‹ Les anémones du roi NômanChapitre 3 sur 11 · LA BREBIS RÉVEILLÉE · texte numérisé non relu

LA BREBIS RÉVEILLÉE

Pendant que Nôman, égaré au milieu de cette nuit affreuse , ne savait plus où l'emportait Yahmoum, Hantalah, Hobeïbeh et leur bien- aimé Amrou s'apprêtaient à se livrer au repos après avoir dit la prière commune. Il n'est pas 'de tempête qui puisse empêcher de dormir l'homme doué d'une conscience pure, dont toute la journée a été occupée par un travail rude et incessant.

A chaque éclair qui brillait à travers la

toile OU les fissures de la tente , à chaque grondement nouveau qui le suivait, Amrou faisait le signe de la croix; mais ce n'était pas un symptôme de peur, c'était une réponse à la belle parole que j'ai citée plus haut: « Le tonnerre chante les louanges de Dieu dans les nuages. »

Et Hantalah , admirant cette poétique expression qui atteste le sentiment le plus profond d'un des plus grands effets de la nature, ne manqua point de la placer au milieu de la prière qu'il lisait à haute voix dans le catéchisme du père Arsenios. Chaque phrase de cette prière était ensuite répétée par deux douces voix, celle d'Hobeïbeh, celle d' Amrou, qui commençait cependant à prendre un accent mâle et sonore. Toutefois il la tempérait, et murmurait presque bas l'oraison du soir devant le crucifix donné par Arsenios à son père.

Que cette scène calme était imposante , solennelle, au milieu du solennel et imposant tumulte du dehors!

La prière finie , Hantalah trempa ses doigts dans le bénitier, mouilla d'eau bénite les

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doigts que Hobeïbeh et Amrou lui tendaient, et il commençait à porter sa main à son front pour se signer, lorsque Nabbah se dressa soudain sur ses quatre pattes avec deux ou trois aboiements pressés qui pouvaient sembler autant de hurlements.

« Il a eu peur de ce coup de vent, de ce coup de tonnerre!... Gomment! Nabbah, tu as peur, et tu fais peur aux autres! Vois ton ami Amrou, comme il a tressailli! »

Hantalah n'avait pas achevé ces mots, que Nabbah s'était élancé les deux pattes en avant sur la porte de la tente , et à un nouvel aboiement, plus long et plus profond encore, répondit un hennissement qui ressemblait à un cri d'épouvante.

Une voix d'homme, une voix altérée, haletante , suivit ce hennissement.

Hantalah s'empressa d'ouvrir, et de faire descendre de cheval l'hôte qui lui venait de Dieu, suivant la sainte expression de l'Orient hospitalier.

Le cheval que Hantalah attachait le plus possible à l'abri, du côté oii le vent battait le moins la tente, c'était Yahmoum.

L'homme épuisé , abattu , harassé de fatigue qu'il faisait asseoir dans la partie la plus noble de la tente , c'était le roi de Hira, c'était Nôman.

Mais comment eût-il reconnu le souverain? Ses cheveux, sa barbe, sa figure, son turban, étaient couverts de poussière, ainsi que les broderies de soie de ses riches vêtements. Tout leur éclat avait disparu sous la couche de gravier et de parcelles de terre que la pluie y avait collée. Hantalah le prit donc pour un pauvre voyageur égaré, et ne le reçut qu'avec plus d'empressement encore. Amrou et Hobeïbeh secondèrent pieusement dans ses soins le chef de famille.

« Tu as soif, tu as faim , mon hôte : attends, attends-moi un instant, tu seras désaltéré d'abord, car tu parais mourir de soif. »

En effet, Nôman était dans un indicible état d'agitation. En se sentant ainsi irrésistiblement entraîné par Yahmoum vers des précipices, peut-être avait-il éprouvé une vive épouvante et une violente colère contre son cheval favori. Il l'eût étranglé s'il en avait eu la force. Même encore, dans cet abri où son

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coursier l'avait enfin amené, même dans cet asile hospitalier, il maudissait Yahmoum, exposé dehors à l'orage qui continuait toujours; il lui promettait pour le lendemain le plus cruel châtiment : brute , il se mettait en fureur contre une brute !

Or, pendant qu'il se livrait à cette rage intérieure, ou qu'il pensait à sa suite, à l'inquiétude et à l'effroi même qu'elle devait éprouver en ce moment, ce qui le faisait sourire au milieu de ses accès de colère, Hantalah était passé dans le coin où la brebis dormait du sommeil le plus profond. Ce sommeil était si calme, si calme, et soulevait avec une si harmonieuse régularité les flancs de la pauvre bête, que son maître la regarda un instant d'un œil de compassion , comme s'il eût souffert à la pensée de la réveiller. « Il le faut cependant , l'hôte a soif. » Hantalah prit donc un vase de terre, et posa tout doucement sa main sur la tête de la brebis ; alors elle se tourna vers son maître, le regarda tendrement de ses yeux à demi ouverts, laissa échapper un demi-bêlement, et referma les yeux comme pour se rendormir.

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« Non, non, » lui dit Hantalah; et il se mit à la traire , et remplit le vase d'un lait écumant qu'il porta devant son hôte.

« Bois, mon hôte, bois. »

Et il rentra dans le gîte de la brebis.

Le doux animal, après s'être laissé prendre son lait, venait de s'étendre de nouveau, et de nouveau le sommeil lui revenait aussi vite qu'à une créature innocente , brebis ou enfant. Hantalah resta encore en suspens devant ce suave tableau ; il semblait combattre des émotions poignantes : ses traits contractés en rendaient témoignage.

« Mon hôte a faim , dit-il presque de l'accent du désespoir, et nous n'avons rien! et il faut lui faire honneur! »

Alors d'une main convulsive il prit un couteau, le laissa retomber, le reprit en soupirant, et, se gardant bien de réveiller cette fois la brebis bien-aimée, il arrêta à peine un instant les yeux sur elle, les détourna, et en même temps , d'un seul coup , la fit passer du sommeil de quelques heures au sommeil éternel.

Nabbah, sentant le coup qui venait de frap-

per sa compagne, poussa un long gémissement.

u Qu'as-tu donc, Nabbah? qu'as-tu donc?

il ne tonne plus; l'orage est passé...

— Oui, qu'as- tu, mon pauvre Nabbah?

dit en le caressant Amrou, endormi à moitié, car il était déjà une heure assez avancée de la nuit; qu'as-tu à te plaindre, ma bonne bête?»

Ce que l'instinct de Nabbah avait su le premier, l'œil mouillé de pleurs de Hobeïbeh le comprit aussitôt qu'elle vit paraître Hantalah portant la brebis dépouillée et à demi dépecée. Il avait d'abord projeté de charger sa femme du soin de préparer ce mets cruel; mais il n'eut pas le courage de lui imposer cette épreuve en voyant ses paupières rougies et gonflées de larmes, du milieu desquelles arrivait jusqu'à lui une expression de reproche.

Mais à ce regard il répondit par un coup d'oeil sévère, le premier que depuis leur union il eût lancé sur sa chère Hobeïbeh, la. petite chéHe^ ainsi que le veut dire le nom arabe.

Amrou fut encore moins que sa mère ré-

serve dans sa douleur, et en sanglotant il s'écriait : « Ma brebis! ma pauvre brebis! »

— Silence, Amrou! lui dit d'une voix imposante Hantalah; silence! l'hôte vient de Dieu! il faut donc l'honorer et tout sacrifier à l'hospitalité sainte. »

Il mit ensuite au feu la pauvre brebis.

« Gomment te nommes-tu, demanda Nôman à Hantalah , qui s'était bien gardé d'interroger son hôte sur son nom ; car il eût craint de paraître mettre ainsi à son hospitalité une réserve , tandis que cette vertu doit être exercée avec un abandon complet, et envers tout homme, tout frère, quel qu'il puisse être. Nôman n'avait pas le même scrupule à observer; il renouvela donc sa question.

« Je me nomme Hantalah-ben-Thaï, répondit-il.

— Eh bien! tu es digne, en effet, d'être de la tribu de Thaï et du généreux Hatem, répliqua Nôman. Hatem-Thaï est chez les Arabes le type de tout ce qu'il y a de plus complet en générosité, en hospitalité et en grandeur. »

Bientôt il s'établit dans la tente le même

calme que depuis une heure il régnait au dehors. Hantalah et Nôman se tenaient dans cette grave taciturnité qui caractérise les Orientaux; quant à Amrou, il dormait profondément dans un coin de la tente , et Hobeïbeh, accablée par le travail du jour et une veille déjà bien prolongée, s'assoupissait, et sa tête flottait, suivant l'expression du désert, comme la tête du palmier que balance la brise.

« Couche-toi, femme, dit Hantalah. L'hôte le permettra bien; va t'étendre sur le lit. Quant à l'hôte et à moi, nous allons devant la tente jouir de la beauté de la nuit, redevenue calme et lumineuse. »

En effet, tandis que Hobeïbeh se retirait derrière le rideau qui faisait deux parties de la tente, Hantalah et Nôman vinrent s'asseoir sur le seuil, au long hennissement de Yahmoum. U saluait ainsi le maître qui l'eût écrasé, s'il l'eût pu, et foulé aux pieds quelques heures auparavant.

« Tu as là un beau cheval, mon hôte; beau et de race pure. Je le reconnais à son hennissement. Moi aussi, autrefois j'avais une

cavale d'un sang illustre, quand j'étais riche... »

Tout à coup Hantalah s'arrête, de peur de manquer aux devoirs de l'hospitalité , en donnant à son hôte des détails qui pourraient lui causer de l'affliction : il jugeait du cœur d'autrui par le sien. Il changea donc sur-lechamp de sujet de conversation, tantôt faisant admirer à son hôte, et admirant, comme les pasteurs de la Ghaldée ses ancêtres, les étoiles dont les scintillements étaient voilés à demi par les splendeurs de la lune, alors d'une pureté et d'une fraîcheur égales; tantôt lui dénombrant les richesses du pays, celles de son maître, et les chameaux, les chamelles et les chevaux superbes qui peuplaient ses écuries et ses étables; ou bien il s'^interrompait' dans ce récit pour aller voir si le nocturne repas de l'hôte cuisait, exciter le foyer s'il le trouvait languissant, et le ranimer alors en y jetant des épines desséchées; puis il revenait, et pour faire prendre patience à son hôte il lui parlait des habitants de la contrée, des pauvres, des riches, des abus commis parles grands et les gouverneurs.

Nôman était -il disposé à profiter de ces renseignements ainsi obtenus d'une façon toute naturelle? On eût pu le penser envoyant avec quel soin il se garda de répondre à la déclaration que lui avait faite de son nom Hantalah-ben-Thaï, par une déclaration semblable ; mais on se serait trompé en lui supposant quelque bonne intention. S'il tenait à garder le masque derrière lequel il se cachait si soigneusement, ce n'était que par curiosité, curiosité vaine, et peut-être parce que l'aspect de la gêne et de la détresse devait être pour lui , de retour dans son palais, non point de la commisération et de la sympathie, mais une égoïste jouissance d'orgueil.

Il y avait encore un autre plaisir qu'il se promettait à n'être pas connu : c'était la stupeur que Hantalah éprouverait, si les chasseurs, à force de courir de toutes parts sur les traces du souverain égaré, arrivaient enfm à la tente de Hantalah-ben-Thaï. Dans quelle confusion serait ce pauvre homme à l'aspect de ces courtisans, aux splendides costumes, tous se prosternant devant leur maître! Comme Hantalah se prosternerait

alors aussi aux pieds de son hôte! Et l'orgueil de Nôman se complaisait à cette image; il gonflait à plein son cœur. Aussi , toutes les fois que , du seuil de la tente où il causait avec Hantalah, il apercevait l'ombre flottante d'un palmier, dessinée par la lune sur les ondoyantes moissons; s'il entendait un bruit lointain , celui du vent dans le creux des rochers ou les hauts feuillages des palmiers et des saules, il se réjouissait à la pensée que c'était sa suite qui venait. Il allait être salué roi devant l'humble Hantalah : il était ivre d'une vaniteuse joie ; mais jusqu'à présent ce n'avait été qu'illusion.

Enfin la brebis était cuite , et Hantalah vint prévenir son hôte que le repas dont il avait tant besoin l'attendait. Nôman fit honneur à ce mets, fruit d'un si douloureux sacrifice.

Quant à Hantalah, devant cette chair fumante il se représentait sa pauvre brebis endormie, se réveillant, donnant son lait pour l'hôte, puis son sang, puis sa vie. S'il né se fût agi d'hospitalité , comme il se serait maudit du fond du cœur I que de fois il se serait appelé cruel I L'hôte vient de Dieu! se di-

sait-il dans ses angoisses pour se calmer un peu; mais il n'osait arrêter le regard sur ces membres presque palpitants; encore moins eût-il pu porter à ses lèvres un morceau de cette charmante et douce créature avec laquelle son fils Amrou avait eu de si longues heures de jeu.

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