‹ Les anciens canadiens [microforme]Chapitre 15 sur 65 · LES ANCIENS CAN2 LIENS · texte numérisé non relu

LES ANCIENS CAN2 LIENS

mais contenant presque le double Ce celles des autres convives. Je suis plus que monagénaire, et pur conséquent je n'ai plus ma tête bretonne de vingt-cinq ans.

—Bah! mon vieil ami, fit M. de Feaumont, vous n’aurez toujours pas bien loin à aller, car vous couchez ici, c’est convenu. Et puis si les jambes faiblissent, ça passera pour votre grand âge: personne ne sera scandalisé.

—Vous oubliez, mon seigneur, dit le curé, que j’ai accepté votre aimable invitation pour être à portée de secourir au besoin le pauvre Dumais: mon intention est de passer la nuit près de lui. Si vous m’ôtez les forces, ajouta-t-il en souriant, quel service voulezvous que je lui rende?

—Vous allez pourtant vous coucher, fit M. de Beaumont; ce sont les ordres du maître de céans. On vous éveillera au besoin. N'ayez aucune inquiétude quant au pauvre Dumais et sa femme; madame Couture, leur intime amie, est auprès d’eux. Je renverrai même, quand ils auront soupé (car j’ai fait servir des rafraîchissements à tous ceux qui sont ici), quantité de compères et de commères qui ne demamderaient qu’à encombrer la chambre du malade pendant toute la muit, et partant vicier l’air pur dont il a le plus besoin. Nous serons tous sur pied, s’il est nécessaire (1).

—Vous parlez si bien, repartit le curé, que je vais m’exécuter en conséquence.

Et, ce disant, il versa une portion raisonnable de vin dans la formidable coupe.

Alors, le seigneur de Beaumont dit à Arché d’une voix émue et en même temps solennelle:

—Votre conduite est au-dessus de tout éloge. On ne sait lequel le plus admirer, de ce dévouement sublime qui vous a fait risquer votre vie pour sauver celle d’un inconnu, ou de ce courage, de ce sang-froid admirable, qui vous ont fait réussir! Vous allez, je le sais, embrasser la carrière des armes; vous possédez toutes les qualités requises dans votre nouvelle carrière. Soldat moi-même, je vous prédis de grands succès. A la santé de M. de Locheill, le héros du jour! La santé du jeune Ecossais fut bue avec enthousiasme.

Arché, après avoir remercié, ajouta avec beaucoup de modestie.

—Je suis vraiment confus de tant de louanges pour une action aussi simple. J’étais probablement la seule personne qui sût nager, parmi les spectateurs: car tout autre en aurait fait autant. On prétend, ajouta-t-il en souriant, que vos femmes sauvages jettent leurs enfants nouveau-nés dans un lac, ou dans une rivière, leur laissant ensuite le soin de gagner le rivage: c’est une première leçon de natation. Je suis porté à croire que nos mères dans les montagnes d’Ecesse suivent cette excellente coutume: il me semble que j’ai toujours su nager.

—Encore farceur ce M. Arché! dit le capitaine. Quant à moi,

(1) C'était alors In coutume, dans les campagnes, d’encombrer lu chambre des n'ulades; il est à regretter qu'il en soit encore ainsi.

il y a cinquante ans que je navigue, et je n’ai jamais pu apprendre à nager (b): ce n’est pourtant pas faute d’avoir tombé à l'eau plus qu’à mon tour; mais j'avais toujours la chance de me raccrocher quelque part. A défaut d’un objet quelconque à ma portée, je jouais des pattes comme font les chats et les chiens; et tôt ou tard quelqu'un me repêchait, puisque je suis ici.

Ceci me rappelle une petite aventure de ma vie de marin. Mon navire était ancré sur les bords du Mississipi. Il pouvait être neuf heures du soir, après une de ces journées étouffantes de chaleur dont on ne jouit que près des tropiques. Je m'étais couché sur le beaupré de mon vaisseau pour respirer la brise du soir. Sauf les moustiques, les brûlots, les maringouins, et le bruit infernal que faisaient les caïmans réunis, je crois, de toutes les parties du Père des Fleuves, pour me donner une aubade, un prince de l'Orient aurait envié mon lit de repos. Je ne suis pourtant pas trop peureux de mon 2®%wrel, mais j'ai une horreur invincible pour toute espèce de reptiles, soit qu’ils rampent sur la terre, soit qu’ils vivent dans l’eau.

—Vous avez, capitaine, dit Jules, des goûts délicats, raffinés, aristocratiques, pour lesquels je vous honore. :

—Tu oses encore parler, méchant garnement, s’écria Marcheterre en le menaçant, tout en riant, de son énorme poing: j'allais t’oublier, mais tu auras ton tour bien vite. En attendant je continue: je me trouv:is heureux dans ma sécurité sur mon mât, d’où j'entendais craquer les mâchoires de ces montres affamés. Je narguais même mes ennemis en leur disant: vous seriez très friands, mes petits moutons, de faire un bon souper de ma carcasse, mais il n’y a qu’une petite difficulté; c’est, voyez-vous, que quand bien même il vous faudrait jeûner toute votre vie comme des anachorètes, ça ne sera toujours pas moi qui vous ferai rompre votre jeûne, j’ai la conscience trop timorée pour cela.

Je ne sais trop, continua Marcheterre, comment la chose arriva; mais toujours est-il que je finis par m’endormir, et que, quand je m'éveillai, j'étais au beau milieu de ces jolis enfants. Il est impossible de vous peindre mon horreur, malgré mon sang-froid habituel. Je ne perd: pourtant pas toute présence d'esprit; je me rappelai, pendant mon tmmersion, qu’une corde pendait au beaupré: j’eus le bonheur de la saisir en remontant à la surface de l’eau; mais malgré mon agilité de singe, pendant ma jeunesse, je ne m’en retirai qu’en laissant en ôtage, duns le gosier d’un caïman peu eivilisé, une de mes bottes et une partie précieuse d’un de mes mollets (1).

A ton tour maintenant, lutim &u diable, comtinua le capitaine: il faut tôt ou tard que tu me pes le tour que tu m’as joué. J’arrivais, l’année dernière, de la M» tinique ; je rencontre monsieur, le matin, à la basse ville de Québec, au moment où il se préparait à

(1) Le capitaine Memeule, te l'Be Orléans, qui fréquentait les mers du sud, me racontat, Ü y a cinquante ans, qu'une semblable aventure lui était arrivée. ;

traverser le fleuve, à l’ouverture de ses vacances, pour se rendre chez son père. Après une rafale d’embrassades, dont j’eus peine à me dégager en tirant à bâbord, je le charge d’annoncer mon arrivée à ma famille, et de lui dire que je ne pourrais descendre à Saint- Thomas avant trois ou quatre jours. Que fait ce bon apôtre? Il arrive chez moi, à huit heures du soir, en criant comme un possédé: de la joie! de la joie! mais criez donc, de la joie!

—Mon mari est arrivé, fait madame Marcheterre! Mon père est arrivé, s’écrient mes deux filles!

—Sans doute, dit-il; est-ce que je serais si joyeux sans cela?

Il embrasse d’abord ma bonne femme: il n’y avait pas grand mal à cela. Il veut embrasser mes filles, qui lui lâchent leur double bordée de soufflets, et filent ensuite toutes voiles au vent. Que dites-vous, M. le curé, de ce beau début, en attendant le reste?

—Ah! M. Jules, s’écria le vieux pasteur, j'apprends de jolies choses: une conduite certainement bien édifiante, pour un élève des révérends pères Jésuites!

—Vous voyez bien, M. l’abbé, dit Jules, que tout cela n’était qu'histoire de rire, pour prendre part à la joie de cette estimable famille. Je connaissais trop la vertu féroce, solide sur ses bases comme le cap des Tempêtes, de ces filles de marin, pour agir sérieusement. Je savais qu'après avoir lâché leur double bordée de soufflets, elles fileraient ensuite toutes voiles au vent.

—Je commence à croire, après tout, fit le vieux pasteur, que tu dis la vérité; que c'était plutôt espièglerie de ta part, que mauvaise intention; je eomnais mon Jules d'Haberville sur le bout de mon doigt.

—De mieux em mieux, dit le capitaine; prenez maintenant sa part: il ne manquait plus que cela. Nous allons voir pourtant si vous serez aussi indulgent pour le reste. Quand monsieur eut fini son sabbat, il dit &ma femme: le capitaine m’a chargé de vous dire qu’il serait ieï demain, vers dix heures du soir; et, comme il a fait de bonnes affimires (ce qui était après tout vrai), il entend que tous ses amis se ressentent de som bonheur. Il veut qu’il y ait bal et souper chez lui à son arrivée, qui sera vers l’heure où on se mettra à table. Ainsi préparez tout pour cette fête, à laquelle il m’a invité avec mon frère @e Locheill. Us me contrarie un peu, ajouta l’hypocrite, j'ai biem hâte de revoir mes chers parents, mais pour vous, mesdames, il n’y a rien que je ne fasse.

—Mais mon mari n’y pense donc pas, de me donner si peu de temps, dit madame Marcheterre. Nous n'avons point de marché iei; ma euisimière est bien vieille pour faire tant de besogne dans l'espace d'une journée. C’est désespérant! à la fin nous allons faire Pimpossible pour lui plaire.

—Je puis toujours vous rendre quelques services, dit l’hypocrite, en feignant de plaindre beaucoup ma bonne femrie; je me chargerai, avec le plus grand plaisir, de faire les invitations.

—Vous me rendrez vraiment un grand service, mon cher Jules, dit ma femme: vous connaissez notre société; je vous donne carte blanche.

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