DER
se cabre sur une clôture, brise une des roues de la voi ‘ture, et lance le cocher à une distance d’une quinzaine de pieds dans la prairie voisine ; mais Jules, comme le chat qui retombe toujours sur les pattes, ne fut par bon- ‘heur aucunement affecté de cette chute. Quatrièmement, enfin, la jument, après avoir mis la voiture en éclats sur les cailloux de la rivière des Trois-Saumons,
finit par se casser une jambe sur les galets de la paroisse de l'Ilet.
F — Oui, reprit Arché, et je me rappelle votre éloquent plaidoyer en faveur du criminel qui, au désespoir d’avoir offensé un si bon père, allait peut-être se porter à quel- /ques extrémités contre lui-même. Quoi ! cher papa, disiez-vous, ne devez-vous pas plutôt être heureux, et remercier le ciel de ce qu’il a conservé les jours de votre ‘fils exposé à un si grand danger ! Que signifie la perte ‘d’une vache, d’un cheval, d’une voiture ? vous devez frémir en pensant qu’on aurait pu vous rapporter le corps sanglant de votre fils unique !
Allons, finissons-en, avait dit M. d'Haberville, et va
chercher ton coquin de frère, car Arché et toi, savez sans doute où 1l s’est réfugié après ses prouesses,
k Je vois encore, continua Arché, l'air repentant, semicomique de Jules, quand il sut que l'orage était passé. Quoi ! mon père, finit-il par dire, après avoir essuyé des remontrances un peu vives, auriez-vous préféré que,
comme un autre Hippolyte, j'eusse été trainé par le cheval que votre main a nourri pour être le meurtrier de votre fils ? et que les ronces dégouttantes eussent porté de mes cheveux les dépouilles sanglantes ? Allons, viens souper, avait dit le capitaine, puisqu'il y a un Dieu pour les étourdis de ton espèce.
C'est ce qui s'appelle parler, cela, avait répliqué Jules, N sd L . « .
Voyez donc ce farceur ! dit à la fin votre père en riant,
f Je n'ai jamais pu comprendre, ajouta Arché, pourquoi votre père, si vindicatif d'ordinaire, pardonnait toujours si aisément les offenses de Jules, sans même paraître ensuite en conserver le souvenir ?
— Mon père, dit Blanche, sait que son fils l'adore ; qu'il agit toujours sous l'impulsion du moment, sans réfléchir aux conséquences de ses étourderies, et qu’il s'imposerait les privations les plus cruelles pour lui épargner le plus léger chagrin. Il sait que, pendant une cruelle maladie, suite de blessures dangereuses qu'il avait reçues à Monongahéla, son fils, fou de douleur, nous fit tous craindre pour sa raison, comme vous savez : si je puis me servir d’une telle expression, Jules ne peut jamais offenser mon père sérieusement.
— Maintenant reprit Arché, que nous avons évoqué tant d’agréables souvenirs, asseyons-nous sur ce tertreoù nous nous sommes jadis reposés tant de fois, et parlons de choses plus sérieuses. Je suis décidé à me fixer au
Canadh ; j'ai vendu dernièrement un héritage que m'a légué un de mes cousins. Ma fortune, quoique médiocre en Europe, sera considérable, appliquée dans cette colonie, où j'ai passé mes plus beaux jours, où je me ‘propose de vivre et de mourir auprès de mes amis. Qu'en dites vous Blanche ?
— Rien au monde ne pourra nous faire plus de plaisir.
Oh | que Jules ul vous aime tant, sera heureux ! te ;
bien nous serons tous heureux !
__ — Oui, très-heureux, sans doute ; mais mon bonheur ne peut être parfait, Blanche, que si vous daignez y mettre le comble en acceptant ma main. Je vous aï....
La noble fille bondit comme si une vipère l'eût mor-
due ; et, pâle de colère, la lèvre frémissante, elle s’écria :
, — Vous m'offensez, capitaine Archibald Cameron
de Locheill ! Vous n'avez donc pas réfléchi À ce
qu'il y a de blessant, de cruel dans l'offre que vous me
faites ! Est-ce lorsque l2 torche incendiaire, que vous et
les vôtres avez promenée sur ma malheureuse patrie, est
à peine éteinte, que vous me faites une telle proposition ?
Est-ce lorsque Ja fumée s'élève encore de nos masvres
€n ruine que vous m'offrez la main d'un des incenfiaires ? Ce serait une ironie bien cruélle que d’ailumer de flambeau de l’hyménée aux cendres fumantes €2 ma malheureuse patrie ! On dirait, capitaine de Locheill, que, maintenant riche, vous avez acheté avec votre or,
la main de la pauvre fille canadienne ; et jamais une d’Haberville ne consentira à une telle humiliation. Oh! ‘Arché! Arché ! je n'aurais jamais attendu cela de vous, de vous, l'ami de mon enfance ! Vous n'avez pas réfléchi ‘à l'offre que vous me faites,
F} Et Blanche, brisée par l'émotion, se rassit en sanglotant. |
É Jamais la noble fille canadienne n'avait paru si belle aux yeux d’Arché qu’au moment où elle rejetait, avec un superbe dédain, l'alliance d’un des conquérants de sa malheureuse patrie,
; — Calmezvous, Blanche, reprit de Locheill : j'admire votre patriotisme ; j'apprécie vos sentiments exaltés de délicatesse, quoique bien injustes envers moi, envers moi votre ami d'enfance. Il vous est impossible de croire qu'un Cameron of Locheill pût offenser une noble demoiselle quelconque, encore moins la sœur de Jules d'Haberville, la fille de son bieniaiteur. Vous savez, Blanche, que je n’agis jamais sans réflexion : toute votre famille m'appelait jadis le grave philosophe et m’accordait un jugement saim, Que vous eussiez rejeté avec indignation la main d’un Anglo-saxon, aussi peu de temps après la conquête, aurait peut-être été naurel à une
1 Historique. Une demoiselle canadienne, dont je tairai le nom, refusa, dans de semblables circonstances, la main d’un riche officier écossais de l'armée du général Wolfe,
pee 00 Porn SN R EIRE SINRE PE US oO CP ENPMENENT
nes gd ++ 1 2 RENTREE VE à
‘d'Haberville ; mais moi, Blanche, vous savez que je vous aime depuis longtemps, vous ne pouvez l’ignorer malgré mon silence, Le jeune homme pauvre et proscrit aurait cru manquer à tous sentiments honorables en déclarant son amour à la fille de son riche bienfaiteur.
Est-ce parce que je suis riche maintenant, continua de Locheill, est-ce parce que le sort des armes nous a fait sortir victorieux de la lutte terrible que nous avons soutenue contre vos compatriotes ; est-ce parce que la fatalité m'a fait un instrument involontaire de destruction, que je dois refouler, à jamais dans mon cœur, un des plus nobles sentime”ts de la nature, et m’avouer vaincu sans mêm: faire un effort pour obtenir celle que j'ai aimée constamment? Oh! non, Blanche, vous ne le pensez pas : vous avez parlé sans réflexion ; vous regrettez déjà les paroles cruelles qui vous sont échappées et qui ne pouvaient s'adresser à votre ancien ami Parlez, Blanche, et dites que vous les désavouez ; que vous n'êtes pas insensible à des sentiments que vous connaissez depuis longtemps. | __— Je serai franche avec vous, Arché, répliqua Blanche, candide comme une paysanne qui n’a étu-
dié ni ses sentiments, ni ses réponses dans les livres, comme une campagnarde qui ignore les convenances ‘une société qu’elle ne fréquente plus depuis longtemps, et qui ne peuvent lui imposer une réserve de ‘convention, et je vous parlerai le cœur sur les lèvres.
Re de
eme ae
Les Anciens Canadiens Gr!
Vous aviez tout, de Locheill, tout ce qui peut captiver. une jeune fille de quinze ans: naissance illustre, esprits beauté, force athlétique, sentiments généreux et élevés s que fallait-il de plus pour fasciner une jeune personne enthousiaste et sensible ? Aussi, Arché, si le jeune homme pauvre et proscrit eût demandé ma main à mes parents, qu'ils vous l’eussent accordée, j'aurais été fière et heu-
reuse de leur obéir ; mais, capitaine Archibald Cameron de Locheill, il y a maintenant un gouffre entre nous, L CAE .
que je ne franchirai jamais.
.Æt les sanglots étouffèrent de nouveau la voix de la noble demoiselle,
- Mais, je vous en conjure, mon frère Arché, continua-t-
elle en lui prenant la main, de ne rien changer à votre:
projet de vous fixer au Canada. Achetez des propriétés voisines de cette seigneurie, afin que nous puissions nous voir souvent, très-souvent, Et si, suivant le cours ordinaire de la nature, (car vous avez huit ans de plus que moi), j'ai, hélas ! le malheur de vous perdre, soyez certain, cher Arché, que votre tombeau sera arrosé de larmes aussi abondantes, aussi amères, par votre sœur Blanche, que si elle eût été votre épouse, ;
Et lui serrant la main avec affection dans les siennes, elle ajouta :
Il se fait tard, Arché, retournons au logis.
ere 0 Qt ere ed Reg RP YU - RSR A D: ET
| vous ne serez jamais assez cruelle envers moi, envers vous-même, répondit Arché, pour persister dans votre refus! oui, envers vous-même, Blanche, car l'amour d’un cœur comme le vôtre ne s'éteint pas comme un amour vulgaire ; il résiste au temps, aux vicissitudes de la vie, Jules plaidera ma cause à son retour d’Europe, et sa sœur ne lui refusera pas la première grâce qu'il lui demandera pour un ami commun, Ah! dites
que je puis, que je dois espérer !
* Ake
— Jamais, dit Blanche, jamais, mon cher Arché. Les femmes de ma famille, aussi bien que les hommes, n’ont jamais manqué à ce que le devoir prescrit, n’ont jamais reculé devant aucun sacrifice, même les plus pénibles, Deux de mes tantes, encore jeunes alors, dirent un jour à mon père 1: Tu n'as pas déjà trop de fortune, d'Haberville, pour soutenir dignement le rang et l’honneur ‘de: notre maison : notre dot, ajoutèrent-elles en riant, y ferait une brèche considérable ; nous entrons demain au couvent où tout est préparé pour nous recevoir. Prières, menaces, fureur: épouvantable de mon père ne purent ébranler leur résolution : elles entrèrent au couvent qu'elles n'ont cessé d’édifier par toutes les vertus qu’exige ce saint état.
Sois
Quant à moi, Arché, j'ai d’autres devoirs à remplir ; des devoirs bien agréables pour mon cœur : rendre la vie
1 Historique dans la famiilo do l'auteur.
| ‘aussi douce que possible à mes bons parents, leur fairé | ‘oublier, s'il se peut, leurs malheurs, les soigner avec une tendre affection pendant leur vieillesse, et recevoir entre mes bras leur dernier soupir. Bénie par eux, je prierai ‘Dieu, sans cesse, avec ferveur, de leur accorder le repos qui leur a été refusé sur cette terre de tant de douleurs. Mon frère Jules se mariera, j'élèverai ses enfants avec la plus tendre sollicitude, et je partagerai sa bonne et mauvaise fortune, comme doit le faire une sœur qui l'aime tendrement.
Ÿ De Locheill et son amie s’acheminèrent en silence vers le logis ; les derniers rayons du soleil couchant qui miroitaient sur l’onde paisible, et sur les sables argentés ‘du rivage avaient prêté un nouveau charme à ce paysage enchanteur ; ; mais leur âme était devenue subitement “morte aux beautés de la nature.
! . Un vent favorable s'éleva le lendemain, vers le soir ; le vaisseau qui avait amené de Locheill, leva l'ancre aussitôt, et M. d'Haberville chargea José de conduire son jeune ami à Québec.
Î à" La conversation, pendant la route, ne tarit point entre | les deux voyageurs : le sujet était inépuisable. Arrivé cependant vers les cinq heures du matin sur les côtes de Beaumont, de Locheill dit à José :
FN — Je m'endors comme une marmotte: nous avons veillé bien tard hier, et j'étais si fiévreux que j'ai passé
le reste de la nuit sans sommeil ; faites-moi le plaisir de
me chanter une chanson pour me tenir éveillé .…: x RE NA
sal Il connaissait la voix rauque et assez fausse de son compagnon, ce qui lui inspirait une grande confance dans ce remède anti-soporifique.
H — Ce n'est yas de refus, reprit José, qui, comme presque tous ceux qui ont la voix fausse, se piquait ‘d'être un beau chanteur, ce n’est pas de refus ; d'autant plus qu'en vous 2ndormant, vous courez risque de vous casser la tête sur les cailloux, qui n'ont pu guère tenir. en place depuis le passage de ia Corriveau ; mais, je ne sais trop par où commencer. Voulez vous une chanson sur la prise de Berg-op-Zoom ? 1
— Passe pour Berg-op-Zoom, dit Arché, quoique les
Anglais v aient été assez maltraités.
— Hem! hem! fit José, c’est toujours une petite re vanche sur l'ennemi, qui nous « pas mal chicotés en 59.
Et il entonna les couplets suivants :
C'est st'ilà qu'a pincé Berg-op-Zoom (bis) Qu'est un vrai moule à fe Deum. (bis) Dame ! c'est st'ilà qu'a du mérite
Et qui trousse un siége bien vite.
1 Berg-0p-/00om, La Pucclle, prise, le 16 septembre, 1747, par le comte de. Lowendhall qui commandait l'armée française,
— Mais c’est adorable de naïveté, s'écria de Locheill
— N'est-ce pas, capitaine ? dit José, tout fier de son succès,
— Oui, mon cher José, mais continuez; j'ai hâte d'entendre la fin : vous ne resterez pas en si bon che min,
C'est de votre grâce, capitaine, dit José en portant la main à son bonnet qu’il souleva à demi,
Comme Alexandre ilest petit, (bis) Mais il a bien autant d'esprit; (bis) Il cn a toute la vaiilance, ke
De Cézar toute la prudence,
— “Mais il a bien autant d'esprit”, répéta Arché, est un trait des plus heureux! Où avez-vous pris cette
- chanson ?
— C'est un grenadier qui était au siége de Berg-op- Zoom qui la chantait à mon défunt père. Il disait que ca chauffait dur, allez, et il en portait des marques ; il
‘me lui restait plus qu’un œil, et il avait tout le cuir em-
porté à partir du front jusqu’à la mâchoire ; mais comme touics ces avaries étaient du côté ide il ajustait encore son fusil proprement du côté droit. Mais laissons-le se tirer d'affaire ; c’est un gaillard qui ne se mouchait pas d’un hareng, et je suis sans inquiétude pour
lui Voyons le troisième couplet qui est l’estèque (le dernier). > #-°. CAT EN ONE ee ACT
J'étrillons messieurs les Anglés, (bis), |
Qu'avions voulu faire les mauvés. (bis) £ # Dame ! c’est qu'ils ont trouvé des drilles Qu'’avec eux ont porté l'étrille {
n& — Délicieux ! d’honneur, s’écria de Locheill: ces Anglais qui ont voulu faire les mauvais ! ces drilles qui ont porté l’étrille ! toujours adorable de naïveté ! Oui .continua-t-il, ces doux et paisibles Anglais qui s'avisent un jour de faire les mauvais pour se faire étriller à la’ peine ; moi qui croyais les Anglais toujours hargneux et #méchants !.... Charmant ! toujours charmant ! 5;
il — Ah dame ! écoutez, capitaine, fit José, c’est la chanson qui dit cela ; moi je les ai toujours trouvés pas mal rustiques et bourrus vos Anglais ; pas toujours, non' plus, aisés à étriller, comme notre guevalle Lubine, qui est parfois fantasque et de méchante humeur, quand on
‘la frotte trop fort: témoin, la première bataille des plaines d'Abraham.
, —— Ce sont donc les Anglaïs qui ont porté l’étrille, dit Arché?
José se contenta de montrer son moignon de bras, autour duquel il avait entortillé la lanière de son fouet, faute de mieux. F /
le Les deux voyageurs continuèrent leur route pendant quelque temps en silence ; mais José, s’apercevant que le sommeil gagnaiït son compagnon, lui cria :
EE
: — Eh! eh! capitaine, l’endormitoire vous prend ; prenez garde, vous allez, sauf respect, vous casser le nez. Je crois que vous auriez besoin d’une are chanson pour vous tenir éveillé. Voulez-vous que ;3 vous chante
de la complainte de Biron ? 1 ui ii" Quel est-ce Biron? dit de Locheill. N nt . ‘= Ah dame! mon oncle Raoul, qui est un savant, la L dit que c'était un prince, un grand guerrier, le parent et de l'ami du défunt roi Henri IV, auquel il avait rendu de ; grands services : ce qui n’'empêcha pas qu'il le fit mourir, la . comme sil eût été un rien de rien. Et sur ce que je | Fi æ m'apitoyais sur son sort, lui et M. d'Haberville me 4 4 dirent qu’il avait été traître à son roi, et de ne jamais | si chanter cette complainte devant eux. Ça m’a paru drôle “ tout de même, mais j'ai obéi.
es ue Je n'ai jamais entendu parler de cette complainte,
| dit Arché, et comme je ne suis pas aussi sensible à l’en- 11 it droit des rois de France que vos maitres, faites-moi le plaisir de la chanter, 1}
France, blämait mon père de me laisser chanter, quand j'étais enfant, la
Li 4:
| 1 Un ancien seigneur canadien, très-chatouilleux à l’endroit des rois de zomplainte de Biron. À | !
José entonna alors d’une voix de tonnerre la come plainte suivante :
Le roi fut averti par un de ses gendarmes, D'un appelé LaFin, capitaine des gardes :
£ire, donnez-vous de garde du cadet de Biron