‹ Les anciens canadiens [microforme] (volume 5)Chapitre 19 sur 44 · PP PS CN TL · texte numérisé non relu

PP PS CN TL

ut des

"est ait ces

res

ms D

PT pgpaenaci 8 rte à Es

Les Anciens Canadiens ZI17

ténacité et l'indépendance des fiers insulaires dont il est issu par sa mère,

José s'était d'abord montré assez froid pour sa jeune maîtresse ; mais il finit par lui être sincèrement attaché, Elle avait bien vite trouvé le point vulnérable de la cuirasse, José, comme son défunt père, aimait le vin et l'eau-de-vie, qui n'avaient d’ailleurs guère plus d’effet sur son cerveau breton que si l’on eût versé les liqueurs qu’il absorbait sur la tête du coq dont était couronné le mai de son seigneur, afin de fausser le jugement de ce vénérable volatile dans ses fonctions ; aussi la jeune dame ne cessait-elle de présenter à José, tantôt un verre d’eaude-vie pour le réchauffer, tantôt un gobelet de vin pour le rafraîchir ; et José finit par avouer que, si les Anglais étaient pas mal rustiques, les Anglaises ne leur ressemblaient nullement.

Monsieur et Madame d’'Haberville rassurés, après tant de malheur, sur l’avenir de leurs enfants, coulèrent des jours paisibles et heureux jusqu’à la vieillesse la plus reculée. Les dernières paroles du capitaine à son fils furent :

— Sers ton nouveau souverain avec autant de fidélité que j'ai servi le roi de France; et que Dieu te bénisse, mon cher fils, pour la consolation que tu m'as donnée!

Mon oncle Raoul, décédé trois ans avant son frère n'eut qu’un regret avant de mourrir: celui de laisser la

I16 Ze; Anciens Canadiens

vie avant que son petit-neveu eût embrassé la carrière militaire.

id II n’y a qu’une carrière digne d’un d’Haberville, répétait-il sans cesse, c’est celle des armes.

Il se consolait pourtant un peu dans l'espoir que son neveu, qui achevait de brillantes études, serait un savant comme lui, et que la science ne s’éteindrait pas dans la

famille. ES ASE Tr" -

! José, qui avait un tempérament de fer et des nerfs d'acier, José qui n'avait jamais eu un instant de maladie depuis qu’il était au monde, regardait la mort comme un événement assez hypothétique. Un de ses amis lui disant un jour, après le décès de ses anciens maîtres :

— Sais-tu, José, que tu as au moins quatre-vingts ans bien sonnés, et qu’à te voir on t'en donnerait à peine cinquante ?

José s’appuya sur une hanche, comme signe de stabilité, souffla dans le tuyau de sa pipe pour en expulser un reste de cendre, fouilla longtemps dans sa poche de culotte, de la main qui lui restait, pour en retirer son sac à tabac, son tondre et son briquet, et répliqua ensuite, sans se presser, comme preuve de ce qu’il allait dire.

— Je suis, comme tu sais, le frère de lait de notre défunt capitaine; j'ai été élevé dans sa maison ; je l'ai

er

it

re ai

suivi dans toutes les guerres qu'il a faites ; j'ai élevé ses deux enfants ; j'ai commencé, entends-tu, sur de nouveaux frais, à prendre soin de ses petits-enfants : eh ben, tant qu’un d'Haberville aura besoin de mes services, je ne compte pas désemparer !

— Tu penses donc vivre aussi longtemps que le défunt Maqueue-salé (Mathusalem) ? fit le voisin.

— Plus longtemps encore, s’il le faut, répliqua José. gtemp » Téphiq

Ayant ensuite thé de sa poche tout ce qu’il lui fallait, il bourra sa pipe, mit dessus un morceau de tondre ardent, et se mit à fumer en regardant son ami de l'air d’un homme convaincu de ce qu’il avait avait avancé.

José tint parole pendant une douzaine d'année ; mais il avait beau se raidir contre la vieillesse, en vacant à ses occupations ordinaires, malgré les remontrances de ses maitres, force lui fut enfin de garder la maison.

Toute la famille s’empressa autour de lui.

— Qu’as-tu, mon cher José? dit Jules.

— Bah! c’est la paresse, fit José, ou peut-être mon thumatique (rhumatisme),

Or José n'avait jamais eu aucune attaque de cette maladie : c'était un prétexte.

Z20 Les Anciens Canadiens

—- Give the good oit fellow, mam, his morning glass s it all revire him, fit Arché.

— Je vais vous apporter un petit coup d’excellente eau-de-vie, dit madame Jules.

—— Pas pour le quart-d'heure, repartit José ; j'en ai toujours dans mon coffre, mais ça ne me le dit pas ce matin.

On commença à s’aiarmer sérieuse nent : c'étais un mauvais symptôme.

— Je vais alors vous faire une tasse de thé, dit madame Jules, et vous allez vous trouver mieux (4).

— Mon anglaise, reprit d'Haberville, croit que son

thé est un remède à tous maux.

José but le thé, déclara que c'était une fine médecine, et qu'il se trouvait mieux: ce qui n’empêcha pas le fidèle serviteur de prendre le lit le soir même pour ne plus ‘e quitter vivant.

Lorsque le brave homme vit approcher sa fin, il dit à Jules, qui le veillait pendant cette nuit :

— J'ai demandé au bon Dieu de prolonger ma vie jusqu'aux vacances prochaines de vos enfants, afin de les voir encore une fois avant de mourir; mais je n'aurai pas cette consolation.

— Tu les verras demain, mon cher José.

Une heure après, de Locheill était sur la route qui conduit à Québec, et le lendemain au soir tout ce que le fidèle et affectionné serviteur avait de pius cher au monde entourait sa couche funèbre, Après s'être entretenu avec eux pendant longtemps, après leur avoir fait les plus tendres adieux, il recueillit toutes ses forces pour s’asseoir sur son lit, et une larme brûlante tomba sur la main de Jules qui s'était approché pour le soutenir. ' Après ce dernier effort de cette nature puissante, celui qui avait partagé la bonne et la mauvaise fortune des d'Haberville n’existait plus.

— Priors pour l’âme d’un des hommes les plus excellents que je connaisse, dit Arché en lui fermant les yeux,

Jules et Blanche, malgré les représentations qu’on leur fit, ne voulurent se reposer sur personne du soin de veiller auprès de leur vieil ami, pendant les trois jours que son corps resta au manoir.

— Si un de notre famille fût mort, dirent-ils, José ne Yaurait pas abandonné à autrui

Un jour qu’Arché, pendant ses fréquentes visites chez les d'Haberville, se promenait avec Jules devant. le manoir, il vit venir un vieillard à pied, passablement mis, portant un sac de loup-marin sur ses épaules.

— Quel est cet homme ? fit-il

— Ah! dit Jules, c’est notre ami M. D...., portant son étude sur son dos.

— Comment ? son étude ! dit Arché,

— Certainement : il est notaire ambulant ! Il parcourt tous les trois mois certaines localités, passant de nouveaux actes, et expédiant des copies de ses minutes qu’il porte toujours avec lui, pour n'être pas pris au dépourvu. C’est un excellent et très-aimable homme, français de naissance et plein d'esprit. Il commença par faire, à son arrivée au Canada, un pelit commerce d'images peu profitable ; et puis, se rappelant qu’il avait étudié jadis pendant deux ans chez un clerc d’avoué en France, il se présenta bravement devant les juges, passa un examen si non brillant, du moins assez solide pour sa nouvelle patrie, et s'en retourna triomphant chez lui avec une commission de notaire dans sa poche. Je t'assure que tout le monde s’accommode très-bien de ses actes rédigés avec la plus scrupuleuse honnêteté: ce qui supplée à une diction plus pure, mais souvent entachée de mauvaise foi, de certains notaires plus érudits. (6)

— Votre notaire nomade, reprit Arché en souriant, arrive fort à propos : j'ai de la besogne pour lui,

En effet, de Locheill, déjà très-avancé dans l’œuvre de défrichement qu’il poursuivait avec activité au profit de

+ etranger tr yon À ne

nn

son ami Dumais, lui fit un transport en bonne et due forme, de tous ses immeubles : se réservant seulement, sa vie durant, la moitié de la nouvelle et vaste maison

qu'il avait construite.

Fe Les visites d’Arché au manoir d'Habervilie devinrent Plus fréquentes à mesure qu’il avançait en âge ; et il finit même par s'y fixer lorsque l’amitié la plus pure eut remplacé le sentiment plus vif qüi avait obscurci les plus beaux jours de sa jeunesse. Blanche ne fut désormais aux yeux d’Arché que sa sœur d'adoption : et le doux nom de frère, que Blanche lui donnait, purifiait ce qui restait d'amour dans ce noble cœur de femme.

Jules avait été un fils tendre et respectueux : ses deux enfants furent pour lui ce qu’il avait été pour ses bons parents.

Tant que M. et Mme. d'Haberville vécurent, Jules leur tint fidèle compagnie, ne s’absentant que pour affaires indispensables, ou pour remplir un devoir auquel son père, strict observateur de l'étiquette avant la conquête, tenait beaucoup : celui d'assister avec son épouse au bal de la reine, le 31 de décembre, et le lendemain, à onze heures, à un lever, où le représentant du roi recewait l'hommage respectueux de toutes les personnes ayant leurs entrées au château Saint-Louis, à Québec (7).

L'auteur a tant d'affection pour les principaux personnages de cette véridique histoire qu’il lui en coûte de les

faire disparaître de la scène: on s'attache naturellement aux fruits de ses œuvres. Il craindrait aussi d'affliger ceux des lecteurs qui partagent son attachement pour ses héros, en les tuant d’un coup de plume: le temps fera bien son œuvre de mort sans l'assistance de l’auteur,

* Il est onze heures du soir, vers la fin d'octobre ; toute la famille d'Haberville est réunie dans un petit salon suffisamment éclairé, sans même le secours des bougies, par la vive clarté que répand une brassée d’éclats de bois de cèdre, qui Zambe dans la vaste cheminée. De Locheill, qui approche la soixantaine, fait une partie d'échecs avec Blanche. Jules, assis près du feu entre sa femme et sa fille, les fait endéver tous deux, sans négliger pourtant les joueurs d'échecs.

Î . Le jeune Arché d'Haberville, fils unique de Jules et | filleul de Locheill, paraît refléchir sérieusement, tout en suivant d’un œil attentif les figures fantastiques que crée son imagination dans le brasier qui s'éteint lentement dans l’âtre de la cheminée.

} — À quoi pensez-vous, grave philosophe ? lut dit son

père.

| — J'ai suivi avec un intérêt toujours croissant, répond le jeune homme, un petit groupe d'hommes, de femmes, d'enfants qui marchaient, dansaient, sautaient, montaient, descendaient ; et puis tout à disparu,

En effet, le feu de cèdre venaient de s’éteindre.

— Tu est bien le fils de ta mère, et le digne filleul de ton parrain, fit Jules d'Haberville en se levant pour souhaïter le bonsoir à la famille, prête à se retirer pour la nuit.

Semblables à ces figures fantastiques que regardait le jeune d'Haberville, mes personnages, cher lecteur, se sont agités pendant quelque temps devant vos yeux, pour disparaître tout-à-coup, peut-être pour toujours, avec celui qui les faisait mouvoir. j}

Adieu donc aussi cher lecteur, avant que ma main, plus froide que nos hivers du Canada, refuse de traces mes pensées,

Page 1