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LES PLAINES D'ABRAHAM

Ve victis ! dit la sagesse des nations; malheur aux vai, us! non-seulement à cause des désastres. consé quencés naturelles d’une défaite, nais aussi parce” que les vaincus ont toujours tort. ils souffrent matérielle: ment, ils souffrent dans leur amour-propre blessé, ils souffrent dans leur réputation comme soldats. Qu'ils aient combatta un contre dix, un contre vingt, qu'ils aient fait Prodiges de valeur, ce sont Lu im Éd :

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vaincus ; À peine trouvent-ils grâce chez leurs compatriotés.” L'histoire ne consigne que leur défaite. Ils recueillent bien, par-ci par-là, quelques louanges des écrivains de leur nation; mais ces loua”ges sont presque toujours mêlées de reproches, On livre une nouvelle bataille, la plume et le compas à la main; on enseigne aux mânes des géné:aux dont les corps reposent sur des champs de carnage vaillamment défendus, ce qu’ils auraient dû faire pour être au nombre des vivants; on démontre victorieusement, assis dans un fauteuil bin bourré, par quelles savantes manœuvres les vaincus seraient sortis triomphants de la lutte ; on leur re: rocle avec amertume les corséqueuces de leur défaite. Ils mériteraient pourtant d’être traités avec plus de générosité.… Un grand capitaine, qui a égalé de nos jours Alexandre et César, n’a-t-il pas dit : “ Quel est ce‘ui qui ‘€ n'a jamais commis de faute à la guerre?” VW victis /

Le 13 septembre 1759, jour néfaste dans les annales de la France, l’armée anglaise, commandée par le général Wolfe, après avoir trompé la vigilance des sentinelles françaises, et surpris les avant-postes pendant une nuit sombre, était rangée en bataille le matin sur les plaines d'Abraham, où elle avai. commencé à se retrancher. Le général Montcalm, emporté par son courage chevaleresque, où jugeant peut-être aussi qu'il était urgent d’interrompre des travaux dont les conséquences pouvaient devenir funestes, attaqua les Anglais avec une portion seulement de ses troupes, et fut vaincu, comme il devait

l'être, avec des forces si disproportionnées à celles de l'ennemi. Les deux généraux scellèrent de leur sang cette bataille mémorable, Wolfe en dotant l'Angleterre d’une colonie presque aussi vaste que la moitié de l'Europe, Montcalm en faisant perdre à la France une immense contrée que son roi et sés imprévoyants ministres appréciaient d’ailleurs fort peu.

Malheur aux vaincus ! Si le marquis de Montcair: eût remporté la victoire sur l’armée anglaise, on l'aurait élevé jusqu'aux nues, au lieu de lui reprocher de n'avoir pas attendu les renforts qu'il devait recevoir de monsieur de Vaudreuil et du colonel*de Bougainville, on aurait admiré sa tactique d’avoir attaqué brusquement l'ennemi avant qu'il eût eu le temps de se reconnaître, et d’avoir profité des accidents de terrain pour se retrancher dans des positions inexpugnables ; on aurait dit que cent hommes à l’abri de retranchements en valent mille à découvert ; on n'aurait point attribué au général Montcalm des motifs de basse jalousie, indigne d’une grande âme : les lauriers brillants qu'il avait tant de fois cueïllis sur de glorieux champ: de batailles, l’auraient mis à couvert de tels soupçons.

Væ victis / La cité de Québec, après la funeste bataille du 13,septembre, n’était plus qu'un monceau de ruines ; les fortifications n'étaient pas même à l'abri d’un coup de main, car une partie des remparts s’écroulait. Les magasins étaient épuisés de munitions ; les artilleurs.

plutôt pour cacher leur détresse que pour nuire À l'off : l'ennemi, ne tiraient qu’un coup de canon à longs inter- trou valles contre les batteries formidable: des Anglais. Il n’y C avait plus de vivres. Et l’on a cependant accusé de avai pusillanimité ia brave garnison qui avait tant souffert et en b qui s'était défendue si vaillamment. Si le gouverneur, sur nouveau Nostradamus, eût su que le chevalier de Lévis des était à portée de secourir la ville, et qu’au lieu de capi- arm tuler, il eût attendu l’arrivée des troupes françaises, il est bouc

encore certain que, loin d’accuser la garnison de pusilla- geus nimité, on eût élevé son courage jusqu'au ciel. Certes, mais

la garnison s’est montrée bien lâche en livrant une ville haut qu’elle savait ne pouvoir défendre ! Elle devait, confiante par !

en l'humanité de l’ennemi qui avait promené le fer et le trave

feu dans les paisibles campagnes, faire fi de la vie des veng - citadins, de l’honneur de leurs femmes et de leurs filles sang exposées à toutes les horreurs d’une ville prise d'assaut ! attis:

. Elle a été bien lâche cette pauvre garnison! Malheur avai aux vaincus |! cont Les Anglais, après la tdi ne négligèrent rien 15,0

de ce qui pouvait assurer la conquête d’une place aussi. tend importante que la capitale de la Nouvelle-France. Les nou murs furent relevés, de nouvelles fortifications ajoutées de t: aux premières, et le tout armé d’une artillerie formidable. J\ Ils pouvaient devenir assiézés, d’assiégeants qu'ils étaient Mièr

l’année précédente. Leurs prévisions étaient justes, car le général de Lévis reprenait, le printemps suivant,

l'offensive avec une armée de 8,000 hommes, tant de troupes régulières que de milicieris canadiens, Cependant l’armée anglaise, fire de la victoire qu'elle avait remportée, sept mois auparavint, était encore rangée en bataille, dès huit heures du matin, !: 28 avril 1760, sur les mêmes plaines où elle avait combattu avec isnt de succès. Le général Murray, qui commandait cette armée forte de 6,000 hommes et soutenue par vingt-deux bouches à feu, occupait les positions les plus avantageuses, lorsque l’armée française, un peu plus nombreuse, mais n'ayant que deux pièces d'artillerie, couronna les hauteurs de Sainte-Foye. Les Français, quoique fatigués par une marche péuible par des chemins impraticabies à travers les marais de la Suède, ! brûlaient du dési de venger leur défaite de Pannée précédente. La soïf du sang était bien ardente dans les poitrines d'ennemis qui attisaient depüis tant d’années les haines séculaires qu'ils:

avaient transportées de la vieille Europe sur le nouveau

continent. Des deux côtés la bravoure était égale, et 15,000 hommes des meilleures troupes du monde n’attendaient que l’ordre de leurs chefs pour ensanglanter de houveau les mêmes plaines qui avaient. déjà bu le sang de tant de valeureux soldats.

Jules d'Haberville, qui s'était déjà distingué à la pse- Mière bataille des plaines d'Abraham, faisait alors partis

1 Ce mot se prononce aussi Suëètse, et provient peut-être de os que fs terre vus dans cet emaroit,

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d'ure à des cinq compagnies commandées par le brave capitaine d’Aiguebelle, qui, sur l'ordre du général de Lévis, abandonnèrent d’abord le moulin de Dumont attiqué par des forces sppérieures. Jules blessé griève. ment par un éclat d’obus, qui lui avait cassé le bras gauche, refusa de céder aux instances de ses amis, qui le pressaient instamment dé faire panser une blessure dont je sang coulait avec abondance ; et, se contentant d'un léger bandage avec son mouchoir, il chargea de nouveau, le bras en écharpe, À la tête de sa compagnié, lorsque le général, jugeant l'importance de s "emparer à tout prix d’un poste dont dépendait l'issue du combat, ordonna de reprendre l'offensive.

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.: Presque toute l'a l'artillerie du général Murray était dirigée de manière à protéger cette position si importante, lorsque les grenadiers français l’abordèrent de nouveau au pas de charge. Les boulets, la mitraille décimaient leurs rangs, qu'ils reformaient à mesrre avec autant d'ordre que dans. une parade... Cette position fut prise et reprise plusieurs fois pendant cette mémorable bataille où chacun luttait de courage, Jules d'Haberville, “le petit grenadier, ” comme l’appelaienf ses solda:s, emporté par son ardeur malgré sa blessure, s'était précipité, l'épée à la main, au milieu des ennemis .qui lâchèrent prise un instant ; mais À peine les Français S'y étaient-ils établis, 1 que les Anglais, revenant à la charge en plus grand | nombre, s'emparèrent du moulin, après un. combat des

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Les grenadiers français, mis un instant en désordre, se reformèrent de nouveau à une petite distance sous le f:u de l'artillerie et d'une grêle de balles qui les cri blaient ; et, abordant pour la troisième fois le moulin de Dumont à la baïonnette, ils s’en emparèrent après une lutte sanglante, et s'y maintinrent.

On aurait cru, pendant cette troisième charge, que tous les sentiments qui font aimer la vie étaient éteints dans l’âme du jeune d’Haberville, qui, le cœur ulcéré par l'amitié trahie, par la ruine totale de sa famille, paraissait implorer la mort comme un bienfait. Aussi, dès que l'ordre avait été donné de marcher en avant pour la troisième fois, bondissant comme un tigre, et poussant le cri de guerre de sa famille. “ À moi grenadiers ! ” ïl s'était précipité seul sur les Anglais, qu'il avait attaqués comme un insensé, L'œuvre de carnage avait recommencé avec une nouvelle fureur, et, lorsque les Français étaient restés maîtres de la position, ils avaient retiré Jules d’un monceau de morts et de blessés. Comme il

. donnait signe de vie, deux grenadiers le portèrent sur les

bords d’un petit ruisseau près du moulin, où un peu d’eau fraiche lui fit reprendre connaissance. C'était plutôt la perte du sang qui avait causé la syncope, que la grièveté de la blessure : un coup de sabre, qui avait fendu son casque, avait coupé la chair sans fracturer los de la tête, Un soldat arrêta l’effusion du sang, et dit À Jules, qui voulait retourner au combat :

— Pas pour le petit quart d’heure, notre officier : vous

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