UN SOUPER CHEZ UN SEIGNEUR CANADIEN
Le couvert était mis dans une chambre basse, mais spacieuse, dont les meubles, sans annoncer le luxe, ne laissaient rien à désirer de ce que les Anglais appellent comfort. Un épais tapis de laine à carreaux, de manufacture canadienne, couvrait, aux trois quarts, le plancher de cette salle à manger. Les tentures en laine, aux couleurs vives, dont elle était tapissée, ainsi que les dossiers du canapé, des bergères et des chaises en acajou, aux pieds de quadrupèdes, semblables à nos meubles maintenant à la mode, étaient ornées d'oiseaux gigantesques, qui auraient fait le désespoir de l’imprudent ornithologisté qui aurait entrepris de les classer.
Un immense buffet, touchant presque au plafond, étalait, sur chacune des barres transversales, dont il était amplement muni, un service en vaisselle bleue de Marseille, semblant, par son épaisseur, jeter un défi à la maladresse des domestiques qui en auraient laissé toniler
96 Les Anvivns Cunadiens
quelques pièces. Au-dessus de la partie inférieure de ce buffet, qui servait d’armoire, et que l’on pourrait appeler le rez-de-chaussée de ce solide édifice, projetait une tablette d'au moins uñ pied et demi de largeur, sur laquelle était une espèce de cassette, beaucoup plus haute que large, dont les petits compartiments, bordés de drap vert, étaient garnis de couteaux et de fourchettes à manches d'argent, à l'usage du dessert. Cette tablette contenait aussi un grand pot d'argent, rempli d’eau, pour ceux qui désiraient tremper leur vin, et quelques bouteilles de ce divin jus de la treille,
Une pile d’assiettes de vraie porcelaine de la Chine, deux carafes de vin blanc, ! deux tartes, un plat d'œufs à la neige, ? des gaufres, une jatte de confitures, sur une petite table couverte d’une nappe blanche, près du buffet, compôsaient le dessert de ce souper d’un ancien seigneur canadien, À un des angles de la chambre était une fontaine, de la forme d’un baril, en porcelaine bleue et blanche, avec robinet et cuvette, qui sérvait aux ablutions de la famille. A un angle opposé, une grande canevette, garnie de flacons carrés, contenant l’eau-de-vie, l’absinthe, les liqueurs de noyau, de framboises, de cassis,
1 Les anciens Canadiens ne buvaient généralement que du vin blanc au dessert.
2 La maîtresse de la maison s’amusait quelquefois pendant l'hiver à mystifier ses amis, en substituant un plat de belle neige, arrosée de quelques œuillérées de la vraie sauce jaune de cet excellent entre-mets, pour mieux servir à l'illusion. Bien entendu, qu'après avoir beaucoup ri, le véritable plat d'œufs-à-la-ncige était substitué au premier, par trop froid pour leë convives.
d’anisette, etc., pour l’usage journalier, complétait l’ameublement de cette salle.
Le couvert était dressé pour huit personnes. Une cuillère et une fourchette d'argent, enveloppées dans une serviette, étaient placées à gauche de chaque assiette, et une bouteille de vin léger à la droite. Point de couteau sur la table pendant le service des viandes : 1 chacun était muni de cet utile instrument, dont les Orientaux savent seuls se passer. Si le couteau était à ressort, il se portait dans la poche, si c'était, au contraire, un couteau-poignard, il était suspendu au coù dans une gaine de matoquin, de soie, ou même d’écorce de bouleau, artistement travaillée et ornée par les aborigènes. Les manches étaient généralement d'ivoire, avec des
1 L'auteur a tonjours vu là mode actuelle des couteaux de table pendant le service des viandes ; néanmoins la tradition était telle qu’il l’a mentionnée plus haut, l’anecdote suivante le confirme :
Un vieux gentilhomme canadien, dinant un jout an châtenu Saint-Lon's, après la conquête, se servit à table d’un superbe couteau à gaine, qu'il por ait suspendu à son cou. Son fils, qui était présent, et qui, suivañt l'expression de son père, avait introduit « hez lui les couteaux de table avant le de:sert, pour faire l'anglais, racontait à l':uteur qu’il pensa mourir de honte en voy nt ricaner eñ dessous les jeunes contives des doux sexes
L:8 habitants so ‘ervaiont toujours 11 va cinquante ans, de lei poche pendant ls res; les honmanes, de couteaux plombés, Un fabriquait La lame; leg manches en bois étaient orne “ioslur
et, comm: cet in tr ment n'ava {pas de recsoi tenir constamment lu lame nssuiètie nvec :
l'artiste facili ait ! opération an la lame attenante au man d'adresse: mais les novices 8° pinçaient hotnbl nt le pou ñ ! apprentissage était nécessaire
Les femmes so servaient de couteaux do poche on
trient chez Jus houtiquitre
rivets d'argent, et même en nacre de perles pour Îles dames.
Il y avait aussi à droite de chaque couvert une coupe ou un gobelet d'argent de différentes formes et de différentes grandeurs 1 : les uns de la plus grande simplicité, avec ou sans anneaux ; les autres avec des anses ; quelques-uns en forme de calice, avec ou sans pattes, ou relevés en bosse ; beaucoup aussi étaient dorés en dedans.
Une servante, en apportant sur un cabaret le coup d’appétit d'usage, savoir, l'eau-de-vie pour les hommes, et les liqueurs douces pour les femmes, vint prévenir qu’on était servi. Huit personnes prirent place à table : M. de Beaumont et son épouse, Mme. Descarrières leur sœur, le curé, le capitaine Marcheterre, son fils Henri, et enfin Jules et Arché. La maîtresse de la maison donna la place d'honneur au vénérable curé, en le plaçant à sa droite, et la seconde place au vieux marin, à sa gauche.
Le menu du repas était composé d’un excellent potage (la soupe était alors de rigueur, tant pour le diner que pour le souper), d’un pâté froid, appelé pâté de Pâques, servi, à cause de son immense volume, sur une planche recouverte d’une serviette, ou petite nappe blanche, suivant ses proportions. Ce pâté, qu'aurait envié Brillat-
1 Quelques familles canadiennes avaient conservé. l'usago des. gobelets d'argent pendant leurs repas, il y a près do soixantc-et-dix ans. On y ajoutait les verres à patte de crystal au dessert, dont les convives se servaient indifféremment, suivant leur soif plus ou moins vive. L'ivrognerie était alors, d’ailleurs, un vice inconnu à 11 promibro classe de la soviêté ‘anad'enne.
Savarin, était composé d’une dinde, de deux poulets, de deux perdrix, de deux pigeons, du râble et des cuisses de deux lièvres : le tout recouvert de bardes de lard gras. Le godiveau de viandes hachées, sut lequel reposaient, sur un lit épais et mollet, ces fichesses gastronomiques, et qui en couvrait aussi la partie supérieure, était le produit de deux jambons de cet änimal que le juif méprise, mais que le chrétien traite avec plus d’égards. De gros oignôns, introduits çà et là, et de fines épices, complétaient le tout. Mais un point très-important en était la cuisson, d’ailleu-- assez difficile ; cär, si le géant crevait, il perdait alors cinquante pour cent de son acabit. Pour prévenir un événement aussi déplorable, la croûte du dessous, qui recouvrait encore de trois pouces les flancs du monstre culinaire, n'avait pas moins d’un pouce d'épaisseur. Cette croûte même, imprégnée du jus de toutes ces viandes, était une partie délicieuse de ce mets unique. 1 Des poulets et des perdrix rôtis, récouverts de doubles bardes de lard, des pieds de cochon à là Sainte-Ménéhould, un civet bien différent de celui dont un hôtelier espagnol régala jadis l’infortuné Gil Blas, furent en outre les autres mets que l'hospitalité du seigneur de Beaumont put offrir à ses amis.
1 L'auteur a cru faire plaisir aux gourmets, en leur donnant une description minutieuse de cet ancien pâté canadien, eur conseillant d'en faire l'essai s'ils ne le croient pas sur parole. Les familles nombreuses en faisaient sou-
vent deux, montant à l’assaut du second, quelque temps arrès la démolition du premier.
On mangea longtemps en silence et de grand appétit ; mais, au dessert, le vieux marin, qui, tout en dévorant comme un loup affamé, et buvant en proportion, n'avait cessé de regarder Arché avec un intérêt toujours croissant, rompit le premier le silence :
— Il paraît, jeune homme, dit-il d’un ton goguenard, que vous ne craignez guère les rhumes de cerveau! 1] me semble aussi que vous n'êtes pas trop pressé de respirer l'air du ciel, et que, comme le castor ct la loutre, vos confrères, vous ne mettez le nez hors de l’eau que toutes les demi-heures, et encore pour la forme, pour voir ce qui se passe dans le monde d’en haut. Diable! vous êtes aussi un peu comme le saumon : quand on lui donne de la touée, il en profite. M'est avis que les goujons de votre espèce ne se trouvent pas dans tous les ruisseaux |
— Ce qui n'empêche pas, capitaine, dit Arché, que | . sans votre présence d'esprit, sans votre calcul admirable à ne lâcher que la mesure précise de ligne, je me serais brisé la tête, ou l'estomac, contre la glace ; et que le corps du pauvre Dumais, au lieu d’être dans un lit bien
chaud, roulerait maintenant dans le lit glacé du Saint- $
Laurent. t — En voilà un farceur ! fit Marcheterre ; à l’entendre
parler ce serait moi qui aurais fait la besogne. Il fallait bien vous donner de la touée, quand j'ai vu que les pieds J menaçaient de vous passer par-dessus la tite, position qui aurait été assez gênante au beau milieu des flots déchaînés.
me ne à “
Je veux que le di, ... : excusez, M. le curé; j'allais jurer : c'est une vieille habitude de marin.
— Bah! dit en riant le curé (a), un de plus, ou de moins, il y a longtemps, vieux pécheur, que vous en êtes coutumier : la taille est pleine, et vous n'en tenez plus aucun compte |
— Quand la taille sera pleine, mon cher curé, dit Marcheterre, vous passerez la varlope dessus, comme vous avez déjà fait, et on filera un autre nœud. D'ailleurs, je ne vous échapperai pas, vous saurez bien me gaffer en temps et lieu, et me remorquer à bon port avec les autres pécheurs.
— Vous êtes trop sévère, M. l'abbé, dit Jules : comment voulez-vous que ce cher capitaine se prive de la consolation de jurer tant soit peu, ne serait-ce que contre son éthiopien de cuisinier qui lui fait des fricassées aussi noires que son visage ?
— Comment, diablotin enragé, s'écria le capitaine avec une colère comique, tu oses encore parler, après le tour que tu m'as fait P
— Moi! dit Jules d’un air bonasse, je vous ai joué un tour? j'en suis incapable, capitaine : vous me calomniez bien cruellement.
— Mais voyez le bon apôtre ! dit Marcheterre, je l'ai calomnié ! n'importe, allons au plus pressé, Reste en panne, mousse, pour le petit quart d'heure ; je saurai te retrouver bientôt,
Je voulais donc dire, continua le capitaine, lorsque M.
z02 Les Anciens Canadiens
le curé a coulé à fond de cale mon malencontreux juron et fermé l’écoutille par-dessus, que quand bien même, jeune homme, vous auriez descendu au pied de la chute, par curiosité, pour donner des nouvelles de ce qui s'y passe à vos amis, qu’alors comme votre confrère, le saumon, vous auriez aussi trouvé le tour de l’escalader,
La conversation avait tourné à la plaisanterie : les sa'llies, les bons mots succédèrent pendant longtemps aux émotions cruelles de la soirée.
— Remplissez vos gobelets ; feu partout, s’écria M. de Beaumont: je vais porter une santé qui, j’en suis sûr, sera bien accueillie.
— Vous en parlez à votre aise, dit le vieux curé, auquel on avait donné pour lui faire honneur une coupe richement travaillée, mais contenant presque le double de
celles des autres convives. Je suis plus que nonagénaire, et par conséquent je n'ai plus ma tête bretonne de vingtcinq ans,
— Bah! mon vieil ami, fit M. de Beaumont, vous n'aurez toujours pas bien loin à aller, car vous couchez ici; c’est convenu. Et puis si les jambes faiblissent, ça passera pour votre grand âge: personne ne sera scandalisé,
— Vous oubliez, mon seigneur, dit le curé, que j'ai accepté votre aimable invitation pour être à portée de
secourir au besoin le pauvre Dumais : mon intention est de passer la nuit près de lui. Si vous m’ôtez les forces, ajouta-t-il en souriant, quel service voulez-vous que je lui rende ?
— Vous allez pourtant vous coucher, fit M. de Beaumont ; ce sont les ordres du maitre de céans. On vous éveillera au besoin. N'ayez aucune inquiétude quant au pauvre Dumais et à sa femme; Madame Couture, leur intime amie, est auprès d'eux. Je renverrai même, quand ils auront soupé (car jai fait servir des rafraîchissements à tous ceux qui sont ici), quantité de compères et de commères qui ne demanderaient qu’à encombrer la chambre du malade pendant toute la nuit, et partant vicier lair pur dont il a le plus besoin. Nous serons tous sur pied, s’il est nécessaire. 1
— Vous parlez si bien, repartit le curé, que je vais m'exécuter en conséquence,
Et, ce disant, il versa une portion raisonnable de vin dans la formidable coupe.
Alors le seigneur de Beaumont dit à Arché d’une voix émue et en même temps solennelle :
— Votre conduite est au-dessus de tout éloge. On ne sait lequel le plus admirer, de ce dévouement sublime qui vous a fait risquer votre vie pour sauver celle d’un inconnu, ou de ce courage, de ce sang-froid admirable, qui vous ont fait réussir ! Vous allez, je le sais, embrasser la carrière des armes ; vous possédez toutes les qualités requises dans votre nouvelle carrière. Soldat moi-même, je vous prédis de grands succès, A la santé de M. de Locheill, le héros du tour! La santé du jeune Ecossais fut bue avec enthousiasme,
1 C'était alors la coutume dans les campagnes d’encombrer la chambre des malades ; il cst À regretter qu’il en soit encore ainsi.
Arché, après avoir remercié, ajouta avec beaucoup de modestie,
— Je suis vraiment confus de tant de louanges pour une action aussi simple, J'étais probablement la seule personne qui sût nager, parmi les spectateurs : car tout autre en aurait fait autant. On prétend, ajouta-t:l en souriant, que vos femmes sauvages jettent leurs enfants nouveaux-nés dans un lac, ou dans une rivière, leur laissant ensuite le soin de gagner le rivage: c’est une première leçon de natation, Je suis porté à croire que nos mères dans les montagnes d’Ecosse suivent cette excellente coutume : il me semble que j'ai toujours su nager,
— Encore farceur ce M. Arché! dit le capitaine. Quant à moi, il y a cinquai * ans que je navigue, et je n’ai jamais pu apprendre à. :r (2): ce n’est pourtant pas faute d’avoir tombé à l’::1 nlus qu’à mon tour ; mais j'avais toujours la chance de me raccrocher quelque p:*t. A défaut d’un objet quelconque à ma portée, je jouais des pattes comme font les chats et les chiens ; et tôt ou tard quelqu'un me repêchait, puisque je suis ici,
Ceci me rappelle une petite aventure de ma vie de marin, Mon navire était ancré sur les bords du Mississipi. Il pouvait être neuf heures du soir, après une de ces journées étouffantes de chaleur dont on ne euif que près des tropiques. Je m'étais couché sur le beaupré de mon vaisseau pour respirer la brise du soir. Sauf les moustiques, les brulôts, les maringouins, et le bruit infernal que faisaient les caïmans réunis, je crois, de toutes
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Les Anciens Canadiens z10ÿ
les parties du Père des Fleuves, pour me donner une aubade, un prince de l'Orient aurait envié mon lit de repos. Je ne suis pourtant pas trop peureux de mon naturel, mais j'ai une horreur invincible pour toutes espèces de reptiles, soit qu’ils rampent sur la terre, soit qu'ils vivent dans l’eau.
-— Vous avez, capitaine, dit Jules, des goûts délicats, raffinés, aristocratiques, pour lesquels je vous honore.
— Tu oses encore parler, méchant garnement, s’écria Marcheterre en le menaçant, tout en riant, de son énorme poing : j'allais t’oublier, mais tu auras ton tour bien vite. En attendant je continue : je me trouvais heureux dans ma sécurité sur mon mât, d’où j’enter lais craquer les mâchoires de ces monstres affamés. Je narguais même mes ennemis en leur disant : vous seriez très-friands, mes petits moutons, de faire un bon souper de ma carcasse, mais il n’y a qu’une petite difficulté : c’est, voyez-vous, que quand bien même il vous faudrait jeûner toute votre vie comme des anachorètes, ça ne sera toujours pas moi qui vous ferai rompre votre jeûne, j'ai la conscience trop timorée pour cela.
Je ne sais trop, continua Marcheterre, comment la chose arriva ; mais toujours est-il que je finis par m'endormir, et que, quand je m'éveillai, j'étais au beau milieu de ces jolis enfants. Il est impossible de vous peindre mon horreur, malgré mon sang-froid habituel. Je ne perdis pourtant pas toute présence d’esprit : je me rappelai, pendant mon immersion, qu’une corde pendait
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au beaupré : j’eus le bonheur de la saisir en remontant à la surface de l’eau ; mais malgré mon agilité de singe, pendant ma jeunesse, je ne m'en retirai qu’en laissant en Ôtage, dans le gosier d’un caïman peu civilisé, une de mes bottes et une partie précieuse d’un de mes mollets.1
A ton tour maintenant, lutin du diable, continua le capitaine : il faut tôt ou tard que tu me paies le tour que tu m'as joué. J’arrivais, l’année dernière, de la Martinique ; je rencontre monsieur, le matin, à la basseville de Québec, au moment où il se préparait à traverser le fleuve, à l'ouverture de ses vacances, pour se rendre chez son père. Après une raffale d'embrassades, dont j'eus peine à me dégager en tirant à babord, je le charge d'annoncer mon arrivée à ma famille, et de lui dire que je ne pourrais descendre à Saint-Thomas avant trois ou quatre jours. Que fait ce bon apôtre ? Il arrive chez moi, à huit heures du soir, en criant comme un possédé : de la joie | de la joie ! mais criez donc, de la joie | Là
— Mon mari est arrivé, fait madame Marcheterre | Mon père est arrivé, s’écrient mes deux filles !
— Sans doute, dit-il; est-ce que je serais si joyeux sans cela ? dr
Il embrasse d’abord ma bonne femme : il n’y avait
1 Le capitaine Demeule, de l'ile d'Orléans, qui fréquentait les mers du sud, me racontait, il y a cinquante ans, qu’une semblable aventure lui était arrivée.
pas grand mal à cela T1 veut embrasser mes filles, qui lui lâchent leur double bordée de soufflets, et filent ensuite toutes voiles au vent, Que dites-vous, M. le curé, de ce beau début, en attendant le reste P
— Ah! M. Jules, s'écria le vieux pasteur, j'apprends de jolies choses : une conduite certainement bien édifiante, pour un élève des révérends pères Jésuites !
— Vous voyez bien, M. l'abbé, dit Jules, que tout cela n’était qu’histoire de rire, pour prendre part à la joic de cette estimable famille. Je connaissais trop la vertu féroce, solide sur ses bases comme le cap des Tempêtes, de ces filles de marin, pour agir sérieusement. Je savais qu'après avoir lâché leur double bordée de soufflets, elles fileraient ensuite toutes voiles au vent,
— Je commence à croire, après tout, fit le vieux pasteur, que tu dis la vérité ; que c'était plutôt espièglerie de ta part, que mauvaise intention ; je connais mon Jules d'Haberville sur le bout de mon doigt.
— De mieux en mieux, dit le capitaine ; prenez maintenant sa part : il ne manquait plus que cela, Nous allons voir pourtant si vous serez aussi indulgent pour le reste, Quand monsieur eut fini son sabbat, il dit à ma femme : le capitaine m’a chargé de vous dire qu’il serait ici demain, vers dix heures du soir; et, comme il a fait de bonnes affaires (ce qui était après tout vrai), il entend que tous ses amis se ressentent de son bonheur. Il veut qu’il y ait bal et souper chez lui à son arrivée, qui sera vers l'heure où on se meitra à
table. Ainsi préparez tout pour cette fête, à laquelle il m'a invité avec mon frère de Locheill Ça me contrarie un peu, ajouta l’hypocrite, j'ai bien hâte de revoir mes chers parents, mais pour vous, mesdames, il n’y à rien que je ñhe fasse,
— Mais mon mari n’y pense donc pas, de me donner si peu de temps, dit madame Marcheterre, Nous n'avons point de marché ici; ma cuisinière est bien vieille pour faire tant de besogne dans l’espace d’une journée, C’est désespérant ! à la fin nous allons faire l'impossible pour lui plaire.
— Je puis toujours vous rendre quelques services, dit l’hypocrite, en feignant de plaindre beaucoup ma bonne femme : je me chargerai, avec le plus grand plaisir, de faire les invitations.
— Vous me rendrez vraiment un grand service, mon cher Jules, dit ma femme : vous connaissez notre société ; je vous donne carte blanche.
Ma femme fait aussitôt courir la paroisse pour se procurer les viandes dont elle aura besoin. Elle et mes filles passent la plus grande partie de la nuit à aider la vieille cuisinière à faire les pâtisseries, crêmes fouettées,
blanc-manger, grufres et un tas de zéfes (vétilles) qui ne valent pas les bonnes #audes de morue fraiche que l’on
mange sur le ban: de Terre-Neuve. 1 M. Jules fit,
1 Un ancien habitant, auquel on offrait de la volaille À un repas, s’écriat Ce sont des véfes ! parlez-inoi d'un bon 82e de cochon, où d'une bonne Hantde, Ce dernier mits est composé d’un rang de morue fraîche et d'un rang de tranches de lard, s:iperposês altemmativement, :t qu'on fa't ttuvor, J'origihe
eh et hollandaise.
és
ee =
“st et l’autre au sud.
r la fête ; en sorte que » à Six heures du Soir, grâce À sa bienveil.
Que dites-vous,
as-tu à répondre, petit Caïman, pour te justifier ?
— Je voulais, dit Jules,
que tout le mon d'avance à Ja joie de ]
a famille, À l’heureux Uux, si Magnifique ! Aussi, si vous ts, de 1: COnstérnation géné.
tre à table vers Onze heures,
tage (le lendemain abstinence), VOUS auriez été
de prit part succès d’un
oreille, et elle me l sur la figure,
Tout le monde éclata et le capitaine partagea
de grand cœur l'hilarité générale,
— Comment se fait-il, Marcheterre, dit M. de Beau. Mont, que vous n'ayez jañiais raconté cette bonne éSpièglérie
de rire,
ÆIO Les Anciens Canadiers
— Il y avait de la presse, reprit le capitaine, de répandre partout que nous avions été mystifiés par ce maringouin; d’ailleurs, c'eût été peu obligeant de notre part de vous faire savoir que vous deviez cette fête à la munificence de M. Jules d'Haberville : nous préférions en avoir le mérite. Si j'en parle, aujourd’hui, c’est que j'ai trouvé le tour si drôle, que je pensais vous amuser en vous le racontant.
11 me semble, M. le plongeur, fit ensuite Marcheterre en s'adressant à Arché, que malgré vos airs réservés de philosophe, vous avez été complice de votre cher compagnon de voyage.
.— Je vous donne ma parole, dit de Locheill, que j'ignorais absolument le tout: ce n’est que le lendemain que Jules me fit part, sous secret, de son escapade, dont je le grondai sévèrement.
— Dont tu n'avais guère profité, fit d'Haberville, en faisant jouer tes grandes /foves (jambes) écossaises au péril éminent des tibias plus civilisés de tes voisins, Tu as, sans doute, oublié que. non eontent de danser les cotillons français, admis chez tous les peuples policés, il fallut, pour te plaire, danser tes scfck-reels 1 sur un air que notre joueur de violon apprit aussitôt par oreille, chose assez facile d’ailleurs. Il s'agissait simplement, en
1 Les scotch-reels, que les habitants appellent cus-reels, étaient, à ma con- Baissance, dansés dans les campagnes, il y a soixante-et-dix ans. Les montagnards écossais, passionnés pour la danse comme nos Canadiens, les av aient sans s doute introduits peu de temp après În conquête,
Les Anciens Canadiens III
serrant les cordes du violon, d’imiter les miaulements que feraient des chats enfermés dans une poche, et que l'on tirerait par la queue.
— Allons, mauvais sujet, dit le capitaine à Jules, viens manger la soupe chez moi, demain, avec ton ami, et faire en même temps ta paix a’ ec la famille,
— C'est ce qui s’appellé païler cela, fit Jules
— Voyez donc ce farceur, reprit Maïcheterre.
Comme il était très-tard, il fallut se séparer, après avoir bu à la santé du vieux marin et de son fils, et leur avoir donné la part d’éloges qu'ils méritaient tous deux.
Les jeunes gens furent contraints de passer quelques jours à Saint-Thomas. La débâcle continuait ; les chemins étaient inondés ; le pont le plus proche, en supposant même qu'il n’eût pas été détruit, était à quelques lieues au sud-ouest du village, et la pluie tombait à torrents («). Force leur fut d’attenüre que la rivière, libre de glaces, leur petmît dé passet en bateau au pied des chutes. Ils partageaient leur temps entre la famille de Beaumont, leurs autres amis et le pauvre Dumais, qui fit une longue maladie chez le seigneur de Beaumont, celui-ci ne voulant jamais permettre qu’on le transportât chez lui avant une parfaite guérison. Le malade leur racontait ses combats contre les Anglais et contre leurs alliés sauvages, et les mœurs et coutumes de ces aborigènes qu’il avait beaucoup fréquentés.
— Quoique natif de Saint-Thomas, j'ai été élevé, leur dit-il un jour, dans la paroisse de Sorel. J'avais dix ans,
J1Â Les Anciens Canadiens
et mon frère neuf, lorsque nous fûmes surpris dans le bois, où nous cueillions des framboises, par un parti d’Iroquois qui nous fit prisonniers, Arrivés, après une assez longue marche, à leur canot caché dans les broussailles, près de la grève, ils nous transportèrent sur une des îles nombreuses qui bordent le Saint-Laurent, ! Quelqu'un donna l'alarme à ma famille, et mon père, ainsi que ses trois frères, armés jusqu'aux dents, se mirent aussitôt à leur poursuite, Ils n'étaient que quatre contre dix, mais, je puis le dire, sans me vanter, que ce sont des hommes que mon père et mes oncles auxquels je ne conseillerais à personne de cracher au visage, Ce sont des hommes d’une bonne taille, la poitrine ouverte, et dont les épaules déplombent de six bons pouces en arrière.
Il pouvait être dix heures du soir; nous étions assis, mon frère et moi, au milieu de nos ennemis, dans une petite clairière entourée de bois touffus, lorsque nous entendimes la voix de mon père qui nous criait : ‘“ Couchez-vous à plat ventre. ” Je saisis aussitôt par le cou mon petit frère; qui pleurait et que je tâchais de consoler, et je l’aplatis avec moi sur la terre. Les Iroquois étaient
1 Mon bon ämi feu Messire Boissonnault, curé de Saint Jean-Port-Joli, me racontait qu'il avait connu, lorsqu'il desservait la paroisse de Sorel, un des deux frères que leur père et leurs oncles avaient ainsi délivrés de leur captivité entre les mains d'une trouye d'Iroquois. Chaque fois que cet homme racontait cette aventure, il ne manquait jamais d'ajouter :
— Mon père et mes oncles étaient des hommes auxquels je n'aurais con seillé à personne de cracher à la figure.
— Et, disait Monsieur Boissonnault, je m’aurais conseillé à personne do faire la même insulte à mon interlocuteur, tout vieux qu'il était.
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à peine sur leurs pieds que quatre coups de fusil bien visés en abattirent quatre qui se roulèrent à terre comme des anguilles, Les autres canouaches (nom de mépris) ne voulant pas, je suppose, tirer Hi’ hasard, sur des ennemis invisibles auxquels ils serviraient de cible, firent un mouvement pour chercher l'abri des arbres ; maïs nos libérateurs ne leur en donnèrent pas le temps, car, tombant sur eux à coups de casse-tête, ils en abattirent trois d’un vire-main, et les autres se sauvèrent sans qu’ils songeassent à les poursuivre. Le plus pressé était de nous ramener à notre mère, qui pensa mourir de joie en nous embrassant.
De Locheill racontait aussi au pauvre malade les
combats des montagnards écossais, leurs mœurs, leurs
coutumes, leurs usages, les exploits quasi fabuleux de son héros Wallace ; tandis que Jules l’amusait par le récit
‘de ses espiègleries, ou lui rapportait quelques traits d’his-
toire qui pouvaient l'intéresser,
Lorsque les jeunes gens firent leurs adieux à Dumais, il dit à Arché les larmes aux yeux : 6
— Il est probable, Monsieur, que je ne vous reverrai jamais ; maïs soyez certain que je vous porte dans mon cœur, et que moi, ma femme et mes enfants nous prierons ‘le bon Dieu pour vous tous les jours de notre vie. Il “m'est douloureux de penser, qu’en supposant même votre retour dans la Nouvelle-France, un pauvre homme “<omme moi n'aurait aucune occasion de vous prouver Sa gratitude, © — Qui sait, dit de Locheill ; peut-être ferez-vous plus pour moi que je n’ai fait pour vous,
Le montagnard écossais possédait-il la seconde vue dont se vantent ses compatriotes ? C'est ce que la suite de ce récit fera voir. à
Les voyageurs laissèrent leurs amis de Saint-Thomas le trente d'avril, vers dix heures du matin, par un temps magnifique, mais des chemins affreux. Ils avaient six lieues à parcourir avant d'arriver à Saint-Jean-Port-Joli, terme de leur voyage : trajet qu’il leur fallait faire à pied, en pestant contre la pluie qui avait fait disparaître les derniers vestiges de neige et de glace, Ce fut bien pis, lorsqu’engagés dans le chemin qui traversait alors la savane du Cap Saint-Ignace, 1 ils enfoncèrent souvent * jusqu'aux genoux, et qu'il leur fallut dépêtrer le cheval, | qui s’embourbait jusqu'au ventre. Jules, le plus impatient | des trois, répétait sans cesse :
— Si j'eusse commandé au temps, nous n’aurions pas eu cette pluie de tous les diables, qui a converti les chemins en autant de marécages,
S’apercevant enfin que José branlait, à chaque fois, la tête d’un air mécontent, il lui en demanda la raison.
— Ah ! dame! voyez-vous, M. Jules, dit José, je ne suis qu’un pauvre ignorant sans inducation; mais je pense, à part moi, que si vous aviez eu le temps dans la main, nous n’en serions guère mieux : témoin, ce qui est } arrivé à Davi (David) Larouche,
1 Il n'était pas prudent, à certaines saisons de l'année, de se mettre en route à moins d'affaires indispensables, sans s'informer de l'état de la savane
du Cap, il y a quelques soixante ans. J'en parlerai plus au long dans une autre note.
— Tu nous conteras l'aventure de Davi Larouche, dit Jules, quand nous aurons passé cette maudite savane dont j'ai bien de la peine à me dépêtrer, privé que je suis de l'avantage de jambes, ou pattes de héron, dont est gratifié ce superbe Ecossais, qui marche devant nous en sifflant une pébroch, musique digne des chemins où nous nous perdons.
— Combien donnerais-tu, dit Arché, pour échanger tes jambes françaises de pygmée contre celles du superbe montagnard ?
— Garde tes jambes, fit Jules, pour la première retraite un peu précipitée que tu feras devant l'ennemi |
La savane enfin franchie, les jeunes gens demandèrent l’histoire de José.
— Il est bon de vous dire, fit celui-ci, qu’un nommé Davi Larouche était établi, il y a longtemps de ça, dans la paroisse de Saint-Roch, C'était un assez bon habitant, ni trop riche, ni trop pauvre : il tenait le mitant. 11 me ressemblait le cher homme, il n’était guère futé ; ce qui ne l’empêchait pas de rouler proprement parmi le monde.
Si donc que Davi se lève un matin plus de bonne heure que de coutume, va faire son train aux bâtiments (étable, écurie), revient à la maison, se fait la barbe comme un dimanche, et s'habille de son mieux.
— Où vas-tu, mon homme, que lui dit sa femme ? comme tu t'es mis faraud ! Vas-tu voir les filles ?
Vous entendez que tout ce qu'elle en disait était
histoire de farce : elle savait ben que son mari était honteux avec les femmes, et point carnassier pour la créature ; mais la Tèque (Thècle) tenait de son oncle Bernuchon Castonguay le plus facieux (facétieux) corps de toute la côte du sud. Elle disait souvent en montrant son mari: Vous voyez ben ce grand hébété-là (vous l’excuserez, dit José, ce n’était guère poli d’ure ‘femme à son mari), eh bien ! il n’aurait jamais eu le courage de me demander en mariage, moi, la plus jolie créature de la paroisse, si je n'avais fait au moins la moitié du chemin ; et, pourtant, les yeux lui en flambaient dans la tête quand il me voyait ! J’eus donc compassion de lui, car il ne se pressait guère ; il est vrai que j'étais un peu plus pressée que lui : il avait quatre bons arpents de terre sous les pieds, et mor je n'avais que mon gentil corps. PA Elle mentait un peu, la farceuse, ajouta José : elle avait une vache, une taure d’un an, six mères moutonnes, son rouet, un coffre si plein de hardes qu’il fallait y appuyer le genoux pour le fermer : et dans ce coffre cinquante beaux francs. 1 J'en éus donc compassion, dit-elle, un soir qu’il veillait chez nous, tout honteux dans un coin, sans oser m’accoster ; et je lui dis: Je sais bien que tu m'aimes, grand bêta : parle à mon père, qui t'attend dans le cabinet, et
1 C'était une belle dot pendant mon erifance, que celle de la Thècle Cas tonguay ; la fille d'habitant qui l’apportait au mariage, était bien vite poure vue d'un époux à son choix.