‹ Les anciens canadiens [microforme]Chapitre 17 sur 65 · HENRI HEINE · texte numérisé non relu

HENRI HEINE

LE MANOIR D’HABERVILLE.

Le manoir d'Haberville était situé au pied d’un cap qui couvrait une lisière de neuf arpents du domaine seigneurial, au sud du chemin du Roi. Ce cap ou promontoire, d’environ cent pieds de hauteur, était d’un aspect très pittoresque; sa cime, couverte de bois résineux conservant sa verdure même durant l'hiver, consolait le regard du spectacle attristant qu'offre, pendant cette saison, la campagne revêtue de son linceul hyperboréen. Ces pruches, ces épinettes, ces pins, ces sapins toujours verts, reposaient l’œil attristé pendant six mois, à la vue des arbres moins favorisés par la nature qui, dépouillés de leurs feuilles, couvraient le versant et le pied de ce promontoire. Jules d’Haberville comparait souvent ces arbres à la tête d’éméraude, bravant, du haut de cette cime altière, les rigueurs des plus rudes saisons, aux grands et puissants de la terre qui ne perdent rien de leurs jouissances, tandis que le pauvre grelotte sous leurs pieds.

On aurait pu croire que le pinceau d’un Claude Lorrain se serait plu à orner le flanc et le pied de ce cap, tant était grande la variété des arbres qui semblaient s’être donné rendez-vous de toutes les

arties des forêts adjacentes pour concourir à la beauté du paysage. En effet, ormes, érables, bouleaux, hêtres, épinettes rouges, frênes, merisiers, cèdres, mascouabinas, et autres plantes aborigènes qui font le luxe €: nos forêts, formaient une riche tenture sur les aspérités de ce cap.

Un bocage d’érables séculaires couvrait, dans toute son étendue, l’espace entre le pied du cap et la voie royale, bordée de chaque côté de deux haies de coudriers et de rosiers sauvages aux fleurs printanières.

Le premier objet qui attirait subitement les regards du voyageur arrivant sur le domaine d’Haberville, était un ruisseau qui, descendant en cascade à travers les arbres, le long du versant sud-ouest

du promontoire, mêlait ses eaux limpides à celles qui coulaient

d’une fontaine à deux cents pieds plus bas: ce ruisseau, après avoir traversé, en serpentant, une vaste prairie, allait se perdre dans le fleuve Saint-Laurent.

La fontaine, taillée dans le roc vif et alimentée par l’eau cristalline qui filtre goutte à goutte à travers les pierres de la petite montagne, ne laissait rien à désirer aux propriétaires du domaine pour se rafraîchir pendant les chaleurs de l’été. Une petite bâtisse blanchie à la chaux, était érigée sur cette fontaine qu’ombrageaient de grands arbres. Nymphe modeste, elle semblait vouloir se dérober aux regards sous l’épais feuillage qui l’entourait. Des sièges, disposs à l’extérieur et au-dedans de cet humble kiosque, des cassois d’écorce de bouleau ployée en forme de cônes et suspendus à la paroi, semblaient autant d’invitations de la naïade généreuse aux voyageurs altérés par les chaleurs de la canicule.

La cime du cap conserve encore aujourd’hui sa couronne d’émeraude; le versant, sa verdure pendant les belles saisons de l’année; mais à peine reste-t-il maintenant cinq érables, derniers débris du magnifique bocage qui faisait la gloire de ce paysage pittoresque. Sur les trente-cinq qui semblaient si vivaces, il y a quarante ans, trente, comme marqués du sceau de la fatalité, ont succombé un à un, d’année en année. Ces arbres périssant par étapes sous l’action destructive du temps, comme les dernières années du possesseur actuel de ce domaine, semblent présager que sa vie, attachée à leur existence, s’éteindra avec le dernier vétéran du bocage. Lorsque sera consumée la dernière bûche qui aura réchauffé les membres refroidis du vieillard, ses cendres se mêleront bientôt à celles de l’arbre qu’il aura brûlé; sinistre et lugubre avertissement, semblabie à celui 4u prêtre catholique à l’entrée du carême: Memento, homo, quia puivis es, et in pulverem reverteris.

Le manoir seigneurial, situé entre le fleuve Saint-Laurent et le RHONE, n’en était séparé que par une vaste cour, le chemin

u roi et le bocage. (C’était une bâtisse à un seul étage, à comble raide, longue de cent pieds, flanquée de deux ailes de quinze pieda avançant sur la cour principale. Un fournil, attenant du côté du nord-est à la cuisine, servait aussi de buanderie. Un petit pavillon, contigu à un grand salon au sud-ouest, donnait quelque régularité à ce manoir d’ancienne construction canadienne.

Deux autres pavillons au sud-est servaien£, l’un de laiterie, et l’autre d’une seconde buanderie, recouvrant un puits qui communiquait par un long dalot à la cuisine du logis principal. Des remises, granges et étables, cinq petits pavillons, dont trois dans le bocage, un jardin potager au sud-ouest du manoir, deux vergers, lun au nord et l’autre au nord-est, penvent donner une idée de cette résidence d’un ancien seigneur canadien, que les habitants appelaient le village d'Haberville.

e quelque côté qu’un spectateur assis sur la cime du cap portât ses regards, il n’avait qu’à se louer d’avoir choisi ce poste élevé, pour peu qu’il aimât les belles svènes qu'offre la nature sur les bords du Saint-Laurent. S'il baissuit la vue, le petit village, d'une

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éclatante blancheur, semblait surgir tout à coup des vertes prairies qui s’étendaient jusqu'aux rives du fleuve. S'il l’élevait au contait le roi des flenves déjà large de sept lieues en cet endroit, et ne traire, un panorama grandiose se déroulait à ses yeux étonnés: c’érencontrant d’obstacle au nord que les Laurentides dont il baigne les pieds, et que l’œil l’embrasse, avec tous ses villages, depuis le cap Tourmente jusqu’à la Malbaie; c’étaient l’île aux Oies et l’île aux Grues à l’ouest; en face les Piliers, dont l’un est désert et aride comme le roc d’Oea de la magicienne Circé, tandis que l’autre est toujours vert comme l’île de Calypso; au nord, la batture aux Loups-Marins, de tout temps si chérie des chasseurs canadiens; enfin les deux villages de l’Islet et de Saint-Jean-Port-Joli, couronnés par les clochers de leurs églises respectives.

Il était près de neuf heures du soir, lorsque les jeunes gens arrivèrent sur le coteau qui domine le manoir au sud-ouest. Jules s'arrêta tout à coup à la vue d’objets qui lui rappelaient les plus heureux jours de son existence.

—Je n’ai jamais approché, dit-il, du domaine de mes ancêtres sans être vivement impressionné. Que l’on vante, tant qu’on voudra, la beauté des sites pittoresques, grandioses, qui abondent dans notre belle Nouvelle-France, il n’en est qu’un pour moi, s’écria-t-il en frappant fortement du pied la terre. c’est celui où je suis né! C’est celui où j’ai passé mon enfance, entouré des soins tendres et affectionnés de mes bons parents. C’est celui où j’ai vécu chéri de tout le monde sans exception. Les jours me paraissaient alors trop courts pour suffire à mes jeux enfantins! Je me levais avec l’aurore, je m’habillais à la hâte: c’était une soif de jouissances qui ressemblait aux transports de la fièvre!

J'aime tout ce qui m’entoure! ajouta Jules; j'aime cette lune que tu vois poindre à travers les arbres qui couronnent le sommet

e ce beau cap: elle ne me paraît nulle part aussi belle. J’aime ce ruisseau, qui faisait tourner les petites roues que j’appelais mes moulins. J’aime cette fontaine à laquelle je venais me désaltérer pendant les grandes chaleurs.

C’est là que ma mère s’asseyait, continua Jules en montrant un etit rocher couvert de mousse et ombragé par deux superbes êtres. C’est là que je lui apportais, à mon tour, l’eau glacée que

j'allais puiser à la fontaine dans ma petite coupe d’argent. Ah! combien de fois cette tendre mère, veillant au chevet de mon lit, ou réveillée en sursaut par mes cris, m’avait-elle présenté dans cette même coupe le lait que le besoin ou le caprice d’un enfant demandait à sa tendresse maternelle! Et penser qu’il faut tout quitter! peut-être pour toujours! Oh, ma mère! ma mèrel quelle séparation!

Et Jules versa des larmes.

De Locheill, très affecté, pressa la main de son ami en lui disant:

—Tu reviendras, mon cher frère; tu reviendras faire le bonheur et la gloire de ta famille.

—-Merci, mon cher Arché, dit Jules, mais avançons: les caresses

de mes parents dissiperont bien vite ce mouvement de tristease.

73 LER ANCIENS CANADIENS Arché, qui n'avait jumuis visité la campagne pendant la saison du printemps, demanda ce que signiliaient tous ces objets de couleur blanche qui se détachaient du fond brun de chaque érable.

—Ce sont, dit Jules, les coins que le sucrier (1) enfonce au-dessous des entailles qu’il fait aux érables pour recevoir la sève avec laquelle se fait le sucre.

—Ne dirait-on pas, répondit Arché, que ces troncs d’arbres sont d'immenses tubes hydrauliques avec leurs chantepleures prêtes à abreuver une ville populeuse?

Cette remarque fut coupée court par les aboiements furieux d’un gros chien qui accourait à leur rencontre.

— Niger! Niger! lui cria Jules.

Le chien s’arrêta tout à coup à cette voix amie; reprit sa course, flaira son maître pour bien s’assurer de son identité; et reçut ses caresses avec ce hurlenient moitié joyeux, moitié plaintif, que fait entendre, à défaut de la parole, ce fidèle et affectueux animal, pour exprimer ce qu’il ressent d’amour.

—Ah! pauvre Niger! dit Jules, je comprends moi parfaitement ton langage, dont une moitié est un reproche de t'avoir abandonné pendant si longtemps; et dont l’autre moitié exprime le plaisir que tu as de me revoir, et c’est une amnistie de mon ingratitude. Pauvre Niger! lorsque je reviendrai de mon long voyage, tu n'auras pas même, comme le chien d'Ulysse, le bonheur de mourir à mes pieds.

Et Jules soupira.

Le lecteur aimera, sans doute, à faire connaissance * * les per-

sonnes qui composaient la famille d'Haberville. Pour faire un désir si naturel, il est juste de les introduire suivant leur rang hiérarchique.

Le seigneur d'Haberville avait à peine quarante-cinq ans, mais il accusait dix bonnes années de plus, tant les fatigues de la guerre avaient usé sa constitution d’ailleurs si forte et si robuste: ses devoirs de capitaine d’un détachement de la marine l’appelaient presque constamment sous les armes. Ces guerres continuelles dans les forêts, sans autre abri, suivant l’expression énergique des anciens Canadiens, que la rondeur du ciel, ou la calotte des cieux; ces expéditions de découvertes, de surprises, contre les Anglais et les sauvages, pendant les saisons les plus rigoureuses, altéraient bien vite les plus forts tempéraments.

Au physique, le capitaine d'Haberville était ce que l’on peut appeler un bel homme. Sa taille au-dessus de la moyenne, mais bien prise, ses traits d’une parfaite régularité, son teint animé, ses grands yeux noirs qu’il semblait adoucir à volonté, mais dont peu d'hommes pouvaient soutenir l’éclat quand il était courroucé, ses manières s'mples dans leur élégance, tout cet ensemble lui donnait un aspect remarquable. Un critique sévère aurait pu, néanmoins, trouver à redire à ses longs ct épais sourcils d’un noir d’ébène.

(1) Or appelle ainsi en Canada ceux qui fabriquent le sucre.

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