‹ Les anciens Canadiens [microforme] (volume 4)Chapitre 24 sur 37 · EE SAS 2 NES -- RS · texte numérisé non relu

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x92 . Les Anciens Canadiens

civilisation, qui cause l’ingratitude ; plus l’homme a de besoins, plus il doit être ingrat Ceci me rappelle une petite anecdote, qui trouve sa place ici Il y a environ vingt ans qu'un pauvre sauvage, de la tribu des Hurons, arriva chez moi dans un état bien pitoyable (a). C'était le printemps ; ‘: avait fait une longue et pénible mar. che, passé à la nage des ruisseaux glacés, ayant bien chaud, en sorte qu'il était attaqué d’une pleurésie violente, accompagnée d’une inflammation de poumons des plus alarmantes. Je jugeai qu’une abondante saignée pouvait seule lui sauver la vie. Je n’avais jamais phlé. botomisé, et je fis, avec mon canif, mes premières armes dans cet art sur l’homme de la nature. Bref, des simples, des soins assidus opérèrent une guérison ; maïs la convalescence fut longue : il resta plus de deux mois chez moi. Au bout d’un certain temps, André et moi parlions le huron comme des indigènes. Il me raconta qu’il était un grand guerrier, un grand chasseur, mais que l'usage immodéré de l'eau-de-feu avait été sa ruine ; qu'il avait une forte dette à payer, mais qu’il serait plus sage à l'avenir. Ses remerciments furent aussi courts que ses adieux :

— Mon cœur est trop plein pour parler longtemps,

dit-il ; le guerrier huron ne doit pas pleurer comme une |

femme: merci, mes frères.

Lt il s’enfouça dans la forêt.

J'avais complètement oublié mon indigène, lorsqu'au bout de quatre ans, il arriva chez moi avec un autré à

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sauvage. Ce n'était plus ls même homme que j'avais vu dans un si piteux état: il était vêtu splendidement, et tout annonçait chez lui le grand guerrier et le grand chasseur, qualités inséparables chez les naturels de l'Amérique du Nord. Lui et son compagnon déposèrent, dans un coin de ma chambre, deux paquets de marchandises de grande valeur : car ils contenaient les pelleteries les plus riches, les plus brillants mocassins brodés en porc-épic, les ouvrages les plus précieux en écorce, et d'autres objets dont les sauvages font commerce avec nous, Je le félicitai alors sur la tournure heureuse qu'a. vaient prise ses affaires.

— Ecoute, mon frère, me dit-il, et fais attention à mes paroles. Je te dois beaucoup, et je suis venu payer mes dettes Tu m'as sauvé la vie, car tu connais bonne médecine, Tu as fait plus, car tu connais aussi 1:s paroles qui entrent dans le cœur: d’un chien d'ivrogne que j'étais, je suis redevenu l’homme que le Grand-Esprit a créé. Tu étais riche, quand tu vivais de l’autre côté du grand lac. Ce wigwam est trop étroit pour toi : construisen un qui puisse contenir ton grand cœur. Toutes ces marchandises t'appartiennent.

Je fus touché jusqu'aux larmes de cet acte de gratitude de la part de cet homme primitif: j'avais donc trouvé deux hommes reconnaissants dans tous le cours d'une longue vie : le fidèle André, mon frère de lait, et ce pauvre enfant de la nature qui, voyant que je ne vouhis accepter de ces dons qu'une paire de souliers d2

caribou, poussa son cri aigu “houa,” en se frappant la bouche de trois doigts, et se sauva à toutes jambes, suivi de son compagnon. Malgré mes recherches, je n’en ai eu ni vent ninouvelle, Notre respectable curé se chargea de vendre les marchandises, dont le produit, avec l'in. térêt, a été distribué dernièrement aux sauvages de sa tribu,

Le bon gentilhomme soupira, se recueillit un instant, et reprit la suite de sa narration :

— Je vais maintenant, mon cher Jules, te faire le récit de la période la plus heureuse et la plus malheureuse de ma vie: cinq ans de bonheur ! cinquante ans de souf: frances ! O mon Dieu! une journée, une seule journée de ces joies de ma jeunesse, qui me fasse oublier tout ce que jai souffert ! Une journée de cette joie délirante qui semble aussi aiguë que la douleur physique! Oh! une heure, une seule heure de ces bons et vivifiants éclats de rire, qui dilatent le ctur à le briser, et qui, comme une coupe rafraichissante du Léthé, effacent de la mémoire tout souvenir douloureux! Que mon cœur était léger, lorsqu’entouré de mes amis, je présidais la table du festin!

Un de ces heureux jours, ô mon Dieu ! où je croyais à |

l'amitié sincère, où j'avais foi en la : reconnaissance, où j'ignorais Vingratitude !

Lorsque j j'eus complété mes études, toutes les carrières |

me furent ouvertes; je n'avais qu'à choisir: célle des

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semblables, J'obtins une place de haute confiance dans les bureaux, Avec mes dispositions, c'était courir à ma perte. J'étais riche par moi-même ; mon père m'avait laissé une brillante fortune, les émoluments de ma place étaient considérables, je maniais à rouleaux l'or que je méprisais,

Je ne chercherai pas, fit le bon gentilhomme en se frappant le front avec ses deux mains, à pallier mes folies pour accuser autrui de mes désastres ; oh ! non! mais il est une chose certaine, c’est que j'aurais pu suffiré à mes propres dépenses, mais non à celles de mes amis, et à celles des amis de mes amis, qui se-ruèrent sur moi comme des loups affamés sur.une proie facile à dévorer, Je ne leur garde aucune rancune : ils agissaient suivant leur nature: quand la bête carrassière a faim, elle dévore tout ce qu’elle rencontre. : Incapable de refuser un service, ma main ne se ferma plus ; je devins-non seulement leur banquier, mais, si quelqu'un avait besoin d’une caution, d’un.endossement de billet, ma-signature était à la disposition de-tout le monde. -C'est-là, mon cher Jules, ma plus grande erreur ; carije:puis dire -en-toute vérité que j'ai été obligé de liquider leurs dettes, quatre-vingt. dix-neuf fois sur cent, de mes propres deniers, même dans mes plus grands embarras, pour sauver mon crédit et éviter une ruine d'ailleurs imminente. Un grand poète anglais a dit : “’ne-prête, ni-n’emprunte, si tu veux con- “server tes amis.” Donne, mon cher fils, doune à picines mains, puisque c’estun penchant irrésistible chez

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toi; mais, au moins, sois avare de ta signature : tu scras toujours à la gêne, mais tu éviteras les malheurs qui ont empoisonné mon existence pendant un demi-siècle. Mes affaires privées étaient tellement mélées avec celles de mon bureau que je fus assez longtemps sans m'apercevoir de leur état alarmant. Lorsque je découvris la vérité, après un examen de mes comptes, je fus frappé comme d’un coup de foudre. Non-seulement j'étais ruiné, mais aussi sous le poids d’une défl. cation considérable ! Bah ! me dis-je, à la fin, que m'importe la perte de mes biens ! que m'importe l’or que j'ai toujours méprisé ! que je paie mes dettes ; ji: suis jeune, je n’ai point peur du travail, j'en aurai toujours assez. Qu'ai-je à craindre d’ailleurs ? mes amis me doivent des sommes considérables, Témoins de mes difficultés financières,” non-seulement ils vont s'empresser de sac quitter envers moi, mais aussi, s’il est nécessaire, de faire pour moi ce que j'ai fait tant de fois pour eux, Que j'étais simple, mon cher fils, de juger les autres par moi.

même | J'aurais, moi, remué ciel et terre pour sauver un |

ami de la ruine ; j'aurais fait les plus grands sacrifices. Que j'étais simple et crédule ! ils ont eu raison, les misérables, de se moquer de moi

Je fis un état de mes créances, de la valeur de mes

“propriétés, et je vis clairement que mes rentrées faites,

mes immeubles vendus, je n'étais redevable que d’une | ‘balance facile à couvrir à l’aide de mes parents. La joi ‘véntra dans mon'cœur. Que je connaissais peu le:

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hommes ! Je fis part, en confidence, de mes embarras à mes débiteurs. Je leur dis que je me confiais à leur amitié pour garder la chose secrète, que le temps pressait, et que je les priais de me rembourser sous le plus court délai. Je les trouvai froids comme j'aurais dû m'y attendre, Plusieurs auxquels j'avais prêté, sans reconnaissance par écrit de leur part, avaient même oublié ma créance. Ceux dont j'avais les billets me dirent que c'était peu généreux de les prendre au dépourvu ; qu'ils n'auraient jamais attendu cela d’un ami. Le plus grand nombre, qui avaient eu des transactions à mon bureau, prétendirent effrontément que j'étais leur débiteur, Ils avaient raison, je leur devais une bagatelle ; mais eux me devaient des sommes considérables, Je leur demandai à régler ; on me le promit, mais on n’en fit rien : on se plut, au contraire, à saper mon crédit en publiant que j'étais ruiné et que j'avais le front de réclamer des dettes imaginaires, On fit plus ; on me tourna en ridicule en disant que j'étais un fou prodigue. Un d’eux, farceur quand même, qui dix-huit mois auparavant n'avait conservé une-place, qu'il devait perdre pour abus. de confance, que par les secours pécuniaires que je lui donnai et dont le secret mourra dansmon cœur, fut intarissable : de verve satirique à mes dépens ; ses plaisanteries eurent un succès fou parmi mes anciens amis, Ce dernier trait d'ingratitude m’accabla.

Un seul, oui un seul, et. celui-là n’était qu’une simple connaissanceque j'avais rencontrée quelquefois en société;

ayant eu vent de la ruine qui me menaçait, s'empressa de me dire :

— Nous avonsieu'des affaires ensemble : voici, je crois, la balance qui vous revient ; irc vos livres pour voir:si c’est correct.

Il:est mort depuis longtemps ; honneur à sa mémoire l

et que les bénédictions d’un vieillard ho à ses enfants.

Leitemps pressait, comme je l'ai dit, et quand bien même j'aurais eu le cœur de faire des poursuites, rien ne pouvait me sauver, Ajoutons les intrigués d'amis et d’ennermis pour profiter de mes dépouilles, et il est aisé de pressentir qu’il. me fallait succomber ; je baïssai la tête sans faire face à l'orage, et je mé résigniai.

Je:ne: voudrais pas, 6 mon fils ! attrister ta jeune âme du récit de tout ce que j'ai souffert ; il me suffira d'ajouter que, tombé entre les griffes de créanciers impitoyables, je dus boire la coupe: d'amertume:jusqu’à la lie. A part l'ingratitude de mes amis, j'étais homme à souffrir peu pour moi individuellement, Ma gaiété naturelle ne m'aurait nas même äbandonné entre les murs de la Bastille; j'aurais pu danser à la musique .discordante que produit le grincenfent des verrous. Mais, ma famille ! ma famille! Mais les remords cuisants qui pour-

suivent le jour, qui causent les longués insomnies, qui ne vous laissent ni trève, ni repos, qui font vibrer les nerfs de la sensibilité comme si de fortes tenailles les mettaient sans cesse en jeu avec leurs dents métélliquest

a de ‘Je suis d'opinion, mon fils, qu’à de rares exceptions, | tout homme qui en a les moyens, paie ses dettes: les rois, ! tourments qu'ilendure à la vue de son créancier sont pour M plus quesuffisants pour l’ÿ contraindre, sans la rigueur des lais qui ne sont souvent faites que pour les riches au oiret M : détriment fes pauvres. Parcours tous les codes de loi | ses anciens et modernes, et tu seras frappé dumême égoïsme | barbare qui les a dictés Peut-on imaginer, .en-effet, un bien | supplice plus humiliant, plus cniel que celui d’un débienne : teur en face de:son créancier? un.fésse-mathieu, le plus is et | souvent, auquel il se voit obligé de faire la courbette. taisé M Peut-on imaginer humiliation, plus grande que de lousai la MR voyer sans cesse pour éviter la rencontre d’uncréancier? Une chose m'a toujours frappé: c'est que la civilisajeune ! tion fausse le jugement des hommes, et qu'en fait de suffira : sens commun, de gros: bons sens, que l’on doit s'attendre impi- à rencontrer dans la cervelle de tout être civilisé, (j'en u’à la excepte pourtant les animaux domestiques qui reçoivent hs 11 leur éducation dans nos familles), le sauvage lui est bien é na- supérieur, . En.voici un-éxemple assez amusant. Un. murs Iroquois contemplait, il y à quelques années, à Newecor- York, un vaste édifice d'assez sinistre apparence; ses : is, ma hauts murs, ses fenêtres grillées l'intriguaient beaucoup + : Épour- | c'était une prison, Arrive un magistrat. qui ne — Le:visage pâle-veut-il dire à son frère, fit l’Indien, nerfs à quoi sert ce grand. wigwam ?

ttaient ! Le citadin se rengorge et:1épond:d’un ton important :

— C'est là qu’on enferme les peaux rouges qui refu-

sent de livrer les peaux de castor qu'ils doivent aux marchands.

L’Iroquois examine l'édifice avec un intérêt toujours croissant, en fait le tour, et demande à être introduit dans l’intérieur de ce wigwam merveilleux. Le magistrat, “qui était aussi marchand, se donne bien de garde de le refuser, espérant inspirer une terreur salutaire aux autres

sauvages, auxquels celui-ci ne manquerait pas de raconter les moyens spirituels, autant qu’ingénieux, qu'ont les

visages pâles pour obliger les peaux rouges à payer leurs dettes, MSA) = L'Iroquois visite tout l'édifice avec le soin le plus minutieux, descend dans les cachots, sonde les puits, prête l'oreille aux moindres bruits qu'il entend, et finit par dire en riant aux éclats :

— Mais sauvage pas capable de prendre castor ici ? L'indien, dans cinq minutes, donna la solution d’un problême que l’homme civilisé n’a pas encore eu le bon sens, le gros sens commun de résoudre après des siècles d'études. : Cet homme si simple; si ignorant, ne peuvant croire à autant de bêtise de la part d’une nation civilisée, dont il admirait les vastes inventions, avait cru tout bon-

nement qu’on avait pratiqué des canaux souterrains,

communiquant avec les rivières et les lacs les plus riches en castor, et qu’on y enfermait les sauvages pour leur faciliter la chasse de ces précieux amphibies, afin de s'acquitter plus vite envers leurs créanciers Ues murs,

ces grillages en fer lui avaient semblé autant de barrières

que nécessitait la prudence pour garder ces trésors.

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Tu comprends, Jules, que je vais te parler, maintenant, | que dans l'intérêt du créancier qui inspire seul la syme pathie, la pitié, et non dans celui du débiteur, qui, après

avoir erré tout le jour, l'image de la défiance craintive

sans cesse devant les yeux, mord la nuit son oreiller de désespoir après l'avoir arrosé de ses larmes. o

J'étais jeune, trente-trois ans, âge où commence. à peine la vie ; j'avais des talents, de l'énergie, et une foi robuste en moi-même. Prenez, dis-je à mes créanciers, tout ce que je possède, mais renoncez à votre droit de contrainte par corps : laissez-moi. toute liberté d'action, et j'emploierai toute mon énergie à vous satisfaire. Si vous, paralysez mes forces, c’est vous faire tort à vousmêmes. Ce raisonnement si simple pourtant, était audessus de l'intelligence de l’homme civilisé : mon: Iroguois, lui, l’eût compris ; il aurait dit: “ Mon frère pas « capable de prendre çastors, si le visage pâie lui ôte “ l'esprit, et lui lie les mains.” Eh bien, mon ami, mes créanciers n’ont tenu aucun compte de ce raisonnement si aisé cependant. à comprendre, et ont tenu cette épée de Damoclès suspendue sur ma tête pendant trente ans, terme que leur accordaient les lois du pays.

— Mais, c'était adorable de bêtise ! s’écria Jules.

— Un d'eux, cependant, continua.le bon gentilhomme en souriant tristement de la saillie de Jules, un d'eux, dis-je, d’une industrie charmante en fait de tortures, obtint contrainte par corps, et, par un raffinement de cruauté, digne d'un Caligula, ne la mit à exécution qu'au

bout de dix-huit mois. Peut-on imaginer un supplice plus cruel que celui infligé à un homme, entouré d’une nombreuse famille, qui la voit pendant dix-huit mois, trembier au moindre bruit qu’elle entend; frémir à la vue de tout étranger qu’elle croit toujours porteur dé l'ordre d’incarcération contre ce qu'elle a de plus” cher! Ce qui m'étonne, c’est que nous n’ayons pas succombé sous cetie masse d’atroces souffrances. Û

Cet état était si insupportable que je me rendis deux fois auprès de ce créancier, le priant, au nom de Dieu, d'en finir et de m’incarcérer. Il le fit, à la fin, mais à loisir. Je l'aurais remercié à déux genoux Je jouissais d'un botiheur négatif, en défiant, à travers mes/barreaux, la malice des hommes de m'infliger une torture de plus!

Le prisonnier éprouve ün singülier besoin pendant le premier mois de sa captivité : c'est une inquiétude fébrile, c’est un besoin de locomotion continue. Il se lève souvent pendant ses repas, pendant la nuit même pour y satisfaire: C’est le’ lion dans sa cage. Pardon à ce noble animal de le comparer À l'homme ! il ne ‘dévore que ‘quand il a faim : une fois répu, il l'est généreux envers les êtres faibles qu'il rencontre sur sa roûte.

Après ce temps d'épreuves, après cette inquiétude fébrile, après ce dernier râle de l'homme, naguère libre,

: j'éprouvai, sous les verrous, le cälmé d’un homme qui,

cramponné aux manœuvres d’un vaisseau pendant un ‘affreux ouragan, ne ressént plus que les dernières “secousses des a nest ‘tempête ; car, Le les

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) Les Anciens Canadiens 203 innombrables tracasseries et humiliations de la éaptivité, à part ce que je ressentais de douleur pour ma famille désolée, j'étais certainement moins malheureux: je croyais avoir absorbé la dernière goutte de fiel de ce vase de douleur que la malice des hommes tient sans cesse en réserve pour les lèvres fiévreuses de ses frères. Je comptais sans la main de Dieu appesantie sur Pinsensé, architecte de son propre malheur! Deux de mes enfants tombèrent si dangereusement malades, à deux époques différentes, que les médecins, désespérant de leur vie, m’annonçaient chaque jour leur fin prochaine, C’est alors, Ô mon fils ! que je ressentis toute la lourdeur de mes chaînes. C’est alors que je pus m'écrier comme la mère du Christ : “ Approchez et voyez s’il est douleur comparable à la mienne !” Je savais mes enfants moribonds, et je n’en étais séparé que par la largeur d’une rue. Je voyais, pendant de longues nuits sans sommeil, le mouvement qui se faisait auprès de leur couche, les lumières errer d’une chambre à l’autre ; je tremblais à cha. que instant de voir disparaître ces signes de vie qui m’annonçäient que mes enfants requéraient encore les soins de l'amour maternel. J'ai honte de l'avouer, mon fils, mais j'étais souvent en proie à un tel désespoir que je fus cent fois tenté de me briser la tête contre les barreaux de ma chambre. . Savoir mes enfants sur leur lit de mort, et ne pouvoir voler à leuz secours, les bénir et les presser dans mes bras pout la dernière fois !

Et cependant mon persécuteur connaissait tout ce qi

se passait dans ma famille, il le savait comme mof. Mais la pitié est donc morte au cœur de l’homme, pour se réfugier dans le cœur, j'allais dire dans l’âme.de l'animal privé de la ‘raison! L’agneau bêle tristement lorsqu'on égorge un de ses compagnons, le bœuf mugit de rage et de douleur lorsqu'il flaire le sang d’un animal de son espèce, le cheval souffle bruyamment, renâcle, pousse ce hennissement lugubre qui perce l’âme, à la vue de son frère se débattant dans les douleurs de l’agonie, le chien pousse des hurlements plaintifs pendant la maladie de ses maîtres : l’homme, lui, suit son frère à sa dernière demeure, en chuchotant, en s’entretenant de ses affaires et d'histoires plaisantes.

Tève la tête bien haut dans ta superbe, Ô Maitre de la création! tu en as le droit. Lève ta tête altière vers le ciel, homme ! dont le cœur est aussi froid que l'or que tu palpes jour et nüit, Jette la boue à pleines mains à l’homme au cœnr chaud, aux passions ardentes, âu sang brûlant comme le vitriol, qui a failli dans sa jeunesse. Lève la tête bien haut, orgueilleux Pharisien, et dis : Moi, je n'ai jamais failli Moins indulgent que le divin Maître que tu prétends servir, qui pardonne au pécheur repentant, ne tiens aucun comptes des souffrances, des angoisses qui dessèchent le cœur comme le vent brûlant du désert, des remords dévorants qui, après cinquante ans de stricte probité, rongent encore le cœur de celui que la fougue des passions a emporté dans sa jeunesse, et dis: Moi, je n'ai jamais failli | |

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Le bon gentilhomme se pressa la poitrine à deux mains, garda pendant quelque temps le silence et s’écria :

— Pardonne moi, mon fils, si, emporté par le souvenir de tant de souffrances, j'ai éxhalé mes plaintes dans toute l'amertume de mon cœur. Ce ne fut que le septième jour après l’arrivée de ses amis, que ce grand poète Arabe, Job, le chantre de tant de douleurs, poussa ce cris dé chirant : Pereai dies in quë natus sum ! Moi, mon fils, j'ai refoulé mes plaintes dans le fond de mon br pendant cinquañte ans, pardonne-moi donc si j'ai parlé dans toute l'amertume de mon âme ; si, agri par le chagrin, j'ai calomnié tous les homimes, car il y a de nobles exceptions,

Coinme j'avais fait l'abandon, depuis longtemps, À créanciers, de tout ce que je possédais, que tous mes meubles èt immeubles avaient été vendus à leur bénéfice, je présenfai au roi süpplique sur supplique pour obtenir mon élargissement après quatre ans de réclusion. Les ministres fürent bien d'opinion que tout considéré j'avais assez souffert, mais il s'élevait une grande difficulté, et la

voici: quand un débiteur a fait: un abandon franc et

honnête de tout ce qu il possède, quand On a vendu tous ses meubles ét immeubles, lui reste-il encore quelque chose? La question était épineuse. Néanmoins, après d'assez longs débats, on décida dans la négative, malgré un argument de trois heures d’un grand arithméticien, beau parleur, qui prétendait résoudre que, qui de deux paie deux, il reste encore ne fraction, Et l'on finit par me mettre très- poliment d'la porte. LE

Mon avenir étant brisé comme mon pauvre cœur, jen’ai fait que végéter depuis sans profit pour moi, ni pour les autres. Mais vois, mon fils, la fatalité qui me poursuivait, Lorsque je fis abandon de mes biens à mes créanciers, je leur demandaiï en grâce de m2 laisser. jouir d’un immeubie de peu de valeur alors, mais que je .prévoyais devoir être d’un grand rapport par la suite ; leur promettant d'employer toutes mes forces morales et physiques pour l’exploiter à leur profit. On me rit au nez, comme de raison, car il y avait castor à prendre R. Eh hien! Jules, cette même propriété dont la vente couvrit à peine alors les frais de la procédure, se vendit, au bout de dix ans, un prix énorme qui aurait soldé toute mes dettes et au-delà, car on s’était plu comme de droit à en exagérer le montant dans les journaux et partout ; mais j'étais si affaissé, si abattu sous ie poids de ma disgrâce que je n’eus pas même le courage de réclamer contre cette . injustice. Lorsque plus calme, j’établis un état exact de mes dettes, je n'étais passif que d’un peu plus du tiers

de l’état fabuleux qu'on avait publié. 4

L'Europe était trop peuplée pour moi: je m'embarquai rour la Nouvelle-France avec mon fidèle André, et je choisis ce lieu salutaire, où je vivrais heureux si je pouvais boire l'eau du Léthé. Les anciens, nos maîtres en fait d'imagination, avaient sans doute créé ce fleuve pour l'humanité souffrante. . Imbu pendant longtemps : des erreurs du seizième siècle, j je m’écriais autrefois dans mèd |orgueil : © hommes L Si. J'ai eu ma part, de vos

vices, j'en ai raremént rencontré un parmi vous qui possédât une seule de mes vertus. La religion, cette mère bienfaisante, a depuis réprimé ces mouvements d’orgueil, et ma fait rentrer en moi-même, Je me suis courbé sous la main de Dieu, convaincu’ qu'en suivant les penchatits de ma nature, je n'avais aucun méite réel à réclamer.

Tu es le seul, mon fils, auquel j'ai communiqué l’histoire de ma vie, tout en supprimant bien des épisodes cruels ; je connaissais toute la sensibilité de ton me et je l'ai ménagée. Mon but est rempli ; allons maintenant faire un bout de veillée avec mon fidèle domestique, qui sera sensible à cette marque d'attention avant ton départ pour l'Europe,

Lorsqu'ils entrèrent ‘dans la maison, André achevait de préparer ‘un lit sur un canapé, œuvré due à l'industrie combinée du maître et du valet Ce ieuble, done ils étaient tous deux très-fiers, ne laissait pas d’avoir un pied un peu plus “ourt que ses voisins, mais c'était un petit inconvénient auquel l'esprit ingénieux de Francœur avait remédié-à l’aide d’un mince billot.

— Ce canapé, dit le bon gentilhomme d’un air satisfait, nous a coûté, je pense, plus de calculs à André et à moi qu'à l'architecte. -Perrauit,. lorsqu'il construisit la colonnade du. Louvre, T6: gueit du grand Roi; mais

nous en sommes venus à bout à notre honneur : il est

bien vrai qu’un des pieds présente les armes à tout venant, mais quelle œuvre est sans défaut ? Quant à toi, mon ami Francœur, tu aurais dû te rappeler que dans

ce lit de camp devait coucher un militaire, et laisser le pied, que tu as étayé au port d’arme.

André, sans beaucoup goûter cette plaisanterie, qui froissait un peu sa vanité d'artiste, ne put.s pernpleher de rire de la sortie de son maître.

Après une assez longue veillée, le. bon gentilhomme | présenta à Jules un petit bougeoir d'argent d’un travail exquis, R

— Voilà, mon cher enfant, tout ce que mes créanciers | mw ont laissé de mon ancienne fortune : c'était, je suppose, pour charmer mes insomnies! Bonsoir, mon cher fils, on. dort bien à ton âge; aussi lorsqu’après mes prières

sous la voûte de ce grand temple qui, en annonçant la puissance et. la grandeur de. Dieu, . me frappe toujours

de stupeur, je rentrerai sous mon toit, tu seras depuis longtemps dans les bras de Morphés.

, Etil l'embrassa tendrement, :

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mme avail

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