DOUT
mets les bans à l’église. Là-dessus, comme il était rouge comme un cogq-d’inde, sans bouger pourtant, je le poussai par les épaules dans Je cabinet. Mon père ouvre une armoire, tire le flacon d’eau-de-vie pour l’enhardir ; eh bien! malgré toutes ces avances, il lui fallut trois coups dans le corps avant de lui délier la langue.
Si donc, continua José, que la Tèque dit à son mari: Où vas-tu, mon homme, que tu es si faraud ? vas-tu voir les filles ? Prends garde à toi : si tu fais des averdingles (fredaines), je te repasserai en saindoux.
— Tu sais ben que non, fit Larouche en lui ceinturant les reins d’un petit coup de fouet par façon de risée ; nous voici à la fin de mars, mon grain est tout battu, je m'en vais porter ma dîime au curé,
— Tu fais bien, mon homme, que lui dit sa femme, qui était une bonne chrétienne : il faut rendre au bon Dieu ce qui nous vient de lui.
Larouche charge donc ses poches sur son traîneau, jette un charbon sur sa pipe, saute sur la charge, et s'en va tout joyeux.
Comme il passait un petit bois, il fit rencontre d’un voyageur qui sortait par un sentier de traverse, Cet étranger était un grand bel homme d’une trentaine d'années. Une longue chevelure blonde lui flottait sur les épaules ; ses beaux yeux bleus avaient une douceur angélique, et toute sa figure, sans être positivement triste, était d’une mélancolie empreinte de compassion,
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Il portait une longue robe bleue nouée avec une ceinture. Larouche disait n'avoir janiais rien vu de si beau que cet étranger ; que la plus belle créature était laide en comparaison.
— Que la paix soit avec vous, mon frère, lui dit le voyageur,
— Je vous remercie toujours de votre souhait, reprit Davi ; une bonne parole n’écorche pas la bouche ; mais c’est pourtant ce qui presse le moins. Je suis en paix, Dieu merci, avec tout le monde : j'ai une excellente femme, de bons enfants, je fais un ménage d’ange, tous mes voisins m’aiment : je n’ai donc rien à désirer de ce côté-là.
— Je vous en félicite, dit le voyageur. Votre voiture est bien chargée ; où allez-vous si matin ?
— C'est ma dîime, que je porte à mon curé.
— Il paraît alors, reprit l'étranger, que vous avez eu une bonne récolte, ne payant qu’un seul minot de dime par vingt-six minots que vous récoltez.
— Assez bonne, j'en conviens ; mais, si j'avais eu du temps à souhait et à ma guise, ça aurait été bien autre chose,
æ— Vous croyez, dit le voyageur.
— Si j'y crois ! il n’y a pas de doute, répliqua Davi
— Eh bien, dit l'étranger, vous aurez maintenant le temps que vous souhaiterez ; et grand bien vous fasse.
Après avoir ainsi parlé, il disparut au pied d’un petit côteau,
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petit
Zes Anciens Canadiens II19
— C’est drôle, tout de même, pensait Davi. Je savais bien qu’il y avait des mauvaises gens qui couraient le monde en jetant des ressorts (sorts) sur les hommes, les femmes, les enfants, les animaux : témoin la femme à Lestin (Célestin) Coulombe, qui s'était moquée, le propre jour de ses noces, d’un quêteux qui louchait de l'œil gauche ; et elle en a eu bien du regret, la pauvre créature, car il lui avait dit en colère : Prenez bien garde, jeune femme, de n’avoir que des enfants loucheux (louches). Eîle tremblait, la chère femme, à chaque enfant qu'elle mettait au monde, et elle en avait sujet ; car, voyez-vous, le quatorzième, en y regardant de b.en près, paraît avoir une taie sur l’œil droit.
— Il semble, dit Jules, que madame Lestin avait en grande horreur les enfants louches, puisqu'elle ne s’est résignée à en présenter un à son cher époux qu’au bout de dix-huit à vingt ans de mariage. Au pis-aller, si la taie a disparu, comme il arrive souvent aux enfants en grandissant, elle aura ensuite accompli en conscience la prédiction du mendiant. C'était une femme réfléchie et peu pressée, qui prenait son temps dans tout ce qu’elle faisait.
José secoua la tête d’un air mécontent et continua :
-— Mais, pensait toujours Larouche en lui-même, s’il y. a des mauvaises gens qui courent les campagnes pour jeter des ressorts, je n’ai jamais éntendu parler de saints . ambulants qui parcouraient le Canada pour neu: fire. faire des miracles Après tout, ce n'est pris im on 'iire :
je n’en parlerai à personne ; et nous verrons le printemps prochain.
L'année suivante, vers le même temps, Davi, tout honteux, se lève à la sourdine, longtemps avant le jour, pour porter sa dime au curé. Il n'avait besoin, ni de cheval ni de voiture : il la portait toute à la main dans son mouchoir.
Au soleil levant, il fit encore rencontre, à la même place, de l'étranger qui lui dit :
— Que la paix soit avec vous, mon frère |
— Jamais souhait ne vint plus à propos, répondit Larouche, car je crois que ie diable est entré dans ma maison, où iltient son sabbat jour et nuit ; ma femme me dévore depuis le matin jusqu’au soir, mes enfants me boudent, quant ils ne font pas pis ; et tous mes voisins sont déchaîrés contre moi.
— J'en suis bien peiné, dit le voyageur ; mais que portez-vous dans ce petit paquet P
— C’est ma dime, reprit Larouche d’un air chagrin.
— Il me semble pourtant, dit l'étranger, que vous avez toujours eu le temps que vous avez souhaité ?
— J'en conviens, dit Davi ; quand j'ai demandé du soleil, j'en ai eu ; quand j'ai souhaité de la pluie, du vent, du calme, j'en avais ; et cependant rien ne m’a réussi. Le soleil brûlait le grain, la pluie le faisait pourrir, le vent le renversait, et le calme amenait la gelée pendant la nuit Tous mes voisins se sont élevés contre moi: on me traitait de sorcier qui attirait la
US
malédiction sur leurs récoltes Ma femme même commença à me montrer de la méfiance, et a fini par se répandre en reproches et en invectives contre moi En un mot, c’est à en perdre l'esprit,
— C'est ce qui vous prouve, mon frère, dit le voyageur, que votre vœ:1 était insensé ; qu'il faut toujours se fier à la providence du bon Dieu, qui sait mieux que l’homme ce qui lui convient, Ayez confiance en elle, et vôus verrez que vous n’aurez pas l’humiliation de porter vôtre dîime dans un mouchoir,
Après ces paroles, l'étranger disparut encore au pied du même côteau.
Larouche se le tint pour dit, et accepta ensuite, avec reconnaissance, le bien que le bon Dieu lui faisait, sans se mêler de vouloir régler les saisons,
— J'aime beaucoup, dit Arché, cette légende dans sa naïve simplicité: elle donne une leçon de morale bien sublime, en même temps qu’elle montre la foi vive de vos bons habitants de la Nouvelle-France. Maudit soit le cruel philosophe qui chercherait à leur ravir les consclations qu’elle leur donne dans les épreuves sans nombre de cette malheureuse vie!
Îl faut avouer reprit Arché dans un moment où ils étaient éloignés de la voiture, que l'ami José a toujours une légende prête à raconter à propos ; mais crois-tu que son père lui ait rapporté lui-même son rêve merveilleux sur les côtes de Saint-Michel ?
— Je vois, dit Jules, que tu ne connais pas tous les
Eee sé ddisde. me «cher
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talents de José: c’est un faiseur de contes inépuisable, Les voisins s'assemblent dans fotre cuisine pendant leg longues soirées d’hiver ; José leur fait souvent un conte qui dure pendant des semaines entières, Quand il est à bout d'imagination, il leur dit : Je commence à tre fatigué : je vous conterai le reste un autre jour,
José est aussi un poète beaticouüp plus estimé que mon ë savant oncle Je chevalier, qui s'en piqüe pourtant. Il ne manque jamais de sacrifier aux mtüses, soit pour les jours gras, soit pour le jour de l'an, Si tu eussés été chez mon père à ces époques, tu aurais vu des émissaires arriver de toutes les parties de la paroisse pour emporter les productions de José.
— Mais il ne sait pas écrire, dit Arché.
— Et, répliqua Jules, cetix qui viennent les cherchet ne savent pas lire que je sache, Voici comme cela se fait. On députe vers le poète un beau chanteux, comme ils disent, lequel chanteux a urie excellente mémoire ; et crac, dans une demi-heure at plus, il emporte la chanson dans sa tête, S'il arrive un événement funeste, on prie José de faire une complainte; si c’est, au contraire, quelque événement comique, c'est tojours à lui que l’on s'adresse dans ma paroisse, Ceci me rappelle l'aventure d’un pauvre diable d'amoureux qui avait mené sa belle à un bal, sans être invités ; ils furerit, quoique survenants, reçus avec politesse ; mais le jeune homme eut la maladresse de faire tomber en dansant la fille de la maison, ce qui fut accueilli aux grands éclats de rire de toute la
société ; mais le père de la jeune fille, un peu brutal de son métier, et indigné de l’affront qu’elle avait reçu, ne fit ni un ni deux: il prit mon José Blais par les épaules et le jeta à la porte ; il fit ensuite des excuses à la belle, et ne voulut pas la laisser partir. A cette nouvelle, l’humeur poétique de notre ami ne put y tenir, et il improvisa la chanson suivante, assez drole dans sa naïveté :
Dimanche après les vèp’s, y aura bal chez Boulé, Mais il n'ira personn’ que ceux qui sav’nt danser : Mon ton ton de ritaine, mon ton ton de rité.
Mais il n'ira personn’ que ceux qui sav’'nt danser, José Blai comme les autres itou (aussi) voulut y aller, Mon ton ton, etc.
José Blai comme les autres itou voulut y aller ; Mais lui dit sa maitresse : T’iras quand le train sera fai? Mon ton ton, etc. -
Mais lui dit sa maît:esse : T’iras quand le train sera fais J1 courut à l'établ’ les animaux soigner.
Mon ton ton, etc.
Il courut à l’établ’ les animaux soigner ; Prend Barré par la corne et Rougett’ par le pied, Mon ton ton, etc.
Prend Barré par la corne et Rougett’ par le pieds T1 saute à l'écurie pour leschevaux grater, Môn ton ton, etc.
T1 saute à l'écurie pour les chevaux grater} Fe sauve à la maison quand ils fur’t étrillés, Mon ton ton, etc.
NE noce tte ces
Se sauve à la maison quand ils fur't étrillée; J1 met sa veste rouge et son oapot barré.
Mon:ton ton, etc,
I met sa veste rouge et son capot barré ; 11 met son ficménoir et ses souliers francés, 1 Mon ton ton, etc.
Y1 metson fichu noir et ses souliers francés, Et va chercher-Lissett’ quand il fut ben greyé (habillé,) Mon ton ton, etc.
Et va chercher Lissett’ quand il fut bes greyé. On le met à la port’ pour x apprendre à danser. Mon ton ton, etc.
On le met à. la port’ pour-yÿ apprendre à danse»y. Mais on garda Lissett’, sa jolie flancée.
Mon ton ton, etc.
— Mais c’est unesidylle charmante ! s’écria Arché en riant ; quel dommage que José n'ait pas fait d’études : le Canada posséderait un grand poëte de plus.
— Pour revenir aux traversés de son défunt père, dit Jules, je crois que le vieil ivrogne, après avoit bravé la Corriveau (chose que les habitants considèrent toujours comme dangereuse, les morts se vengeant tôt ou tard de cet affront), se sera endormi le long du chemin vis-à-vis de l’île d'Orléans, où les habitants qui voyagent de nuit voient toujours des sorciers ; je crois, dis-je, qu’il aura eu un terrible cauchemar, pendant lequel il était assailli d’un
1 De nos jours encore les:habitants appellent souliers français, ceux -qui s’achètent dans les magasins,
côté par les farfadets de l’île, et de l’autre par la Corriveau avec sa cage (4), José, avec son imagination très-vive, aura fait le reste, car tu vois qu'il met tout à profit : les belles images de ton histoire surnaturelle, et les cyriclopes du Vigile de mon oncle le chevalier, dont son cher défunt père n’a jamais entendu parler,
Pauvre José! ajouta Jules, comme j'ai regret de l'avoir maltraité l’autre jour ; je ne l'ai su que le lendemain, car j'avais entièrement perdu la raison quand je te vis disparaître sous les flots. Je lui ai demandé bien des pardons, et il m’a répondu ; Comment ! vous pensez encore à ces cinq sous là ! et ça vous fait de la peine ! ça me réjouit, moi, au contraire, maintenant que tout le berdas (vacarme) est fini : ça me rajeunit même en me rappelant vos belles colères quand vous étiez petit enfant, alors que vous égratigniez et mordiez comme un petit lutin, et que.je me sauvais en vous emportant dans mes bras, pour vous exerpter la correction de vos parents, Vous pleuriez ; ensuite, quand votre colère était passée, vous m’apportiez tous vos jouioux pour me consoler.
Excellent José! quelle fidélité! quel attachement à toute épreuve à ma famille ! Des hommes au cœur sec comme l’amadou ménrisent trop souvent ceux de la classe de l’humble José, sans posséder une seu'e de leurs qualités, Le don le plus précieux que le Créateur ait fait à l’homme, est celui d’un bon cœur: sil nous cause bien des chagrins, ces peines sont compensées par les douces jouissances qu’il nous donne,
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La conversation d'ordinaire si frivole, si railleuse, de Jules d’Haberville, fit place aux sentiments de la plus exquise sensibilité à mesure que les voyageurs approchaient du manoir seigneurial de Saint-Jean-Port-Joli, dont ils apercevaient le toit à la clarté des étoiles,
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