‹ Les anciennes maisons de Paris sous Napoléon III (volume 3)Chapitre 79 sur 114 · RUE DE VERNEUIL · texte numérisé non relu

RUE DE VERNEUIL

Une collection de plans, que visitent les amateurs à l'hôtel de Cély-d'Astorg, a été réunie par Desmaisons, l'un des architectes du roi. L'abbé de Montesquiou, qui habite la rue de Verneuil, sera député aux Etats-généraux et deviendra, au retour des Bourbons, ministre de l'Intérieur, duc et l'un des quarante. Les Bercheny, originaires de h Hongrie, servent en France depuis le règne de Louis XIV et y sont à la tête d'un régiment de hussards, qui s'appelle comme eux. Les connaisseurs n'ignorent pas de quels tableaux se compose, à côté de l'hôtel Bercheny, le cabinet de M. Coupry- Dupré, greffier en chef des présentations du parlement. Les deux dernières propriétés de la rue sur cette ligue ont été vendues par Antoine Quinquevoy, sieur d'Olive, à François Coupry- Dupré en 1736. Un almanach et une gazette de 1807 annoncent qu'au même endroit « on voit la collection de gravures de l'histoire de France, chez Soulavie, ex-ambassadeur en Suisse. » Ce prêtre marié, qui se réconcilie sous l'Empire avec l'Église, a été résident de la république française à Genève et partisan compromis de Robespierre. Des mémoires importants, tels que ceux de Saint- Simon, mais encore incomplets, ont pour éditeur Soulavie, auteur lui-même de travaux historiques.

Rue Saint-André-des-Arts.(i)

Le Clos de Laas. — V Église. — Ducange fils. — Le Collège cCAutun. — M. de Montholon.

— Billaud-Varennes. — André Duchesne. — M. Boulard. — La Ctesse de Bonamour. — Chèrin.

— L'hôtel de Nevers. — Le Confesseur Sainte- Beuve. — L'hôtel de Lyon. — La Porte de Buci.

— Le Palais d'Orléans. — Z/Abri-Cotier. — Lenain de Tillemont. — Cochois. — Jacques de la Guesle. — Les Ctes de Châteauvieuoc et de Villayer.

— Le Papier et les Livres. — Les Traiteurs.

— Le Pâtissier. — V Hôtel de Saint- Aignan . — La Maison de Jeu.

Le clos de Laas, qui appartint à l'abbaye Saint - Germain-des-Près, n'était déjà plus un vignoble inhabité quand l'abbé Hugues en aliéna une bonne partie. C'était en l'an 1179, et le commencement de l'an 1000 avait vu ériger en église un oratoire, à l'entrée d'une rue Saint-Germain qui traversait l'ancien clos. Saint André, patron de l'église, et de nombreux marchands d'arc, ses paroissiens, la firent appeler Saint-André-des-Arcs. Désinence modifiée ensuite par l'usage et par égard pour les maîtres-ès-arts dont les collèges voisins étaient la pépinière. La rue a perdu récemment une vingtaine de maisons, par lesquelles commençait son ordre numérique ; tâchons donc d'indiquer autrement que par des chiffres, inévitablement appelés à reculer, la place des immeubles qui vont nous occuper.

La seconde façade encore debout du côté gauche

(1) Notice écrite en 1861.

RUE SAfNT-ANDRÉ-DES-ARTS. 43&

a fait partie d'un hôtel de la Verrière, avant que le propriétaire y fût Dufresnc, seigneur du Gange, président-trésorier de France et fils de l'historienglossateur Ducange.

Sur l'autre ligne, un peu avant la rue Glt-le- Cœur, il subsiste une ou deux des huit maisons qui appartenaient au collège d'Autun, dont nous parlions déjà rue de l'Hirondelle. Une déclaration passée le 6 décembre. 1710 par Fouret, prêtre et principal, Escomel, proviseur, Robert, Gachon, Teissier, Badon, Pajot, Mouton, Laurent, de Saint- Priest, Savoye et Chapuys, boursiers, rappelait que ces maisons étaient exemptes de cens par suite d'amortissement, à l'exception d'une seule donnant sur les deux rues de l'Hirondelle et Saint-Andrédes-Arts, à l'enseigne du Cheval-Noir.

Après la rue Gît-le-Cœur, ancien logis de l'un au moins des Montholon, père et lils, qui furent gardes-des-sceaux au xvr* siècle. Le premier avait plaidé, comme avocat, contre François Ier et la reine-mère, pour le duc de Bourbon ; son petitfils, avocat aussi, fit dire que la probité était héréditaire dans la famille. Propriétaire au même endroit en 1650 : Ingrand, conseiller au parlement de Metz, et puis son fils, intendant du commerce. Locataire en 1793 : Billaud-Varennes, ce député de Paris à la Convention nationale qui organisa avec Robespierre le système de la Terreur.

Un balcon et des sculptures distinguent une maison d'en face, où a vécu l'historien André Duchesne, qui, après s'être concilié par des travaux utiles la protection toute-puissante du cardinal de Richelieu, est mort écrasé par une charrette en 1640. Un peu plus loin une maison bourgeoise appartenait sous Louis XIV à Vitard de Passy, avocat ; elle était décorée avant 89 des panonceaux du notaire Boulard, connu plus tard comme bibliophile. L'Assistance publique dispose de la suivante, où se tient une

RUE SAINT-ANDRÉ-DES-ARTS

école de filles et qui était à l'Hôtel-Dieu. Mme Freslon, comtesse de Bonamour, le joli titre qu'elle avait là ! vendait le premier coin de la rue de l'Éperon, en 1754, à Pissot, vrai nom d'encoignure !

Deux hôtelleries vis-à-vis : celle de Bretagne, celle de Rennes. Puis la demeure de Vacherot, tapissier, acquéreur des Lefèvre-d'Eaubonne ; puis une propriété de belle apparence, où était le bureau de Ghérin, généalogiste -du roi, à l'angle de la rue des Grands-Augustins, et qui avait passé par les mains de Gotelle, juré-vendeur de marée, ancien conseiller du roi, après avoir été laissée en héritage à Charlotte de Roumilley de la Chesnaye, femme de François de l'Hospital, marquis de Saint-Mesme, par Dutillet, baron de la Bussière, greffier en chef du parlement. Un hôtel de Nevers, qui allait de la rue Pavée (i) à celle des Grands- Augustins, avait été vendu 20,000 livres tournois, vers l'année 1556, par François de Glèves à Claude Hennequin, maître-des-requêtes, et à Louis de l'Estoille, président aux enquêtes, père de l'auteur du journal historique des règnes de Henri III et Henri IV. La part de Louis de l'Estoille, qui était la plus grosse, comprenait, à l'encoignure de la rue Pavée, l'hôtel de Saint-Clair, qu'on a démoli en 1848. A l'autre angle de la même rue a commencé en Vannée 1613 et fini en 1677 la vie d'un janséniste en montre, le casuite Sainte-Beuve.

Entre la rue des Grands-Augustins et celle Contrescarpe-Dauphine (2), vous remarquez sans peine l'ancien hôtel de Lyon, qui en a formé deux, le grand et le petit, avec une sortie sur la rue Contrescarpe, fort utile à la Poste-aux-Chevaux

(1) Présentement rue Séguier.

(2) Présentement rue Mazet.

RUE SAINT ANDRÉ-DSS-AR1 S

lorsqu'elle y était établie. Comment les archevêques de Lyon sont-ils entrés en possession de cet hôtel, autrefois de Buci, et de plusieurs maisons contiguës ? Miron, fils du médecin de Henri III, ou Richelieu, frère du cardinal, qui ont l'un après l'autre gouverné l'église de Lyon, ont pu en enrichir leur temporel. Le plan de 1652 écrit déjà : Hôtel de Lyon. . L'archevêque Claude de Saint- George en est encore propriétaire, plus tard, mais au moyen d'un retrait opéré le il janvier 1703 sur les enfants et autres héritiers de Louis Blanet. Aussi bien cet ancien séjour est d'origine royale : Jeanne de Navarre, femme de Philippe-le-Bel, a voulu y fonder par testament le collège de Navarre, que les exécuteurs testamentaires de ladite reine ont préféré transporter autre part au moyen d'une aliénation.

La porte de Buci, dont Périnet-Leclerc livra les clefs aux soldats du duc de Bourgogne et qui s'appelait Saint-Germain quand Louis XIV la lit jeter bas, s'élevait rue Saint-André-des-Arts, auprès de celle Contrescarpe. Lorsque l'ancien Paris y commençait par l'hôtel de Navarre d'un côté de notre rue, il y finissait également par un royal séjour de l'autre côté. De la rue de l'Éperon à la porte de Buci, un grand logis fut occupé par les ducs d'Orléans du xivc etdu xv0 siècle, dauphins de France ou frères de roi ; Louis Xll en lit plusieurs lots avant son avènement au trône, et des particuliers s'en arrangèrent en janvier 1484.

L'un d'eux était Jacques Coytier, l'ancien médecin de Louis XI, tellement accusé de dilapidations qu'il rendit gorge de 50,000 écus, offerts a Charles VIII pour la guerre d'Italie. Il avait la grange du palais, qu'il transforma un peu plub lard en une belle habitation et qu'il appela X Abri-Cotitr . Toutefois, c'est un Éléphant que la porte montrait

428 RUE SAINT-ANDRÉ-DES-ARTS

pour enseigne. Il y avait aussi sur la façade l'inscription suivante :

Jacobus Goytier miles et consiliarius ac vice-prœses Camerœ computorum Parisiensis Aream émit et in eâ œdificavit hanc domum Anno 1490.

Du séjour d'Orléans ne reste-t-il rien rue de l'Éperon? Quelque chose du moins survit en l'autre rue de cet ancien Abri-Cotier, sur lequel la porte Buci projetait son ombre dans l'après-midi. Le janséniste Lenain de Tillemont, historien ecclésiastique, y est mort en l'année 1698 et il a été inhumé à Saint-André-des-Arts, où l'ancien médecin du roi avait fondé une chapelle. Jean Lenain, avocat-général, a vendu la propriété de l'Eléphant à Lemassoy, secrétaire du roi, prédécesseur de Michaut de Montaran, conseiller au parlement, et ce dernier a eu pour acquéreur, en 1738, l'architecte Richard Gochois, qui a fait élever une autre maison par-devant. Mais il subsiste encore parderrière une maison à jardin, plus ancienne, avec une porte cintrée, venant après celle de Gochois, mais avant une troisième, également cintrée, comme les architectes du xvme siècle n'en faisaient déjà plus.

On ne comptait entre la maison Gochois et la rue de l'Éperon que deux propriétés, l'hôtel de Villayer, l'hôtel de Châteauvieux : nous trouvons dans l'une et dans l'autre des librairies et des magasins de papier, bien que des cours, des escaliers, des ferrures, des boiseries, des cheminées et des dessus-de-portes de Boucher ne cessent pas d'y être signes de race. Les deux maisons n'en faisaient qu'une d'abord sur l'ancien territoire des princes d'Orléans, et Jacques de la Guesle, gentilhomme lettré, y demeurait. Il eut le malheur de servir d'introducteur à Jacques Clément dans le cabinet de Henri III, sans se douter du projet de l'assassin. Vivement attaché à ce roi, il ne

RUE SAINT-ANDRÉ-DES-ÀRTS

le fut pas moins à Henri IV et cessa de vivre en l'an 1612. Après lui, l'hôtel de la Guesle se partagea entre des cohéritiers. Le plus gros lot en passait du comte de Ghâteauvieux, qui avait épousé Marie de la Guesle, à son gendre, le duc ou marquis de la Vieuville. Mais les deux parts, à l'époque où Gochois prenait possession do l'Éléphant, furent encore réunies pour quelque temps par l'adjudication de l'hôtel Ghâteauvieux au profit de Renouard, comte de Villayer et d'Auteuil, conseiller du roi, maître-des-requêtes, qui venait dans l'autre hôtel après les Dutillet, famille parlementaire déjà propriétaire de l'autre, côté. Au reste, le commerce du papier va bien avec celui des livres; tous deux en ce moment même nous aident à consacrer la mémoire d'un ancien hôtel où ils s'exploitent de conserve et qui sans eux resterait dans l'oubli. Bien avant de contribuer ainsi à des préparations de nourriture plus on moins substantielle pour la mémoire, l'hôtel Châteauvieux a pourvu tout bonnement à celle du corps. On y dînait pour 30 sols en 1691.

Il en coûtait alors un tiers de moins pour prendre son repas au Coq-Hardi, ou aux Tro s- Ghapelets, dans la même rue, en laquelle, qui plus est, l'inventeur des pâtés de jambon, nommé Jacquet, avait son officine.

Aussi bien l'un des hôtels de la rue Saint- André-des-Arts a été Saint-Agnan, ou Saint-Aignan, nous ne savons à quelle date. Possible que l'honneur en fût dû à l'un des deux Beauvillier, ducs de Saint-Aignan, successivement en faveur près de Louis XIV.

Enfin cette rue eut sa maison de jeu publique, à l'entrée de la cour du Commerce : les tapisverts en étaient transférés rue Dauphine sous Charles X.

Rue Séguier,

NAGUÈRE

Pavée-Saint-André, et rue Pavée,

NAGUÈRE

Pavée-au-Marais» (1)

Contribuables de Philippe -le- Bel. — Hôtels de Nemours, d'Aguesseau, Séguier. — Didot 1er. — 1650. — Saint François de Sales. — Les Frères Cordonniers. — Le Pavé du Roi. — Hotels de Lorraine, Brienne, Laforce, Lamoignon.

Taillables de la rue Pavée-Saint- André en l'an 1292 :

Jehanne la Seurinne et sa fille. — Mestre Charles. -— Enjorren, le Mésagier. — Guillaume de Corbueill. — Robert aux Molles. — Maheut la Breite. — Gautier, le toillier. — Thybaudin, le passéeur. — Thybaut, de Gournay. — Jehan Petit. — Jehanne Joëte. — Robert Requet. — Pierre du Huic. — Le concierge de Néelie. — Loys l'Alemant. — Simon le Souffle. — Gautier l'Alemant, tavernier.

Mais la taille ne frappait que bourgeois et manants. Le connétable Gaucher de Châtillon, comte de Crécy et de Porthéan, qui était exempt de la taille, avait un séjour en cette rue, et il y succédait probablement à son père, Jean de Châtillon, comte de Chartres et de Blois, tuteur

(1) Notice écrite en 1861. La rue Pavée-Saint-André n'avait pas encore pour patron le magistrat qui l'avait habitéé de 1803 à 1848.

RUE SÉGUIER, ETC

des enfants de Philippe-le-Hardi. Louis-le-Hutin eut pour ministre le fils, qui vendit la propriété à Jean d'Arcy, évêque de Noyon ou d'Autun. Elle s'étendait jusqu'à la rue du Collège-Saint-Denis, autrement des Grands-Augustins ; des près même en faisaient partie, avec des jardins, des étables, un cellier et des maisonnettes. Hugues d'Arcy la légua en 1352 à l'église de Laon. L'occupation anglaise y introduisit Louis de Luxembourg, évêque de Thérouanne, qui devint archevêque de Rouen, cardinal et chancelier de France sous Henri VI. L'évêque de Laon ne rentra en possession qu'après l'expulsion des Anglais. Comme l'hôtel donnait également rue Saint-André-des-Arts, n'est-ce pas à ses dépens qu'il a été fait place de ce côté à l'hôtel de Nevers, dont une aile a passé hôtel Saint-Clair, au coin de la rue Pavée-Saint-André? Pourtant l'ancien manoir des Chàtillon s'est principalement converti pour Jacques de Savoie, duc de Nemours, en un hôtel de Nemours, qui n'est sorti de sa famille que pour faire place a la rue de Savoie. La duchesse Marie-Jeanne-Baptiste de Savoie, épouse de Charles-Emmanuel duc de Savoie, prince de Piémont et roi de Chypre, y héritait, en l'année, 1766, de son père, Charles-Amédée de Savoie, et de son oncle, Henri de Savoie, comme si elle était fille unique, la reine de Portugal, sa sœur, ayant renoncé en sa faveur aux deux successions. Les sieurs Brière de l'Épine, secrétaire du roi, Simon de l'Épine, maître-général des ponts-et-chaussées de France, et Boileau, bourgeois de Paris, donnaient à la duchesse, le 29 avril 1672, 260,000 livres de la propriété, pour y spéculer sur le morcellement de la superficie et sur la multiplication des façades.

Un reste de l'hôtel de Nemours n'en était pas moins marqué par Jouvin en 1690 à l'angle-nord de la nouvelle rue et de l'ancienne ; nous croyons

RUE SÉGUIER, ETC

même que de nos jours les rues de Savoie et des Grands-Augustins en gardent d'autres dépendances. Ladite encoignure appartenait une trentaine d'années après à François de Montholon, seigneur d'Aubervilliers, membre du grand-conseil, qui s'y trouvait en mitoyenneté avec Lecoigneux, conseiller au Châtelet, et ce dernier tenait d'autre part à Le Peletier de la Houssaye, intendant des finances, fils d'un contrôleur-général.

La famille d'Aguesseau avait précédé l'intendant des finances au n° 18. Henri d'Aguesseau, ancien intendant du Limousin, y était entré avec ses deux fils, et le célèbre y avait reçu les sceaux à 29 ans. Mais les belles 'mansardes que l'immeuble a le bon gout de conserver connaissent de plus ancienne date un autre chancelier, Guillaume Poyet, qui, d'abord avocat, plaida pour Louise de Savoie contre le connétable de Bourbon, et qne François Ier revêtit des charges dont la malversation le fit dépouiller. L'hôtel d'Aguesseau a passé de M. de la Houssaye à la famille du cardinal de la Roche-Aymon, archevêque de Reims, ministre de la feuille des bénéfices.

Le 16, que le baron Séguier, premier-président à la cour d'appel, ne quitta qu'avec la vie, le 3 août 1848, après un demi-siècle de résidence, avait été dans le principe un hôtel de Moussy, cédé à titre d'échange en 1695 par Henri d'Orléans, marquis de Rothelin, à la veuve de Henri d'Argouges, marquis de Rannes, seigneur de Fleury, gouverneur d'Alençon ; légué ensuite par la marquise à la comtesse de la Palue-Bouligneux, qui eut pour héritier son cousin, marquis de la Housse, ambassadeur près le roi de Danemarck ; donné en 1728 à Grossolles, marquis de Flamarens, grand-chancelier de France ; vendu en 1750 à la veuve de Marigny, grand-maître des Eaux-et-Forêts.

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Vous ai-je conduit jamais, ô mes lecteurs, dans une rue plus chancelière ?

François-Ambroise Didot et sa femme, Charlotte Vaisin, avaient, sur la fin du règne de Louis XV, une maison en cette rue Pavée et une autre en la rue de Savoie, qui se reliaient derrière la maison angulaire dont nous n'avons rien dit encore. Là s'exploitait d'abord l'imprimerie qui a fait de la famille Didot une dynastie comme celle des Estienne : on y établissait, par ordre du roi, une triple édition des classiques français, in-4°, in-8° et in- 18. Fondeur, imprimeur, éditeur, le patriarche des Didot connus n'avait que peu de pas à faire pour se rendre au bureau de Lebègue, gardeminute de la chancellerie, le n° 14 actuel : on y relirait les privilèges de la librairie, moyennant 37 livres.

Vers le milieu du xvne siècle, l'autre côté de la rue avait pour parties prenantes :

— Etcery, imprimeur, près du quai ; — Lemaître, conseiller au parlement ; — les marguilli?rs de Saint-Andrédes-Arts ; les deux frères Prévost, l'uu orfèvre-joaillier, l'autre lieutenant de cavalerie ; — de Chaumont ; — la communauté des Frères-Cordonniers ; — 1 Hôtel-Dieu ; — l'abbé Viet ; — Sainte-Beuve, huissier du roi au parlement, père du théologien que son jansénisme à outrance rit priver de sa chaire en Sorbonue.

Le président Lemaître, en résidence rue des Grands-Augustins avec sa femme, née Feydeau, avait été propriétaire de la maison ci-dessus reconnue à son fils, hôtel de Saint-François où descendaient dès l'année 1617 les coches de Normandie et de Bretagne. La construction en remonte, qui plus est, à 1590, et tout nous porte, à croire que saint François de Sales, né en Savoie, qui a été évêque de Genève, mais qui a rempli

RUE SÉGUIER, ETC

en France plusieurs missions et a su s'y concilier l'affection d'Henri IV et de Louis XIII, a lui-même dormi sous ce toit.

La famille Lemaître a disposé également des n"s 9, 11 et 13, vendus en l'année 1700 par Anne Lemaître et son mari, Charles de la Boulière, sieur de Chagny, à Jobard, maître-cordonnier privilégié suivant la cour et conseils de Sa Majesté, qui demeurait aussi rue des Grand s-Augustins. Les frères-cordonniers de Saint-Crépin, communauté fondée en 1645 par le baron de Renty, associé au cordonnier Buch, sur des statuts donnés par Coqueret, docteur en Sorbonne, occupaient la maison de Jobard, ainsi qu'une autre, rue de la Grande-Truanderie. Tous travaillaient, mangeaient et priaient en commun, chantant souvent des psaumes. Comme on était content des souliers de leur fabrication, le fruit de leur travail suffisait si bien à leurs besoins que le superflu s'en distribuait aux pauvres. Leur chapelle, Lacaille nous la montre. Ils allaient vêtus de noir, avec rabat et chapeau rabattu. Des reconnaissances pour le cens, dont l'établissement desdits frères était grevé au profit de Saint-Germain-des-Prés, portaient les signatures suivantes : Coubon et Ganeval en 1718 ; Tronquart, en 1735 ; Pierre Noireaux, l'année d'après. Quant à Saint-Beuve, le directeur de conscience, il avait vu le jour en 1613 dans la maison du coin de la rue Saint- André, où il fermait les yeux 64 ans après.

C'est sous les rois de la troisième race que la rue Pavée-Saint- André avait dû vraisemblablement à ses premiers habitants les pierres dures de sa chaussée. Mais le travail était sans doute à refaire du temps de Corrozet et des Colletet, la rue s'appelant alors Pavée-d'Andouilles : mot qui pouvait toutefois être la corruption du nom de Nantouillet, propriétaire en ces parages.

RUE SÉGUIER, ETC

Presque autant d'années ont passé, sans qu'il y paraisse, par la rue Pavée-au-Marais, dite aussi Pavée-Marivault, depuis qu'elle est livrée à la circulation. Remontons donc,. comme elle, au moyenâge.

Le parlement y fait raser un manoir, à la requête de l'université de Paris, en réparation d'une offense dont les gens de Savoisi, favori de Charles VI, se sont rendus coupables envers des écoliers. L'université ne permet qu'en 1517 de rebâtir à la même place, et elle exige qu'une inscription, rappelant quelle a fait justice de l'injure, figure sur la porte du séjour rétabli. Après le trésorier Morlet de Museau, général des finances, les Savari y sont chez eux, puis l'amiral Chabot. Cet ancien compagnon de captivité de François P, qui l'a mis à la tête d'une armée, finit aussi par tomber dans la défaveur ; il comparaît devant une commission présidée par le chancelier Poyet, qui, pour le même crime dont ce président, à son tour, sera bientôt jugé coupable, le condamne à une grosse amende, et comme il ne peut l'acquitter, sa personne et ses bien en répondent. Après deux ans de détention, Chabot obtient, par l'entremise de la duchesse d'Étampes, la révision de son procès et jusqu'à sa rentrée en grâce. L'amiral peut ainsi mourir chez lui, bien que son hôtel ait fait légalement retour au roi, qui en gratifie Françoise de Longwy, veuve de l'amiral. Elle vend à Bellassise, trésorier de l'extraordinaire. A ce dernier succède Charles III, duc de Lorraine, qui déserte la maison, en y laissant sa femme, pour ne revenir qu'une fois veuf, en 1657. Adjudication en date du 29 avril 1681 au profit de la veuve de Dauvet, comte Desmarets, grand-fauconnier. La petite-tille de celte dame épouse le marquis Adrien d'Herbouville, guidon des gendarmes ; un partage résulte de ce qu'elle

ItUE SÉGUIER, ETC.

a un frère. L'hôtel de Lorraine empiétait et sur la rue du Roi-de-Sieile et sur celle des Francs- Bourgeois, où il avait un jardin et une tour, en remplissant tout un côté de la rue Pavée-Marivault ; à l'hôtel d'Herbouville manquent les deux encoignures. Le 11 actuel est alors Desmarets, le numéro suivant est d'Herbouville, comme l'indiquait sans doute un écusson où les propriétaires de ce temps-ci ont faufilé leurs initiales.

Des concierges qui font fortune sont visibles dans tous les temps. Celui de l'hôtel de Lorraine, ayant nom Courtavenne, tenait le 6 de dame Anne Phelypeaux, veuve de Le Bouthillier, comte de Ghavigny, ministre ; il a eu pour acquéreur en 1663 un sieur Lecomte. Le marquis Desnos, qui était aux droits de Lecomte, a connu Dupont, banquier, au 8, Renault, correcteur des comptes, au 10, et Tronchet, avocat, au 12, que recommande à notre attention le nom d'un grand jurisconsulte, défenseur de Louis XVI. Deux escaliers à rampe de fer donnent à la même construction un certificat d'origine aristocratique, confirmé par son ancienne qualité de petit hôtel de Brienne. LesLoméniede Brienne en avaient hérité de leur aïeul, lecomte de Chavigny, et ce ministre avait été, en somme, propriétaire avec sa femme de presque toute la rive droite de la rue, y compris l'hôtel de Laforce et le grand hôtel de Brienne, transformés en prison trois-quarts de v siècle avant de s'évanouir.

Charles, roi de Naples et de Sicile, avait, sous le règne de saint Louis, le palais du roi de Sicile, situé rue Pavée-au-Marais et rue du Roi-de-Sicile, que le duc d'Alençou acquit en 1292 et Charles VI en 1389. Les rois de Navarre, le comte de Tancarville, le cardinal de Meudon, le cardinal de Birague, le duc de Roquelaure, le comte de Saint-Paul, le comte de Chavigny et le duc de

RUE SÉGUIER, ETC

Laforce se succédèrent dans cet hôtel, rebâti au xvie siècle. Les bureaux des Saisies-Réelles et du Vingtième, puis delà ferme des Cartes, s'y établirent avant que l'année 1780 en fît la prison de la Force, à laquelle un jeu de mots maintenait un nom d'hôtel essentiellement dérisoire, et dont rien ne demeure depuis que Mazas la remplace.

Un autre hôtel a tenu bon, sur la porte duquel est écrit :

Lamoignon, premier président du parlement de Paris (1655).

Quelle survivance de son illustration dans la famille de Guillaume de Lamoignon, fils lui-même d'un premier-président. Son petit-fils fut chancelier de France, puis un autre de ses descendants, qui collabora avec le ministre Loménie de Brienne à des édits que le parlement refusa d'enregistrer et qui donna dès-lors sa démission. Le vertueux Lamoignon-Malesherbes, cet autre avocat de Louis XVI, eut, avec presque tous les siens, la même fin que son roi. Seulement ce bel édifice est évidemment plus ancien que la notoriété du nom qui le personnifie publiquement, et le millésime de la porte ne se peut même rapporter qu'à l'établissement provisoire de la famille Lamoignon rue Pavée. L'historien Adrien Baillet, excellent conservateur de la précieuse bibliothèque du premier-président, n'a jamais vu cette inscription. Des fenêtres couronnées de D en disent plus long que la porte : c'est le chiffre de Diane de Poitiers. Elle-même y remplaçait Robert de Beauvais, dont la maison, avec un grand jardin, avait appartenu aux religieux de Saint-Antoine et s'était appelée la Porcherie Saint- Antoine. Le duc d'AngOUlême, fils de Charles IX et de Marie Touchet, se rendit, en l'année 1581, acquéreur de l'hôtel,

RUE SÉGUIER, ETC

qu'un de ses héritiers, Charles de Valois, comte d'Alais, occupait encore sous Louis XIII. Guillaume n'a pu y être que locataire, son fils Chrétien n'ayant acheté que par coutrat signé en 1684. Le grand hôtel Lamoignon appartenait en 1791 à M. Boursier, et le petit à M. de Nicolaï, qui venait après la marquise de Livry.

Rue du ParcnRoyal. (1)

Mm* des Fusées. — Autres Propriétaires en divers temps. — La Z),le David. — M. Graux-Marly.

L'application de l'acétate de plomb ou du nitrate d'argent à la chevelure qui se décolore est un secret de toilette que notre époque divulgue, comme sa propre découverte. Mais une recette analogue n'était pas inconnue des précieuses de l'hôtel Rambouillet quand la présidente Bordier, qu'on appelait aussi Mme des Fusées, vit des courants argentés s'établir dans les ondes de sa chevelure; elle eut beau retourner les spirales de sa sévigné, il fallut recourir à l'art pour mater l'éclat d'un reflet qu'envoyait le soleil d'automne. Mme des Fusées, qui habitait la rue du Parc-Royal, manda un jeune Italien, qui mettait au service de la belle Ninon, disait-on, les secrets de sa cosmétique. — Faites votre prix, lui dit-elle, et de moi tout ce que vous voudrez.

Après avoir enduit d'une pommade les cheveux gris de M,ne Bordier, ce parfumeur, qui était par miracle un honnête homme, hocha la tête et risqua cet aveu : — Vous m'appelez trop tard, bonne dame; mon père, auquel je succède, aurait pu vous tirer d'affaire il y a dix ans.

— Insolent ! s'écria trop vite la présidente, en ajoutant une giffle à ce mot.

— Un soufflet vaut un démenti, répliqua l'Italien sans se déconcerter. Vous laverez vous-même cet

(l) Notice écrite en 1861.

RUE DU PARC-ROYAL

affront, si vous ne voulez pas vous réveiller demain matin avec les cheveux blancs comme neige : c'est l'effet de ma première couche, quand la seconde ne la suit pas de près.

Mme Bordier demanda grâce et offrit de payer aussi cher pour conserver la nuance intermédiaire de sa chevelure que si l'opération en avait rétabli la coloration regrettée. L'offre d'argent fut repoussée, comme un surcroît d'injure pour l'offensé, au cou duquel la pauvre dame se jeta, en lui mouillant la joue, encore chaude, d'une larme qu'elle y baisa.

— A la bonne heure, fit alors l'Italien ! C'est le président qui payera.

— Mais, monsieur, lui dit-elle, le président n'est plus, et j'ai trois filles, et je suis femme de qualité !

— Appelez-vous cela des raisons ? demanda l'autre imperturbablement.

La seconde couche fut si différente de la première que Mme Bordier en conçut d'autres craintes, qui allèrent croissant tout un mois. S'en voulaitelle d'avoir fait l'expérience de la pommade de Ninon! L'inquiétude compliquait un dérangement de santé dont, du vivant de son mari, elle prenait beaucoup mieux son parti. Comment consulter un médecin, en pareil cas, sans le prendre pour confesseur ? La veuve ne se fit pas porter sans hésitation chez l'illustre Fagon, qui séance tenante lui rendit sa visite et dit : — Rassurez-vous, Madame, vous n'aurez plus de la vie rien à craindre.

La présidente n'était que trop rassurée: elle en vint à regretter jusqu'à ses inquiétudes.

Des Fusées, qui a l'air d'un nom de guerre, n'était même pas celui d'une terre. Mme Bordier l'empruntait tout bonnement à son hôtel, situé

RUE DU PARC-ROYAL

vis-à-vis de la rue Culture-Sainte-Catherine (1), dans celle du Parc-Royal, qu'on avait dite elle même des Fusées et d'abord du Petit-Paradis. Celle-ci s'était ouverte sur les dépendances de l'ancien palais Barbette, dans la direction du parc royal des Tournelles; mais une seconde rue du Parc- Royal, entre la place Royale et les Minimes, sortait directement desdites Tournelles. L'arsenal delà Ville, en 1652, faisait presque face àM. Bordier, dont l'un des successeurs fut Canillac, familier du régent. L'ancien hôtel Canillac, plus anciennement des Fusées, se couronne de 8 ou 9 mansardes, fleurons duxvie siècle. Quelque bonne opinion qu'elles donnent de Des Fusées Ier, nous ne savons même pas s'il fut l'un des ancêtres de Fusée, abbé de Voisenon, membre de l'Académie-Française, qui était né en 1708 dans un château près de Melun.

Anciens propriétaires au coin de ladite rue Culture : Lejay, gouverneur d'Aire, puis Feydeau de Brou, dont les héritiers y avaient pour locataire le marquis de Pérusse ou de Péreuse.

Près la rue des Trois-Pavillons (2), une femme a étonné le Marais par le nombre de ses amours et le luxe de ses atours; c'était la D"6 David, plante qui avait poussé dans la berre-chaude du Parc-aux-Cerfs. Son installation dans la rue avait été inaugurée parla conquête du prince de Roluin, que les beaux yeux de la nouvelle paroissienne avaient séduit pendant la messe, à l'église des Minimes.

A cela près, la rue du Parc-Royal était encore bien habitée. Une seule maison y séparait de M. Auger de Montyon M. de Montboissier, qui avait l'hôtel des Fusées. Plus d'un Chàteau-Giron étaient

(1) Actuellement rue Sévigné.

(2) Actuellement rue Elzévir.

RUE DU PARC-ROYAL

au n° 5 ; M. de Vigny, au n° 10, maintenant pensionnat, et M. de Bonneval, au 46, dont le 14 a dépendu, et où demeurait un général sous l'Empire, puis le vicomte de Grandeffe.

En face de la rue Payenne, un hôtel avec son jardin ne se souvient que du baron Lambert. Le 8, qui semble aussi un hôtel séculaire et dont la décoration est des mieux entendues, a pourtant eu pour architecte M. Graux-Marly, propriétaire actuel. Ce fabricant de bronzes n'a pu se rendre que sous un prête-nom acquéreur de l'immeuble, tel que son confrère Crozatier l'avait laissé en interdisant à ses héritiers de le vendre à un fabricant de bronzes. C'était alors un petit hôtel, qui forme encore une aile du nouveau : un souterrain l'avait relié au couvent du Saint-Sacrement ou à l'hôtel Turenne, de la rue Saint-Louis (1).

(1) Actuellement rue Turenne.

Place Royale. (1)

Les Tournelles. — La Manufacture. — Le Camp.

— Les Maréchaux du Règne de Louis XIII.

— Le triple Duel. — Marion Delorme. — Victor Hugo. — Les Pavillons du Roi et de la Reine.

— La Dame du Lit. — Mlle Rachel. — Ninon.

— Dangeau. — Les Richelieu. — Un Croquant.

— MM. de Tresmes, de Tessé, de Canillac, d'Ormesson, d'Escalppier, de Villedeuïl, de Breteuil, Portalis. — La Mairie. — Sully.

Par acte passé le 11 février 1394 devant Gilon et son collègue, notaires à Paris, Nicolas de Rousse vend au duc d'Orléans, fils de Charles V, « deux maisons et cours devant s'entre-tenant, sises rue Saint-Antoine, et leurs dépendances ». Contrat d'échange est signé, d'autre part, le 22 juin 1404, entre le duc de Berri, frère du roi, et le duc d'Orléans, par lequel « ledict de Berri cesde son hostel des Tournelles pour l'hostel Aubriot, rue de Jouy (2), près Sainct-Pol, ledict hostel des Tournelles assiz près du Chastel ou de la Bastide de Sainct-Antoine, lequel hostel fust paravant à Pierre d'Orgemont, jadis chancelier de France, et depuis à Pierre d'Orgemont, son fils, évesque de Paris. » Ces deux pièces disent l'origine du palais des Tournelles, qui fait retour ensuite à Charles VI. Le duc de Bedfort y réside pendant l'occupation anglaise. Charles VII et" ses successeurs l'habitent plus volontiers que l'hôtel Saint-Paul.

(1) Notice écrite en 18G4.

(2) Voir ia notice de la rue et du passage CharJemagne et de la rue Eginhard.

PLACE ROYALE

Catherine de Médicis, après la mort de Henri II, abandonne les Tournelles, puis Charles IX enjoint au parlement d'ouvrir des rues à la place de l'hôtel, « ne voulant pas, dit-il, continuer une grande despence tant en gages d'officiers qu'en réparations, par l'advis de nostre très-honorée Dame et Mère, des princes de notre sang et d'autres seigneurs de nostre privé conseil. » Néanmoins la démolition va si lentement qu'elle est encore pendante sous Henri IV, qui adresse en 1604 des lettres-patentes à son grand-voyer « à l'effect de faire transporter les trésoriers de France sur une place appelée le Parc-des-Tournelles, et donner leurs advis sur une concession que le Roy veult faire pour establir une manufacture de soye et argent fillé à la façon de Milan. » Ladite concession d'un terrain de 100 toises de long sur 60 de large est faite à Moisset, Saincton-Aumagne, Camus et Parfait : tous quatre sont entrepreneurs d'une fabrication d'étoffes de luxe, qui leur réussit rapidement. Ils ne quittent pourtant les débris du vieux palais que pour se conformer à un nouveau plan adopté pour la création d'une place, dont le roi fait construire^ un côté à ses frais : ils entreprennent alors, moyennant supplément de concession à charge de cens, l'établissement des trois faces qui manquaient au quadrilatère.

Paris y gagne cette belle place Royale qui pourtant n'a été achevée que sous la régence de Marie de Médicis. Un compte-rendu de fêtes qui s'y donnaient, comme pour l'inaugurer, a paru sous ce titre:

Le Camp de la Place Royale,

ou Relation de ce qui s est passé les 5me, 6,ne et 7me jour d'Avril mil six cent douze pour la publication des Mariages du Roy et de Madame, avec l'Infante et le Prince à" Espagne, le tout recueilli par le commandement de Sa Majesté.

PL AGI ROYALE

Les vers et la prose y alternent, chantant et décrivant à l'envi un palais de la Félicité, qu'on avait érigé pour la circonstance, les 36 pavillons de la place, y compris sans doute le palais, et un carrousel dont les chevaliers du Soleil, du Lis, de la Fidélité, du Phénix, etc, formaient les quadrilles en lice.

Le marquis de Vitry, capitaine des gardes de Henri III et de son successeur, avait été le premier habitant de la place : son hôtel, qui touchait aux tours du vieux palais, limitait, en la rue du Pasde-la-Mule (4), la première concession faite par Henri IV. Vitry fils, à qui l'arrestation de Concini valut le bâton de maréchal de France, habita lui-même ce coin du quadrilatère, qui, fut le dernier où l'on mit les maçons. Toutefois Jean de la Guiche, comte de la Palue, seigneur de Saint- Géran, maréchal-de-France sous Louis XIII, donna son nom au pavillon qu'on y retrouve, le n° 24. Son fils, dont parle Mme de Sévigné, mourut avant la fin du siècle, ne laissant qu'une fille religieuse. La nommée Blondeau tenait une académie de jeu, où ponta le maréchal de Bassompierre, près de l'hôtel Saint-Géran, qui ne passa Boufllers que plus tard.

Marion de Lorme n'eut pas le pucelage d'un autre pavillon d'encoignure, qui est marqué 6 ; le maréchal de Lavardin y avait précédé la belle : cet ancien compagnon d'enfance d'Henri IV s'était converti avant lui et trouvé dans le même carrosse quand Ravaillac avait commis son crime. Pendant les guerres religieuses du règne suivant, la place Royale était le centre des plaisirs et des élégances du plus beau monde. Toutefois des raffinés s'y donnaient rendez-vous, le 12 mai 1627, à 2 heures de l'après-midi, pour vider une affaire d'honneur,

(1) Ou des Vosges.

PLACE ROYALE

et jamais la rigueur des édits qui défendaient le duel ne fut plus hautement bravée. Ils se battaient trois contre trois. Bussy-d'Amboise, frappé en pleine poitrine, expirait un quarl-d'heure après ; Beuvron et son écuyer, qui tenaient avec Bussy, se sauvèrent en Angleterre ; mais deux de leurs adversaires, Montmorency-Boutteville et Deschapelles, qui fuyaient du côté de la Lorraine, furent arrêtés à Vitry-le-Brulé, condamnés à Paris, exécutés en Grève. Marion, qui inspira de l'amour jusqu'à Louis XIII, n'en dut voir qu'avec plus de plaisir, au milieu de la place, la statue de ce roi érigée par le cardinal de Richelieu. Sa maison passa aux Rohan et surtout à la branche de Rohan-Guéménée, qui a laissé son nom à une impasse, sur laquelle donne encore une porte de derrière. Mais le plus grand poète de notre siècle y a donné audience à plus de flatteurs qu'un prince ou qu'une femme à la mode. Dans le jardin intermédiaire, les branches d'un vieux figuier soutenaient, comme autant de colonnes torses, le dais que formaient ses larges feuilles : Victor Hugo, sous cet abri, a écrit tout son Roi s'amuse. Marion Delorme revivait surtout,' dans son ancien appartement, alors que s'y composait le drame dont l'héroïne est cette courtisane qui, par exception, ne déshonorait pas ses courtisans. L'institution Jauffrét, dirigée par M. Beaumont, vient de quitter pour l'ancien hôtel Guéménée celui de Saint-Fargeau, rue Culture-Sainte-Catherine (i). M. Edmond About est l'un des élèves à citer de M. Jauffrét.

La rue Royale (2) débouche sur la place par trois arcades portant le pavillon dit du Roi. Il fait partie des constructions élevées par Henri IV, en face du terrain attribué en premier lieu aux quatre manufacturiers, qui mirent un pavillon de

(1) Ou de Sévigné.

(2) Ou de Birague.

PLACE ROYALE

la Reine en face de celui du Roi : l'un et l'autre n'en étaient pas moins dès le principe occupés par des particuliers. \

Le pavillon de Chaulnes devait son nom à un maréchal de France, le duc de Chaulnes, qui commandait l'armée de Picardie en 1625 avec le maréchal de La force et s'emparait d'Arras, quinze ans plus tard, avec le maréchal de Châtillon. Après lui les Nicolaï s'invétérèrent dans ce n°9. Pareillement MM. de Rohan-Chabot remplacèrent au n° 43 assez longtemps un M. des Hameaux, que le maréchal y avait pu connaître. M,ne de Laborde n'a sans doute eu qu'un pied-à-terre à l'hôtel Rohan-Chabot; son frère, M. de Vismes, avait été directeur de l'Opéra, et son mari valetde-chambre du roi, quand la charge de dame du lit fut créée pour elle à la cour : ses fonctions se bornant à ouvrir et à fermer les rideaux de la reine, elle assistait au lever et au coucher de Marie-Antoinette, mais ne passait la nuit que par exception au pied du lit. M. de Laborde, tout en étant banquier, se livrait à la composition musicale. De nos jours, Mllu Rachel avait loué un appartement dans cette maison à superbe escalier, où la vente de ses meubles et de s;i garde-robe, après décès, ht courir tout Paris.

Cette place ne nous paraît plus qu'une douairière de grande famille, qui a pris sa retraite à l'entrée d'un faubourg, où ne lui tiennent plus compagnie que des vieillards à la parole rare et des enfants à l'innocent tapage : les deax extrêmes ! Les plus gros péchés de sa jeunesse ont été commis par Marion et par Ninon, mais rachetés par Mmc de Maintenon, qui elle-même avait rayonné dans ce centre d'une royauté purement honoraire et d'ailleurs collective, avant de participer personnellement à celle de Louis XIV. Plus encore que Ninon dans sa rue des Tournelles, la place demeurait jeune,

PLACE ROYALE

en ayant l'air de se ranger la première, et cette coquetterie lui allait encore mieux que la beauté du diable. Pour les femmes aussi Page de la raison ne commence-t-il pas quelquefois quand leur beauté est à son apogée et les fait aimer le plus follement? La place Royale ressemblait au salon de Célimène alors qu'y faisait son entrée Dangeau, brillamment annoncé par sa nomination de colonel au régiment du roi. Sa résidence touchait à l'hôtel Rohan-Guéménée, du côté de la rue des Tournelles, et ajoutons que dans la suite sa petitefille, Sophie de Courcillon, épousa un prince de Rohan, déjà veuve de François d'Albon d'Ailly, duc de Picquigny. Philippe de Courcillon, marquis de Dangeau, devait surtout son avancement à l'habileté avec laquelle il jouait aux cartes; néanmoins il avait servi avec distinction près de Turenne et il ne quitta plus le roi dans ses campagnes. Des conférences savantes se renouvelaient, de relevée tous les mardis, chez ce membre de l'Académie- Française, puis de l'académie des Sciences, qui est resté pour nous le type des chroniqueurs de cour; son journal manuscrit n'a reçu qu'après sa mort, et d'abord par extraits, les honneurs de l'impression. Il y écrivait un jour : « jeudi 15 octobre 1684 on apprit à Ghambord la mort du bonhomme Corneille. » Quelle réduction d'apothéose pour l'homme de génie qui avait composé jusqu'à une comédie sous ce titre : la Place Royale ! Dans quels détails, en revanche, Dangeau n'entrait-il pas chaque fois qu'il parlait de la famille royale ! Par exemple, il ne laissait pas le duc de Chartres, ensuite duc d'Orléans et régent, épouser M1,e de Rlois, sans en dire:

« Dimanche, 17 février 1692. Sur les 6 heures du soir, dans le salon où le roi s'habille, se firent les fiançailles de M. le duc de Chartres et, de M"« de Blois. Le cardinal de Bouillon, grand-aumônier de France, fit la

PLACE ROYALE

cérémonie ; le secrétaire d'état de la maison, qui est M. de Pontchartrain, fit signer le contrat au Roi et à toute la Maison royale. Il ne donna point la plume aux princes du sang. — Lundi, 18. Le Roi alla à la messe à son ordinaire. Le cardinal de Bouillon la dit et maria le duc de Chartres et M"e de Blois. Après le souper, le Roi mena le marié et la mariée à leur appartement, qui est le même qu'avant le mariage. Le Roi voulut que le Roi d'Angleterre donuât la chemise à M. de Chartres et M. d'Arcy Ja lui présenta. Madame la donna à la duchesse de Chartres. Le Roi après dîner monta en carrosse avec la mariée, Mademoiselle et Ja princesse de Conti, Monseigneur et Mme de Guise, et alla à Paris au Palais-Royal, où Monsieur et le duc de Chartres lui montrèrent l'appartement destiné à la duchesse de Chartres.

Il n'y avait en ce temps-là que deux amateurs de curiosités parmi les habitants du quadrilatère à arcades : le marquis de Dangeau et le duc de Richelieu, général des galères. Celui-ci était le neveu du grand ministre, qui avait résidé avant lui au quatrième angle de la place pendant la construction du Palais-Cardinal, et son fils portait le nom de Fronsac. Duc de Richelieu à son tour, Fronsac était, de plus, le vainqueur de Fontenoy et il habitait le même hôtel quand il reçut, en revenant de Gênes, qu'il avait délivrée des attaques des Anglais, le bâton de maréchal et les gouvernements de Guyenne et de Gascogne.

Dans le répertoire des rôles joués successivement parle 26, quel est le plus marquant ? celui d'hôtel de Tresmes. Il n'a même pas osé se dire Camuzet du chef d'un croquant de fermier-général y ayant ses appartements, tant notre place, enducaillée de naissance et sans solution de continuité, dédaignait encore la finance ! La petite noblesse, celle de robe et de cloche, n'osait même s'y frotter que rarement. Camuzet, fils d'un commissaire de police que M-* d'Argenson honorait de ses bonnes grâces,

PLACE ROYALE

avait été notaire, puis nommé dans les fermes par la protection de Mme de Châteauroux, mais après la mort de cette maîtresse de Louis XV. A Nantes, dans le cours d'une tournée, une maladie, de celles qui se cachent, emportait Gamuzet en 1753.

De ses contemporains, restituons le marquis de Tessé au n° 18, un Canillac à l'une des maisons qui donnent aussi rue des Tournelles et Henri- François-de-Paule Lefèvre-d'Ormesson, intendant des finances, ancien membre du conseil de régence, entre la rue du Pas-de-la-Mule et la chaussée des Minimes (i).

Hôtel d'Escalopier est le 25 de père en fils. M. Nouveau, à une date indéterminée, avait le 12, mairie actuelle de l'arrondissement. Est-ce le baron de Breteuil qui a laissé au n° 14 (où naguère étaient les bureaux de la mairie voisine) deux belles peintures de Lebrun et de Mignard ? Nous trouvons dans ce pavillon, un peu avant 89, le bureau de M. Laurent des Lions, directeur-général du canal de Picardie, et l'hôtel appartient alors à M. Laurent de Villedeuil, son frère : ils sont neveux de l'ingénieur Laurent, qui a construit ledit canal. Aussi bien les Breteuil n'ont-ils pas joué aux quatre coins place Royale ? Au 26 il y en a eu, et le 4 s'est appelé comme eux avant d'abriter le chevalier de Favras et plus récemment M. Portalis, premier président de la cour de Cassation : la grande robe, grâce à ce magistrat, n'abandonnait pas tout-à-fait ses galeries favorites du siècle précédent.

Néanmoins, il faut l'avouer, le ministre Sully trouverait les habitants de la place bien changés, s'il y rentrait par le n° 7, qui dépendait jadis de son hôtel de la rue Saint-Antoine. Le quartier des maréchaux de France et des duchesses n'est plus le Marais, tant s'en faut.

(1) Ou rue de Béarn.

Rue Corvisart,

NAGUÈRE

du Champ- ile-P Alouette. (1)

Champ de l'alouette! un joli nom de rue et qui en dit bien l'origine. Des murs neufs et de vieux murs en ruine cachent aux passants ce qu'est devenu le champ, depuis qu'une rue tortueuse, et qui n'est pas encore pavée, le traverse. Quant à l'alouette matinale, elle chante encore sur les bords d'un ruisseau, ou il ne reste plus qu'un arbre des deux rangées de la saulaie d'autrefois. Cette saignée faite à la rivière de Bièvre s'appelait surtout rue des Gobelins alors que les commis d'une barrière de la ville semblaient garder le ponceau sur lequel la rue passe l'eau; seulement le cours de celle-ci a plusieurs fois varié en quelque chose et celle-là a été exhaussée.

Des merveilles d'architecture n'attirent pas l'attention sur deux vieilles maisonnettes de maraîcher, restaurées de notre temps ; mais nous recherchons en vain l'image de Saint-Louis, qui distinguait l'une d'elles et qui avait valu son premier nom à la rue du Champ-de-l'Alouette. Si les maisons sont encore assez rares sur cette espèce de chemin vicinal, qui n'en comptait que 6 en 1714, les numéros du moins n'en conviennent

U) Notice écrite en 1858. Depuis lors la rue du Champ-de-l'Alouette a reçu le nom du bon Corvissart, médecin de Napoléon Ier; ses deux pentes ont été sensiblement adoucies; elle a été élargie du côté du boulevard d'Italie et pavée dans toute sa longueur.

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