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cap d’où j'ai tant de fois contemplé, avec orgueil, le manoir opuient de mes aïeux, remplacé par cette humble maison construite au prix de tant de sacrifices et de privations. Descendons maintenant ; et, si tu m'aimes, ne reviens jamais sur ce pénible sujet,
— Ame sublime ! s’écria Jules.
Et le frère et la sœur se tinrent lonÿtemps embrassés en sanglotant.
Arché, après avoir perdu tout espoir d’épouser Blanche d'Haberville, s'occupa sérieusement d’acquitter la dette de gratitude qu'il devait à Dumais. Le refus de Blanche changeait ses premières dispositions à cet zard, et lui laissait plus de latitude ; car lui aussi jura de garder le célibat. Arché, que le malheur avait mûri avant l’âge, avait étudié bien jeune et de sang-froid les hommes et les choses ; et il en était venu à la sage conclusion qu'il est bien rare qu'un mariage soit heureux sans amour mutuel. Bien loin d’avoir la fatuité de presque tous les jeunes gens, qui croient de bonne foi que toutes les femmes les adorent, et qu’ils n’ont que le choix des plus beaux fruits dans la vaste récolte des cœurs, de Locheïill avait une humble opinion de luimême. Doué d’une beauté remarquable et de toutes les qualités propres à captiver les femmes, il se faisait remarquer de tout le monde par ses manières élégantes dans leur simplicité, lorsqu’il paraissait dans une société; mais il n’en était pas moins aussi modeste que séduisant,
et croyait, avec la Toinette de Molière, que les grimaces d'amour “ ressemblent fort à la vérité. ” J'étais pauvre et proscrit, pensait-il, jai été aimé pour moi-même ; qui sait maintenant que je suis riche, si une autre femme aimerait en moi autres choses que mon rang et mes richesses, en supposant toujours que mon premier, mon seul amour, pût s’éteindre dans mon cœur, Arché se décida donc au célibat, s
Le soleil disparaissait derrière les Laurentides, lorsque de Locheill arriva à la ferme de Dumais. Il fut agréa- 4 blement surpris de l’ordre et de la propreté qui régnaient D partout. La fermière, occupée des soins de sa laiterie, et assistée d’une grosse servante, s’avança au-devant lui sans le reconnaître, et le pria de se donner la peine d'entrer dans la maison.
— Je suis ici, je crois, dit Arché, chez le sergent Dumais.
— Oui, monsieur, et je suis sa femme ; mon mari ne doit pas retarder à revenir du champ avec une charretée de gerbes de blé ; je vais envoyer un de mes enfants pour le hâter de revenir.
*— Rien ne presse, madame ; mon intention en venant ici est de vous donner des nouvelles d’un M, Arché de Locheill, que vous avez connu autrefois : peut-être l’avez-vous oublié.
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Madame Dumais se rapprocha de l'étranger ; l’exas mina pendant quelque temps en silence, et dit :
— Il y a assurément une certaine ressemblance ; vous êtes, sans doute, un de ses parents ? Oublier M. Arché! oh ! ne dites pas qu’il nous croit capables d’une telle ingratitude, Ne savez-vous donc pas qu’il s’est exposé à une mort presque certaine pour sauver la vie de mom mari, que nous prions tous les jours le bon Dieu de le conserver, d'étendre ses bénédictions sur notre bienfaiteur? Oublier M. Arché ! vous m'affligez beaucoup, monsieur.
De Locheill était très-attendri. Il prit sur ses genoux la petite Louise, âgée de sept ans, la plus jeune des enfants de Dumais, et lui dit en la carressant :
— Et toi, ma belle petite, connais-tu M. Arché ?
— Je ne l'ai jamais vu, dit l'enfant, mais nous faisons tous les jours une prière pour lui.
— Quelle est cette prière, reprit Arché ?
#“ Mon Dieu, répandez vos bénédictions sur M. Arché, # qui a sauvé la vie à papa, s’il vit encore ; et s'il est mort, donnez-lui votre saint paradis. ”
De Iocheill continua à s'entretenir avec madame Dumais jusqu’à ce que celle-ci, entendant la voix de son mari près de la grange, courut lui dire qu'un étranger.
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T'attendait à la maison pour lui donner des nouvelles de M. Arché. Dumais, qui se préparait à décharger sa charrette, jeta sa fourche, et ne fit qu’un saut de la grange à la maison. Il faisait déjà assez brun, quand il entra, pour l'empêcher de distinguer les traits de l’étranger.
— Vous êtes le bienvenu, lui dit-il en le saluant, vous | qui m'apportez des nouvelles d'un homme qui m'est si | cher.
— Vous êtes, sans doute, le sergent Dumais? dit de Locheill.
— Et vous M. Arché ! s’écria Dumais en se jetant dans ses bras : croyez-vous que je puisse oublier la voix qui me criait “ courage,” lorsque j'étais suspendu au-dessus de l’abîme, cette même voix que j'ai entendue tant de fois pendant ma maladie ?
— Mon cher Dumais, reprit Arché, vers la fin de la veillée, je suis venu vous demander un grand service.
— Un service ! fit Dumais ; serais-je assez heureux, moi pauvre cultivateur, pour être utile à un gentilhomme comme vous? Ce serait le plus beau jour de ma vie.
— Eh bien, Dumais, il ne dépendra.que de vous de. me rendre la santé: tel que vous me voyez, je suis malade, plus malade que vous ne pensez.
— En effet, dit Dumais, vous êtes pâle et plus triste qu'autrefois, Qu’avez-vous, mon Dieu ?
— Avez-vous entendu parler, repartit de Locheill d’une maladie, à laquelle les Anglais sont très-sujets, et que l’on appelle le s2/en ou diable bleu ?
— Non, fit Dumais; j'ai connu plusieurs de vos | Anglais, qui, soit dit sans vous offenser, paraissaient avoir le diable au corps, mais je les aurais crus, ces diables, d’une couleur plus foncée.
. Arché se prit à rire.
— Ce que l’on appelle, mon cher Dumais, diable bleu, chez nous, est ce que vous autres Canadiens appelez peine d’esprit,
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— Je comprends, maintenant, dit Dumais ; mais qu’un Le homme comme vous, qu a tout à souhait, qui possède tant d'esprit, et tant de ressources pour chasser les mauvaises pensées, puisse s'amuser à vos diable bleus, c’est cè qui me surpasse,
— Mon cher Dumais, reprit Arché, je pourrais vous répondre que chacun a ses peines dans le monde, même ceux qui parraissent les plus heureux ; qu’il me suffise de vous dire que c’est maladie chez moi, et que je compte sur vous pour m'en guérir,
— Commandez-moi, M. Arché, je suis À vous le jour comme la nuit
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Les Anciens Caradiens
— J'ai essayé de tout, continua Arché: l'étude, les travaux littéraires ; j'étais mieux le jour, mais mes nuits étaient sans sommeil ; et, si j'avais même la chance de
-dormir, je me réveillais aussi malheureux qu'auparavant.
J'ai pensé qu’un fort travail manuel pourrait seul me guérir, et qu'après une journée de fort labeur, je goûte-
-rais un sommeil réparateur qui m'est refusé depuis
longtemps.
— C'est vrai cela, dit Dumais: quand un homme a bien travaillé le jour, je le défie d’avoir des insomnies ; mais où voulez-vous en venir, et en quoi serais-je assez
“heureux pour vous aider ?
— C'est de vous, mon cher Dumais, que j'attends
“ma guérison. Mais écoutez-moi, sans m'interrompre,
et je vais vous faire part de mes projets. Je suis maintenant riche, très-riche, et voici mon principe : puisque la providence m'a donné des richesses que je ne devais jamais espérer, je dois en employer une partie à faire le bien. Il y a, dans cette paroisse et dans les environs, une immense étendue de terre en friche, soit à vendre, soit à concéder. Mon dessein est d'en acquérir
‘une quantité considérable, et non-seulement d'en sur- ‘eiller le défrichement, mais d'y travailler moi-même :
vous savez que j'ai les bras bons; et j'en ferai bien autant que les autres.
— Connu, fit Dumais.
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.— Il y a beaucoup de pauvres gens, continua Arché, qui seront trop heureux de trouver de l'ouvrage, surtout en leur donnant le plus haut salaire. Vous comprenez, Dumais, que je ne pourrai seul suffire à tout, et qu'il me faut un aide : que ferais-je d’ailleurs le soir, sous la tente et pendant le mauvais temps, sans un ami pout me tenir compagnie : c’est alors que le chagrin me tuerait.
— Partons dès demain, s’écria Dumais, et allons visiter les plus beaux lots, que je connais, au reste, déjà assez bien.
— Merci, dit Arché, en lui serrant la main. Mais qui prendra soin de votre ferme pendant vos fréquentes absences ?
— Soyez sans inquiétude là-dessus, monsieur : ma femme seule pourrait y suffire, quand bien même elle n'aurait pas son frère, vieux garçon, qui vit avec nous : jamais ma terre n’a souffert de mes absences. Que voulez-vous, c’est comme un mal, j'ai toujours, moi, préféré le mousquet à la charrue. Ma femme me tance de temps en temps à ce sujet ; mais, à la fin, nous n’en sommes pas pires amis.
— Savez-vous, dit Arché, que voilà sur le bord de la rivière, près de ce bosquet d’érable, le plus charmant site que je connaisse pour y construire une maison. La vôtre est vieille : nous allons en bâtir une assez grande
pour nous loger tous. Je me charge de ce soin, à condition que j'aurai le droit d'en occuper la moitié, m4 vie durant ; et, à ma mort, ma foi, le tout vous appartiendra. J'ai fait vœu de rester garçon.
, — Les hommes comme vous, fit Dumais, sont trop rares : il serait cruel que la race vint à s’en éteindre, Mais je commence à comprendre qu’au lieu de songer à vous, c’est à moi et à ma famille que vous pensez, et que c’est nous que vous voulez enrichir.
— Parlons maintenant à cœur ouvert, reprit Arché s je n’ai de vrais amis dans le monde que la famille d'Ha- hi berville et la vôtre.
— Merci, monsieur, dit Dumais, de nous mettre sur la même ligne, nous pauvres cultivateurs, que cette noble et illustre famille,
— Je ne considère dans les hommes, repartit de Locheill, que leurs vertus et leurs bonnes qualités, Certes, j'aime et respecte la noblesse ; ce qui ne m'empêche pas d’aimer et respecter tous les hommes estimables, et de leur rendre la justice qu’ils méritent. Mon intention est de vous donner le quart de ma fortune,
«— Ah! monsieur, s’écria Dumais.
— Ecoutéz-moi bien, mon ami, Un gentilhomme ne ment jamais. Lorsque je vous ai dit que j'avais ce que vous appelez des peines d'esprit, je vous ai dit la vérité.
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J'ai trouvé le remède contre cette affreuse maladie : beaucoup d’occupations et de travail manuel ; et ensuite faire du bien à ceux que. j'aime. Mon intention est donc de vous donner, de mon vivant, un quart de ma fortune ; gare à vous, Dumais : je suis persévérant et entêté comme un écossais que je suis; si vous me chicanez, au lieu d’un quart, je suis homme à vous en donner la moitié. Mais pour parler sérieusement, mon cher Dumais, vous me rendriez très-malheureux si vous me refusiez.
— S'il en est ainsi, monsieur, dit Dumais avec des larmes dans la voix, j'accepte vos dons que j'aurais, d’ailleurs, mauvaise grâce de refuser d’un homme comme vous.
Laissons de Locheill s'occuper activement d’enrichir Dumais, et retournons à nos autres amis.
Le bon gentilhomme, presque centenaire, ne vécut qu’un an après l’arrivée de Jules. Il mourut entouré de ses amis, après avoir été l'objet des soins les plus touchants de Blanche et de son frère, pendant un mois que dura sa maladie. Quelques moments avant son décès, il pria Jules d'ouvrir la fenêtre de sa chambre, et jetant un regard éteint du côté de la petite rivière qui coulait paisiblement devant sa porte, il lui dit :
— C'est là, mon ami; c’est à l’ombre de ce noyer que je t'ai fait le récit de mes malheurs ;: c’est là que je
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t'ai donné des conseils dictés par l'expérience que donne la vieillesse. Je meurs content, car je vois que tu en as profité. Emporte, après ma mort, ce petit bougeoir : en te rappelant les longues insomnies dont il a été témoin dans ma chambre solitaire ; il te rappellera aussi les conseils que je t'ai donnés, s'ils pouvaient sortir de
ta mémoire. 4 HE ou, t
— Quant à toi, mon cher et fidèle André, continua M. d’'Egmont, c’est avec bien du regret que je te laisse sur cette terre, où tu as partagé tous mes chagrins. Tu seras bien seul et isolé après ma mort ! Tu m'as promis. de passer le reste de tes jours avec la famille d'Haber: viMe : elle aura le plus grand soin de ta vieillesse. Tu
sais qu'après ton décès les pauvres seront nos héritiers,
— Mon cher maître, dit Francœur en sanglotant, les pauvres n’attendront pas longtemps leur héritage,
. Le bon gentilhomme, après avoir fait les adieux les plas tendres à tous ses amis, s'adressant au curé, le pria de réciter les prières des agonisants. Et à ces paroles : ‘ Partez, âme chrétienne, au nom du Dieu tout-puissant “ qui vous a créée,” il rendit le dernier soupir. Sterne aurait dit : “ l'ange régistrateur de la chancellerie deg ‘ cieux versa une larme sur les erreurs de sa jeunesse, “et les effaça pour toujours.” Les anges sont plus compatissants que les hommes, qui n’oublient ni ne pardonnent les fautes d'autrui |
Anaré Francœur fut frappé de paralysie lorsqu'on descendit le corps de son maître dans sa dernière des meure, et ne lui survécut que trois semaines seulement,
Lorsque Jules avait dit à sa sœur : “ Si j'aimais une “ anglaise, et qu’elle voulût accepter ma main, je l’épou- ‘“ serais sans plus de répugnance qu’une de mes com- # patriotes, ” elle était loin alors de soupçonner les vraies intentions de son frère, Jules, en effet, pendant la traversée de l'Atlantique, avait fait la connaissance d'une jeune demoiselle anglaise, d’une grande beauté, Jules, autre Saint-Preux, lui avait donné d’autres leçons que celle de langue et de grammaire française, pendant un trajet qui dura deux mois. Il avait d’ailleurs montré son bon goût : la jeune fille, outre sa beauté ravissante, possédait toutes les qualités qui peuvent inspirer une passion vive et sincère,
Erfin, tous les obstacles levés, toutes les difficultés surmontées par les deux familles, Jules épousa l’année suivante la blonde fille d’Albion, qui sut bien vite gagner le cœur de tous ceux qui l’entouraient.
Mon oncle Raoul, toujours rancunier au souvenir de la jambe que les Anglais lui avaient cassée dans l’Acadie, mais trop bien élevé pour manquer aux convenances, se : renfermait d’abord, quand il voulait jurer à l’aise contre les compatriotes de sa belle nièce; mais, entièrement subjugué au bout d’un mois par les prévenances et l’a-
L'ute … m reshess
mabilité de la charmante jeune femme, il supprima toutà-coup ses jurons, au grand bénéfice de son âme et des oreilles pieuses qu’il scandalisait,
A. — Ce coquin de Jules, disait mon oncle Raoul, n’est pas dégoûté d’avoir épousé cette anglaise ; et il avait bien raison ce saint homme de pape de dire que ces jeunes insulaires seraient des anges, s'ils étaient seulement un peu chrétien: son angli, sed angeli forent, sà essent christiani, ajoutait-il d’un air convaincu.
Ce fut bien autre chose quand le cher oncle, tenant un petit neveu sur un genou et une petite nièce sur l’autre, les faisait sauter en leur chantant les jolies chansons des voyageurs canadiens. Qu'il était fier quand leur maman lui criait :
+. ‘ — Mais venez-donc de grâce à mon secours, mon cher
oncle, ces petits démons ne veulent pas s’endormir sans vous.
Mon oncle Raoul avait déclaré qu’il se chargerait de l'éducation milifaire de son neveu; aussi, dès l’âge de quatre ans, ce guerrier en herbe, armé d’un petit fusil de bois, faisait déjà des charges furieuses contre l’abdomen de son instructeur, obligé de défendre avec sa canne la partie assiégée.
i — Le petit gaillard, disait le chevalier en se redres: sant, aura le bouillant courage des d'Haberville, avec la