RUE DES CHARBONNIERS, ETC. 5G
défiler, sous sa fenêtre, ceux des mousquetaires noirs qui venaient d'assister à la funeste bataille de Rosbach, et une recrue occupait dans les rangs la place de son dernier amant, frappé d'une balle sous les yeux du premier. Les prières suprêmes de l'église n'étant pas accordées à Rose-Marie, les soldats qui avaient retiré son corps du puits l'inhumèrent pendant la nuit. Puis, pour purifier ce coin de rue de la souillure qu'y avaient imprimée, disait-on, le genre de vie et le genre de mort de cette fille, on mit dans la maison voisine, qui se bâtit vers le même temps, présentement n° 23, une petite statue de la Sainte- Vierge, dans une niche que chacun peut revoir.
Le reste de la rue des Charbonniers-Saint- Antoine, en 1739, n'était encore que marais.
Rue de Cliarenton. (i)
L'Omnibus. — Les Mousquetaires noirs. — Les Enfants Trouvés. — 1720. — L'Abbaye. — Les Filles Anglaises. — Les Fabriques. — Le Clos de Rambouillet. — La Vallée de Fécamp. — La Barrière,
Cette rue, qui embrasse tant d'immeubles, n'a pas toujours eu sa longueur. Elle finissait à la petite rue de Reuilly, pour s'appeler de la Planchette jusqu'à celle Montgallet, quand le reste en était rue de la Vallée-de-Fécamp, à cause d'un terrain, le Bas-Fécamp, sur lequel elle s'était formée au xve siècle. M. Rousseau, notre éclaireur, s'est engagé dans cette longue rue sur l'impériale d'un omnibus ; c'était le moyen de voir les choses de haut. La mobilité de ce poste d'observation n'a pas empêché le voyageur de prendre ses notes, comme s'il était a pied. Mais des rames ne suffisent pas au jardinage ; il faut aussi que les petits
(1) Notice écrite en 1858. La rue qu'elle concerne, depuis que la Barrière a reculé jusqu'aux Fortifications, comprend une rue de Charenton qui ne faisait pas encore partie de Paris. L'avenue Danmesnil la croise, qui plus est, avec le chemin de fer de Vincennes
Î>our terrasse, que borde aussi, mais de moins, près, a rue Moutgallet. Un peu plus bas, la rue Érard, naguère petite rue de Reuilly, rayonne au même carrefour que la rue Rambouillet, que la nouvelle rue Chaliguy, d'abord de TEmpereur, et que la nouvelle rue Crozatier. Plus bas encore, mais uu peu au-dessus du boulevard Mazas et de la rue Beccaria, naguère de Beauvau, le passage Abel-Leblanc a pris la place d'une allée ae jardin.
RUE DE CHÀRENTON.
pois poussent. Beaucoup de vieux bâtiments, plus ou moins refaits, qu'exploitent principalement des 'ébénistes, bordent la partie intérieure de la rue, bien que l'on n'y trouvât encore qu'un petit nombre de constructions avant le règne de Louis XV. Le n° 10, qu'on est en train de démolir, date au moins du xvie siècle. Le 20 remonte à la même époque ; sa porte cintrée est assez basse pour qu'aucun grenadier de notre temps ne la franchisse, tête nue, sans se baisser : preuve nouvelle que, depuis Louis XII, la taille du moins n'a pas décru. Au 24, vieilles ferrures, grande porte cintrée. Une croix indique a peine, pour les passants, qu'au fond de la cour du 26 est l'église Saint- Antoine, ancienne comme chapelle, contiguë en effet à l'hospice des Quinze-Vingts. Cet ancien hôtel des mousquetaires noirs, édilié en l'année 1701, fut vendu 450,000 livres aux Quinze-Vingts et passa de caserne hôpital en 1780.
En face des Mousquetaires il n'y avait encore que des chantiers en 1739. Maintenant plusieurs passages communiquent, sur cette rive, avec le faubourg Saint-Antoine, notamment la cour de Bourgogne, véritable cité ouvrière, avec bâtiments uniformes, â l'intérieur desquels chaque pièce forme aisément logement à part, et le tout semble avoir fait partie ou d'un couvent ou d'un hospice : les petits carreaux des fenêtres et la margelle d'un puits supprimé attestent, dans tous les cas, une origine séculaire. Que risque-t-on d'y voir une des dépendances de l'ancien hospice des Enfants- Trouvés, remplacé de nos jours par l'hôpital Sainte-Eugénie ? La première pierre de ces Enfants- Trouvés fut posée en 1669 par la reine Marie- Thérèse ; mais rétablissement d'une succursale place du Parvis-Notre-Dame prouvait, dès l'année suivante, l'insuïïissance de cet hôpital, qui vraisemblablement fut agrandi. Toutefois ce n° 59 n'a-t-il pas
RUE DE CHAHENTON.
fait corps avec une maison fondée dans la rue du Faubourg-Saint-Antoine en 1646, sous le titre de la Providence, par le prêtre Antoine Barberé, mais qui ne durait déjà plus au milieu du siècle suivant ? En tout cas, les Enfants-Trouvés donnaient par-derrière sur la rue de Cliarenton en 1720.
A la rive gauche de la rue s'appliquait alors ce relevé :
Un tapissier, propriétaire à l'angle de la rue du Faubourg-Saint- Antoine. — De Beaufort, maitre-descomptes, avec entrée rue du Faubourg. — Pacqué, bourgeois, item. — Leclère, charron, item. — De Grandchamp, avec un brasseur pour locataire. — Les D11»3 Bourassée. — Un marchand-de-vin. — Un charpentier. — Un brasseur. — L'hôpital des Enfants-Trouvés. — Mme Chaumont, propriété quadruple, avec entrée par la rue du Faubourg. — Mm« d'Epinay, son habitation, en face de laquelle commence le clos Rambouillet. — Un boulanger.
— La veuve PetitfiJs. — Un plombier. — Un mercier. — Baslin. — Josse. — Oudinguez. — Un boulanger. — La veuve Parisette. — Un maître mâçon. — Un boulanger.
— Un vigneron. — Une jardinière. — De Lavalette, chef de cuisine du duc de Rohan, 261 toises. — Badin, géomètre. — Un menuisier. — Un jardinier. — Un carrier. — Un boulanger. — Un jardinier. — Un gagnedenier. - Un vitrier.
Si ce tableau était complet, l'abbaye royale de Saint-Antoine y profilerait au moins des arbres, à un plan même qui ne serait pas le dernier : son jardin verdoyait à partir de notre n° 103. D'ailleurs, Richer de Rhodes était propriétaire en 1745 au bout de la rue de Gharento'n, même côté.
Sur l'autre rive, au confluent de la rue Moreau, nous abordons à ce qui reste d'un couvent de Bethléem, qu'occupaient des filles anglaises. Ces religieuses de la Conception s'étaient réfugiées derrière la Bastille dès 1635, dit l'abbé Lebeuf ;
RUE DK CHARENTON. 509
trente ans plus tard, selon d'autres historiens, et nous concluons de cette contradiction qu'elles ont eu par-là un établissement provisoire, avant de s'y installer d'une façon définitive. De leur chapelle, sur la rue Moreau, la première pierre ne fut posée que le 2 juin 1672, par la chancelière Le Tellier, et elles avaient acquis deux ans plus tôt une maison avec jardin à l'encoignure de ladite rue, après un court séjour dans le faubourg Saint-Jacques, le tout sous la conduite de M,,,c Jernigan, abbesse. Leur ci-devant propriété fut criée en trois lots aux enchères des 7 et 17 vendémiaire an vin.
Au 80, qui vient après d'autres masures, ses contemporaines, nous remarquons encore une porte bâtarde, à cintre bas, qu'a rappetissée sans doute l'exhaussement du sol après coup : l'ancienne édilité de Paris était pourtant avare de ces surprises. N° 90 et 92 : façades du temps de Louis XVI, qui semblent avoir toujours été celles de deux grandes fabriques. La principale de la rue, en l'année 1769, était une manufacture de tabatières de carton verni. Mais au-delà c'est encore la culture qui domine, à droite comme à gauche ; les ustensiles de ménage d'occasion y sont l'article de commerce le plus en évidence, et les chantiers en moins grand nombre que ces étalages de rebut.
Le chemin de fer de Vincennes monte à cheval sur la rue près du n° 202, où des plantes potagères sont cultivées dans l'ancienne Folie-Rambouillet. Celle-ci, autrement dite jardin de Reuilly et hôtel des Quatre-Pavillons, fut créée sous Louis XIV par le financier Rambouillet, qui n'appartenait nullement à la famille d'Angennes de Rambouillet, mais qui eut pour neveu notre maître Tallemant des Réaux. Son tils, Rambouillet de la Sablière, administrateur des domaines du roi, tournait galamment le madrigal et avait une femme savante, mais d'esprit, qui s'est immortalisée par la protection qu'elle a
RUE DE OHARENTON.
accordée a Lafontaine et au voyageur Bernier. Le jardin a été célèbre avant Mme de la Sablière ; d'heureuses dispositions, des fruits d'élite, des fleurs a profusion en ont fait tout de suite une des curiosités de Paris : les dames de la place Royale, sous prétexte de le visiter, y acceptaient des rendez-vous, et l'amour y jouait aux quatre coins. Le clos était carré, avec un pavillon à chaque angle et une maison au milieu. Sur un grand nombre d'allées, il y en avait que bordaient des palissades et d'autres que des arbres ombrageaient ; la plus longue menait à une terrasse en vue de la Seine. Les grands seigneurs et le roi lui-même faisaient demander au jardinier de ses fruits. Verge)' et cour d'amour, la Folie-Rambouillet a, qui plus est, des états de service diplomatiques : les ambassadeurs des puissances étrangères non catholiques, celui du roi de Siam comme celui du souverain des Trois-Royaumes, s'y rendaient et y stationnaient, en attendant les carrosses de la cour, pour faire leur entrée solennelle. Delaunay, gouverneur de la Bastille, n'eut qu'indirectement les restes de ces ambassadeurs et de M. de Masangy ou de Martangis : le clos était déjà réduit et l'agréable sacrifié à Futile par la transformation de bocages et de parterres en potagers. Il en survit encore la porte principale, avec son petit guichet grillé, et le logement du jardinier, avec deux croisées bien ferrées.
En l'année 1720 étaient propriétaires:
Ledit Masangy ou Marlangis, au clos de Rambouillet, affermé à divers maraîchers : 24 arpens, 935 toises de superficie, comportant 1 maison, 4 pavillons, 4 serres et 4 logis de jardiniers. — Le môme, pour 1820 toises de Ja même provenance et situées immédiatement auaessus, avec 2 autres corps-de-iogis. — Grassiu, directeur d3 la Monnaie de Paris, marais à la suite aboutissant
RUE DE CHALŒNTON. 571
rue de Bercy, avec des jardiniers pour locataires. — Renauld, caissier du Trésor royal, maison et jardin : 2812 toises. — Vantenzie, item : 3077 toises. — Un jardinier. — Un autre jardiniei. — Langelée, avocat: propriété qu'il occupe. — La veuve Gourniau. — Laguerre. — Un jardinier. — Un vacher. — Un jardinier. — Enfin un cabaretier.
Que si l'hôtel où faisaient antichambre les ambassadeurs protestants avait été choisi par le roi le jour môme où il révoquait l'édit de Nantes, on eût pu croire à sou intention de réveiller pour eux un souvenir comminatoire. L'ancienne vallée de Fécamp, dont sortait le clos de Rambouillet, avait été notoirement le théâtre d'un massacre de réformés, revenant tant à pied qu'en carrosses de leur prêche de Charenton, le 26 septembre 1621. Il est vrai que cette criminelle exécution avait eu pour mobile le vol et pour auteurs une bande de brigands, échappés de la forêt de Bondy, qui savaient enrichis par le commerce la plupart des religionnaires du temple de Charenton.
Mais nous voici h la barrière devant laquelle l'omnibus dépose ses derniers voyageurs. Notre ambassadeur protestant dit que l'aspect en est triste et trouve étrange que tant de gens viennent s'y amuser, le lundi, en noyant dans le vin leur raison sur une route qui mène a Charenton ! Cette porte de Paris n'avait pourtant pas tort de se mettre en fôte un jour du mois de juillet de l'année 1800 : par-là rentrait le premier-consul en ville, peu de temps après la victoire de Marengo, et les acclamations de la foule ouvraient la marche ! La barrière de Charenton en a gardé le nom de Marengo jusqu'en 1815.
Rue Cliarlemague et rue l]giiiliartl,
NAGUÈRE
Neuve-Saint-Anastase* (1)
Le pourtour d'une ancienne poterne.
Vers la fin du grand règne, un président, sieur de ChâteaLgiron, recevait les visites, les paniers d'œufs et les chapons fins des plaideurs, dans l'hôtel respectable qui porte le n° 18; la cour en est fermée sur la rue par un mur, que surmonte un balcon à jolie balustrade en fer. C'était souvent le jour de Tan pour les juges de cette époquelà, sans que les étrennes engageassent leur conscience, l'usage autorisant la robe à faire bon accueil aux bourriches, que depuis on a remplacées par de simples cartes de visite. Gomme président, M. de Châteaugiron recevait toute l'année; mais comme seigneur, c'était le premier mai, jour pour lequel il se rendait dans sa terre, située près de Rennes. Une singulière coutume voulait que chacun de ses vilains lui apportât après la messe, sur le pont-levis du château, et en présence du bailli, sous peine de perdre la jouissance de ses fruits pendant l'année, une ceinture de laine bigarrée, dite la ceinture du berger, et qu'il
(1) Notice écrite en 1858, avant que la ruelje Neuve- Saint-Anastase reçut le nom de l'historien Eginhaid, secrétaire de CharJeinagne.