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a demandé à boire à ses ennemis, comme les petits enfants font à leurs mères.
Et il fit mine de cracher dessus.
Dumais ouvrit un sac, en tira quelques provisions, et en offrit aux deux sauvages qui refusèrent de manger. Disparaissant ensuite dans le bois, il revint avec un flacon d’eau-de-vie qu'il avait mis en cache sous les racines d’une épinette, prit un coup et se mit à souper. Les yeux d’un des sauvages dévoraient le contenu du flacon.
— Talamousse n'a pas faim, mon frère, dit-il, mais il a soif : il a fait une longue marche aujourd’hui et il est bien fatigué : l’eau de feu délasse les jambes.
Dumais lui passa le flacon ; le sauvage le saisit d’une main tremblante de joie, se mit à boire avec avidité, et lui rendit le flacon après en avoir avalé un bon demiard tout d’un trait. Ses yeux, de brillants qu'ils étaient devinrent bientôt ternes, et la stupidité de l'ivresse commença à paraître sur son visage.
— C’est bon ça, dit l’'Indien en rendant le flacon.
— Dumais n’en offre pas à son frère la Grand’-Loutre, dit le Canadien ; il sait qu’il n’en boit pas.
—- Le Grand-Esprit aime la Grand’-Loutre, dit celuici, il lui a fait vomir la seule gorgée d’eau-de-feu qu'il ait bue. Le Grand-Esprit aime la Grand’-Loutre, il l’a rendu si malade qu'il a pensé visiter le pays des âmes. La Grand’-Lcutre l’en remercie : l’eau-de-feu ôte l'esprit à l’homme.
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Ce sauvage, par rare exception et au grand regret du canadien, était abstème de nature.
— C'est bon l’eau-de-feu, dit Talamousse après un
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moment de silence en avançant encore la main vers le flacon, que Dumais retira ; donne, donne, mon frère, je ï t'en prie ; encore un coup, mon frère, jet’en prie. 1 — Non, dit Dumais, pas à présent ; tantôt. 1 Æt :l remit le flacon dans son sac. ‘ — Le Grand-Esprit aime aussi le Canadien, reprit J Dumais après une pause : il l’a visité la nuit dernière à pendant son sommeil. # À — Qu'a-t-il dit à mon frère? demandèrent les sauvages. 1 : Le Grand-Esprit lui a dit de racheter le prisonnier, fit i Dumais. :
— Mon frère ment comme un Français, s’écria la : Grand’-Loutre ; il ment comme tous les visages-pâles : À les peaux rouges ne mentent pas eux. ! :
— Les Français ne mentent jamais quand ils parlent ‘ du Grand-Esprit, dit le Canadien. :
Et, retirant le flacon du sac, il avala une demi-gorgée 1
d’eau-de-vie.
1 Les anciens sauvages disaient souvent aux Canadiens : “ Mon frère ment comme un Français’ Ce qui ferait croire que les Indiens étaient plus véridiques.
Un sauvage montagnais accusait un jour, en ma présence, un jeune homme de sa tribu de lui avo r volé une peau de renard.
— Eh oui, dit le coupable en riant aux éclats, je l’ai prise; tu la trouveras dans la forèt.
Et il lui indiqua en même temps le lieu où il l'avait cachée.
Malgré co fait, los sauvages n’en ont pas moins mérité la réputation de menteurs. On connaît le proverbe canadien: menteur comime un sauvage,
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— Donne, donne, mon frère, dit Talamousse en avançant la main vers le flacon, je t’en prie, mon frère. — Si Talamousse veut me vendre 52 part du prisonnier, fit Dumais, le Français lui donnera une autre traite, — Donne-moi toute l’eau-de-feu, reprit Talamousse, et prends ma part du chien d’Anglais. ; = — Non, dit Dumais : un autre coup et rien de plus. Et il fit mine de serrer le flacon.
— Donne donc et prends ma part, fit l’indien.
I] saisit le flacon à deux mains, avala un autre demiard de la précieuse liqueur, et s’endormit sur l'herbe, complètement ivre.
{ — Et d’un, pensa Dumais.
: La Grand’-Loutre regardait tout ce qui se passait d’un air de défiance, et continua néanmoins à fumer stoïquement.
-— Mon frère veut-il à présent me vendre sa part du prisonnier, dit Dumais.
Qu'en veux-tu faire ? repartit le sauvage.
— Le vendre au capitaine d’Haberville qui le fera pendre pour avoir brûlé sa maison et son moulin.
— Ça fait plus mal d’être brûlé : d’Haberville boira la vengeance avec autant de plaisir que Talamousse a bu ton eau-de-feu. |
— Mon frère se trompe, le prisonnier souffrira tous les tourments du feu comme un guerrier, mais il pleurera comme une femme si on le menace de la corde: le capitaine d'Haberville le sait bien. \
—- Mon frère ment encore, répliqua la Grand’-Loutre : tous les Anglais que nous avons brûlés pleuraient comme des lâches, et aucun d’eux n'a entonné sa chanson de mort comme un homme. Ils nous auraient remerciés de les pendre : il n’y a que le guerrier sauvage qui préfère le bûcher à la honte d’être pendu comme un chien (a). — Que mon frère écoute, dit Dumais, et qu’il fasse bien attention aux paroles du visage-pâle. Le prisonnier n’est pas Anglais, mais Ecossais ; et les Ecossais sont les sauvages des Anglais. Que mon frère regarde le vêtement du prisonnier, et il verra qu’il est presque semblable à s celui du guerrier sauvage.
— C'est vrai, dit la Grand’-Loutre : il n’étouffe pas dans ses habits comme les soldats anglais et les soldats du Grand Ononthio qui demeure de l’autre côté du grand lac; mais, qu'est-ce que ça y fait? ‘ n — Ça y fait, reprit le Canadien, qu’un guerrier écossais a.me mieux être brûlé que pendu. Il pense, comme les peaux rouges du Canada, qu’on ne pend que les chiens, et que s’il visitait le pays des âmes la corde au cou, les
guerriers sauvages ne voudraient pas chasser avec lui. — Mon frère ment encore, dit l’'Indien en secouant la
tête d’un air de doute: les sauvages écossais sont tou-
jours des visages-pâles, et ils ne doivent pas avoir le
courage de souffrir comme les peaux rouges.
à Et il continua à fuiner d’un air pensif.
:" — Que mon frère prête l'oreille à mes paroles, reprit
Dumais, et il verra que je dis la vérité.
nt la touir le
reprit
— Parle; ton frère écoute. ;
— Les Anglais et les Ecossais, continua le Canadien, habitent une grande île de l’autre côté du grand lac; les Angiais vivent dans la plaine, les Ecossais dans les montagnes. Les Anglais sont aussi nombreux que les grains de sable de ce lac, et les Ecossais que les grains de sable de cet îlot où nous sommes maintenant ; et néanmoins ils se font la guerre depuis autant de lunes qu'il y a de feuilles sur ce gros érable. Les Anglais sont riches, leurs sauvages sont pauvres ; quand les Ecossais battaient les Anglais, ils retournaient dans leurs mon. tagnes chargés de riche butin: quand les Anglais battaient les Ecossais, ils ne trouvaient rien en retour dans leurs montagnes : c'était tout profit d’un côté et rien de lautre.
? — Pourquoi les Anglais, s'ils étaient si nombreux, dit la Grand’-Loutre, ne les poursuivaient-ils pas dans leurs montagnes pour les exterminer tous? Mon frère dit qu'ils vivent dans une même île: ils n'auraient pu leur échapper ?
— Houa ! s’écria Dumais à la façon du sauvage, mon frère va voir que c’est impossible, s’il veut m'écouter. Les sauvages écossais habitent des montagnes si hautes, si hautes, dit Dumais en montrant le ciel, qu’une armée de jeunes Anglais qui les avaient poursuivis, une fois, jusqu’à moitié chemin, avaient la barbe blanche quand ils descendirent.
— Les Français sont toujours fous, dit l’Indien, ils ne
cherchent qu’à faire rire: ils mettront bien vite des (matchicotis (jupons) et iront s'asseoir avec nos squatws (femmes), pour les amuser de leurs contes ; ils ne sont
jamais sérieux comme des hommes. !
— Mon frère doit voir, reprit Dumais, que c’est pour
lui faire comprendre combieñ sont hautes les montagnes
d'Ecosse.
* — Que mon frère parle; la Grand’-Loutre écoute e
co'aprend, fit l’indien accoutumé à ce style figuré.
, — Les Ecossais ont la jambe forte comme l’orignal, e
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sont agiles comme le chevreuil, continua Dumaiïs.
— Ton frère te croit, interrompit l’indien, s'ils sont tous comme le prisonnier, qui, malgré ses liens, était toujours sur mes talons quand nous l'avons amené ici : il a la jambe d’un sauvage.
— Les Anglais, reprit le Canadien, sont grands et robustes ; mais ils ont la jambe molle et le ventre gros : si bien que, quoique souvent victorieux, lorsqu'ils poursuivaient leurs ennemis sur leurs hautes montagnes, ceux-ci plus agiles échappaient toujours, leur dressaient des embüûches, et en tuaient un grand nombre ; si bien que les Anglais renonçaient le plus souvent à les poursuivre dans des lieux où ils n’attrapaient que des coups et où ils crevaient de faim. La guerre continuait cependant toujours : quand les Anglais faisaient ces prisonniers, ils en brûlaient quelques-uns ; mais ceux-ci entonnaient au poteau leur chanson de mort, insultaïen: leurs ennemis en leur disant qu'ils avaient bu dans les crâre:
en de leurs grands-pères, et qu'ils ne savaient pas torturer uS des guerriers, | nt — Houa ! s’écria la Grand’-Loutre, ce sont des hommes que ces Ecossais !
sis — Les Ecossais, reprit le Canadien, avaient pour chef, es il y a bien longtemps de cela, un brave guerrier nommé Wallace ; quand il partait pour la guerre, la terre treme blait sous ses pieds : 1l était aussi haut que ce sapin, et valait à lui seule toute une armée. Il fut trahi par un ,e misérable, vendu pour de l'argent, fait prisonnier et L condamné à être pendu. A cette nouvelle, ce ne fut qu’un | ant cri de rage et de douleur dans toutes les montagnes | ait d’'Ecosse : tous les guerriers se peignirent le visage en { Mob noir, on tint conseil et dix grands chefs, portant le calumet À de paix, partirent pour l’Angleterre. On les fit entrer dans 7 ét un grand wigwam, on alluma le feu du conseil, on fuma | bb longtemps en silence ; un grand chef prit enfin la parole te et dit : Mon frère, la terre a assez bu le sang des guerriers de deux braves nations, nous désirons enterrer la . hache : rends-nous Wallace, et nous resterons en ôtages LL à sa place : tu nous feras mourir, s’il lève encore le . casse-tête contre toi. Et il présenta le calumet au grand Ononthio des Anglais, qui le repoussa de la main en hs disant : avant que le soleil se couche trois fois, Wallace lee sera pendu. :
. Ecoute, mon frère, dit le grand chef Ecossais, s’il faut Fr que Wailace meure, fais-lui souffrir la mort d’un guerrier :
on ne pend Gue les chiens ; et il présenta de nouveau le râres
calumet, qu'Ononthio repoussa. Les députés se consultèrent entre eux, et leur grand chef reprit : Que mon frère écoute mes dernières paroles, et que son cœur se réjouisse : qu’il fasse planter onze poteaux pour brûler Wallace et ses dix guerriers, qui seront fiers de partager son sort : ils remnercieront leur frère de sa clémence. Et il offrit encore le calumet de paix, qu’Ononthio refusa.
— Houa ! fit la Grand’-Loutre, c'était pourtant de belles paroles et sortant de cœurs généreux. Maïs mon “frère ne me dit pas pourquoi les Ecossais sont maintenant amis des Anglais, et font la guerre avec eux contre les Français ?
— Les députés retournèrent dans leurs montagnes, la rage dans le cœur ; à chaque cri (#) de mort qu’ils pous- Saient avant FAN dans les villes et villages pour. ‘annoncer la fin lamentable de Wallace, tout le monde courait aux armes, et la guerre continua entre les deux nations pendant autant de lunes qu'il y a de grains de
sable dans ma main, dit D'imais en jetant une poignée de sable devant lui. Le petit peuple de sauvages était le
. plus souvent vaincu par les ennemis aussi nombreux que
les étoiles dans une belle nuit ; jes rivières coulaient des
eaux de sang, mais il ne songeait pas à enfouir la hache
du guerrier. La guerre durerait encore sans un traître
qui avertit des soldats anglais que neuf grands chefs ‘écossais, réunis dans une caverne pour y boire l’eau-defeu, s'y étaient endormis comme notre frère Talamousse. — Les peaux rouges, dit la Grand’-Loutre, ne sont
non intepntre
es, la ous-
pour.
onde deux is de
ignée ait le x que nt des hache
raître
chefs au-deousse.
sont
jamais traiîtres à leur nation : ils trompent leurs ennemis, jamais leurs amis. Mon frère veut-il me dire pourquoi il y a des traitres parmi les visages-pâles.
Dumais, assez embarrassé de répondre à cette question faite à brûle pourpoint, continua comme sil n’eût rien entendu.
— Les neuf chefs, surpris loin de leurs armes, furent conduits dans une grande ville, et tous condamnés à être péndus avant la fin d’une lune. A cette triste nouvelle, on alluma des feux la nuit sur toutes les montagnes d’Ecosse pour convoquer un grand conseil de tous les guerriers de la nation. Les hommes sages dirent de belles paroles pendant trois jours et trois nuits; et cependant on ne décidait rien. Onfit la médecine, et un grand sorcier déclara que le mitsimaritou 1 était irrité contre ses enfants, et qu’il fallait enfouir la hache pour toujours. Vingt guerriers peints en noir se rendirent dans la grande ville des Anglais, et avant d’y entrer poussèrent autant de cris de mort qu'il y avait de chefs captifs On tint un grand conseil, et l’Ononthio des Anglais leur accorda la paix à condition qu'il donneraient des ôtages, qu’ils livreraient leurs places fortes, que les deux nations n’en feraient plus qu’une, et que les guerriers anglais et écos-
1 Faire la médecine: les sauvages n’entreprenaient ancune expédition importante, soit de guerre, soit de chas:e, sans consulter les esprits infere naux par le ministère de leurs sorciers.
Le mitsimanitou était le grand-dieu des sauvages ; et le manilou, leur
‘démon, ou génie du mal, divinité inférieure toujours opposée au dieu bien-
faisant.
sais combattraient épaules contre épaules les ennemis du grand Ononthio. On fit un festin qui dura trois jours et trois nuits, et où l’on but tant d’eau-de-feu, que les femmes serrèrent les casse-tête : car, sans cela, la guerre aurait re: »mme'cé de nouveau. Les Anglais furent si joyeux, qu :ronurent d'envoyer en Ecosse, par dessus le marché, :c 115: les têtes, pattes et queues des moutons qu'ils tueraient à l'a,enir.
— C'est bon, ça, dit l’Indien ; les Anglais sontggé-
néreux ! 1
ÿl — Mon frère doit voir, continua Dumais, qu’un guer- #,
nie Mae, Sion
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rier écossais aime mieux être brûlé que pendu, et il va me vendre sa part du prisonnier. Que mon frère fasse son prix, et Dumais ne regardera pas à l’argent.
— La Grand’-Loutre ne vendra pas sa part du prisonnier, dit l’indien : il a promis à Taoutsi et à Katakouï de le livrer demain au campement du petit Marigotte, et il tiendra sa parole On assemblera le conseil ; la Grand’-Loutre parlera aux jeunes gens, et, s’ils consentent à ne pas le brûler, il sera toujours temps de le livrer à d'Haberville.
— Mon frère connaît Dumais, dit le Canadien: il sait qu'il est riche, qu’il a un bon cœur et qu’il est homme de parole; Dumais paiera pour le prisonnier six fois
1 Les sauvages <ont très-friands de la tête et des pattes des animaux. Je demandais un jour à un vieux canaoua, qui se vantait d'avoir pr:s part à un festin où sept de leurs ennemis avaient été mangés, quelle était la partie la
/ plus délicieuse d’un ennemi rôti: il répondit sans hésiter, en se faisant clæ
quer la langue: Certes, ce sont les pieds et les mains, mon brère.,
Ur il va fasse
priakouï te, et Fi-l@ nsenlivrer
l sait mme fois aux. Je rt à un
artie la ant clæ