‹ Les anciennes universités et la collation des gradesChapitre 10 sur 21 · Lettres 4« et 21 «, citées dans Crevier, VI · texte numérisé non relu

Lettres 4« et 21 «, citées dans Crevier, VI

dant, et la.Sorbonne soutenue par le roi se montra souvent bien indépendante en face de Torthodoxie.

Celait le monopole ! Quel mouopole ? L'incorporation à rUniversité qui donnait la liberté d'enseignement n'était-elle pas le droit commun?

Confondriez-vous par hasard le monopole avec l'unité de doctrine ? Ignorez-vous que, même dans l'unité dogmatique de l'Église, il y a place pour bien des systèmes divers, pour bien des opinions quelquefois contradictoires?

Quand la révolution religieuse du xvi® siècle eut introduit la division dans les esprits et dans les cœurs, les princes prêtèrent, il est vrai, leur concours à l'Église, dans une certaine mesure, mais la vraie liberté, la liberté dans le bien fut toujours sauvegardée. Les protestants étaient poursuivis, pas tant pour leur doctrine que pour des actes de révolte, ce La France sentait une autre Hollande en son sein, La Rochelle était une autre Amsterdam » , a dit Michelet, et les protestants, qui menaçaient notre unité au

dedans, nous livraient au dehors. Ces intelligences durèrent jusqu'à la Révocation de TÉdit de Nantes. Mais, dès l'origine, à peine Calais était-elle arrachée aux Anglais (1558) par François de Guise, que les protestants leur livraient, ce semble, une compensation : le Havre, que l'Angleterre se hâtait d'appeler New- Haven (1563), leur nouveau port, leur nouveau pied à terre en France, pour y descendre, pour y renouveler, comme depuis deux siècles, leurs plans de conquête, de ravages, au moins de démembrement. Voilà un côté humain auquel devraient être sensibles les Français, même incrédules, dans la justification des mesures prises contre l'hérésie, mesures qu'ils incriminent sans cesse pour proscrire l'enseignement catholique au nom de la liberté.

Mais c'est trop nous attarder aux dires de M. Paul Bert. Revenons à Henri IV et à son fameux statut.

Commençons par recueillir cet aveu. Si c'est Henri IV qui asservit l'Université, donc elle

était restée libre jusqu'alors. De 1200 à 1600, voilà quatre siècles de liberté! C'est bien quelque chose» et cela devrait compter dans la tradition nationale.

Mais enfin que faut-il penser de ce fameux statut? Rappelons-nous les circonstances exceptionnelles dans lesquelles il fut publié.

On sortait de la Ligue; F Université y avait pris une part active; au milieu du fracas des armes, les sciences et les lettres avaient dû se taire, les études étaient en souffrance» les cours étaient fermés en partie depuis six ans» les collèges vides, et c'était pour les remplir qu'on avait fermé celui de Clermont.

Quand la paix fut revenue, le roi demanda à sa fille bien-aimée de travailler ellemême à corriger les abus de sa constitution, à prévenir le retour des excès qu'elle avait commis, à prendre, en un mot, les mesures nécessaires pour se renfermer dans l'étude, et s'interdire toute excursion dans le domaine de la politique.

L'Université promit d'y penser, mais ne se pressa pas. Ne blâmons point son défaut de courage, elle était assez malade pour y être impuissante.

Le Béarnais n'était point patient, il aimait à être obéi et avait des tendances vers l'absolutisme. On a dit qu'il était irrité d'avoir été contraint d'exiler les jésuites qu'il aimait et voulait déjà rappeler. Ce n'est exact que pour l'époque où il prépara leur rappel. Jusque-là, sa correspondance prouve qu'il avait gardé les préventions de son ancienne secte et de son parti, avec une défiance des jésuites, que ne dissipaient pas les grands services de plusieurs d'entre eux. Bref, il rompit brusquement avec la tradition nationale et nomma des commissaires royaux pour réformer en son nom T Université.

Ce furent l'archevêque de Bourges, grand aumônier, le premier président de Harlay, le président de Thou, le procureur général de la Guesle, le lieutenant civil Séguier, et le pre-

mier président.au parlement de Rennes, Faucon de Riz.

Il y avait là une atteinte aux libertés universitaires, c'est évident, et les protestations, les plaintes très vives de ce grand corps le montrent . assez. C'était la première fois que la royauté, agissait seule en pareille occurrence et entreprenait de réformer une institution que le pape avait fondée, que ses légats avaient seuls réglementée jusqu'à ce jour.

Toutefois qu'on prenne la peine de lire ce fameux statut dans du Boulay (continuation de M. Jourdain), et l'on verra que ce fut une réglementation principalement extérieure, et qui respectait la coutume pour la libre collation des grades.

De Thou lui-même, que son gallicanisme parlementaire rend quelquefois plus hostile à l'Église qu'un protestant, déclare dans son discours préliminaire qu'on ne touchera pas à la doctrine.

Quant aux règlements du statut, ils furent

rendus dans l'esprit de l'Université ; elle ét^iit trop languissante, à la suite des troubles, pour faire elle-même une réforme nécessaire, et le roi voulait sincèrement la relever (1).

Hâtons-nous de dire qu'après cette sorte de coup d'état, propre à un moment de vive réaction gallicane, la royauté reprit toutes les traditions de respect et de réserve dont elle ne s'était jusqu'alors jamais départie vis-à-vis l'enseignement.

L'Université resta donc libre jusqu'au jour où, poussée par sa jalousie contre les jésuites, enivrée par la joie de leur succéder, de recueillir en particulier les riches dépouilles du collège de Clermont, elle vint elle-même se livrer entre les mains du maître en 1763. Encore a-t-on vu ce qu'il restait de liberté dans les écoles.

Les jésuites avaient été jusqu'au bout les représentants de la liberté de l'enseignement. Elle tomba avec eux. Aujourd'hui des mem-

1. Histoire de l'Université de Paris^ au xvii« et xviii« siècle, par Ch. Jourdain; fin du premier chapitre et première pièce justificative, 1-15. *

bres éminents de TUniversité, comme M. Francisque Bouillier, comprennent que le monopole réclamé par M. le Ministre contre la concurrence tournerait à la ruine de ce faible reste de liberté dont jouit encore renseignement universitaire (1).

On peut juger dès lors de la loyauté de M. Spuller qui se contente de citer ce seul édit de 1763, pour résumer les droits de l'État sur l'enseignement dans l'ancien régime. Que fait-il des six siècles qui ont précédé? Et pourquoi ne nous donne-t-il que les théories des légistes du XVIII® siècle, qui écrivaient à l'heure où la liberté disparut, et dans un moment de retour vers le paganisme ?

N'était-ce pas le temps d'un despotisme' sans honneur? La main qui signait l'expulsion des jésuites signait, cetto année même, le traité de Paris. Mme de Pompadour qui surtout conduisit la campagne contre les jésuites, ruinait à

1. La Collation des grades, les congrégations religieuses. M. Ferry f par F. Bouillier, Paris, 1879.

la fois la religion et la monarcliie. Elle éloignait doublement le peuple du roi, en avilissant ce prince et en se mettant à la tête d'une opposition destructive. Comment juger d'après l'ancien régime d'alors, relativement nouveau, la vraie et vieille monarchie chrétienne, toujours respectueuse au fond pour la liberté essentielle à renseignement chrétien?

On peut juger maintenant la valeur des emphatiques affirmations de M. SpuUer : « La France nouvelle refuse de rompre -sur ce point avec la France des anciens temps. Elle met sa force et son honneur à s'appuyer sur ces sages et fermes maximes du droit public que la royauté et ses légistes ont constamment opposées aux empiétements de la puissance ecclésiastique, qui ont été reprises et appliquées sans relâche par les hommes d'état les plus conservateurs, car c'est à dessein que nous n'avons nommé que des conservateurs. »

N'est-il pas évident, au contraire, que la France radicale veut rompre entièrement avec

Tancienne France et fouler aux pieds son droit public? Disons mieux, la France radicale ignore la France des ^.nciens temps. Qu'on nous permette de reproduire en partie ce que nous écrivions à propos des discussions de 1876, et des assertions de M. Waddington : a Dans les questions surtout qui tiennent à la religion et à la morale, le passé dédaigné d'abord par la révolution, qui a fait table rase d'une civilisation de dix-huit siècles, reste profondément ignoré de nosMtopistes actuels. Aussi les chefs élus de la nation ont-ils pu présenter avec assurance à ses représentants, et encore plus aux masses investies de la souveraineté, les assertions les plus contraires à la réalité de l'histoire. C'est ainsi

notamment que dans le domaine de l'enseignement public, a été affirmée ^et admise cette contre-vérité : LEtat ne s'est jamais dessaisi de la collation des grades (1). Tandis que ce sont les

1. Assertions répétées dans toute cette discussion de 1876. Voir la Revue des Deux Mondes du 1«' juillet 1876.

anciennes Universités qui n'en ont jamais été dessaisies. »

Remarquons, avant de terminer, que nos anciennes écoles, sans relever de l'État, n'en étaient pas moins nationales.

Un exemple entre mille : l'Université au xiii* siècle est exclusivement ecclésiastique et papale ; quel enthousiasme cependant après la victoire de Bouvines ! comme la fibre nationale vibre énergiquement dans tous les cœurs ! (!)•

Deux siècles plus tard au contraire, dans un jour d'erreur, l'Université méprise l'autorité pontificale, se sépare du pape, se soumet au roi, et en même temps nous la voyons se mettre à la tète des agitateurs qui divisent le pays, se faire anglaise et organisez^ le procès de Jeanne d'Arc I

Dès lors, il fallait distinguer entre la nation et le gouvernement. Mais combien cette distinction est plus nécessaire aujourd'hui que le gouvernement n'est plus que le triomphe de tel ou

!• Voir du Boulay, t. III, an 1214.

82 LB8 AMCIEinnZS mnVEBSITÉS

tel parti, aujourdlim que le corps enseignant même n'a plus, comme les autres grands corps sociaux, ses libertés d'autrefois, réelles jusqu'à Texcès, aujourd'hui que nos maîtres d'un jour sont possédés de la fureur de tout faire et de tout réglementer par eux-mêmes et pour eux-mêmes !

Arrêtons-nous et concluons.

Debout, au milieu de ses apôtres, le Christ leur avait dit en les envoyant par le monde : Euntes docete omnes gentes.... docentes eos servare omnia quœeumque mandavi. (Matth., XXVIII, 19. 20). a Allez, enseignez toutes les nations... apprenez-leur à garder tous mes préceptes. »

Investie de cette sublime mission, l'Église, interprète du Dieu des sciences, sut la remplir dans toute son étendue, et tous les peuples reconnurent son souverain magistère. Le pape fut le grand précepteur de toutes les nations, le docteur universel^ comme on l'appelait, la seule source reconnue et incontestée d'où émanait l'enseignement.

Sorties des cathédrales, les écoles restaient

LES ANCIENNBS UNIVERSITÉS S3

SOUS la garde du chancelier, le représentant du Saint-Siège. C'est lui qui délivrait les grades par l'autorité apostolique, auctoritate apostolica, comme le répètent les actes de toutes les Universités catholiques de l'Europe entière, et cela jusqu!à la fin du xviii® siècle.

L'État, au contraire, demeura toujours ou & peu près en dehors de l'école, bien que les rois se soient glorifiés d'être les bienfaiteurs ou les protecteurs temporels des Universités. Qu'ils aient cherché parfois à les asservir, nous ne le nions pas; qu'au xviii® siècle, immédiatement avant la révolution, durant cette période malheureuse qui fut la fin de la monarchie et de la liberté, il y ait eu un profond bouleversement dans l'organisation de l'Université, comme dans tout le reste, nous l'accorderons volontiers ; mais ce que nous ne pouvons concevoir, ce que nous avons voulu réfuter, c'est l'audace du rapporteur venant nous parler des empiétements du pouvoir ' spirituel dans un enseignement qui ne pouvait naître, s'organiser, se développer, se gouverner

84 LES ANCIEKKSS XTMIYERSITÉS

que par le secours de la puissance ecclésiastique ! C'est Taudace plus grande encore de cet orateur disant à la tribune, à propos de nos vieilles Universités : Elles ne donnaient des grades que par une délégation directe de la puissance séculière. (1)

Par une délégation de la puissance séculière, quand nous lisons sur tous les diplômes ces mots déjà cités tant de fois: auctoritate apostolica, par Tautorité apostolique !

Par une délégation de la puissance séculière, quand nous voyons le candidat agenouillé aux pieds du chancelier de Notre-Dame et recevant le pouvoir d'enseigner au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit !

Et Ton parle encore de droits de VÉtat, de tradition nationale, d^ empiétements de V Eglise!

Est-ce ignorance ou mauvaise foi?

1. Discotirs de M. Paul Bert. Voir YOfficieî du lundi 23 juin.

«MMAM^^AtfW^^rfW^AA^^^^^^'W^^

Page 1