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ans, mais il accusait dix bonnes années de plus, tant les fatigues de la guerre avaient usé sa constitution d’ailleurs si forte et si robuste : ses devoirs dé capitaine d’un détachement de la marine l’appelaient presque cônstamment sous les armes. Ces guerres continuelles dans les forêts, sans atütre abri, suivant l’expression énergique des anciens Canadiens, que la rondeur du ciel, où la calotte des cieux ; ces expéditions de découvertes, de surprises, contre les Añglais et les Sauvages, pendant les saisons les plus rigoureuses, altéraient bien vite ies plus forts tempéraments,
Au physique, le capitaine d'Haberville était ce que l'on peut appeler un bel homme, Sa taille au-dessus de la moyenne, mais bien prise, ses traits d’une parfaite régularité, son teint animé, ses grahds ÿeux noirs qu’il semblait adoucir à volonté, mais dont peu d'hommes pouvaient soutenir l'éclat quand il était courroucé, ses manières simples dans leur élégance, tout cet ensemble lui donnait un aspect remarquable. Uñ critique sévère aurait pu, néanmoins, trouver à redire à ses longs et épais sourcils d’un noir d’ébène.
Au moral, le seigneur d'Haberville possédait toutes les qualités qui distinguaient les anciens Canadiens de noble race. Il est vrai aussi que, de ce côté, un moraliste lui aurait reproché d’être vindicatif: il pardonnait rarement une injure vraie où même supposée.
Madame d’Haberville, bonne et sainte femme, âgée de trente-six ans, entrait dans cêtte seconde période de
Le valier oncle âgé dé
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beauté que les hommes préfèrent souvent à celle de la première jeunesse. Blonde, et de taille moyenne, tous ses traits élaient empreints d’une douceur angélique, Cette excellente femme ne semblait occupée que d'un seul objet : celui de faire le bonheur de tous ceux qui avaient des rapports avec elle. Les habitants lappelaïent, dans leur langage naïf, la dame achevée. ,
Mademoiselle Blanche d'Haberville, moins âgée que son frère Jules, était le portrait vivant de sa mère, mais d'un caractère plutôt mélancolique que gai Douée d’une raison au-dessus de son âge, elle avait un grand ascendant sur son frère, dont elle réprimait souvent la fougue d’un seul regard suppliant.
Cette jeune fille, tout en paraissant concentrée en elle-même, pouvait faire preuve dans l’occasion d’une énergie surprenante.
Madame Louise de Beaumont, sœur cadette de madame d’Haberville, ne s'était jamais séparée d'elle depuis son mariage. Riche et indépendante, elle s'était néanmoins vouée à la famille de sa sœur aînée, pour laquelle elle professait un culte bien touchant. Prête à partager leur bonheur, elle l'était aussi à partager leurs peines, si la main cruelle du malheur s’appesantissait sur eux.
Le lieutenant Raoul d'Haberville, ou plutôt le chevalier d'Haberville, que tout le monde appelait ‘“ mon oncle Raoul,” était le frère cadet du capitaine; moins âgé de deux ans que lui, il n’en accusait pas moins dix
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ans de plus. C'était un tout petit homme que “ mon oncle Raoul,” à peu près aussi large que haut, et marchant à l’aide d’une canne ; il aurait été très-laid, même sans que son visagè eût été couturé par la petite véole. Il est bien difficile de savoir d’où lui venait ce sobriquet. On dit bien d’un homme, il a l'air d’un père, il a l'encolure d'un père, c’est un petit père ; mais on ne dit jamais de personne qu’il a l'air ou la mine d’un oncle. Toujours est-il que le lieutenant d’'Haberville était l’oncle de tout le monde ; ses soldats même, lorsqu'il était au service, l’appelaient, à son insu, ‘“ mon oncle Raoul.” Tel, si toutefois on peut comparer les petites choses aux grandes, Napoléon n’était pour ses grognards que ‘“ le petit caporal.”
Mon cncle Raoul était l'homme lettré de la famille d'Haberville ; et partant assez pédant, comme presque tous les hommes qui sont en rapports journaliers avec des personnes moins instruites qu'eux Mon oncle Raoul, le meilleur enfant du monde, quand on faisait ses volontés, avait un petit défaut, celui de croire fermement qu’il avait toujours raison; ce qui le rendait très-irascible avec ceux qui ne partageaient pas son opinion.
Mon oncle Raoul se piquait de bien savoir le latin, dont il lâchait souvent queïques bribes à la tête des lettrés et des ignorants. C'était des discussions sans fin avec le curé de la paroisse, sur un vers d'Horace, d'O ide :u de Virgile, ses auteurs favoris. Le curé, d’une humeur
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douce et pacifique, cédait presque toujours, de guerre lasse, à son terrible antagoniste. Mais mon oncle Raoul se piquait aussi d’être un grand théologien, ce qui mettait le pauvre curé dans un grand embarras. Il tenait beaucoup à l’âme de son ami, assez mauvais sujet pendant sa jeunesse, et qu'ii avait eu beaucoup de peine à mettre dans la bonne voie. Ii lui fallait pourtant céder quelquefois des points peu essentiels au salut du cher oncle, crainte de l’exaspérer. Mais dans les points importants, il appelait à son secours Blanche, qui était l’idole de son oncle.
— Comment, mon cher oncle, disait-elle en lui faisant unc caresse, n’êtes-vous pas déjà assez savant, sans empiéter sur les attributs de notre bon pusteur ? Vous triomphez sur tous les autres points de discussion, ajoutaitelle en regardant finement le bon curé: soyez “onc généreux, et laissez-vous convaincre sur des points qui sont spécialement du ressort des ministres de Dieu.
Et comme mon oncle Raoul ne discutait que pour le plaisir de la controverse, la paix se faisait aussitôt entre les parties belligérantes.
Ce n’était pas un personnage de minime importanee que mon oncle Raoul; c'était, au contraire, à certains égards, le personnage le plus important du manoir, depuis qu'il était retiré de l’armée, car le capitaine, que le service militaire obligeait à de longues absences, se feposait entièrement sur lui du soin de ses affaires. Ses
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occupations étaient, certes, très-nombreuses : il teñai les
livres de recettes et de dépenses de la famille ; il retirait les rentes de la seigneurie, régissait la ferme, se rendait tous les dimanches à la messe, beau temps ou mauvais temps, pour y recevoir l'eau bénite en l'absence du seigneur de la paroisse ; et, entre autres menus devoirs qui lui incombaient, il tenait sur les fonts de baptême tous les enfants premiers-nés des censitaires de la seigneurie, honneur qui appartenait de droit à son frère aîné, mais dont celui-ci se déchargeait en faveur de son frère cadet. 1
Une petite scène donnera une idée de l'importance de mon oncle Raoul, dans les occasions solennelles.
Transportons-nous au mois de novembre, époque à laquelle les rentes seigneuriales sont échues.
Mon oncle Raoul, une longue plume d’oie fichée à l'oreille, est assis majestueusement sur un grand fauteuil, près d’une table recouverte d’un tapis de drap vert, sur laquelle repose son épée. Il prend un air sévère lorsque le censitaire se présente, sans que cet appareil imposant intimide pourtant le débiteur accoutumé à ne payer ses
1 Malheur au seigneur qui acceptait d’être le parraîn d’un seul des enfants de ses censitaires : il lui fallait ensuite continuer à se charger de ce fardeau, pour ne point faire de jaloux. L’auteur se trouvait, le premier jour de l'an, chez un seigneur qui reçut, après l'office du matin, la visite d’une centaine de ses filleuls.
Le parrain fournissait toute la boisson qui se buvait au festin du compérage, ainsi que celle que buvait la mère de l’enfant nouveau-n6, pendant sa maladie, le vin et l’eau-de-vie étant considérés comme un remède infaillible, pour les fommes en couche.
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rentes que quand ça lui convient : tant est indulgent le seigneur d'Haberville envers ses censitaires.
Mais, comme mon oncle Raoul tient plus à la forme qu'au fond, qu’il préfère l’apparence du pouvoir au pouvoir même, il aime que tout se passe avec une certaine solennité,
— Comment vous po:tez-vous, mon...... mon...... lieutenant ? dit le censitaire, habitué à l’appeler toujours mon oncle, à son insu.
— Bien, et toi ; que me veux-tu ? répond mon oncle Raoul d’un air important.
— Je suis venu vous payer mes rentes, mon. .......e mon officier ; mais les temps sont si durs, que je n'ai pas d'argent, dit Jean-Baptiste en secouant la tête d’un air convaincu.
— Mescio vos ! s’écrie mon oncle Raoul en grossissant la voix : reddite que sunt Cesaris Cesari,
— C'est bien beau ce que vous dites-là, mon. ....... mon......., Capitaine ; si beau que je n’y comprends rien, fait le censitaire.
— C'est du latin, ignorant ! dit mon oncle Raoul ; et ce latin veut dire : payez légitimement l23 rentes au seigneur d’'Haberville, à peine d’être traduit devant toutes les cours royales, d’être condamné en première et en seconde instance à tous dépens, dommages, intérêts et loyaux-coûts.
— Ça doit pincer dur les royaux coups, dit le censitaire.
:…— Tonnerre ! s'écrie mon oncle Raoul en élevant les
m yeux vers le ciel. pa — Je veux bien croire, mon....,, mon seigneur, que
votre latin me menace de tous ses châtiments ; mais j'ai $ | eu le malheur de perdre ma pouliche du printemps, il: | —— Comment, drôle ! tu veux te soustraire, pour une $ da | chétive bête de six mois, aux droits seigneuriaux établis ue à ave
| par ton souverain, et aussi solides que les montagnes du nord, que tu regardes, le sont sur leurs bases du roc, a Quos ego {,,..... 1
— Je crois, dit tout bas le censitaire, qu’il parle algon- È is quin pour m’effrayer. ! ] Et puis haut : ils
— C’est que, voyez-vous, ma pouliche, dans quatre ans, à tou sera, à ce que disent tous les maquignons, la plus fine Pe trotteuse de la côte du sud, et vaudra cent francs comme | un un sou. se?
— Allons, va-t-en à tous les diables ! répond mon oncle dist Raoul, et dis à Lisette qu’elle te donne un bon coup de
d’eau-de-vie pour te consoler de la perte de ta pouliche,
Ces coquins ! ajoute mon oncle Raoul, boivent plus de ses
notre eau-de-vie qu’ils ne paient de rentes. équ L’habitant, en entrant dans la cuisine, dit à Lisette en J
ricanant :
1 Ces droits seigneuriaux, si solides, ont croulé dernièrement sous la pression influente d’une multitude de censitaires contre leurs seigneurs, et aux aveq cris de : fiat justitin ! ruat cœlum !/ Pauvre ciel! il y a longtemps qu'il se serait écroulé au cri de fiat justitia, s’il n’eût &té plus solide que les instityt'ens humaines.
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titu-
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— J'ai eu une rude corvée avec mon oncle Raoul ; il m'a même menacé de me faire donner des coups royaux par la justice.
Comme mon oncle Raoul était très-dévot à sa manière, il ne manquait jamais de réciter son chapelet et de lire dans son liwe d'heures journellement ; mais aussi, par contraste”assez singulier, il employait ses loisirs à jurer, avec une verve peu édifiante, contre messieurs les Anglais, qui lui avaient cassé une jambe à la prise de Louisbourg : tant cet accident, qui l'avait obligé à renoncer à la carrière des armes, lui était sensible,
Lorsque les jeunes gens arrivèrent en face du manoir, ils furent surpris du spectacle qu'iloffrait. Non-seulement toutes les chambres étaient éclairées, mais aussi une partie des autres bâtisses. C'était un mouvement inusité, un va-et-vient extraordinaire. Et, comme toute la cour se trouvait aussi éclairée par ce surcroit de lumières, ils distinguèrent facilement six hommes, armés de hacheset de fusils, assis sur un arbre renversé.
— Je vois, dit Arché, que le seigneur de céans a mis ses gardes sous les armes, pour faire honneur à notre équipage, comme je l'avais prédit.
José, qui n’entendait pas le badin:.ze sur ce sujet passa sa pipe du côté droit au côté gauche de sa bouche, murmura quelque chose entre ses dents, et se remit à fumer avec fureur.
— Il m'est impossible d'expliquer, dit Jules en riant,
pourquoi les gardes de mon père, comme tu leur fais l'insigne honneur de les appeler, sont sous les armes : à moins qu’ils ne craignent une surprise de la part de nos amis les Iroquois ; mais avançons, et nous saurons bien vite le mot de l'énigme.
Les six hommes se levèrent spontanément à leur entrée dans la cour, et vinrent souhaiter la bienvenue à leur jeune seigneur et à son ami.
— Comment, dit Jules en leur serrante la main avec affection : c’est vous, père Chouinard ! c’est toi, Julien ! c'est toi, Alexis Dubé ! c’est vous, père Tontaine ! et c’est toi, farceur de François Maurice ! moi qui croyais que, profitant de mon absence, la paroisse s'était réunie en masse pour te jeter dans le fleuve Saint-Laurent, comme récompense de tous les tours diaboliques que tu fais aux gens paisibles.
— Notre jeune seigneur, dit Maurice, a toujours le petit mot pour rire ; mais, si l’on noyait tous ceux qui font endiabler les autres, il y en aurait un qui aurait bu depuis longtemps à la grande tasse.
— Tu crois ! reprit Jules en riant; ça vient peut-être du mauvais lait que j'ai sucé ; car rappelle-toi bien que c’est ta chère mère qui m’a nourri. Mais parlons d’autre chose, Que diable faites-vous tous ici à cette heure ? Baillez-vous à la lune et aux étoiles P
— Nous sommes douze, dit le père Chouinard, qui faisons, à tour de relève, la garde du mai que nous devons
préser qui 5 quart.
seul :
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Choui de n’ê plus ta avaien gcier, Anne Jugez arrivèr.
plus à Jule qu’il a] EX :
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farces, ce n’es seignet nous a (avanie
présenter demain à votre cher père : six dans la maison qui se divertissent, et nous qui faisons le premier quart.
— J'aurais cru que le mai se serait bien gardé tout seul : je ne pense pas le monde assez fou que de laisser leur lit pour le plaisir de s’éreinter à traîner cette vénérable masse ; tandis qu’il y a du bois à perdre à toutes les pottes.
— Vous n'y êtes pâs, notre jeune seigneur, reprit Chouinard : il y-a toujours, voyez-vous, des gens jaloux de n'être pas invités à la fête du mai ; si bien que pas plus tard que l’année dernière des guerdins (gredins), qui avaient été priés de rester chez eux, eurent l'audace de gcier, pendañt la nuit, le mai que les habitants de Sainte- Anne devaient présenter le lendemain au capitaine Besse, Jugez quel affront pour le pauvre monde, quand ils arrivèrent, le matin, de voir leur bel arbre bon tout au plus à faire du bois de poêle !
Jules ne put s'empêcher de rire aux éclats d’un tout qu’il appréciait beaucoup.
— Riez tant que vous voudrez, dit Tontaine, mais c’est pas toujours être chrétien que de faire de pareilles farces. Vous comprenez, ajouta:t-il d’un ton sérieux, que ce n’est pas qu’on craigne un tel affront pour notre bon seigneur ; mais, comme il y a toujours des chétifs partout,
nous avons pris nôs précautions en cas d’averdingles (avanies),
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