‹ Les anciens canadiens [microforme]Chapitre 46 sur 65 · LES ANOIENS CANADIEN · texte numérisé non relu

LES ANOIENS CANADIEN

noblesse; ce qui ne m’empêche pas d’aimer et respecter tous les hommes estimables, et de leur rendre la justice qu’ils méritent. Mon intention est de vous donner le quart de ma fortune,

—Ah! monsieur, s’écria Dumais.

—Ecoutez-moi bien mon ami. Un gentilhomme ne ment jamais. Lorsque je vous ai dit que j’avais ce que vous appelez des peines d'esprit, je vous ai dit la vérité. J’ai trouvé le remède contre cette affrouse maladie: beaucoup d’occupations et de travail manuel; et ensuite faire du bien à ceux que j'aime. Mon intention est donc de vous donner, de mon vivant, un quart de ma fortune; gare à vous, Dumais: je suis persévérant et entêté comme un Ecossais que je suis; si vous me chicanez, au lieu d’un quart, je suis homme à vous en donner la moitié. Mais pour parler sérieusement, mon cher Dumais, vous me rendriez très malheureux si vous me refusiez.

—’il en est ainsi, monsieur, dit Dumais avec des larmes dans la voix, j'accepte vos dons, que j'aurais d’ailleurs mauvaise grâce de refuser d’un homme comme vous.

Laissons de Locheill s’occuper activement d’enrichir Dumais, et retournons à nos autres amis.

Le bon gentilhomme, presque centenaire, ne vécut qu’un an après l’arrivée de Jules. Il mourut entouré de ses amis, après avoir été l’objet des soins les plus touchants de Blanche et de son frère, pendant un mois que dura sa maladie. Quelques moments avant son décès, il pria Jules d’ouvrir la fenêtre de sa chambre, et jetant un regard éteint du côté de la petite rivière qui coulait paisiblement devant sa porte, il lui dit:

—<{’est là, mon ami; c’est à l'ombre de ce noyer que je tai fait le récit de mes malheurs; c’est là que je t'ai donné des conseils dictés par l’expérience que donne la vieillesse. Je meurs content, car je vois que tu en as profité. Emporte, après ma mort, ce petit bougeoir: en te rappelant les longues insomnies dont il a été t6moin dans ma chambre solitaire, il te rappellera aussi les conseils que je t’ai donnés, s’ils pouvaient sortir de ta mémoire.

—Quant à toi, mon cher et fidèle André, continua M. d’Egmont, c’est avec bien du regret que je te laisse sur cette terre, où tu as partagé dans tous mes chagrins. Tu seras bien seul et isolé après ma mort! Tu m’as promis de passer le reste de tes jours avec la famille d’Haberville: elle aura le pus grand soin de ta vieillesse. Tu sais qu'après ton décès les pauvres seront nos héritiers,

—Mon cher maître, dit Francœur en sanglotant, les pauvres n’attendront pas longtemps leur héritage.

Le bon gentilhomme, après avoir fait les adieux les plus tendres à tous ses amis, s'adressant au curé, le pria de réciter les prières des agonissants. Et à ces paroles: “ Partez, âme chrétienne, au “ nom du Dieu tout-puissant qui vous a créée, ” il rendit le dernier soupir. Sterne aurait dit: “ L’ange régistrateur de la chancelle- “ rie des cieux versa une larme sur les erreurs de sa jeunesse, et les “effaça pour toujours. ” Les anges sont plus compatissants que les hommes, qui n’oublient ni ne pardonnent les fautes d’autruil

André Francœur fut frappé de paralysie lorsqu'on descendit le

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corps de son maître dans sa dernière demeure, et ne lui survécut que trois semaines.

Lorsque Jules avait dit à sa sœur: “ Si j'aimais une Anglaise, et ‘“ qu’elle voulût accepter ma main, je l’épouserais sans plus de ré- ‘“pugnance qu’une de mes compatriotes, ” elle était loin alors de soupçonner les vraies intentions de son frère. Jules, en effet, pendant la traversée de l’Atlantique, avait fait la connaissance d’un jeune demoiselle anglaise d’une que beauté. Jules, autre Saint-

eux, lui avait donné d’autres leçons que celles de langue et de grammaire française, pendant un trajet qui dura deux mois. Il avait d’ailleurs montré son bon goût : la jeune fille, outre sa beauté ravissante, possédait toutes les qualités qui peuvent inspirer une passion vive et sincère.

Enfin, tous les obstacles levés, toutes les difficultés surmontées par les deux familles, Jules épousa l’année suivante la blonde fille d’Albion, qui sut bien vite gagner le cœur de tous ceux qui l’entouraient.

Mon oncle Raoul, toujours rancunier au souvenir de la jambe

ue les Anglais lui avaient cassée dans l’Acadie, mais trop bien élevé pour manquer aux convenances, 8e renfermait d’abord, quand il voulait jurer à l’aise contre les compatriotes de sa belle nièce; mais, entièrement subjugué au bout d’un mois par les prévenances et l’amabilité de la charmante jeune femme, il supprima tout à coup ses jurons, au grand bénéfice de son âme et des oreilles pieuses qu’il scandalisait.

Ce coquin de Jules, disait mon oncle Raoul, n’est pas dégoûté d’avoir épousé cette Anglaise; et il avait bien raison ce saint homme de pape de dire que ces jeunes insulaires seraient des anges, s’ils étaient seulement un peu chrétiens: non Angli, sed angeli forent si essent chrisliani, ajoutait-il d'un air convaincu.

Ce fut bien autre chose quand le cher oncle, tenant un petit-neveu sur un genou et une petite-nièce sur l’autre, les faisait sauter en leur chantant les jolies chansons des voyageurs canadiens. Qu’il était fier quand leur maman lui criait:

Mais venez donc, de grâce, à mon secours, mon cher oncle, ces petits démons ne veulent pas s'endormir sans vous.

Mon oncle Raoul avait déclaré qu’il se chargerait de l’éducation militaire de son neveu; aussi, dès l’âge de quatre ans, ce guerrier en herbe, armé d’un petit fusil de bois, faisant déjà des charges furieuses contre l’abdomen de son instructeur, obligé de défendre avec sa canne la partie assiégée.

— Le petit gaillard, disait le chevalier en se redressant, aura le bouillant courage des d'Haberville, avec la ténacité et l’indépendance des fiers insulaires dont il est issu par sa mère.

José s’était d’abord montré assez froid pour sa jeune maîtresse; mais il finit par lui être sincèrement attaché. File avait bien vite trouvé le point vulnérable de la cuirasse. José, comme son défunt père, aimait le vin et l’eau-de-vie, qui n'avaient d’ailleurs

ère plus d’effet sur son cerveau breton que si l’on eût versé les iqueurs qu’il absorbait sur la tête du coq dont était couronné le mai de son seigneur, afin de fausser le jugement de ce vénérable volatile dans ses fonctions; aussi la jeune dame ne cessait de présenter à José, tantôt un verre d’eau-de-vie pour le réchauffer, tantôt un gobelet de vin pour le rafraîchir; et José finit par avouer que, si les Anglais étaient pas mal rustiques, les Anglaises pe leur ressemblaient nullement.

Monsieur et Madame d’Haberville rassurés, après tant de malheurs, sur l’avenir de leurs enfants, coulèrent des jours paisibles et heureux jusqu’à la vieillesse la plus reculée. Les dernières paroles du capitaine à son fils furent:

— Sers ton nouveau souverain avec autant de fidélité que j’ai servi le roi de France; et que Dieu te bénisse, mon cher fils, pour la consolation que tu m’as donnée!

Mon oncle Raoul, décédé trois ans avant son frère, n’eut qu’un regret avant de mourir: celui de laisser la vie avant que son petitneveu eût embrassé la carrière militaire.

—Ïl n’y a qu’une carrière digne d’un d’Haberville, répétait-il sans cesse, c’est celle des armes.

Il se consolait pourtant un peu dans l’espoir que son neveu, qui achevait de brillantes études, serait un eavant comme lui, et que la science ne e’éteindrait pas dans la famille.

José, qui avait un tempérament de fer et des nerfs d’acier, José qui n'avait jamais eu un instant de maladie depuis qu’il était au monde, regardait la mont comme un événement assez hypothétique. Un de ses amis lui disant un jour, après le décès de ses anciens maîtres:

—Sais-tu, José, que tu as au moins quatre-vingts ans bien sonnés, et qu’à te voir on te donnerait à peine cinquante? :

José s'appuyant sur une hanche, comme signe de stabilité, souffla dans le tuyau de sa pipe pour en expulser un reste de cendre, fouilla longtemps dans sa poche de culotte, de la main qui lui restait, pour en retirer son sac à tabac, son tondre et son briquet, et répliqua ensuite, sans se presser, comme preuve de ce qu'il allait cire:

— Je suis, comme tu sais, le frère de lait de notre défunt capitaine; j’ai été élevé dans sa maison; je l’ai suivi dans toutes les guerres qu’il a faites; j’ai élevé ses deux enfants; j'ai commencé, entends-tu, eur de nouveaux frais, à prendre soin de ses petitsenfants: eh bien! tant qu’un d’Haberville aura besoin de mes services, je ne compte pas désemparer!

— Tu penses donc vivre aussi longtemps que le défunt Maqueue-salé (Mathusalem)? fit le voisin.

— Plus longtemps encore, s’il le faut, répliqua José.

Ayant ensuite tiré de sa poche tout ce qu’il lui fallait, il bourra sa pipe, mit dessus un morceau de tondre ardent, et 8e mit à fumer en regardant son ami de l’air d’un homme convaincu de ce qu’il avait avancé.

José tint parole pendant une douzaine d’années; mais il avait beau se raidir contre la vieillesse, en vaquant à ses occupaticns ordinaires malgré les remontiances de ses maîtres, force lui fut enfin de garder la maison.

Toute la famille s’empressa autour de lui.

— Qu’as-tu, mon cher José? dit Jules.

— Bah! c’est la parcese, fit José, ou peut-être mon rhumatique (rhumatisme).

Or José n’avait jamais en aucune attaque de cette maladie: c'était un prétexte.

— Give lhe good old fellow man, his morning glass: it will revive him, fit Arché.

— Je vais vous apporter un petit coup d’excellente eau-de-vie, dit madame Jules.

— Pas pour le quart d’heure, repartit José; j'en ai toujours dans mon coffre, mais ça ne me le dit pas ce matin.

On commença à s’alarmer sérieusement, c'était un mauvais symptôme.

—Je vais alors vous faire une tasse de thé, dit madame Jules, et vous allez vous trouver mieux (b).

— Mon Anglaise, reprit d'Haberville, croit que son thé est un remède à tous maux.

José but le thé, déclara que c'était une fine médecine, et qu’il se trouvait mieux: ce qui n’empêcha pas le fidèle serviteur de prendre le lit le soir même pour ne plus le quitter vivant.

ue le brave homme vit approcher sa fin, il dit à Jules qui le veillait pendant cette nuit:

— J’ai demandé au bon Dieu de proongee ma vie jusqu'aux afi

vacancs prochaines de vos enfants, afin de les voir encore une fois avant de mourir; mais je n’aurai pas cette consolation.

— Tu les verras demain, mon cher José.

Une heure après, de Locheill était sur la route qui conduit à Québec et le lendemain au soir tout ce que le fidèle et affectionné serviteur avait de plus cher au monde entourait sa couche funèbre. Après s'être entretenu avec eux pendant longtemps, après leur avoir fait les plus tendres adieux, il recueillit toutes ses forces pour s'asseoir sur son lit, et une larme brûlante tomba eur la main de Jules qui s’téait approché pour le soutenir. Après ce dernier effort de cette nature puissante, celui qui avait partagé la bonne et la mauvaise fortune des d’Haberville n'existait plus.

— Prions pour l’âme d’un des hommes les plus excellents que je connaisse, dit Arché en lui fermant les yeux.

Jules et Blanche, malgré les représentations qu’on leur fit, ne voulurent se reposer sur personne du soin de veiller auprès de leur vieil ami, pendant les trois jours que son corps resta au manoir.

—Si un de notre famille fût mort, dirent-ils, José ne l’aurait pas abandonné à autrui.

Un jour qu’Arché, pendant ses fréquentes visites chez les d’Ha-

berville, se promenait avec Jules devant le manoir, il vit venir un vieillard à pied, passablement mis, portant un sac de loup-marin sur ses épaules.

— Quel est cet homme? fit-il.

— Ah! dit Jules, c’est notre ami M. D.... portant son étude sur son dos. +

— Comment! son étude? dit Arché.

— Certainement: il est notaire ambulant! Il parcourt tous les trois mois certaines localités, passant de nouveaux actes, et expédiant des copies de ses minutes qu’il porte toujours avec lui, pour n'être pas pris au dépourvu. C’est un excellent et très aimable homme, Français de naissance et plein d'esprit. Il commença par faire, à son arrivée au Canada, un petit commerce d'images peu profitable; et puis, se rappelant qu’il avait étudié jadis pendant deux ans chez un clerc d’avoué en France, il se présenta bravement devant les juges, passa un examen sinon brillant, du moins assez solide pour sa nouvelle patrie, et s’en retourna triomphant chez lui avec une commission de notaire dans sa poche. Je t’assure que tout le monde s’accommode très bien des actes, rédigés avec la plus scrupuleuse honnêteté: ce qui supplée à una diction plus pure, mais souvent entachée de mauvaise foi, de certains notaires plus érudits (c).

— Votre notaire nomade, reprit Arché en souriant, arrive fort à propos: j’ai de la besogne pour lui.

En effet, de Locheill, déjà très avancé dans l’œuvre de défrichement qu’il poursuivait avec activité au profit de son ami Dumais, lui êt un transport en bonne et due forme, de tous ses immeubles, se réservant seulement, sa vie durant, la moitié de la nouvelle et vaste maison qu'il avait construite.

Les visites d’Arché au manoir d’Haberville devinrent plus fréquentes à mesure qu’il avançait en âge; et il finit même par s’y fixer lorsque l’amitié la plus pure eut remplacé le sentiment plus vif qui avait obsourci les beaux jours de sa jeunesse. Blanche ne fut désormais, aux yeux d’Arché, qu’une sœur d’adoption: et le doux nom de frère, que Blanche lui donnait, purifiait ce qui restait d’amour dans ce noble cœur de femme.

Jules avait été un fils tendre et respectueux: ses deux enfants furent pour lui ce qu’il avait été pour ses bons parents.

Tant que M. et Mme d’Haberville vécurent, Jules leur tint fidèle compagnie, ne s’absentant que pour affaires indispensables, ou pour remplir un devoir auquel son père, strict observateur de l'étiquette avant la conquête, tenait beaucoup: celui d’assister avec eon épouse au bal de la reine, le 31 décembre, et le lendemain à onze heures, à un lever, où le représentant du roi recevait l’hommage respectueux de toutes les personnes ayant leurs entrées au château Saint-Louis, à Québec, (d)

L’auteur a tant d'affection pour les principaux personnages de cette véridique histoire, qu’il lui en coûte de les faire dispareîfire de la scène: on s'attache naturellment aux fruits de ses onnvers.

VONCLUSION 209

Il craïndrait aussi d’affliger ceux des lecteurs qui partagent son attachement pour 6es héros, en les tuant d’un coup de plume: le temps fera son œuvre de mort sans l’assistance de l’auteur.

Il est onze heures du soir, vers la fin d'octobre; toute la famille d’Haberville est réunie dans un petit salon suffisamment éclairée, sans même le secours des bougies, par la vive clarté que répand une brassée d’éclats de bois de cèdre qui flambe dans la vaste cheminée. De Locheill, qui approche la soixantaine, fait une partie d’échecs avec Blanche. Jules, assis près du feu entre sa femme et sa fille, les fait endêver tous deux, sans négliger pourtant les joueurs d’échecs.

Le jeune Arché d’Haberville, fils unique de Jules et filleul de Locheill, paraît réfléchir sérieusement tout en suivant d’un œil attentif les figures fantastiques que crée son imagination daus le brasier qui s’éteint lentement dans l’âtre de la cheminée.

— À quoi pensez-vous, grave philosophe? lui dit son père.

— J'ai suivi avec un intérêt toujours croissant, répond le jeune homme, un petit groupe d'hommes, de femmes, d'enfants qui marchaient, dansaient, sautaient, montaient, descendaient; et puis tout a disparu.

En effet, le feu de cèdre venait de s’éteindre.

—Tu es bien le fils de ta mère, et le digne filleul de ton parrain, fit Jules d'Haberville en se levant pour wubhaiter le bonsoir à la famille prête à se retirer pour la nuit.

Semblables à ces figures fantastiques que regardait le jeune d'Haberville, mes personnages, cher lecteur, se sont agités pendant quelque temps devant vos yeux, pour disparaître tout à coup, peut-être pour toujours, avec celui qui les faisait mouvoir.

Adieu donc aussi, cher lecteur, avant que ma main, plus froide que nos hivers du Canada, refuse de racer mes pens

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