LL
sud, et 71ce vers,
Cette même femme, d’un caractère indomptable, avait
néanmoins été aussi affectée des malheurs de ses maitres, e A + 2 1 {
‘que s! elle eût été leur propre fille ; et, chose étrange, —
tout le temps qu’elle vit le capitaine en proie aux noires
“vapeurs qui le dévoraient, elle fut soumise et obéissante
à tous les ordres qu’elle recevait, se multipliant pour
faire seule la besogne de deux servantes. Quand elle était seule avec Blanche, elle se jetait souvent à son cou en sanglotant, et la noble demoiselle faisait trève à ses | chagrins pour consoler la pauvre esclave. Il faut dire à | a louange de Lisette qu’aussitôt le bonheur revertu dans | ‘Ja famille, elle redevint aussi volontaire qu'auparavant.
De Locheill, en sortant de la cuisine, courut au devant de José, qui revenait en chantant du jardin, chargé de légumes et de fruits.
| — Faites excuse, lui dit José, si je ne vous présente que la main gauche ; j'ai oublié l’autre sur les plaines d'Abraham. Je n’ai pas, d’ailleurs, de reproche à faire à
la petite jupe (sauf le respect que je vous dois), qui m'en a débarrassé 1 : il a fait les choses en conscience ; il me l’a coupée si proprement dans la jointure du poignet qu'il a exempté bien de la besogne au chirurgien qui a fait le pansement. Il est vrai de dire que nous sommes comme qui dirait à peu près quittes, la petite jupe et moi; car, faisant le plongeon pour reprendre mon fusil tombé à terre, je lui passai ma baïonnette au travers du corps. Après tout, c'est pour le mieux, car que ferais-je de ma main droite à présent qu’on ne se bat plus. Pas plus de guerre que sur la main, depuis que l'Anglais est maître du pays, ajouta José en soupirant.
— Il parait, mon cher José, reprit de Locheill en riant, que vous savez très-bien vous passer de la main droite, quand la gauche vous reste,
— C'est vrai, fit José: ça peut faire dans les cas pressés, comme dans mon escarmouche avec la petite jupe ; mais, à vous dire vrai, j'ai bien regretté d’être manchot. Je n'aurais pas eu trop de mes deux mains pour servir mes bons maîtres. Les temps ont été durs, allez ; mais, Dieu merci, le plus fort est fait.
LE
& Et une larme roula dans les yeux du fidèle José, “*. ÿ
De Locheill se rendit ensuite auprès des moissonneurs,
1. Les anciens Canadiens appelaient les montagnards écossais ‘‘ les petites Jupes.
occupés à râteler et à charger les charrettes de foin ;' c’étaient tous de vieilles connaissances qui le reçurent avec amitié ; car, le capitaine excepté, toute la famille, et Jules, avant son départ pour l’Europe, s'étaient fait un devoir de le disculper,
Ês Le diner, servi avec la plus grande simplicité, fut ‘néanmoins très-abondant, grâce au gibier dont grèves et forêts foisonnaient dans cette saison. L’argenterie était réduite au plus strict nécessaire ; outre les cueillères, fourchettes et gobelets obligés, un seul pot de forme antique, aux armes d'Haberville, attestait l’ancienne opulence de cette famille, Le dessert, tout composé des fruits de la saison, fut apporté sur des feuilles d’érables, dans des cassots et des corbeilles qui témoignaient de l’industrie des anciens aborigènes. Un petit verre de cacis avant le repas pour aiguiser l'appétit, de la bière d’épinette faite avec ies branches mêmes de l'arbre, du vin d’Espagne que l’on buvait presque toujours trempé, furent les seules liqueurs que l’hospitalité du seigneur d'Haberville put offrir à son convive : ce qui n’empêcha pas la gaieté la plus aimable de régner pendant tout le repas ; car cette famille, après de longues rrivations, de longues souffrances, semblait ressaisir une vie nouvelle, M. d'Haberville, s’il n’eût pas craint de blesser Arché, in’aurait pas manqué de faire un badinage sur l'absence ‘de vin de Champagne, remplacé par la bière mousseuse d’épinette,
— Maintenant que nous sommes en famille, dit le
capitaine en souriant à Arché, occupons-nous de l'avenir
de mon fils. Quant à moi, vieux et usé, avant le temps,
par les fatigues de la guerre, j'ai une bonne excuse pour ne pas servir le nouveau gouvernement : ce n’est pas à mon âge, d’ailleurs, que je tirerais l’épée contre la France, que j'ai servie pendant plus de trente ans. Plutôt mourir cent fois! -
: — Et, interrompit mon oncle Raoul, nous pouvons tous dire comme Hector le Troyen :
dre sons .8i Pergama dextra Defendi possent, etiam hàc defensa fuissent,
= Passe pour Hector le Troyen, dit M. d'Haberville qui, n'étant pas aussi lettré que son frère, goûtait peu ses citations, passe pour Hector le Troyen, que je croyais assez indifférent à nos affaires de famille ; mais revenons à mon fils. Sa santé l’oblige, peut-être pour longtemps, voire même pour toujours, à se retirer du service. Ses plus chers intérêts sont ici où il est né. Le Canada est sa patrie naturelle ; et il ne peut avoir le même attachement pour celle de ses ancêtres. Sa position, d’ailleurs, est bien différente de la mienne : ce qui serait lâcheté chez moi, sur le bord de la tombe, n’est qu’un acte de devoir pour lui qui commence à peine la vie. la payé glorieusement sa dette à l’ancienne patrie de ses ancêtres. Il se retire avec honneur d’un service que les
ra
médecins déclarent incompatible avec sa santé. Qu'il consacre donc maintenant ses talents, son énerge au service de ses compatriotes canadiens. Le nouveau gouverneur est déjà bien disposé en notre faveur : il accueille avec bonté ceux de mes compatriotes qui ont des rapports avec lui ; il a exprimé, en mainte occasion, combien il compatissait aux malheurs de braves officiers, qu’il avait rencontrés face à face sur le champ de bataille, et que la fortune, et non le courage, avait trahis (0) ; ïl ‘a les mêmes égards, dans les réunions au château Saint- Louis, pour les Canadiens que pour ses compatriotes, pour ceux d’entre nous qui ont perdu leur fortune, que pour ceux plus heureux qui peuvent encore s’y présenter avec un certain luxe, ayant soin de placer chacun suivant le rang qu’il occupait avant la conquête. Sous son administraïion, et muni en outre des puissantes recommandation: que notre ami de Locheill lui a procurées, Jules a tout »spoir d'occuper un poste avantageux dans ‘la colonie. Qu'il prête serment de fidélité à la couronne d'Angleterre ; et mes dernières paroles dans nos adieux suprêmes seront: “Sers ton souverain anglais avec “ autant de zèie, de dévouement, de loyauté, que j'ai “ servi le monarque français, et reçois ma bénédiction.” .: Tout le monde fut frappé de ce revirement si soudain dans les sentiments du chef de famille : on ne songeait pas que le malheur est un grand maître, qui ploie le
1 Telles furent les dernières paroles du grand-père de l'auteur à son fils unique.
Le \ f "4
EF Pres 00 0m ve
pm pme Ke
Les Anciens Canadiens ST
plus souvent sous son bras d'acier les caractères les plus äntraitables. Le capitaine d'Haberville, trop fier, trop oyal, d’ailleurs, pour 2" uer ouvertement les torts de Louis XV envers des sujets qui avaient porté le dévoue- “ment jusqu’à l’héroïsme, n’en ressentait pas moins l'ingratitude Je la cour de France. Quoique blessé au! cœur lui-'nême de cet abandon, il n’en aurait pas moins éte prêt à répandre jusqu’à la dernière goutte de son ‘Sang pour ce voluptueux monarque, livré aux caprices de ses maîtresses ; mais là s’arrêtait son abnégation. Il ‘aurait bien refusé pour lui-même toute faveur du nou veau gouvernement ; mais il était trop juste pour tuer l'avenir de son fils par une susceptibilité déraisonnable,
—- Que chacun, maintenant, donne librement son opinion, dit, en souriant, le capitaine; que la majorité décide. Les dames ne répondirent à cet appel qu’en se jetant, en pleurant de joie, dans ses bras. Mon oncle Raoul saisit avec transport la main de son frère, la secoua fortement, et s’écria :
— Le Nestor des anciens temps n'aurait pas parlé avec plus de sagesse,
— Et ne nous aurait pas plus réjouis, dit Arché, si nous eussions eu l'avantage d'entendre les paroles de ce vénérable personnage.
ÿ Comme la marée était haute et le temps magnifique, de Locheill proposa à Blanche une promenade sur la
belle grève, aux anses sablonneuses, qui s'étend du
manoir jusqu’à la petite rivière Port-Joli. ;
n Fo
:— Je retrouve partout, dit Arché lorsqu'ils furent le ‘long du fleuve que le soleil couchant frappait de ses rayons, je retrouve partout des objets, des sites qui me rappellent de bien doux souvenirs! C’est ici que je: [vous faisais jouer, lorsque vous étic: enfant, avec les coquilles que je ramassais tout le long de ce rivage; ‘c'est dans cette anse que je donnais à mon frère Jules les premières leçons de natation; voici les mêmes fraisiers et framboisiers où nous cueillions ensemble les: fruitages que vous aimiez tant ; c’est ici, qu'assise sur ce petit rocher, un livre à la main, tandis que nous chassions, votre frère et moi, vous attendiez notre retour pour nous féliciter de nos prouesses, ou vous moquer de nous lorsque notre gibecière était vide : 1l n’y a pas un arbre, un buisson, un arbrisseau, un fragment de rocher qui ne soit Hour moi une ancienne cornaissance, que je revois avec plaisir. Quel heureux temps que celui de l'enfance et de l'adolescence ! Toujours à la jouissance du moment, oublieuse du passé, insouciante de l’avenir, la vie s'écoule aussi paisible que l’onde de ce charmant ruisseau que nous franchissons maintenant? (C’est alors que nous étions vraiment sages, Jules et moi, lorsque nos rêves ambitieux se borraient à passer nos jours ‘ensemble sur ce domaine, occupés de travaux et de plaisirs champêtres.
— Cette vie paisible et monotone, interrompit Blanche, “est celle à laquelle notre faible sexe nous condamne : Dieu, en donnant à l’homme la force et le courage, lui réservait de plus nobles destinées. Quel doit être l’enthousiasme de l’homme au milieu des combats ! Quel spectacle plus sublime que le soldat, afirontant cent fois Ja mort dans la mêlée, pour ce qu'il a de plus cher au .monde ! Quel doit être l’enivrement du guerrier, lorsque le clairon sonne la victoire !
La noble jeune fille ignorait toute autre gloire que celle du soldat : son père, presque toujours sous le dra- ‘peau, ne revenait au sein de sa famille que pour l’entre-
tenir des exploits de ses compatriotes, et Blanche, encore ‘enfant, s’enthousiasmait au récit de leurs exploits presque fabuleux.
— Ce sont, hélas! dit Arché, des triomphes bien amers, quand on songe aux désastres qu’ils causent : aux pleurs des veuves et des orphelins, privés de ce qu’ils ont de plus cher au monde ; à leurs cruelles privations ; à leur misère souvent absolue ! Mais nous voici arrivés à la rivière Port-Joli : elle est bier nommée ainsi avec ses bords si riants couverts de rosiers sauvages ; ses bosquets de sapins et d’épinettes, et ses talles d’aulnes et de buissons. Que de souvenirs cette charmante rivière me rappelle ! Il me semble voir encore votre excellente “mère et votre bonne tante assises toutes deux sur ce gazon pendant nne belle soirée du mois d'août, tandis
PERS NN Poor PARENT TPEPNG PA
2 apr aus" NS
que nous la remontions dans notre petit canot, peint en vert, jusqu’à l’ilot à Babin, en répétant en chœur, et en ; battant la mesure avec nos avirons, le refrain de votre t
‘jolie chanson, ; / CL Ar
Nous irons sur l’eau nous y prom’ promener, Nous irons jouer dans l’ile.
Il me semble entendre la voix de votre mère nous criant à plusieurs reprises : “ Mais allez-vous à la fin, “rarnener Blanche, mes imparfaits ; il est l'heure du “ souper, et vous savez que votre père exige la ponctua-! “lité aux repas.” Et Jules criant, en nageant vers elle! avec force : “ Ne craignez rien de la mauvaise humeur “ de mon père ; je prends tout sur moi; je le ferai ne ‘“ en lui disant que, comme Sa Majesté Louis XIV, il a! “ pensé attendre, Vous savez que je suis l’enfant gâté D “ pendant les vacances.”
— Cher Jules! dit Blanche, il était pourtant bien! triste lorsque vous et moi, Arché, nous le trouvâmes dans ce bosquet de sapins, où il s'était caché pour éiter le premier mouvement de colère de mon père, après son escapade, - 7 |
© — Il n'avait pourtant commis que des peccadilles, dit Arché en riant.
— Enumérons ses forfaits, reprit Blanche en comp tant sur ses doigts : premièrement, il avait enfreint les
West
cd
; Ÿ ordres de mon père en attelant à une voiture d'été une méchante bête de trois ans, ombrageuse et même indomptable à la voiture d'hiver; secondement, après une lutte formidable avec l’imprudent cocher, elle avait pris le mors aux dents, et, pour première preuve de son émancipation, avait écrasé la vache à la veuve Maurice,' notre voisine.
‘+: — Accident des plus heureux pour la dite veuve, répliqua Arché, car à la place du vieil animal qu’elle avait perdu, votre excellent père lui donna les deux plus belles génisses de sa métairie. Je ne puis me rappeler, sans attendrissement, continua de Locheill, le désespoir de la pauvre femme quand elle sut qu’un passant officieux avait informé votre père de l'accident causé par. son fils Comment se fait-il que ce sont les persuines que Jules tourmente le pius qui lui sont les plus attachées? Par quel charme se fait-il chérir de tout le monde? La veuve Maurice n'avait pourtant guère de. trève quand nous étions en vacance ; et elle pleurait toujours à chaudes larmes, quand elle faisait ses adieux à votre frère.
— La raison en est toute simple, dit Blanche, c’est que tous connaissent son cœur. Vous savez, d’ailleurs, par expérience, Arché, que ce sont ceux qu'il aime le plus qu’il taquine sans relâche, de préférence. Mais continuons la liste de ses forfaits dans ce jour néfaste : troisièmement, après ce premier exploit, la vilaine bête
eh PL M té an hameau ©