‹ Les anciens canadiens [microforme] (volume 5)Chapitre 5 sur 44 · DEC · texte numérisé non relu

DEC

M me Pourquoi, monsieur, répliqua le capitaine en cherchant dans ses souvenirs quelle pouvait être cette personne qu’il croyait avoir déjà vue ; pourquoi, monsieur, n’auriez-vous jamais osé me remettre ce paquet en: main propre, si le hasard ne m’eût fait vous rencontrer P'

[= Le “a

. — Parce que, monsieur, dit l'interlocuteur en hésitant, | ‘parce que j'aurais craint qu’il vous fût désagréable de le! recevoir de ma main : je sais que le capitaine d’Haberville n'oublie jamais ni un bienfait ni une offense.

ES EL usuels Dr ttte te DRE à

CE md

M. d'Haberville regarda fixement l'étranger, fronça les sourcils, ferma fortement les yeux, garda pendant quelque temps le silence, en proie à un pénible combat intérieur ; mais, reprenant son sang-froid, il lui dit avec la plus grande politesse :

D Latsons à la conscience de chacun les torts du passé : vous êtes ici chez moi, capitaine de Locheill et, en outre, étant porteur de lettres de mon fils, vous avez droit à un bon accueil de ma part. Toute ma famille vous reverra avec plaisir. Vous recevrez chez moi une hospitalité. . .. (il allait dire, avec amertume, princière, mais sentant tout ce qu’il y aurait de reproche dans ces mots) vous recevrez, dit-il, une hospitalité cordiale ; allons, venez.

Ê Le lion n’était apaisé qu'à demi.

® Arché, par un mouvement assez naturel, avança la main pour serrer celle de son ancien ami, mais il lui fallut aller la chercher bien loin ; et quand il l’eut saisie, elle resta ouverte dans la sienne.

Un loug soupir s’échappa de la poitrine de l’Ecossais, En proie à de pénibles réflexions, il parut indécis pendant quelques minutes, mais finit par dire d’une voix empreinte de sensibilité :

— Le capitaine d'Haberville peut bien conserver de la rancune au jeune homme qu'il a jadis aimé et comblé

‘de bienfaits, mais il a l'âme trop noble et trop élevée pour lui infliger de cœur joie un châtiment au-dessus de ses forces : revoir les lieux qui lui rappellent de si ee souvenirs sera déjà un supplice assez cruel,! |

sans y rencontrer l’accueil froid que l'hospitalité pe

‘envers un étranger.

| sFtzes ald

“Adieu, capitaine d'Haberville ; adieu, pour Étoufouts x celui que j’appelais autrefois mon père, s’il ne me regarde plus, moi, comme son fils ; et un fils qui lui a toujours porté le culte d’affectueuse reconnaissance qu'il doit à un tendre père. J'en prends le ciel à témoin, {M. d'Haber- “ville, que ma vie a été empoisonnée par les remords, depuis le jour fatal où le devoir impérieux d’un officier. subalterne m'imposait des actes de vandalisme qui répu-. gnaient à mon cœur ; qu’un poids énorme me pesait sans cesse sur la poitrine, même dans l’enivrement du triomphe (militaire, dans les joies délirantes des bals et des festins,

comme dans le silence des longues nuits sans sommeil.

Adieu, pour toujours ; car je vois que vous avez refusé d'écouterle récit que la bonne Supérieure devait vousfaire de mes remords, de mes angoisses, de mon désespoir, lavant et après l’œuvre de destruction, que, comme soldat, sujet à la discipline militaire, je devais accomplir. Adieu, ipour la dernière fuis ; et, puisque tout rapport doit cesser fentre nous, oh ! dites, dites-moi, je vous en conjure, que la

|paix est rentrée dans le sein de votre excellente famille ; ‘qu’un rayon de joie illumine encore quelquefois ces visages

où tout annonçait autrefois la paix de l'âme et la gaieté du cœur ! Oh ! dites-moi, je vous en supplie, que vous n'êtes pas constamment malheureux ! Il ne me reste maintenant qu’à prier Dieu, à deux genoux, qu'il répande ses bienfaits sur une famille que j'aime avec tant d’af-! ‘fection! Offrir de réparer les pertes que j'ai causées, avec ma fortune qui est considérable, serait une insulte

au noble d'Haberville !

À Si M. d'Haberville s'était refusé à toute explication de

la part de sa sœur, il n’en avait pas moins été impressionné par le récit que lui avait fait M. de Saint-Luc, du dévouement sublime de Locheill offrant de sacrifier for- | tune et avenir à un sentiment exalté de gratitude. De là U l'accueil à demi-cordial qu’il lui avait d’abord fait ; car il est à supposer que, sans cette impression favorable, il lui aurait tourné le dos. !

SE PE | ECS L

tt

. Les mots: réparation pécuniaire, firent d’abord fris- | 1 sonner M. d'Haberville, comme si un fer rouge eût effleuré sa peau ; mais en proie à d’autres réflexions, à d’autres combats, ce mouvement d’impatience ne fut que | transitoire. Il se serra la poitrine à deux mains, comme s’il eût voulu extirper le reste de venin qui adhérait, 1]

1 L'auteur, qui, malgré la meilleure volonté du monde, n'a jamais pu

Æonserver vingt-quatre heures de rancune à ses plus cruels ennemis, a étudié | ‘avec un intérêt pénible cette passion dans autrui. Cette rébellion contis muelle de la nature vindicative, dans une âme noble et généreuse, lui & n doujours paru une énigme. :

malgré lui, à son cœur, tourna deux à trois fois sur luimême, en sens inverse, fit signe à de Locheill de rester où il était, marcha d’abord très-vite sur le sable du rivage, puis à pas mesurés, et, revenant enfin vers de Locheill, il lui dit :

— J'ai fait tout ce que j'ai pu, Arché, pour dissiper tout reste de rancune ; mais vous me connaissez: c’est l'œuvre du temps, qui en effacera les dernières traces. Tout ce que je puis vous dire, c’est qe mon cœur vous pardonne. Ma sœur, la Supérieure, m'a tout raconté : je mx suis décidé à l'entendre après votre intercession pour moi auprès du gouverneur, dont m'a fait part mon ami de Saint-Luc. J'ai pensé que celui qui était prêt à sacrifier rang et fortune pour ses amis, ne pouvait avoir agi que par contrainte, dans des circonstances auxquelles je fais allusion pour la dernière fois. Si vous remarquez de temps à autre quelque froideur dans mes rapports avec vous, ne paraissez pas y faire attention : laissons faire le temps.

Et il pressa cordialement la main de Locheill. Le lion était dompté.

— Comme il est probable, dit M. d'Haberville, que le calme va durer, renvoyez vos matelots, après que je leur aurai fait porter des rafraichissements, et si, par hasard, il s'élevait un vent favorable, je vous ferai transporter dans six heures à Québec, avec ma fameuse Lubine, si

Les Anciens Canaitiens

toutefois vos affaires vous empêchaient de nous donner

” autant de temps que nous serions heureux de vous pos- ; séder sous notre toit. C’est convenu, n'est-ce pas ? | le Et passant amicalement son bras sous celui d’Arché, ! ils s’'acheminèrent vers l'habitation. } du : —- Maintenant, zArché, dit le capitaine, comment se | st fait-il que vous soyez chargé de ces lettres de mon fils, qui contiennent de bonnes nouvelles, comme vous venez | | a de me le dire? | À : É r ! — J'ai jaissé Jules à Paris, répondit Arché; il y a sept | ii semaines, après avoir passé un mois avec lui dans l'hôtel : l- de son oncle, M. äe Germain, qui n’a pas voulu me | ri séparer de mon ami pendant mon séjour en France ; 1 e mais, comme 1l vous sera plus agréable d’apprendre ces | e bonnes nouvelles de sa main même, permettez-moi de

ne pas en dire davantage.

î ‘Si de Locheill fut attristé en voyant ce que l’on ! appelait, avant la conquête, le hameau d’Haberville, remplacé par trois ou quatre bâtisses à peu près semblables à celles des cultivateurs aisés, il fut néanmoins agréablement surpris de l’aspect riant du domaine. Ces bâtisses neuves et récemment blanchies à la chaux, ce jardin émaillé de fleurs, ces deux vergers chargés des plus beaux fruits, les moissonneurs retourraaii de la prairie, avec deux voitures chargées de foins odorants,

tout tendait à dissiper les impressicns de tristesse qui avait d'abord éprouvées.

ie SE ja

# A l'exception d’un canapé, de douze fauteuils en ‘acajou et de quelques petits meubles sauvés du désastre, intérieur de la maison était de la plus grande simplicité : les tables, les chaises et les autres meubles ‘étaient en bois commun, les cloisons étaient vierges de peinture et les planchers sans tapis. Les portraits de famille, qui faisaient l'orgueil des d’'Haberville, n’occupaient plus leur place de rigueur dans la salle à manger, les seuls ornements des nouvelles chambres étaient quelques sapins dans les encoignures, et abondance de fleurs dans des corbeilles faites par les naturels du pays. Cette absence de meubles plus coûteux ne laissait pas cependant d’avoir ses charmes : les émanations de ces sapins, de ces fleurs, de ces bois neufs et résineux, que l’on respirait à pleine poitrine, semblaient vivifer le corps en réjouissant la vue. Il y avait partout une odeur de propreté, qui ne faisait pas regretter des ameublements plus soniptueux. |

? ne ! Toute la famille, qui avait vu venir de loin M. d'Haberville accompagné d'un étranger, s'était réunie dans le salon pour le recevoir. A l'exception de Blanche, personne ne reconnut Arché qu'on n'avait pas vu depuis dix ans. La jeune fille pâlit et se troubla d’abord à l'aspect de l’ami de son enfance, qu’elle ne croyait jamais revoir ; mais, se remettant promptement avec cette

ere €

ln = Cd

es

fin, tnta (uso Mé

Les Anciens Canadiens # il force d'âme qu'ont les femmes pour cacher les impres-

sions les plus vives, elle fit, comme les deux autres

dames, la profonde révérence qu’elle aurait faite à un | en étranger. Quant à mon oncle Raoul, il salua avec une "k 4 À re, politesse froide : il n’aimait pas les Anglais, et jurait ‘4 . " À "| ae contre eux, depuis la conquête, avec une verve peu. & les édifiante pour les oreilles pieuses. Fénin à sé À $ À | : | L j , L Ë D L2 L LU de ':— Je veux qu'un Iroquois me grille, fit le capitaine [ )C- en s'adressant à Arché, si un seul d’entre eux vous à reconnaît. Voyons ; regardez bien ce gentilhomme : res dix ans ne doivent pas lavoir effacé de votre mémoire : 6 ni je l'ai, moi, reconnu de suite. Parle Blanche : tu dois, | els étant beaucoup plus jeune, avoir de meilleurs yeux que | ne les autres. L a- ‘— Je crois, dit celle-ci bien bas, que c'est M. de | à À et T Locheill. he 1 ent | fi eu 4 | rt | —- Eh oui! dit M. d'Haberville, c’est Arché, qui a vu ds | Jules dernièrement à Paris ; et il nous apporte de lui | des lettres qui contiennent de bonnes nouvelles. Que | . faites-vous donc, Arché, que vous n’embrassez pas vos | VL. | anciens amis | | : ; i l 1e . L . L3 L3 L2 , Toute la famille, qui ignorait jusqu'alors le change- € Let * F RAGE ls ment du capitaine en faveur d’Arché, dont elle n’avait

x jamais osé prononcer le nom en sa présence, toute la famille qui n’attendait que l’assentiment du chef pour faire à Arché l'accueil le plus amical, fit éclater sa joie

avec un abandon qui toucha de Locheill jusqu'aux larmes.

\ La dernière lettre de Jules contenait le passage sui. vant :

“4 Tai pris les eaux de Baréges pour mes blessures, et, ‘“ quoique faible encore, je suis en pleine convalescence.) ‘“ Le rapport des médecins est qu’il me faut du repos. “et que les travaux de la guerre sont pour longtemps: ‘au-dessus de mes forces. J'ai obtenu un congé illimité: “ pour me rétablir. Mon parent D.......le ministre, “ et tous mes amis, me conseillent de laisser l’armée, de, “ retourner au Canada, la nouvelle patrie de toute ma; “ famille, et de m'y établir définitivement après avoir; C prêté serment de fidélité à la couronne d’Angjleterre ;] “ mais je ne veux rien faire sans vous consulter. Mon; “ frère Arché, qui a de puissants amis en Angleterre, “m'a remis une lettre de recommandation d’un haut) “ personnage à votre gouverneur Guy Carleton, que l’on ‘ dit plein d’égards pour la noblesse canadienne, dont! “11 connaît les antécédents glorieux. Si je me décide, sur votre avis, à me fixer au Canada, j'aurai donc] #< encore l'espoir d’être utile à mes pauvres compatriotes. ES J'aurai le bonheur, Dieu aidant, de vous embrasser] ‘ tous vers la fin de septembre prochain. Oh! quelle ‘6 jouissance, après une si longue séparation ” 11 , =

1 Lord Dorchester a sans cesse traité la noblesse canadienne avec les plus! grands égards : il montrait toujours une grande sensibilité en parlant de se! malheurs. \

ER re

2 A PTE" 2

Les Anciens Canadiens 41 Jules ajoutait dans un Dest-scriptum :

“ J'oubliais de vous dire que j'ai été présenté au Roi qui m'a accueilli avec bonté ; et m'a même fait je ne “ sais quels éloges sur ce qu’il appelait ma belle con- “ duite, en me nommant chevalier-grand-croix du très- # honorable ordre royal et militaire de Saint-Louis. 166 J'ignore quel mauvais plaisant de grand personnage ‘ m'a valu cette faveur : comme si tout Français, qui “ portait une épée, ne s’en était pas servi pour le moins | “ aussi bien que moi. Je pourrais citer dix officiers de: “ ma division qui méritaient d’être décorés à ma place. “Ilest bien vrai que plus qu'eux j'ai eu le précieux ‘ avantage de me faire écharper comme un écervelé à “ chaque rencontre avec l'ennemi. C’est vraiment dommage qu’on n’ait pas institué l’ordre des fous ; je n’au- “ rais pas alors volé mon grade de chevaïsrie, comme “ celui dont Sa Majesté très-chrétienne vient de me 4€ gratifier. J'espère pourtant que cet acte ne lui fermera 4 pas les portes du paradis ; et que saint Pierre aura à “lui objecter d’autres peccadilles ; car j'en serais au “ désespoir. ” ...::.….

n'a er aggpee ST

F” De Locheill ne put s'empêcher de sourire aux mots 4 Majesté très-chrétienne ; ” il lui sembla voir la mine railleuse de son ami en écrivant cette phrase,

| — Toujours le même, dit M. d'Haberville !

—Ne s’occupant que des autres ! s’écria-t-on en chœur,

— Je gagerais ma tête contre un chelin, dit Arché,

qu'il aurait été plus heureux de von décorer un de ses amis.

— Quel fils, dit la mère !

— Quel frère ! ajouta Blanche.

— Oh! oui! quel frère ! dit de Locheill avec la plus

vive émotion.

— Et, quel neveu donc ai-je formé, moi ! s’écria mon oncle Raoul en coupant l'air de haut en bas avec sa

canne, comme s’il eût été armé d’un sabre de cavalerie.

C’en est un prince celui-là, qui sait distinguer le mérite

et le récompenser ! Elle n’est pas dégoûtée cette Majesté

de France ; elle sait qu'avec cent officiers comme Jules,

elle pourrait reprendre l'offensive, parcourir l’Europe avec ses armées triomphantes, franchir le Détroit comme un autre Guillaume, écraser la fière Albion, et reconquérir ses colonies !

Et mon oncle Raoul coupa de nouveau l'air en tout sens avec sa canne, au péril imminent de ceux qui tenaient à conserver intacts leurs yeux, leur nez et leurs mâchoires menacés par cette charge d’un nouveau genre. Le chevalier regarda ensuite tout le monde d’un air fier et capable ; et à l’aide de sa canne, alla s’asseoir sur un fauteuil pour se reposer des lauriers qu'il venait de faire cueillir au roi de France avec cent officiers comme son neveu.

L'arrivée de Locheill avec les lettres de Jules répandit la joie la plus vive dans tous les cœurs de cette excellente famille ; on ne pouvait se lasser de l’interroger sur un être si cher, sur des parents et des amis qu’on avait peu d'espoir de revoir, sur le faubourg Saint-Germain, sur la cour de France, sur ses propres aventures depuis Son départ du Canada.

Arché voulut voir ensuite les domestiques : il trouva la mulâtresse Lisette, occupée dans la cuisine des apprêts du diner : elle lui sauta au cou comme elle faisait jadis, quand il venait au manoir pendant les vacances de collége avec Jules qu'elle avait élevé; et les sanglots lui coupèrent la voix.

, Cette mulâtresse, que le capitaine avait achetée à l’âge ‘de quatre ans, était, malgré ses défauts, très-attachée à toute la famille. Elle ne craignait un peu que le maître; quant à la maïîtresse, sur le principe qu’elle était plus ancienne qu’elle dans la maison, elle ne lui obéissait qu’en temps et lieux. Blanche et son frère étaient les seuls qui, par la douceur, lui faisaient faire ce qu’ils voulaient : et quoique Jules la fit endiabler très-souvent, elle ne faisait que rire de ses espiègleries ; toujours prête, en outre, à cacher ses fredaines et à prendre sa défense quand ses parents le grondaient. 1

1 Lisette est ici le type d’une mulâtresse que mon grand-père avait achetée lorsqu'elle n’était âgée que de quatre ans.

= ml

À M. d'Haberville, à bout de patience, l'avait depuis | longtemps émancipée; mais ‘elle se moquait de son «6 émancipation comme de ça,” disait-elle, en se faisant | claquer les doigts, “ car elle avait autant droit de rester 4 à la maison où elle avait été élevée, que lui et tous les ‘46 siens.” Si son maitre exaspéré la mettait dehors par a porte du nord, elle rentrait aussitôt par la porte du

Page 1