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— Impossible, mon frère : la blessure est plus récente que tu ne le crois, et saignera pendant tout le cours de ma vie, car tout mon avenir de bonheur est brisé. Mais
laissons ce sujet ; j'ai déjà été assez froissé dans mes sentiments les plus purs: un mot désobligeant de ta bouche ne pourrait qu'envenimer la plaie,
— Un mot désobligeant de ma bouche, dis-tu, Arché Qu'entends-tu par cela? L’ami, le frère, que j'ai quelquefois offensé par mes railleries, sait très-bien que mon cœur n'y avait aucune part ; que j'étais toujours prêt à qui en demander pardon. Tu secoues la tête avec tristesse ! Qu'y-a-t-il, bon Dieu ? Qu'y-a-t-il que tu ne peux confier à ton ami d'enfance, à ton frère, mon cher Arché ? Je n'ai jamais eu, moi, rien de caché pour toi : tu lisais dans mon âme comme dans la tienne, et tu paraissais me rendre le réciproque. Tu semblais aussi n'avoir aucun secret pour moi. Malédiction sur les événements qui ont ont pu refroidir ton amitié !
— Arrête, s'écria Arché ; arrête, mon frère, il est temps ! Quelque pénibles que soient mes confidences, je dois tout avouer plutôt que de m'’exposer à des soupçons qui, venant de toi, me seraient trop cruels. Je vais te parler à cœur ouvert, mais à la condition expresse que, juge impartial, tu m'écouteras jusqu’à la fin sans m'interrompre. Demain, demain seulement, nous reviendrons sur ce pénible sujet ; jusques-à, promets-moi de garder secret.ce que je vais te confier.
— Je t'en donne ma parole, dit Jules en lui serrant ln
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Les Anciens Canadiens *10r
s D: Locheill raconta alors, sans omettre les moindres circonstances, l'entretien qu’il avait eu récemment avec Blanche ; et, allumant une bougie, il se retira, en soupirant, dans sa chambre à coucher. |
Jules passa une nuit des plus orageuses. Lui qui n'avait étudié la femme que dans les salons, dans la société frivole du faubourg Saint-Germain, ne pouvait comprendre ce qu’il y avait de grand, de sublime, dans le sacrifice que s’imposait sa sœur : de pareils sentiments lui semblaient romanesques, ou dictés par une imagination que le malheur avait faussée. ‘Trop heureux d’une alliance qui comblait ses vœux les plus chers, il se décida, avec Passentiment d’Arché, à un entretien sérieux avec Blanche, bien convaincu qu'il triompherait de ses résistances : elle l’aime, pensa-t-il, ma cause est gagnée.
L'homme, avec toute son apparente supériorité, l’homme dans son vaniteux égoïsme, n’a pas encore sondé
toute la profondeur du cœur féminin, de ce trésor iné-.
puisable d'amour, d'abnégation, de dévouement à toute épreuve. Les poètes ont bien chanté sur tous les tons cette Eve, chef-d'œuvre de beauté, sortie toute resplendissante des mains du Créateur ; mais qu'est-ce que cette beauté toute matérielle comparée à celle de l'âme de Ja femme vertueuse aux prises avec l’adversité ? C'est là qu’elle se révèle dans tout son éclat; c'est sur cette fe:1me morale que les poètes auraient dû épuiser leurs isanges. En effet, quel être pitoyable que l’homme en
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‘face de l'adversité! c’est alors que, pygmée méprisäble,
il s'appuie en chancelant sur sa compagne géante, qui, comme l'Atlas de la fable portant le monde matériel sur ses robustes épaules, porte, elle aussi, sans ployer sous le fardeau, toutes les douleurs de l'humanité souffrante ! Il n’est point surprenant que Jules, qui ne connaissait que les qualités matérielles de la femme, crût triompher
aisément des scrupules de sa sœur.
ab" Allons, Blanche, dit Jules à sa sœur après diner, le
lendemain de l'entretien qu’il avait eu avec son 1mi; allons, Blanche, voici notre Nemrod écossais qui part, son fusil sur l’épaule, pour nous faire manger des sarcelies à souper; voyons si nous gravirons l’étroit sentier, qui conduit au sommet du cap, aussi promptement que dans notre enfance.
— De tout mon cœur, cher Jules; cours er avant, et
tu verras que mes jambes canadiennes n’ont rien perdu
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de leur agilité.
Le frère et la sœur, tout en s’aidant des pierres saillantes, des arbrisseaux qui poussaient dans les fentes du rocher, eurent bien vite monté le sentier ardu qui conduit
au haut du cap; et là, après un moment de silence, '
employé à contempler le magnifique panorama qui se déroulait devant leurs yeux, Jules dit à sa sœur :
— Ce n’est pas sans dessein que je t'ai conduite ici #
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je désire t’entretenir privément sur un sujet de la plus grande importance. Tu aimes notre ami Arché; tu l’aimes depuis longtemps ; et cependant pour des raisons que ie ne puis compréndre, par suite de sentiments trop exaltés. qui faussent ton jugement, tu t’'imposes des sacrifices qui ne sont pas dans la nature, et tu te prépares un avenir malheureux, victime d’un amour que tu ne pourras jamais extirper de ton cœur, Quant à moi, si j'aimais une anglaise, et qu’elle répondit à mes sentiments, je l'épouserais sans plus de répugnance qu’une de mes compatriotes.
* Les yeux de Blanche se voilèrent de larmes ; elle prit la main de son frère, qu’elle pressa dans les siennes avec tendresse, et répondit :
— Si tu épousais une anglaise, mon cher Jules, je la recevrais dans mes bras avec toute l'affection d’une sœur chérie ; mais ce que tu peux faire, toi, sans inconvenance, serait une lâcheté de la part de ta sœui. Tu as payé noblement ta dette à la patrie. Ton cri de guerre “à moi grenadiers ! ”électrisait tes soldats dans les mêlées les plus terribles ; on a retiré deux fois ton corps sanglant de nos plaines encore humides du sang de nos ennemi:, et tu as reçu trois blessures sur l’autre continent. Ou, mon frère chéri, tu as payé noblement ta dette à la patrie, et tu peux te passer la fantaisie d'épouser une fille d’Albion. Mais, moi, faible femme, qu’ai-je
fait pour cette terre asservie et maintenant silencieuse ÿ pour cette terre qui a pourtant retenti tant de fois des cris de triomphe de mes compatriotes? Est-ce une d'Haberville qui sera la première à donner l’exemple d’un double joug aux nobles filles du Canada? Ilest naturel, il est même à souhaiter que les races française et anglo-saxonne, ayant maintenant une même patrie, vivant sous les mêmes lois, après des haines, après des luttes séculaires, se rapprochent par des alliances intimes; mais il serait indigne de moi d’en donner l'exemple après tant de désastres ; on croirait, comme je l'ai dit à Arché, que le fier Bretrn après avoir vaincu et ruiné le père, a acheté avec s : la pauvre fille canadienne, trop heureuse de se donne. 1e j.ix. Oh! jamais! jamais ! (a)
Et l1 noble demoiselle pleura amèrement, la tête penchée sur l’épaule de son frère.
— Tout le monde ignorera, reprit-elle, tu ne comprendras jamais toi-mème toute l'étendue de mon sacrifice ! mais ne crains rien, mon cher Jules, ce sacrifice n’est pas au-dessus de mes forces. Fière des sentiments qui me l'ont inspiré, toute à mes devoirs envers mes parents, je coulerai des jours paisibles et sereins au milieu de ma famille. Et sois certain, continua-t-elle avec exaltation, que celle qui a aimé constamment le noble Archibald Cameron de Locheill, ne souillera jamais son cœur d’un autre amour terrestre. Tu as fait, Jules, un mauvais choix de ce lieu pour l'entretien que tu désirais de ce