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Ma femme fait aussitôt courir la paroisse pour se procurer les viandes dont elle aura besoin. Elle et mes filles passent la plus grande partie de la nuit à aider la vieille cuisinière à faire les pâtisseries, crèmes fouettées, blanc-manger, gaufres et un tas de vêles (vétilles) qui ne valent pas les bonnes éiaudes de morue fraîche que l’on mange sur le banc de Terre-Neuve (1). M. Jules fit, d’ailleurs, les choses en grand. Il expédia pendant la nuit deux courriers, lun au nord-est et l’autre au sud-ouest, porteurs d'invitations pour la fête, en sorte que le lendemain, à six heures du soir, grâce à sa bienveillance, ma maison était pleine de convives, qui faisaient des plongeons comme des goélands, tandis que j'étais ancré à Québec, et que madame Marcheterre, malgré une affreuse migraine, faisait, de la meilleure grâce du monde, les honneurs de lu maison. Que dites-vous, messieurs, d’un pareil tour, et qu’as-tu à répondre, petit caïman, pour te justifier?
—Je voulais, dit Jules, que tout le monde prît par d’avance à la joie de la famille, à l’heureux succès d’un ami si cher, si généreux, si magnifique! Aussi, si vous aviez été témoin des regrets, de la consternation générale, quand il fallut se mettre à table vers onze heures, sans vous attendre davantage (le lendemain étant jour d’abstinence), vous auriez été attendri jusqu'aux larmes. Quant à madame votre épouse, c’est une ingrate, oui, une ingrate. Voyant, un peu avant onze heures, qu’elle ne se pressait pas de nous donner le souper, qu’elle commençait même à être un peu inquiète de son cher mari, je lui glissai un petit mot à l’oreille, et elle me cassa, pour remerciement, son éventail sur la figure.
Tout le monde éclata de rire, et le capitaine partagea de grand cœur l’hilarité générale.
—Comment se fait-il, Marcheterre, dit M. de Beaumont, que vous n’ayez jamais raconté cette bonne espièglerie?
—ÎT]l y avait de la presse, reprit le capitaine, de répandre partout que nous avions été mystifiés par ce maringouin; d’ailleurs, c’eût été peu obligeant de notre part de vous faire savoir que vous deviez cette fête à la munificence de M. Jules d'Haberville: nous préférions en avoir le mérite. Si j’en parle aujourd’hui, c’est que j’ai trouvé le tour si drôle, que je pensais vous amuser en vous le racontant.
T1 me semble, M. le plongeur, fit ensuite Marcheterre en s’adressant à Arché, que malgré vos airs réservés de philosophe, vous avez été complice de votre cher compagnon de voyage.
—Je vous donne ma parole, dit de Locheill, que j’ignorais absolument le tout: ce n’est que le lendemain que Jules me fit part, sous secret, de son escapade, dont je le grondai sévèrement.
—Dont tu n’avais guère profité, fit d'Haberville, en faisant jouer
(1) Un ancien habitant, auquel on offrait de la volaille À un repas, s’écria: Ce sont des véles! parlez-moi d’un bon s0c de cochon, ou d’une bonne tiaude, Ce dernier mets est composé d’un rang de morue fraîche et d’un rang de tranches de lard, superposés alternativement, et qu’on fait étuver, L’o e en eat hollandaise,
tes grandes jigues (jambes) écossaises au péril éminent des tibias plus civilisés de tes voisins Tu as sans doute oubiié que non content de danser les cotillons français, admis chez tous les peuples policés, il fallut, pour te plaire, danser tes scolch reels (1) sur un air que notre joueur de violon apprit aussitôt par oreille, chose assez facile d’ailleurs. Il s'agissait simplement, en serrant les cordes du violon, d’imiter les miaulements que feraient des chats enfermés dans une poche, et que l’on tirerait par la queue.
—Allons, mauvais sujet, dit le capitaine à Jules, viens manger la soupe chez moi, demain, avec ton ami, et faire en même temps ta paix avec la famille.
—C’est ce qui s’appelle parler cela, fit Jules.
- Vovez donc ce farceur, reprit Marcheterre.
Comme il était très tard, il fallut se séparer, après avoir bu à la santé du vieux marin et de son fils, et leur avoir donné la part d'éloges qu'ils méritaient tous deux.
Les jeunes gens furent contraints de passer quelques jours à Saint-Thomas. La débâcle continuait; les chemins étaient inondés; le pont le plus proche, en supposant même qu’il n’eût pas été détruit, était à quelques lieues au sud-ouest du village, et la pluie tombait à torrents (c). Force leur fut d'attendre que la rivière, libre de glaces, leur permît de passer en bateau au pied des chutes. Ils partageaient leur temps entre la famille de Beaumont, leurs autres amis et le pauvre Dumais, qui fit une longue maladie chez le seigneur de Beaumont, celui-ci ne voulant jamais permettre qu’on le transportât chez lui avant une parfaite guérison. Le malade leur racontait ses combats contre les Anglais et contre leurs alliés sauvages, et les mœurs et coutumes de ces aborigènes qu’il avait beaucoup fréquentés.
—Quoique natif de Saint-Thomas, j'ai été élevé, leur dit-il un jour, dans la paroisse de Sorel. J'avais dix ans, et mon frère neuf, lorsque nous fûmes surpris dans le bois, où nous cueillions des framboises, par un parti d’Iroquois qui nous fit prisonniers. Arrivés, après une assez longue marche, à leur canot caché dans les broussailles, près de la grève, ils nous transportèrent sur une des îles nombreuses qui bordent le Saint-Laurent (2). Quelqu’un don-
(1) Les scotch reels, que les habitants appellent cos-recls, étaient, À ma connaissance, dansés dans les campagnes, il y a soixante et dix ans. Les montagnards écossais, passionnés pour la danse comme nos Canadiens, les avaient sans doute introduits peu de temps après la conquête.
(2\ Mon bon ami feu messire Boissonnault, curé de Saint-Tenn-Port-Tali, me racontait qu’il avait connu, lorsqu'il desservait la paroisse de Sorel, un des deux frères que leur père et leurs oncles avaient ainsi délivrés de leur captivité entre les mains d’une troupe d’Iroquois. Chaque fois que cet homme racontait cette aventure, il ne manquait inmais d’ajouter:
—Mon père et mes oncles étaient des hom.:es auxquels je n’aurais conseillé à personne de cracher à la figure.
—Et, disait monsieur Boissonnault, je n'aurais conseillé À personne de faire la même insulte à mon interlocuteur, tout vieux qu'il était.
na l’alarme à ma famille, et mon père, ainsi que ses trois frères, armés jusqu'aux dents, se mirent aussitôt à leur poursuite. Ils n'étaient que quatre contre dix,mais, je puis le dire, sans me vanter, que ce sont des hommes que mon père et mes oncles, auxquels je ne conseillerais à personne de cracher au visage. Ce sont des hommes d’une bonne taille, la poitrine ouverte, et dont les épaules déplombent de six bons pouces en arrière.
Il pouvait être dix heures du soir; nous étions assis, mon frère et moi, au milieu de nos ennemis, dans une petite clairière entourée de bois touffus, lorsque nous entendimes la voix de mon père qui nous criait: “ Couchez-vous à plat ventre.” Je saisis aussitôt par le cou mon petit frère qui pleurait et que je tâchais de consoler, et je l’aplatis avec moi sur la terre. Les Iroquois étaient à peine sur leurs pieds que quatre coups de fusil bien visés en abattirent quatre qui se roulèrent à terre comme des anguilles. Les autres canouaches (nom de mépris) ne voulant pas, je suppose, tirer au hasard, sur des ennemis invisibles auxquels ils serviraient de cible, firent un mouvement pour chercher l'abri des arbres; mais nos libérateurs ne leur en donnèrent pas le temps, car, tombant sur eux à coups de casse-tête, ils en abattirent trois d’un vire-main, et les autres se sauvèrent sans qu’ils songeassent à les poursuivre. Le plus pressé était de nous ramener à notre mère, qui pensa mourir de joie en nous embrassant.
De Locheill racontait aussi au pauvre malade les combats des montagnards écossais, leurs mœurs, leurs coutumes, leurs usages, les exploits quasi fabuleux de son héros Wallace; tandis que Jules l’amusait par le récit de ses espiègleries, ou lui rapportait quelques traits d’histoire qui pouvaient l’intéresser.
Lorsque les jeunes gens firent leurs adieux. à Dumais, il dit à Arché, les larmes aux yeux:
—Il est probable, monsieur, que je ne vous reverrai jamais; mais soyez certain que je vous porte dans mon cœur, et que moi, ma femme et mes enfants nous prierons le bon Dieu pour vous tous les jours de notre vie. Il m’est douloureux de penser, qu’en supposant même votre retour dans la Nouvelle-France, un pauvre homme comme moi n’aurait aucune occusion de vous prouver sa gratitude.
—Qui sait? dit de Locheill; peut-être ferez-vous plus pour moi que je n’ai fait pour vous.
Le montagnard écossais possédait-il la seconde vue dont se vantent ses compatriotes? C’est ce que la suite de ce récit fera voir.
Les voyageurs laissèrent leurs amis de Saïint-Thomas le trente d'avril, vers dix heures du matin, par un temps magnifique, mais des chemins affreux. Ils avaient six lieues à parcourir avant d’arriver à Saint-Jean-Port-Joli, terme de leur voyage, trajet qu’il leur fallait faire à pied, en pestant contre la pluie qui avait fait dis-
araître les derniers vestiges de neige et de glace. Ce fut bien pis, orsqu’engagés dans le chemin qui traversait alors là savane du Cap
Saint-Ignace (1), ils enfoncèrent souvent jusqu'aux genoux, et qu'il ieur fallut dépêtrer le cheval, qui s’embourbait jusqu'au ventre. Jules, le plus impatient des trois, répétait sans cesse:
—Si j'eusse commandé au temps, nous n’aurions pas eu cette pluie de tous les diables, qui a converti les chemins en autant de marécages.
S’apercevant enfin que José branlait, à chaque fois, la tête d’un air mécontent, il lui en demanda la raison.
-—Ah! dame! voyez-vous, M. Jule: dit José, je ne suis qu’un pauvre ignorant sans inducation: riais je pense, à part moi, que si vous aviez eu le terme dans là main, nous n’en serions guère mieux: témoin, ce qui est arrivé à Davi (David) Larouche.
—Tu nous conteras l’aventure de Davi Larouche, dit Jules, quand nous aurons passé cette maudite savane dont j'ai bien de la peine à me dépêtrer, privé que je suis de l’avantage de jambes, ou pattes de héron, dont est gratifié ce superbe Ecossais, qui marche devant nous en sifflant une pibroch, musique digne des chemins où nous nous perdons.
—Combien donnerais-tu, dit Arché, pour échanger tes jambes françaises de pygmée contre celles du superbe montagnard?
—Garde tes jambes, fit Jules, pour la première retraite un peu précipitée que tu feras devant l’ennemi.
; ‘a savane enfin franchie, les jeunes gens demandèrent l’histoire
e Jose.
— I] est bon de vous dire, fit celui-ci, qu’un nommé Davi Larouche était établi, il y a longtemps de ça, dans la paroisse de Saint- Roch. C’était un assez bon habitant, ni trop riche, ni trop pauvre: il tenait le mitant. Il me ressemblait le cher homme, il n’était guère futé; ce qui ne l’empêchait pas de rouler proprement parmi le monde,
Si donc que Davi se lève un matin plus de bonne heure que de coutume, va faire son train aux bâtiments (étable, écurie), revient à la maison, se fait la barbe comme un dimanche, et s’habille de son mieux,
—Où vas-tu, mon homme? que lui dit sa femme, comme tu t’es mis faraud! Vas-tu voir les filles?
Vous entendez que tout ce qu’elle en disait était histoire de farce: elle savait bien que son mari était honteux avec les femmes, et point carnassier pour la créature; mais la T'êque (Thècle) tenait de son oncle Bernuchon Castonguay, le plus facieux (facétieux) corps de toute la côte du sud. Elle disait souvent en montrant son ami: Vous voyez ben ce grand hébété-là (vous l’excuserez, dit José, ce n’était guère poli d'une femme à son mari), eh bien! il n’aurait jamais eu le courage de me demander en mariage, moi, la plus jolie créature de la paroisse, si je n’avais fait au moins la
(1) I n’était pas prudent, à certaines saisons de l’année, de se mettre en route à moins d’affaires indispensables, sans s'informer de l'état de la savane du Cap, il y a quelque soixante ans. J’en parlerai plus au long dans une autre note.
UN SOUPFR CHEZ UN SEIGNIUR CANADIEN 63
moitié du chemin; et, pourtant, les yeux lui en flombaient dans la tête quand il me voyait! J’eus donc compassion de lui, car il ne se pressait guère; il est vrai que j'étais un peu plus pressée que lui: il avait quatre bons arpents de terre sous les pieds, et moi je n'avais que mon gentil corps.
Elle mentait un peu, la farceuse, ajouta José: elle avait une vache, une taure d’un an, six mères moutonnes, son rouet, un coffre si plein de hardes qu’il fallait y appuyer le genou pour le fermer; et dans ce coffre cinquante beaux francs (1).
—J’en eus donc compassion, dit-elle, un soir qu’il veillait chez nous, tout honteux dans un coin, sans oser m’accoster! je sais bien que tu m’aimes, grand bêta: parle à mon père, qui t'attend dans le cabinet, et mets les bans à l’église. Là-dessus, comme il était rouge comme un coq d'Inde, sans bouger pourtant, je le poussai par les épaules dans le cabinet. Mon père ouvre une armoire, tire le flacon d’eau-de-vie pour l’enhardir: eh bien! malgré toutes ces avances, il lui fallut trois coups dans le corps pour lui délier la langue.
Si donc, continua José, que la Thèque dit à son mari: Où vas-tu, mon homme, que tu est si faraud? vas-tu voir les filles? prends garde à toi; si tu fais des averdingles (fredaines) je te repasserai en saindoux.
—Tu sais ben que non, fit Larouche en lui ceinturant les reins d’un petit coup de fouet par façon de risée; nous voici à la fin de ne mon grain est tout battu, je m’en vais porter ma dîme au curé.
—Tu fais bien, mon homme, que lui dit sa femme, qui était une Rene chrétienne: il faut rendre au bon Dieu ce qui nous vient de ui.
Larouche charge donc ses poches sur son traîneau, jette un charbon sur sa pipe, saute sur la charge, et s’en va tout joyeux.
Comme il passait un petit bois, il fit rencontre d’un voyageur qui sortait par un sentier de traverse. Cet étranger était un grand bel homme d’une trentaine d’années. Une longue chevelure blonde lui flottait sur les épaules; ses beaux yeux bleus avaient une douceur angélique, et toute sa figure, sans être positivement triste, était d’une mélencolie empreinte de compassion. Il portait une longue robe bleue nouée avec une ceinture. Larouche disait n’avoir jamais rien vu de si beau que cet étranger; que la plus belle créature était laide en comparaison.
—Que la paix soit avec vous, mon frère, lui dit le voyageur.
—Je vous remercie toujours de votre souhait, reprit Davi; une bonne parole n’écorche pas la bouche; mais c’est pourtant ce qui presse le moins. Je suis en poix, Dieu merci, avec tout le menbe
j'ai une excellente femme, de bons enfants, je fais un ménage d'ange, tous mes voisins m’aiment: je n’ai donc rien à désirer de ce côté-là.
(1) C’était une belle dot, pendant mon enfance, que celle de 18 Thècle Castonguay; la fille d’habitant qui l’apportait au mariage, étuit bien vite pourvue d’un époux à son choix.
64 LES ANCIE! ANADIENS
—Je vous en félicite, dit le voyageur. Votre voiture est bien chargée; où aliez-vous si matin?
—C'est ma dime que je porte à mon curé.
—11 paraît alors, reprit Pétramges, que vous avez eu une bonne récolte, ne payant qu'un seul minot de dîme par vingt-six minots que vous récoltez.
—Assez bonne, j'en conviens; mais si j'avais eu du temps à souhait et à ma guise, ça aurait été bien autre chose,
—Vous croyez? dit le voyageur.
—S$i j'y crois! il n’y a pas de doute, répliqua Davi.
—Eh bien, dit l’étranger, vous aurez maintenant le temps que vous souhaiterez; et grand bien vous fasse.
Après avoir ainsi parlé, il disparut au pied d’un petit coteau.
—C’est drôle, tout de même, pensait Davi. Je savais bien qu’il y avait des mauvaises gens qui couraient le monde en jetant des ressorts (sorts) sur les hommes, les femmes, les enfants, les animaux: témoin la femme à Lestin (Célestin) Coulombe, qui 8’était moquée, le propre jour de ses noces, d’un quiéleux qui louchait de l’œil gauche; et elle en a eu bien du regret, la pauvre créature, car il lui avait dit en colère: Prenez bien garde, jeune femme, de n’avoir que des enfants loucheux (louches). Elle tremblait, la chère femme, à chaque enfant qu le mettait au monde, et elle en avait sujet ; car, voyez-vous, le quatorzième, en y regardant de bien près, paraît avoir une taie sur l’œil droit.
—]1 semble, dit Jules, que madame Lestin avait en grande horreur les enfants louches, puisqu'elle ne s’ast résignée à en présenter un à son cher époux qu’au bout de dix-huit à vingt ans de mariage. Au pis-aller, si la taie a disparu, comme il arrive souvent aux enfants en grandissant, elle aura ensuite accompli en conscience la prédiction du mendiant. C’était une femme réfléchie et peu pressée, qui prenait son temps dans tout ce qu’elle faisait,
José secoua la tête d’un air mécontent et continua:
—Mais, pensait toujours Larouche en lui-même, s’il y a des mauvaises gens qui courent les campagnes pour jeter des ressorts, je n’ai jamais entendu parler de saints ambulants qui parcouraient le Canada pour nous faire des miracles. Après tout, ce n’est pas mon affaire: je n’en parlerai à personne; et nous verrons le printemps prochain.
L'année suivante, vers ie même temps, Davi, tout honteux, se lève à la sourdine, longtemps avant le jour, pour porter sa dîme au curé. Il n’avait besoin, ni de cheval ni de voiture: il la portait toute à la main dans son mouchoir.
Au soleil levant, il fit encore rencontre, à la même place, de l'étranger qui lui dit:
—Que la paix soit avec vous, mon frère!
—Jamais souhait ne vint plus à propos, répondit Larouche, car je crois que le diable est entré dans ma maison, où il tient son sabbat jour et nuit; ma femme me dévore depuis le matin jusqu’au soir, mes enfants me boudent, quand ils ne font pas pis; et tous mes voisins sont déchaînés contre moi.
—J'en suis bien peiné, dit le voyageur; mais que portez-vous dans ce petit paquet ?
—C'est ma dîme, reprit Larouche d’un air chagrin.
—[l me semble pourtant, dit l'étranger, que vous avez toujours eu le temps que vous avez souhaité ?
—dJ'en conviens, dit Davi; quand j'ai demandé du soleil, j’en ai eu; quand j'ai souhaité de la pluie, du vent, du calme, j'en avais, et cependant rien ne m'a réussi, Le soleil brûlait le grain, la pluie le faisait pourrir, le vent le renversait, et le calme amenait la gelée pendant la nuit. Tous mes voisins se sont élevés contre moi:on me traitait de sorcier qui attiruit la malédiction sur leurs récoltes. Ma femine même commença à me montrer de la méfiance, et a fini pur se répandre en reproches et en invectives contre moi. Enun mot, c'est à en perdre l'esprit.
—C'est ce qui vous prouve, mon frère, dit le voyageur, que votre vœu était insensé; qu’il faut toujours se fier à la providence du bon Dieu. qui sait mieux que l’homme ce qui lui convient. Ayez contiance en elle et vous verrez que vous n’aurez pas l’humiliation porter votre dîme dans un mouchoir,
Aprèe ces paroles, l'étranger disparut encore au pied du même coteau.
Larouche se le tint pour dit, et accepta ensuite, avec reconnaissance, le bien que le bon Dieu lui faisait, sans se mêler de vouloir " régler les saisons.
—J'aime beaucoup, dit Arché, cette légende dans sa naïve simplicité: elle donne une leçon de morale bien sublime, en même temps qu’elle montre la foi vive de vos bons habitants de la Nouvelle-France. Maudit soit le cruel philosophe qui chercherait à leur ravir les consolations qu’elle leur donne dans les épreuves sans nombre de cette malheureuse vie!
Il faut avouer, reprit Arché, dans un moment où ils étaient éloignés de la voiture, que l’ami José a toujours une légende prête à raconter à propos; mais crois-tu que son père lui ait FR luimêinr : à rêve merveilleux sur les côtes de Saint-Michel?
- se * sis, dit Jules, que tu ne connais pas tous les talents de Jose: « est un faiseur de contes inépuisable. Les voisins s'assemblent dans notre cuisine pendant les longues soirées d'hiver; José ieur fait souvent un conte qui dure pendant des semaines entières. Quant il est à bout d'imagination, il leur dit: Je commence à être fatigué : je vous conterai le reste un autre jour.
José est aussi un poète beaucoup plus estimé que mon savant oncle le chevalier, qui s’en pique pourtant. Il ne a oo de sacrifier aux muses, soit pour les jours gras, soit pour le jour del’an. Si tu eusses été chez mon père à ces époques, tu aurais vu des émissaires arriver de toutes les parties de la paroïsse pour emporter les productions de José.
—Mais il ne sait pas écrire, dit Arché.
—Et, répiiqua Jules, ceux qui viennent les chercher ne savent pas lire que je sache. Voici comme cela 8e fait. On députe vers
le poète un beau chanteux, comme ils disent, lequel chanteux a une excellente mémoire; et crac, dans une demi-heure au plus, il emporte la chanson dans sa tête. S'il arrive un événement funeste, on prie José de faire une complainte; si c’est, au contraire, quelque événement comique, c’est toujours à lui que l’on s’adresse
ans ma paroisse. Ceci me rappelle l’aventure d’un pauvre diable d’amoureux qui avait mené sa belle à un bal, sans être invité; ils furent, quoique survenants, reçus avec politesse; mais le jeune homme eut la maladresse de faire tomber en dansant la fille de la maison, ce qui fut accueilli aux grands éclats de rire de toute la 80ciété; cr À n père de la jeune fille, un peu brutal de son métier, et indigné de l’affront elle avait reçu, ne fit ni un ni deux: il prit mon José Blais par les épaules et le jeta à la porte; il fit ensuite des excuses à la belle, et ne voulut pas la laisser partir. A cette nouvelle, l'humeur poétique de notre ami ne put y tenir, et il improvisa la chanson suivante, assez drôle dans sa naïveté:
Dimanche après les vêp’s, y aura bal chez Boulé, Mais il n’ira personn’ que ceux qui sav’nt danser: Mon ton ton de ritaine, mon ton ton de rité.
Mais il n’ira personn’ que ceux qui sav'nt danser. José Blai comme les autres itou (aussi) voulut y aller. Mon ton ton, etc.
José Blai comme les autres 1tou voulut y aller; Mais, lui dit sa maîtresse, t'iras quand le train sera fai. Mon ton ton, etc.
Mais, lui dit sa maîtresse, t’iras quand le train sera fai’. Il courut à l’établ’ les animaux soigner, Mon ton ton, etc,
Il courut à l’établ’ les animaux soigner; Prend Barré par la corne et Rougett’ par le pied. Mon ton ton, etc.
Prend Barré par la corne et Rougett’ par le pied; 11 saute à l’écurie pour les chevaux gratter. Mon ton ton, etc.
Il saute à l’écurie pour les chevaux gratter; Se sauve à la maison quand ils fur’t étrillés. Mon ton ton, etc.
Se sauve À la maison quand ils fur’t étrillés; Il met sa veste rouge et son capot barré.
Mon ton ton, ete,
I1 met sa veste rouge et son capot barré; 11 met son fichu nur et secs souliers francés (1). Mon ton ton, etc.
Il met son fichu noir et ses souliers francés, Et va chercher Lisett’ quand il fut ben greyé (habillé). Mon ton ton, etc.
Et va chercher Lisett’ quand il fut ben greyé. On le met i\ la port’ pour y apprendre à danser. Mon ton ton, eic.
On le met À la port’ pour y apprendre à danser; Mais on garda Lisett', sa julie tiuncée, Mon ton ton, ete,
—Mais c’est une idylle charmante! s’écria Arché en riant; quel dommage que José n’ait pas fait d'études: le Canada posséderait un grand poète de plus.
—Pour revenir aux traverses de son défunt père, dit Jules, je crois que le vieil ivrogne, après avoir bravé la Corriveau (chose que les habitants considèrent toujours comme dangereuse, les morts se vengeant tôt ou tard de cet affront), se sera endormi le long du chemin vis-à-vis l’île d'Orléans, où les habitants qui voyagent de nuit voient toujours des sorciers; je crois, dis-je, qu’il aura eu ur terrible cauchemar pendant lequel il était assailli d’un côté pur les farfadets de l’île, et de l’autre par la Corriveau avec sa cage (d) José, avec son imagination très vive, aura fait le reste, car tu vois qu’il met tout à profit: les belles images de ton histoire surnaturelle, et les cyriclopes du Vigile de mon oncle le chevalier, dont son cher défunt père n’a jamais entendu parler.
Pauvre José! ajouta Jules, comme j'ai regret de l’avoir maltraité l’autre jour; je ne l’ai su que le lendemain, car j'avais entièr:ment perdu la raison quand je te vis disparaître sous les flots. Je lui ai demandé bien des pardons, et il m'a répondu: Comment! vons pensez encore à ces cinq sous-là! et ça vous fait de la peine! ça me réjouit, moi, au contraire, maintenant que tout le berda (vacarme) est fini: ça me rajeunit même en me rappelint vos belles colères quand vous étiez petit enfant, alors que vous égratigniez et mordiez comme un petit lutin, et que je me sauvais en vous emportant dans mes bras, pour vous exempter la correction de vos parents. Vous pleuriez; ensuite, quand votre colère était passée, vous m’apporticz tous vos joujoux pour me consoler.
Excellent José! quelle fidélité! quel attachement à toute épreuve à ma famille! Des hommes au cœur sec comme l’amadou méprisent trop souvent ceux de la classe de l'humble José, sans posséder une
(1) De nos jours encore les habitants appellent soulicr'e français, ceux qui s’achètent dans les magasins.
seule de leurs qualités. Le don le plus précieux que le Créateur ait fait à l’homme, est celui d’un bon cœur: s’il nous cause bien des chagrins, ces peines sont compensées par les douces jouissances qu’il nous donne.
La conversation, d'ordinaire si frivole, si railleuse, de Jules d'Haberville, fit place aux sentiments de la plus exquise sensibilité à mesure que les voyageurs approchaient du manoir seigneurial de Die ean-Port-Joli, dont ils apercevaient le toit à la clarté des
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