‹ Les anciens canadiens [microforme]Chapitre 38 sur 65 · LE NAUFRAGE DE L’AUGUSTE · texte numérisé non relu

LE NAUFRAGE DE L’AUGUSTE

mette de servir comme simple soldat: ceux qui chercheront, pour le montrer du doigt, le monstre d’ingratitude qui, après avoir été comblé de bienfaits par toute une famille étrangère à son origine, a complété sa ruine sans pouvoir adoucir ses maux, auront plus de peine à le reconnaître dans les rangs, sous l’uniforme d’un simple soldat, qu’à la tête d'hommes irréprochables,

Et il offrit de nouveau le brevet au général. Celui-ci rougit et pâlit alternativement, tourna sur lui-même comme sur un pivot, se mordit la lèvre, se passa la main sur le front à plusieurs reprises, marmotta quelque chose comme un g....am entre ses dents, parut réfléchir une minute en parcourant la chambre de long en large; puis, se calmant tout à coup, tendit la main à Arché, et lui dit:

—J’apprécie, capitaine de Locheill, les sentiments qui vous font agir: notre souverain ne doit pas être privé des services que peut rendre, dans un grade supérieur, celui qui est prêt à sacrifier son avenir à une dette de gratitude; vos amis resteront.

—Merci, mille fois merci, monsieur le général, dit Arché: comptez sur mon dévouement à tonte épreuve, quand il me serait même ordonné de marcher seul jusqu’à la bouche des canons. Un poids énorme pesait sur ma poitrine; je me sens maintenant léger comme le chevreuil de nos montagnes.

De toutes les passions qui torturent le cœur de l’homme, le désir de se venger et la jalousie sont les plus difficiles à vaincre: il est même bien rare qu’elles puissent être extirpées. Le capitaine d'Haberville, après avoir écouté, en froncant les sourcils, le récit de monsieur de Lacorne, se contenta de dire:

—Je vois que les services de monsieur de Locheill ont été appréciés à leur juste valeur: quant à moi, j’ignorais lui devoir autant de reconnaissance.

Et il détourna la conversation.

Monsieur de Saint-Luc regarda alternativement les autres membres de la famille qui, la tête basse, n’avaient osé prendre part à la conservation, et, se levant de table, il ajouta:

— Ce répit, d’Haberville, est un événement des plus heureux pour toi: car sois persuadé que, d’ici à deux ans, il te sera libre de rester en Canada ou de passer en France. Le gouverneur anglais a encouru uné trop grande responsabilité envers son gouvernement, en vouant à une mort presque certaine tant de personnes rerommandables, tant de gentilshommes alliés aux familles les plus illustres, non seulement du continent, mais aussi de l’Angleterre, pour ne pas chercher, en se conciliant les Canadiens, à étouffer les suites de cette déplorable catastrophe.

Maintenant, adieu, mes chers amis; il n’y a que les âmes pusillanimes qui se laissent abattre par le malheur. Il nous reste une grande consolation dans notre infortune: nous avons fait tout ce que l’on pouvait attendre d'hommes courageux; et, s’il eût été possible de conserver notre nouvelle patrie, nos cœurs, secondés de n6s bras, l’auraient fait.

La nuit était bien avancée lorsque monsieur de Saint-Tuc, en

arrivant à Québec, se présenta à la porte du château Saint-Louis, dont on lui refusa d’abord l’entrée; mais il fit tant d’instances, en disant qu’il était porteur de nouvelles de la plus haute importance, qu’un aide de camp consentit enfin à réveiller le gouverneur, couché og a: longtemps (1). Murray ne reconnut pas d’abord monsieur de Saint-Luc, et lui demanda avec colère comment il avait osé troubler son repos, et quelle affaire ei pressante il avait à lui communiquer à cette heure indue.

— Une affaire bien importante, en effet, monsieur le gouverarte 14 je suis le capitaine de Saint-Luc, et ma présence vous dit e reste.

Une grande pâleur se répandit sur tous les traits du général; il fit apporter des rafraîchissements, traita monsieur de Lacorne avec les plus grands égards, et se fit raconter dans les plus minutieux détails le naufrage de l’Augusle. Ce n’était plus ce même homme qui avait voué pour ainsi dire à la mort, avec tant d’insouciance, tous ces braves officiers, dont les uniformes lui portaient ombrage (2).

Les prévisions de M. de Lacorne se trouvèrent parfaitement justes; le gouverneur Murray, considérablement radouci après la catastrophe de l’Augusle, traita les Canadiens avec plus de douceur, voire même avec plus d’égards, et tous ceux qui voulurent rester dans la colonie eurent la liberté de le faire. M. de Saint- Luc, surtout, dont il craignait peut-être les révélations, devint l’objet de ses prévenances, et n’eut qu’à se louer des bons procédés du gouverneur envers lui. Ce digne homme, qui, comme tant d’autres, avait beaucoup souffert dans sa fortune, très considérable avant la cession du Canada, mit toute son énergie à réparer 8es pertes en se livrant à des spéculations très avaniageuses (c).

(1) Historique. Ma tante, fille de M. le chevalier de Saint-Luc, m’a souvent raconté l’entrevue de son père avec le général Murray.

(2) L'auteur, en rapportant les traditions de sa jeunesse, doit remarquer qu'il devait exister de grands préjugés contre le gouverneur Murray, et qu'il est probable que la colonie ne l’a pas épargné. M. de Saint-Luc, dans son journal, en parle plutôt avec éloge qu’autrement; mais, suivant la tradition, ces ménagements étaient dus À la conduite subséquente du gouverneur envers les Canadiens, et surtout À la haute faveur dont lui, M. de Saint-Luc, était l’objet de la part de Murray.

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Arché demandant la main de Blanche. (Page 167.)

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