‹ Les anciens canadiens [microforme] (volume 5)Chapitre 38 sur 44 · G. WASHINGTON · texte numérisé non relu

G. WASHINGTON

«(Signé,) Courox ViiciEnSs 1

Certes, personne n’est plus disposé que moi à rendre justice aux grandes qualités du héros américain, lorsque l’on s'entre-

tenait dans ma famille de la mort cruelle et prématurée do !

1 Lo double de ce document existe encore au greffe de Montréal, L'autre est aux archives de la marine, à Paris,

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notre parent assassiné au début d’une carrière qui promettait d'être brillante, je cherchais à excuser Washington sur sa grande jeunesse ; il n’était alors, en effet, âgé que de vingt ans. Je faisais valoir ses vertus, son humanité, lorsque, vingt-deux ans après cette catastrophe, il prenait en main la cause de ses

compatriotes et créait une grande et indépendante nation.

Aussi n'aurais-je jamais songé à tirer de l'oubli cette déplo= rable aventure, si Washington lui-même n° m'en eût donné l'occasion en cherchant, pour se disculper, à ternir la réputation de mon grand-oncle Jumonville, dans des mémoires qu’il &

. . , * 4 se, ar publiés plusieurs années après la catastrophe. TT |

« Nous étions informés, dit-il, que Jumonville, déguisé en « sauvage, rôdait (was prouling) depuis plusieurs jours aux «environs de nos postes, et je dus le considérer comme un « espion

Cette excuse n'a rien de vraisemblable, parce que Washington ne pouvait pas ignorer que non-seulement les soldats, mais les officiers mêmes de l’armée française, lorsqu'ils faisaient la guerre dans les forêts, portaient le costume des aborigènes : capot court, mitasses, brayets et souliers de chevreuil, Cet accoutrement souple et léger leur donnait un grand avantage sur des ennemis toujours vêtus à l’européenne. De Jumonville ne pouvait non plus, sans une témérité blâmable, se rendre direc. tement aux postes des Anglais, qu'en prenant de grandes ] ré-

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cautions ; les bois étant infestis de sauvages, ennemis des Français, qui, dans un premier mouvement, auraient peu res-

pecté son titre de parlementaire. '

\ Après avoir fait justice de cette accusation d'espionnage à laquelle Washington n'a songé que bien des années après le meurtre, en écrivant ses mémoires, voyons ce qu’il dit, pour sa justification, dans ses dépèches à son gouvernement immédiatement après le guet-apens. 11 est nécessaire de faire observer ici que les couronnes de France et d'Angleterre vivaient alcrs x en paix ; que la guerre ne fut déclarée par Louis XV qu'après cet événement, que les seules hostilités commises, l'étaicni per les Anglais, qui avaient envahi les possessions françaises, et

que c'était contre ceé acte que Jumonviile voulait protester. °

Mais revenons à la justification de Washington dans ses dépèches, Il dit «qu’il regardait la frontière de la Nouvelle- « Angleterre comme envahie par les Français, que la guerre lui « semblail exisler, etc. Que les Français à sa vue avaient couru «aux armes, qu'alors il avait ordonné le feu, qu’un combat « d'un quart-d’'heure s'était engagé, à la suite duquel les Fran- « çais avaient eu dix hommes lués, un blessé et vingt-el-un pri- «sonniers ; et les Anglais, un homme tué et trois blessés ; qu'il « était faux que Jumonville eût lu la sommation, etc. Qu'il n’y «avait point eu de guet-apens, mais surprise et escarmouche,

« ce qui est de bonne guerre.»

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! Exce:lente gucrre, sans doute, pour un fort détachement qui attaque à l'improviste une poignée d'hommes en pleine paix! Ce n'était pas trop mal s’en tirer pour un simple major âgé de vingt ans, certains généraux de l’armée américaine du Nord ne feraient pas mieux aujourd'hui, eux qui s'en piquent. Les deux phrases suivantes sont d'une admirable naïveté : «que la guerre lui semblait exister , que les lfrancçais à sa vue avaient couru aux armes.» Ces chiens de Francais avaient, sans doute, oublié qu'il était plus chrétien de se laisser égorger comme des moutons!

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Si l'on accepte la version de Washington, comment expliquer alors le cri d’indignation et d'horreur qui retentit dans toute la Nouvelle-France et jusqu'en Europe ? On n'a pourtant jamais reproché aux Francais de se lamenter comme des femmes pour la perte de leurs meilleurs généraux, ou pour une défaite mème signalée : pourquoi alors leur indignation, leur fureur à la nouvelle de Ja mort d'un jeune homme qui faisait, pour ainsi dire, ses premières armes, s'il avait péri dans un combat livré suivant les règles des nations civilisées? Ceci doit tout d’abord frapper

le lerteur, qui n'aura pas mème lu la version française que je

‘vais citer.

Tous les prisonniers francais, et Manceau, qui seul se déroba par la fuite au massacre, les sauvages mêmes alliés des Anglais déclarèrent que Jumonville éleva un mouchoir au-dessus de sa

tête, qu'il invita les Anglais, par un interprète, à s'arrêter,

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ayant quelque chose à leur lire; que le feu cessa; que ce fut pendant qu'il faisait lire la sommation par un truchement qu'ñ fut tué par une balle qu'il reçut à la tête ; que, sans les sauvages qui s’y opposèrent, toute la petite troupe aurait été massacrée.

M. Guizot, dans ses mémoires sur Washington, après avoir cité le poème «Jumonville,» des extraits de Hassan, de Lacretelle, de Montgaillard, qui corroborent tous la version de M, de LaPlace, fait fi de toutes ces autorités consignées dans les archives de la marine française, et s’en tient à la version seule de Washington.

La grande ombre du héros républicain aurait-elle influencé le jugement du célèbre écrivain français ! Il ne m'appartient pas à moi, faible pygmée, d'oser soulever ce voile. Je dois baisser pavillon en présence d’une si haute autorité, me contentant de dire: Washington alors n'aurait jamais dû signer un écrit où les mots assassin et assassinal lui sont jetés à la figure, comme on le voit dans le cours de la capitulation que j'ai citée.

N'importe; c’est maintenant au lecteur à juger si j'ai lavé victorieusement la mémoire de mon grand-oncle, accusé d'espionnage. Si Jumonville eût accepté le rôle odieux que son î ennemi lui prête pour se justifier d’un honteux assassinat, les ; Français n'auraient pas versé tant de larmes sur la tombe de j

la victime. À

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