‹ Les anciens canadiens [microforme] (volume 3)Chapitre 17 sur 41 · CHAPITRE SEPTIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SEPTIÈME

Jo bénis le soleil, je bénis la lune et les astres quiétoilent leciel. Je bénis aussi les petits oiseaux qui gazouillent dans l'air.

Hexar Hzinz,

LE MANOIR D'HABERVILLE,

Le manoir d'Haberville était situé au pied d’un cap qui couvrait une lisière de neuf arpents du domaine seigneurial, au sud du chemin du Roi. Ce cap ou promontoire, d'environ cent pieds de hauteur, était d’un aspect très-pittoresque : sa cime, couverte de bois résineux conservant sa verdure même durant l’hiver, consolait le regard du spectacle attristant qu'offre, pendant cette saison, la campagne revêtue de son linceul hyperboréen. Ces pruches, ces épinettes, ces pins, ces sapins toujours verts, reposaient l'œil attristé pendant six mois, à la vue des arbres moins favorisés par la nature qui, dépouillés de leurs feuilles, couvraient le versant et le pied de ce prommontoire. Jules d'Haberville comparaît souvent ces arbres à la tête d'émeraude, bravant, du haut de cette cime altière, les rigueurs des plus rudes saisons, aux grands et puissants de la terre qui ne perdent rien de leurs jouissances, tandis que le pauvre grelotte sous leurs pieds.

— PER D EE eme A ee

On aurait pu croire que le pinceau d'un Claude Lorrain sç serait plu à orner le flanc ct le pied de ce cap, tant était grande la variété des arbres qui semblaient s'être donné rendez-vous de toutes les parties des forêts adjacentes pour concourir à la beauté du paysage, En effet, ormes, érables, bouleaux, hêtres, épinettes rouges, frênes, merisiers, cèdres, mascouabinas, et autres plantes aborigènes qui font le luxe de nos forêts, formaient une

“riche tenture sur les aspérités de ce cap.

Un bocage d’érables séculaires couvrait, dans toute son étendue, l’espace entre le pied du cap et la voie royale, bordée de chaque côté de deux haies de coudriers et de rosiers sauvages aux fleurs printanières.

Le premier objet qui attirait subitement les regards du voyageur arrivant sur le domaine d'Haberville, était un ruisseau qui, descendant en cascade à travers les ñ arbres, le long du versant sud-ouest du promontoire, mêlait ses eaux limpides à celles qui coulaient d’une fontaine à deux cents pieds plus bas : ce ruisseau, après avoir traversé, en serpentant, une vaste prairie, allait se perdre dans le fleuve Saint-Laurent,

« La fontaine, taillée dans le roc vif, et alimentée par l'eau cristalline qui filtre goutte à goutte à travers les : pierres de la petite montagne. ne Jaissait rien à désirer aux propriétaires du domaine pour se rafraîchir pendant les chaleurs de l'été. Une petite bâtisse, blanchie à la chaux, était érigée sur cette fontaine qu'ombrageaient de grands arbres, Nymphe modeste, elle semblait vouloir

6 nt pepe are

se dérober aux regards sous l'épais feuillage qui l’entourait. Des siéges, disposés à l’extérieur et au-dedans de cette humble kiosque, des cassofs d’écorce de bouleau ployée en forme de cônes: et suspendus à la paroi, semblaient autant d’invitations de la naïade généreuse aux voyageurs altérés par les chaleurs de la canicule.

La cime du cap conserve encore aujourd’hui sa couronne d'émeraude ; le versant, sa verdure pendant les belles saisons de l’année ; mais à peine reste-t-il maintenant cinq érables, derniers débris du magnifique bocage qui faisait la gloire de ce paysage pittoresque, Sur les trente-cinq qui semblaient si vivaces, il y a quarante ans, trente, comme marqués du sceau de la fatalité, ont succombé un à un, d'année en amnée. Ces arbres périssant par étapes sous l’action destructive du temps, comme les dernières années du possesseur actuel de ce domaine, semblent présager que sa vie, attachée à leur existence, s’éteindra avec le dernier vétéran du bocage. Lorsque sera consumée la dernière buche qui aûra réchauffé les membres refroidis du vieillard, ses cendres se mêleront bientôt à celles de l'arbre qu’il aura brûlé: sinistre et lugubre avertissement, semblable à celui du prêtre catholique à l’entrée du carême: #emento, homo, quia pulvis es, clin piluerem reverteris.

Le manoir seigneurial, situé entre le fleuve Saint-Laurent et le promontoire, n’en était séparé que par une vaste cour, le chemin du roi et le bocage, C'était une bâtisse à un seul étage, à comble rafppiongue de cent

pieds, flanquée de deux ailes de quinze pieds avançant sur la cour principale. Un fournil, attenant du côté du nord-est à la cuisine, servait aussi de buanderie. Un petit pavillon, contigu à un grand salon au sud-ouest, donnait quelque régularité à ce manoir d’ancienne construction canadienne.

Deux autres pavillons au sud-est servaient, l’un de laiterie, et l’:utre d’une seconde buanderie, recouvrant un puits qui communiquait par un long dalot à la cuisine du logis principal. Des remises, granges et étables, cinq petits pavillons, dont trois dans le bocage, un jardin potager au sud-ouest du manoir, deux vergers, l’un au nord et l’autre au nord-est, peuvent donner une idée de cette résidence d’un ancien seigneur canadien, que les habitants appelaient le village d'Haberville.

:. De quelque côté qu’un spectateur assis sur la cime du cap portât ses regards, il n'avait qu’à se louer d’avoir choisi ce poste élevé, pour peu qu’il aimât les belles scènes au’offre la nature sur les bords du Saint-Laurent. S’il baissait la vue, le petit village, d’une éclatante blancheur, semblait surgir tout-à-coup des vertes prairies qui s'étendaient jusqu'aux rives du fleuve, S'il l’élevait au contraire, un panorama grandiose se déroulait à ses yeux étonnés : c'était le roi des fleuves déjà large de sept lieues en cet endroit, et ne rencontrant d’obstacle au üord que les Laurentides dont il baigne les pieds, et que l'œil embrasse, avec tous ses villages, depuis le cap Tourmente jus de Malbaie ; c'était l’île aux Oies et

D) y Lie nie = + ln Hé Li

Le)

és “à x dté SE

l'ile aux Grues à l’ouest ; en face les Piliers, dont l’un est désert et aride comme le roc d'Oea de ia magicienne Circé, tandis que l’autre est toujours vert comme l’île de Calypso ; au ford, la batture aux Loups-Marins, de tout temps si chérie des chassetirs canadiens ; enfin les deux villages de l’Islet et de Saint-Jean-Port-Joli, couronnés par les clochers de leurs églises respectives.

IL était près de neuf heures du soir, lorsque les jeunes gens arrivèrent sut le côteau qui domine le manoir aw sud-ouest, Jules s'arrêta tout-à-coup à la vue d'objets qui lui rappelaient les plus heureux jours de son existence,

— Je n'ai jamais approché, dit-il, du domaine de mes ancêtres sans être vivement impressionné, Que l’on vante, tant qu'on voudra, la beauté des sites pittoresques, grandioses, qui abondent dans notre belle Nouvelle- France, il n’en est qu’un pour moi, s'éctia-t-il en frappant fortement du pied la terre: c'est celui où je suis né! C'est celui où j'ai passé mon enfance, entouré des soins . tendres et affectionnés de mes bons parents, C’est celui où j'ai vécu chéri de tout le monde sañs exception. Les jours me paraissaient alors trop courts pour suffire à mes jeux enfantins ! Je me levais avec l'aurore, je m’habillais à la hâte : c'était une soif de jouissances qui ressemblait aux transports de la fièvre!

J'aime tout ce qui m’entoure! ajouta Jules; j'aime cette lune que tu vois poindre à. travers les arbres qui couronnent le sommet de ce beau cap: elle ne me paraît nulle part aussi belle. J'aime: ce-waigsenu, qui faisa't

À 452 Les Anciens Canadiens

tourner les petites roues qué j'appelais mes moulins J'aime cette fontaine à laquelle je venais me désaltérer pendant les grandes chaleurs.

C’est là que ma mère s’asseyait, continua Jules eñ montrant un petit rochet couvert de mousse et ombragé par deux superbes hêtres. C'est là que je lui apportais, à mon tour, l’eau glacée que j'allais puiser à la fontainé dans ma petite coupe d'argent. Ah! combien de fois cette tendre mère, veillant *u chevet de mon lit, ou réà veillée en sursaut par mes cris, m’avait-ell: présenté dans cette même coupe le lait que le besoin, où le captice d’un enfant mandait à sa tendresse maternelle! Et penser 1 j qu’il faut tout quitter ! peut-être pour toujours ! Oh, ma \ mère ! ma mère ! quelle séparation !

Et Jules versa des larmes.

LA ir" dE —

# ES RUE Eee. VE

an

Page 1