une descente chez l'histrion pour enlever lettres et portraits, si aucuns y étaient. On assure que la veille de son départ M. de Stainville avait trouvé MM* de Beaumesnii, de l'Opéra, sa maîtresse, entre les bras d'un jeune Danseur, d'autres disent d'un Officier aux Gardes.
A propos de cette anecdote, on cite un bon mot de
RUE COLBERT
Caillaud, camarade de Clairval. Ce dernier, assez inquiet de sa position, consultait l'autre sur ce qu'il devait faire. — M. de Stainville, lui disait-il, me menace de cent coups de bâtoo, si je vais chez sa femme. Madame m'en offre deux cens, si je ne me rends pas à ses ordres. Que faire ? — Obéir à la femme (répond Caillaud) : il y a cent pour cent à gagner. »
Sur requête présentée à Louis XIV par Jean- Baptiste Colbert, marquis de Châteauneuf, secrétaire et ministre d'État, contrôleur-général des finances, surintendant-général des bâtiments de Sa Majesté, arts et manufactures de France, l'ouverture de la rue en question a été autoriséesur un terrain qui lui appartenait; une arcade a été percée sous la galerie de l'hôtel du duc de Nevers, un des deux héritiers de Mazarin, et celte arcade avait pour vis-à-vis l'hôtel Louvois, de même qu'à l'autre extrémité la voie nouvelle débouchait en face de l'hôtel de Torcy. Elle a porté moins d'une année la dénomination de rue Mazarin, pour prendre celle de rue de l'Arcade-Colbert immédiatement après la mort de son fondateur.
Celui-ci, en sa qualité de propriétaire, a eu Colbert, archevêque de Rouen, pour successeur, à l'angle gauche de la rue Vivienne, et Colbert de Seignelay en face. M. Piffet tenait, en 1710, à M. de Seignelay, et le reste était à M. de Mazarin, duc de Nevers.
Ledit duc, héritier de la moitié du palais Mazarin, ne faisait aucun usage de la portion de galerie dominant la nouvelle arcade et reliée à l'hôtel qu'on retrouve de nos jours au n° 12, rue Colbert ; dès 1698, il en avait cédé la jouissance à la marquise de Lambert, par bail viager. Mme de Lambert, élevée par Bachaumont, amie de Fontenelle et estimée par Fénélon, a beaucoup embelli la maison, pour en faire un bureau d'esprit, émargé
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de l'hôtel Rambouillet. Les mardis et les mercredis, on y dînait ; le premier de ces deux rendez-vous hebdomadaires était le grand jour pour les réputations dont le cours allait à la hausse ; mais souvent la marquise appelait, au cercledulendemain, des arrêts prononcés par celui du mardi. Anticham- , bre de l'Académie, son salon était le seul où le jeu n'empiétât pas sur le terrain du bel-esprit. Combien de fortunes, en revanche, se faisaient ou se défaisaient, tout près de là, quand le financier Law eut transformé le palais de Son Éminence en hôtel de la Banque royale et de la Compagnie des Indes ! De cette métamorphose, qu'a opérée l'architecte Mollet, date la prolongation de la galerie intérieure dite Mazarine jusqu'à la rue Colbert, ainsi que l'ouverture pratiquée après coup rue Neuve-des- Petits-Champs. La chute du système de Law a permis d'installer enfin, comme sur ses ruines, la Bibliothèque royale ; mais les droits de Mme de Lambert, qui se trouvait en ce temps-là dans sa soixante-quinzième année, continuaient à être respectés. Des procès l'avaient éprouvée cruellement, et, les infirmités de l'âge s'étant mises de la partie, péniblement se traînait sa vieillesse. Malgré la marquise, on avait imprimé ses Avis à sa fille et Avis d'une mère à son /ils, où elle donnait ce conseil distingué : « Mon fils, ne faites jamais que les sottises qui vous feront beaucoup de plaisir ; » mais elle se mettait au Traité de la vieillesse avec une douce résignation, car sa plume s'était retrempée au préalable dans un Traité de t amitié. L'auteur de ces écrits a cessé de vivre le 12 juillet 1733, à l'âge de m ans.
Le cabinet des Médailles ne s'est transféré de Versailles qu'après huit années d'intervalle, dans la galerie qui le retient toujours ; mais une indemnité avait été payée à la famille, pour les dépenses faites par la défunte dans la galerie et
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la maison. L'abbé Barthélémy, auteur du Voyage cCAnacharsis, ami fidèle et reconnaissant des Choiseul, a occupé, de 1753 à 1795, comme garde du cabinet des Médailles, le logement de Mme de Lambert. De nos jours encore l'immeuble a pour hôtes des savants ou des littérateurs, employés supérieurs de la Bibliothèque impériale.
Boulevard Saint-Marcel
EN CE QUI S'EN APPELAIT NAGUÈRE
Plaee de la Collégiale. (1)
La Mère Prieur. — L'Hymne à V Être- Suprême. — Vente de Biens nationaux.
La mère Prieur, qui a été fermière rue Mouffetard et qui l'est encore quelque peu rue Pierre-Lombard, n° 3, au moment où nous tenons la plume, naquit en 1782. Elle a souvent le* mot pour rire ; les anecdotes qu'elle raconte ont plus de montant parfois que le petit-lait. Cette bonne femme est voltairienne et > regarde Philippe-Égalité comme un jésuite à exécrer ; son culte pour la monarchie lui fait voir dans Napoléon le glorieux vengeur de Louis XVI, martyr de ses condescendances pour les ennemis du bien public. Par conséquent, la mère Prieur, dont la mémoire est excellente, pense diamétralement le contraire de feu M,ne Cavaignac, la veuve du conventionnel, cette jacobine trempée dans l'eau bénite. Elle fit sa première communion, très-vraisemblablement la seule, à l'église de Saint-Marcel, dont le titre fut d'abord partagé par la place de la Collégiale.
(1) Notice écrite en 1859. Le boulevard Saint-Marcel a postérieurement emporté la place de la Collégiale, en s'en appliquant un pavillon monumental, qu'on devrait garder à titre de souvenir. Cette relique, encore si durable, du moyen-âge fait presque face à une rue nouvelle qui porte la dénomination de l'ancienne place et qui commence rue du Fer-à-Moulin, en absorbant une portion de la rue du Petit-Moine.