Voir ci-après, ch. m
Mais un sens plus profond des réalités et une conception plus philosophique de la géographie a permis de déterminer les possibilités de communications, les grandes voies de commerce et d'invasion, les points importants d occupation ^, toutes choses dont les anciens historiens et géographes se préoccupaient rarement.
C'est surtout grâce à l'archéologie et à la linguistique, dont les méthodes ont été établies avec précision, que les modernes ont pu renouveler l'étude de la préhistoire.
Les lacunes que laisse l'histoire peuvent être, en une certaine mesure, comblées par la linguistique et l'archéologie qui nous permettent de remonter à des époques plus lointaines. Les divers peuples ont laissé comme traces de leur passage des noms de lieux, des inscriptions et des vestiges archéologiques.
Lorsque l'on connaît la langue d'un peuple , on peut déterminer avec précision quels noms de lieux lui ont appartenu. C'est ainsi que l'explication par le celtique du second terme de noms de lieux en -dunum est incontestable, puisque le sens de dunum en vieux celtique nous a été donné par les anciens eux-mêmes. Mais, même dans le cas où la langue est inconnue, la toponomastique peut fournir d'utiles indications. Quand un nom ou une partie de nom de lieu sont particulièrement fréquents dans une région habitée depuis de longs siècles par le peuple dont on s'occupe de déterminer l'extension, on peut regarder ce nom comme caractéristique de ce peuple, sauf coïncidence imprévue de vocabulaire entre deux langues étrangères l'une à l'autre. C'est ainsi que H. d'Arbois de Jubainville a pu
1. Par exemple chez JuUian, Histoire de la Gaule, 1908 et s., et chez Bérard, Les Phéniciens et l'Odyssée, 1902.
TOPONOMASTIQUE 1 0
considérer le suffixe -asca, très fréquent en Ligurie, comme caractéristique des Ligures, et supposer, sans invraisemblance, que, partout où l'on a relevé ce suffixe, les Ligures ont été établis. De même, le suffixe -aciis est propre aux pays celtiques. Quelques noms géographiques d'Asie Mineure se trouvent aussi sur le pourtour occidental de la Méditerranée : on a pu raisonnablement en conclure à des migrations de peuplades d'Asie en Europe ou d'Europe en Asie ; mais il serait imprudent de dénommer ces peuplades. De plus, dans le cas où un même nom de lieu est répandu en plusieurs pays, il est téméraire d'admettre que tous les lieux qu'il désigne ont été fondés par le même peuple. 11 faut tenir compte des noms d'imitation ou de tradition, rappelant à des colons le souvenir de leur métropole, ou à des exilés le souvenir de leur ville natale. Ces noms désignent des fondations que plusieurs siècles souvent séparent de l'origine de la ville dont le nom leur a été donné, et n'ont que bien rarement une valeur ethnographique. Les noms de peuples, qui ne sont à l'origine que le nom d'une tribu prépondérante, peuvent induire à de singulières erreurs : les Datch (Hollandais en anglais) portent le même nom que les Deutsch (Allemands en allemand) ; les Roumains ne sont pas identiques aux anciens Romains ; Cymry (en gallois), ^Velsh (en anglais) désignent le même peuple, les Gallois.
La toponomastique a pu d'ailleurs causer quelques erreurs dans les traditions de l'Antiquité ; l'identité de certains noms de lieux a amené à situer les légendes en divers pays. La Crète et la Troade ont été souvent confondues, à cause de la ressemblance des noms de lieux. Il y a en effet en Crète et en Troade une montagne de l'Ida et un mont Dicté; un sommet de l'Ida de Phrygie s'appelle Pytna comme une montagne de Crète ; Hippocoronon est une ville de l'Atramyttène, et Hippocoronion une ville de Crète ; Samonion désigne l'extrémité orientale de la Crète
et une plaine de la Néandrie K De la question de savoir si le Crotone (Cortone en Etrurie) de Denys d'Halicarnasse est identique au Crestone d'Hérodote dépend la détermination de l'origine des Pélasges et des Tyrrhènes 2,
La linguistique ne nous renseigne pas seulement sur l'extension géographique des peuples : elle nous aide aussi à en déterminer la parenté. Il est relativement facile de décider si un peuple appartient ou non à la famille indo-européenne, pourvu que l'on connaisse quelques phrases de sa langue. La tâche est plus difficile quand on n'en connaît que quelques mots, car ces mots peuvent avoir été empruntés à des voisins indo-européens, et, d'autre part, l'absence de rapports étroits entre ces mots et leurs correspondants indo-européens ne prouverait pas qu'ils appartiennent à une autre famille, tellement petit est le nombre des mots communs aux divers dialectes indo-européens. Il serait plus imprudent encore de fonder des rapprochements sur des étymologies, toujours contestables, de noms propres. Pour la connaissance directe de la langue, nous disposons d'inscriptions d'époques diverses et de gloses. Les gloses transmises par les anciens, si elles sont correctement transcrites, ont reçu, au moins, des désinences grecques ou latines, et sont souvent attribuées tantôt à une langue, tantôt à une autre. Dans les inscriptions bilingues, les deux textes ne se correspondent pas toujours exactement.
On a cherché, en étudiant l'extension des dialectes des langues romanes, à déterminer les substrata barbares qui avaient causé l'évolution spéciale à chacun de ces dialectes ^. Dans la péninsule ibérique, le portugais serait le dévelop-
i. Strabon, X, 3, 20.
2. Denys d'Halicarnasse, I, 29. Hérodote, I, 57. Voir K. O. Millier, Die Etrusker, Stuttgart, 1877-1878, I, p. 89-93.
3. Wechssler, dans Festgabe fur II. Siichier, Halle, 1900, p. 110. Steinthal, dans Festschrift fur A. Baslian, Hcrlin, 1896, p. 50. Carte chez Hirt, Die Indugermanen, H, Strasbourg, 1907.