‹ Les anciens canadiens [microforme]Chapitre 45 sur 65 · RP ER PP ER PET PTE DE ON PE · texte numérisé non relu

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202 LES ANCIENS OANADIENK

De Iocheill continua à s’entretenir avec madame Drimais jusqu’à ce que celle-ci, entendant la vcix de son mari près de la gra "« courut lui dire qu’un étranger l’atiendait à la maison pour lui donner des nouvelles de M. Arché, Dumais qui se préparait à décharger sa charette, jeta sa fourche, et ne fit qu’un saut de la grange à la maison. Il faisait déjà brun, quand il entra, pour l'empêcher de distinguer les traits de l’étranger.

— Vous êtes le bienvenu, lui dit-il en le saluant, vous qui m’apportez des nouvelles d’un homme qui m’est si cher.

— Vous êtes sans doute le sergent Dumais? dit de Locheill.

—Et vous M. Arché! s’écria Dumais en se jetant dans ses bras: croyez-vous que je puisse oublier la voix qui me criait ‘“ courage, ” lorsque j'étais suspendu au-dessus de l’abîme, cette même voix que j'ai entendue tant de fois pendant ma maladie?

—Mon cher Dumais, reprit Arché vers la fin de la veillée, je suis venu vous demander un grand service.

—Un service! fit Dumais, serais-je assez heureux, moi pauvre cultivateur, pour être utile à un gentilhomme comme vous? Ce eerait le plus beau jour de ma vie.

—Eh bien! Dumais, il ne dépendra que de vous de me rendre la santé: tel que vous me voyez, je suis malade, plus malade que vous ne pensez.

—En effet, dit Dumais, vous êtes pâle et plus triste qu’autrefois. Qu’avez-vous, mon Dieu? -

—Avez-vous entendu parler, repartit de Locheill, d’une maladie, à laquelle les Anglais sont très sujets, et que l’on appelle le spleen ou diable bleu?

—Non, fit Dumais; j’ai connu plusieurs de vos Anglais, qui, soit dit sans vous offenser, paraissaient avoir le diable au corps, mais je les aurais crus, ces diables, d’une couleur plus foncée.

Arché se prit à rire.

—Ce que l’on appelle, mon cher Dumais, diable bleu, chez nous, est ce'que vous autres Canadiens appelez peine d’esprit.

—Je comprends maintenant, dit Dumais; mais qu’un homme comme vous, qui a tout à souhait, qui possède tant d’esprit, et tant de ressources pour chasser les mauvaises pensées, puisse s'amuser à vos diables bleus, c’est ce qui me surpasse.

—Mon cher Dumais, reprit Arché, je pourrais vous répondre que chacun a ses peines dans le monde, même ceux qui paraissent les plus heureux; qu’il me suffise de vous dire que c’est maladie chez moi, et que je compte sur vous pour m’en guérir.

—Commandez-moi, M. Arché, je suis à vous le jour comme la nuit.

—J’ai essayé de tout, continua Arché: l’étude, les travaux littéraires; j’étais mieux le jour, mais mes nuits étaient sans eommeil; et, ei j'avais même la chance de dormir, je me réveillais aussi malheureux qu'auparavant. J’ai pensé qu’un fort travail manuel

it seul me guérir, et qu'après une journée de fort labeur, je goûterais un sommeil réparateur qui m'est refusé depuis longtemps.

—C’est vrai cela, dit Dumais: quand un homme a bien travaillé le jour, je le défie d’avoir des insomnies; mais où voulez-vous en venir, et en quoi serais-je assez heureux pour vous aider?

—C’est de vous, mon cher Dumais, que j'attends ma guérison. Mais écoutez-moi sans m’interrompre, et je vais vous faire part de mes projets. Je suis maintenant riche, très riche, et voici mon principe: puisque la Providence m’a donné des richesses que je ne devais jamais espérer, je dois en employer une partie à faire le bien. Il j a, dans cette paroisse et dans les environs, une immense étendue de terre en friche, soit à vendre, soit à concéder. Mon dessein est d’en acquérir une quantité considérable, et non seulement d’en surveiller le défrichement, mais d’y truvailler moimême: vous savez que j’ai les bras bons; et j’en ferai bien autant que les autres.

—Connu, fit Dumais.

—Ïl y a beaucoup de pauvres gens, continua Arché, qui seront trop heureux de trouver de l’ouvrage, surtout en leur donnent le plus haut salaire. Vous comprenez, Dumais, que je ne pourrai seul suffire à tout, et qu’il me faut un aide: que ferais-je d’ailleurs le soir, sous la tente et pendant le mauvais temps, sans un ami pour me tenir compagnie? C’est alors que le chagrin me tuerait.

-—Partons dès demain, s’écria Dumais, et allons visiter les plus beaux lots, que je connais au reste déjà assez bien.

—Merci, dit Arché en lui serrant la main. Mais qui prendra soin de votre ferme pendant vos fréquentes absences?

—$Soyez sans inquiétude là-dessus, monsieur: ma femme seule pourrait y suffire, nuand bien même elle n'aurait pas son frère, vieux garçon qui vit avec nous: jamais ma terre n’a souffert de mes absences. Que voulez-vous, c’est comme un mal, j'ai toujours, moi, préféré le mousquet à la charrue. Ma femme me tance de temps en temps à ce sujet; mais, à la fin, nous n’en sommes pas pires amis.

—Savez-vous, dit Arché, que voilà sur le bord de la rivière, près de ce bosquet d’érables, le plus charmant site que je connaisse pour y construire une maison. La vôtre est vieille: nous allons en bâtir une assez grande pour nous loger tous. Je me charge de ce soin, à condition que j'aurai le droit d’en occuper la moitié, ma vie durant; et, à ma mort, ma foi, le tout vous appartiendra. J’ai fait vœu de rester garçon.

—Les hommes comme vous, fit Dumais, sont trop rares: il serait cruel que la race vînt à s’en éteindre. Mais je commence à comprendre qu’au lieu de songer à vous, c’est à moi et à ma famille que vous pensez, et que c’est nous que vous voulez enrichir.

—Parlons maintenant à cœur ouvert, reprit Arché; je n’ai de vrais amis dans le monde que la famille d’Haberville et la vôtre.

—Merci, monsieur, dit Dumaiïs, de nous mettre sur la même ligne, nous pauvres cultivateurs, que cette noble et illustre famille,

—Je ne considère dans les hommes, repartit de Locheill, que leurs vertus et leurs bonnes qualités. Certes, j'aime et respecte la

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