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rivage. Il fit alors tous les efforts prodigieux d’un puissant nageur pour aborder l'ilot, sans po'"oir réussir $ ce que voyant Marcheterre, il se hâta, en descendant le long de la grève, de le ramener à terre avant que ses forces fussent épuisées. Une fois sur le rivage, de Locheill reprit aussitôt sa course vers le rocher.
Les spectateurs respirèrent à peine lorsqu'ils virent Arché se précipiter dans les flots pour secourir Dumais qu'ils avaient désespéré de sauver. Tout le monde connaissait la force herculéenne de Locheill, et ses exploits aquatiques dans les visites fréquentes qu'il faisait au seigneur de Beaumont avec son ami Jules, pendant leurs vacances du collége, Aussi l’anxiété avait-elle été à son comble pendant la lutte terrible du ‘jeune homme, repoussé sans cesse vers le rivage malgré des efforts qui semblaient surhumains, et un cri de douleur s'était échappé de toutes les poitrines en voyant la défaite,
Jules d'Haberville n'avait eu aucune connaissance de cette tentative de sauvetage de son ami de Locheill D'une nature très-impressionable, il n'avait pu soutenir, à son arrivée sur la plage, le spectacle déchirant d’une si grande infortune, Après un seul regard empreint de la plus ineffable compassion, il avait baissé les yeux vers la terre, et il ne les en avait nlus détachés. Cet homme suspendu par un fil sur ce gouffre béant, ce vieux et vénérable prêtre administrant à haute voix, sous la voûte des cieux, le sacrement de pénitence, ces prières des :
agonisants adressées à Dieu pour un homme dans 1 la force de la virilité, cette sublime
donne à l'âme, au nom de tou cs
de se détacher d’un corps où
sève vigoureuse de la vie, tout lui semblait l'lusic rêve affreux.
Jules d'Haberville, entièrement absorbé par ces éima: tions navrantes, n'avait donc eu aucune connaissance des efforts qu'avait faits soû ami pour sauvér Dumais. Ïl avait bien entendu, après la tentative infructueuse de Locheill, les cris lugubres de la foule qu’il avait attribués à une nouvelle péripétié de cette scène de désolatio”, dont il détournait ses regards.
Ce n’était pas un lien ordinaire entre amis qui l’attachait à son frère par adoption; c'était cet amour de David et de Jomathas, plus aimable, suivant l’expression emphatique de l'Ecriture, que l'amour d'aucune femme, Jules n'épargnait pas sés railleries à Arché, qui ne faisait qu’en mire; mais c'était son bien à lui, auquel il ne permettait à personne de toucher. Malheur à celui qui eût offensé de Locheïll devant l’impétueux jeune homme !
D'où venait cette grande passion ? il n’y avait pourtant, en apparence, aucun rapport dans leur caractère. Arché était plutôt froid qu'expansif; tandis qu’une exubérance de sentiments exaltés débordait dans l’âme de Jules. Il ÿ avait néanmoins une similitude bien précieuse: un cœur noble et généreux battait sous la poitrine des deux jeunes bens,
S6 Les Anciens Canadiens
José, lui, qui n'avait rien perdu des préparatifs de Locheill à son arrivée, et qui connaissait la violence des passions d'Haberville, son jeune maître, s'était glissé derrière lui, prêt à comprimer par la force physique cette âme fougueuse et indomptable,
”unxiété des spectateurs fut à son comble à la seconde tentative d’Arché pour sauver Dumais, qu'ils croyaient perdu sans ressource aucune,
Tous les yeux étaient tournés, avec un intérêt toujours croissant, vers ce malheureux, dont le tremblement convulsif annonçait qu’il perdait graduellement ses forces, à chaque secousse du vieux cèdre, et à chaque oscillation cle la glace qui roulait sous son pied, La voix brisée du vieux pasteur, criant pitié au Dieu des ruséricordes, interrompait seule ce silence de la tombe.
Les prer1'ers efforts inutiles de Locheill n'avaient servi qu'à l’exalte: davantage dans son œuvre de dévouement ; il avait, avec une abnégation bien rare, fait le sacrifice de sa vie. La corde, sa seule chance de salut, pouvait fort bien se rompre lorsqu'elle serait surchargée d’un double poids, et exposée de plus à l'action d’un torrent impétueux, Il était aussi trop habile nageur pour ignorer le danger de remorquer un homme incapable de s’aider d'aucune manière, Il savait qu'il aurait en outre à demeurer sous l'eau sans respirer, jusqu’à ce qu’il eût atteint le rivage.
Conservant néanmoïns tout son sang-froid, il se con. tenta de dire à Marcheterre :
— ]l faut changer de tactique : c'est ce rouleau, que je tenais dans ma main droite, qui a d’abord paralysé mes forces lorsque je me suis élancé dans la rivière, et ensuite lorsque j'ai voulu aborder l’ilot.
Il élargit alors le diamètre du nœud de la corde qu’il passa de son épaule droite sous son aisselle gauche, pour laisser toute liberté d'action à ses deux bras. Ces précautions prises, il fit un bond de tigre, et disparaissant aussitôt sous les flots qui l’emportaient avec la vitesse d’un cheval lancé à la course, il ne reparut qu’à environ douze pieds de l’ilot, arrêté par la corde que raidit Marcheterre, ainsi qu'ils en étaient convenus. Ce mouvement pensa lui être funeste, car, perdant l'équilibre, il fut renversé la tête sous l’eau, tandis que le reste de son corps surnageait horizontalement sur la rivière. Son sang-froid, très-heureusement, ne l’abandonna pas un instant dans cette position critique, confiant qu'il était dans l'expérience du vieux marin. En effet, celui-ci, lâchant tout-à-coup deux brasses de l’amarre par un mouvement saccadé, de Locheill, se servant d’un de ces tours de force connus des habiles nageurs, ramena subitement ses talons à s’en frapper les reins ; puis, se raidissant les jambes pour battre l’eau perpendiculairement, tandis qu'il secondait cette action en nageant alternativement des deux mains, il reprit enfin l'équilibre. Présentant alors l'épaule gauche pour se préserver la poitrine d’un choc qui aurait pu lui être aussi funeste qu à Dumais, il aborda le lieu du sinistre avec la vitesse de l'éclair.
Dumais, malgré son état de torpeur apparente, malgré son immobilité, n'avait pourtant rien perdu de tout ce qui se passait. Un rayon d'espoir, bien vite évanoui, avait lui au fond de son cœur déchiré par tant d'émotions sanglantes à la vue des premières tentatives de son libérateur ; mais cette espérance s'était ravivée de nouveau en voyant le bond surhumain que fit de Locheill s’élançant de la cime du rocher. Celui-ci avait à peine, en effet, atteint la glace où il se cramponnait d’une seule main, pour dégager, de l’autre, le rouleau de corde qui l’enlaçait, que Dumais, lâchant le cèdre protecteur, prit un tel élan sur sa jambe unique qu'il vint tomber dans les bras d’Arché, Le torrent impétueux envahit aussitôt l'extrémité de la glace, qui, surchargée d’un double poids, se cabra comme un cheval fougueux. Et cette masse lourde, que les flots poussaient avec une force irrésistible, retombant sur le vieux cèdre, le vétéran, après une résistance inutile, s’engouffra dans l’abime, entraînant dans sa chute une portion du domaine sur lequel il avait régné en souverain pendant des siècles.
Ce fut alors une immense clameur sur les deux rives de la Rivière-du-Sud : acclamation triomphante des spectateurs les plus éloignés et cri déchirant d'angoisse sur la rive la plus rapprochée du théâtre où s'était joué ce drame de vie et de mort. En effet, tout avait disparu comme si la baguette d’un enchanteur puissant eut frapré
la scène et les acteurs qui avaient inspiré un intérêt si palpitant d'émotions, Le haut de la cataracte n'offrit plus, dans toute sa largeur, entre les deux rives, que le spectacle attristant des flots pressés, qui se précipitaient dans le bassin avec un bruit formidable, et le rideau d’écume blanche qui s'élevait jusqu'à son niveau.
Jules d'Haberville n'avait reconnu son ami qu’au moment où il s'était précipité, pour la seconde fois, dans les flots, Souvent témoin de ses exploits natatoires, connaissant sa force prodigieuse, il n'avait d'abord montré qu’un étonnement mêlé de stupeur, mais quand il le vit disparaître sous l’eau, il poussa ce cri déliant que fait une tendre mère à la vue du cadavre sanglant de son fils unique ; et, en proie à une douleur insensée, il allait se précipiter dans le torrent, quand il se sentit étreint par les deux. bras de fer de José.
Supplications, menaces, cris de rage et de désespoir, coups désespérés, morsures, tout fut inutile pour faire lâcher prise au fidèle serviteur.
— C'est bon, mon cher Monsieur Jules, disait José, frappez, mordez, si ça vous soulage, mais au nom de Dieu, calmez-vous; votre ami va bientôt reparaître, vous savez qu'il plonge comme un marsouin, et qu’on ne voit jamais l'heure qu'il reparaisse, quand une fois il est sous l'eau, Calmez-vous, mon cher petit Monsieur Jules, vous ne voudriez pas faire mourir ce pauvre José qui vous aime tant, qui vous a tant porté dans ses bras. Votre
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père m'a envoyé vous chercher à Québec ; je réponds de vous corps et âme, et il n’y aura pas de ma faute si je manque à vous ramener vivant, Sans cela, voyez-vous, Monsieur Jules, une bonne balle dans la tête du vieux José... . Mais, tenez, vailà le capitaine qui hale l’amarre à force de bras ; et soyez sûr que Monsieur Arché est au bout et plein de vie,
En effet, Marcheterre, aidé de ses amis, s’empressait, tout en descendant le long de la grève, de retirer, à fortes et rapides brassées, la corde à laquelle il sentait un double poids.
T1 leur fallut de grands efforts pour dégager de Locheill, une fois en sûreté sur la plage, de l’étreinte de Dumais, qui ne donnait pourtant aucun signe de vie, Arché, au contraire, délivré de cette étreinte qui l’étouffait, vomit trois à quatre gorgées d’eau, respira bruyamment et dit :
— Il n’est pas mort ; il ne peut être qu’asphyxié; il vivait il y a une minute à peine,
On se hâta de transporter Dumais au manoir seigneurial, où des soins empressés et entendus lui furent prodigués. Au bout d’une demi-heure, des gouttes d’une sueur salutaire perlèrent sur son front, et, peu de temps après, il rouvrait des yeux hagards, qu’il promena longtemps autour de lui, et qui se fixèrent enfin sur le vieux curé, Celui-ci approcha son oreille de la bouche de Dumais, et les premières paroles qu'il recueillit furent s Ma femme! mes enfants ! Monsieur Arché!
— Soyez sans inquiétude, mon cher Dumais, dit le vicillard : votre femme est revenue de son évanouissement ; mais, comme elle vous croit mort, il me faut de grandes précautions pour lui annoncer votre délivrance. tant d'émotions subites pourraient la tuer. Aussitôt qu’il sera prudent de le faire, je l’amenerai près de vous ; je vais l’y préparer, En attendant, voici M. de Locheill, à qui, après Dieu, vous devez la vie,
A la vue de son sauveur, qu’il n'avait pas encore distingué des autres assistants, il se fit une réaction dans tout le système du malade. Il entoura Arché de ses bras, et, pressant ses lèvres sur sa joue, des larmes abondantes coulèrent de ses yeux.
— Comnient m'acquitter envers vous, dit-il, de ce que vous avez fait pour moi, pour ma pauvre femme et pour mes pauvres enfants |
— En recouvrant promptement la santé, répondit gaiement de Locheilll Le seigneur de Beaumont a fait partir un émissaire à toute bride pour amener le plus habile chirurgien de Québec, et un autre pour préparer des relais de voitures sur toute la route, en sorte que demain, à midi, au plus tard, votre mauvaise jambe sera si bien collée, que, dans deux mois, vous pourrez faire à l'aise le coup de fusil avec vos anciens amis les Iroquois.
Lorsque le vieux pasteur entra dans la chambre où l’on avait transporté sa fille d'adoption, elle était à demicouchée sur un lit, tenant son plus jeune er fant dans ses
bras, tandis que l’autre dormait à ses pieds. Pâle comme la statue de la mort, froide et insensible à tout ce que madame de Beaumont et d’autres dames du village pouvaient lui dire pour calmer son désespoir, elle répétait sans cesse: Mon mari! mon pauvre mari! je n'aurai pas même la triste consolation d’embrasser le corps froid de mon cher mari, du père de mes enfants !
En apercevant le vieux curé, elle s’écria, les bras tendus vers lui :
— Est-ce vous, mon père, qui m'avez donné tant de preuves d'affection depuis mon enfance, qui venez maintenant m’annoncer que tout est fini? Oh! non; je connais trop votre cœur : ce n’est pas vous qui vous êtes chargé d’un tel message pour l’orpheline que vous avez élevée. Parlez, je vous en conjure, vous dont la bouche ne profère que des paroles consolantes.
— Votre époux, dit le vieillard, recevra une sépulture chrétienne.
— Îl est donc mort ! s'écria la pauvre femme ; et des sanglots s’échappèrent, pour la première fois, de sa poitrine oppressée.
C'était la réaction qu’attendait le vieux pasteur.
— Ma chère fille, reprit-il, vous demandiez comme faveur unique, il n’y a qu’un instant, d’embrasser le corps inanimé de votre mari, et Dieu vous a exaucée. Ayez confiance en lui: car la main puissante qui l’a retiré de l'abîme, peut aussi lui rendre la vie.
Les Anaens Canadiens 93
La jeune femme ne répondit que par de nouveaux sanglots.
— C'est le même Dieu d’ineffable bonté, continua le vieux pasteur, qui dit à Lazare dans la tombe : “ Levezvous, mon ami, je vous l’ordonne.” Tout espoir n’est pas perdu, car votre mari, dans son état d’horribles souffrances. ...
La pauvre jeune femme, qui avait écouté jusque-là son vieil ami sans trop le comprendre, sembla s’éveiller d’un affreux cauchemar, et, pressant dans ses bras ses deux enfants endormis, elle s’élança vers la porte.
Peindre l’entrevue de Dumais avec sa familie, serait au-dessus de toute description. L’imagination seule des âmes sensibles peut y suppléer. Il est souvent facile d’émouvoir en offrant un tableau de malheur, de souffrances atroces, de grandes infortunes, mais s'agit-il de peindre le bonheur, le pinceau de l'artiste s’y refuse et ne trace que de pâles couleurs sur le canevas.
— Allons souper maintenant, dit M. de Beaumont, à son ancien et vénérable ami: nous en avons tous grand besoin, surtout ce noble et courageux jeune homme, ajouta-t-il, en montrant de Locheill.
— Doucement, doucement, mon cher seigneur, dit le vieux curé, Il nous reste un devoir plus pressant à remplir : c’est de remercier Dieu, dont la protection s’est manifestée d’une manière si éclatante !
Tous les assistants s'agenouillèrent ; et le vieux curé, dans une courte mais touchante prière, rendit grâce à Celui qui commande à la mer en courroux, à Celui qui tient dans ses mains puissantes la vie et la mort de ses faibles créatures.
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