‹ Les anémones du roi NômanChapitre 9 sur 11 · DANS UN.MOIS · texte numérisé non relu

DANS UN.MOIS

Pendant que s'exécutaient les travaux du jardin, les autres ouvriers achevaient, sous la direction d'Amrou, la construction des vingt cabanes hospitalières ; et tous les instants que Kafour avait de libres, il les employait à aller contempler ces huttes, qui lui rappelaient celle dans laquelle il avait été élevé : c'étaient bien ces murs de troncs de

palmiers entrelacés , le toit arrondi sous lequel il avait reçu les premières caresses de son père et le lait maternel, cette caresse exquise que Dieu donne aux petits enfants.

C'étaient là des pensées qui le faisaient soupirer, si gai qu'il fût : mais combien il les aurait accueillies avec joie, s'il avait pu deviner ce qui se passait en ce moment!

Son père et sa mère, après avoir bien longtemps souffert de sa disparition, après avoir consacré des années entières à se priver de tout afin d'amasser un pécule qui leur permît de se mettre en chemin sur les traces de Kafour, guidés par un pressentiment venu du Ciel, descendaient de la Nubie par la haute Egypte, et se dirigeaient bien lentement, on le pense, vers la basse Egypte. Ils avaient à peine atteint la première cataracte, lorsque Kafour concevait de nouvelles espérances , il les communiqua à Hantalah avec toute la vivacité que nous lui connaissons, quand son maître vint examiner le travail

dont Amrou avait été le directeur. Il en fut content, non seulement par la pensée que, grâce à ces refuges , il pourrait faire du bien pour de longues années , lui qui avait si peu de temps à vivre, mais encore parce qu'il voyait qu'Amrou pourrait être utile à sa mère veuve.

Le père Arsenios ne tarda pas à envoyer à Hantalah, avec le parchemin hospitalier, el wefa, un pauvre homme sans asile , et ce fut un bien beau jour pour Ben-Thaï : il lui sembla qu'il vivrait désormais bien des jours pour être le témoin du bonheur que ce malheureux exprima avec la plus touchante reconnaissance, en recevant de Hantalah non seulement la cabane fournie de tous les ustensiles nécessaires, mais encore une chamelle abondante en lait. Hobeïbeh partageait le contentement de son mari au spectacle de la joie de leur hôte; mais c'était un ravissement sans mélange, au lieu qu'il arrivait souvent à Hantalah de se dire, en fixant de

tristes regards sur les cinq ou six cabanes déjà habitées :

« Je ne verrai plus cette douce famille dans neuf mois , dans six mois ! »

Il ne se passait pas de quinzaine sans que Hantalah reçut d'Arsenios un de ces nouveaux présents de la charité , et c'était à la fois avec de bien douces et de bien amères réflexions. Ces braves gens, dans leur gratitude, avaient salué Hantalah du titre de cheik, du nom de père, et, ayant recueilli une assez jolie somme par leur économie sur la vente de leur lait et de leur fromage, ils se promettaient de donner dans un mois une fête à leur bienfaiteur. Les chameliers , habiles aux exercices de la lance ou du djerid, devaient les seconder, et Kafour se promettait bien d'être le plus ardent à fêter son maître.

Fêter! c'était bien cela; car à la fin du mois tombait le jour de la naissance de Hantalah, et... aussi celui de sa mort! Quelle ré-

jouissance sinistre! Hobeïbeh et Amrou , qu'on avait mis dans la confidence, ne vivaient pas, tant ils étaient joyeux.

Une circonstance imprévue vint ajouter à leur bonheur, tout en redoublant le trouble de Hantalah. Un jour il était dans son jardin, et, quelque force d'âme qu'il possédât, il regardait d'un œil pensif les boutons des anémones qui commençaient à poindre, quand il entendit au dehors des cris de ravissement : c'était la voix de Hobeïbeh. Il la reconnut, et courut du côté d'où venaient ces exclamations. En ce moment Hobeïbeh était à traire Rebreba, lorsqu'elle quitta tout à coup sa favorite pour s'élancer vers un cavalier suivi d'un jeune homme de quinze ans environ. L'homme s'excusait de ce que son cheval l'avait entraîné , malgré ses efforts , dans ce riant wady...

<( Mais c'est Korad-ben-Adjdaa! » s'écria Hobeïbeh de l'accent du ravissement.

Korad-ben-Adjdaa la reconnut alors.

« Moi-même, Hobeïbeh ! Et par quel hasard heureux vous rencontré-je ici? A voir ce campement, s'il vous appartient, vous êtes riche... Quel bonheur vous est donc tombé du ciel?

— Un bonheur inespéré , Korad ! Le roi de Hira, le généreux Nôman... »

Tout à coup les traits de Korad s'assombrirent : le contentement qu'il avait éprouvé lui avait fait oublier un instant le pacte funèbre passé entre lui et son ami; mais tout lui fut rappelé par ces quelques mots.

C'est en ce moment que Hantalah, attiré par les exclamations de sa femme , était arrivé.

Il fut saisi non moins vivement que son ami. En effet , quelle entrevue ! Deux hommes, l'un caution de la mort de l'autre I

Hobeïbeh racontait à Korad ce que, hélas! il savait mieux qu'elle, le présent magnifique fait par Nôman à Hantalah , mais dont elle ignorait la condition , quand Amrou accourut

p jii.

K Girardei d^i

I. Mon père' ma mère! oh ! que je suis heureux vous me 1' aviez bien prédit. "

avec Ferid, le jeune prince persan qu'on se rappelle, et pour lequel Amrou avait été pris d'une soudaine amitié, à laquelle il avait été non moins subitement répondu.

L'arrivée de Ferid donna à Korad l'occasion de détourner la conversation d'un sujet si cruel pour lui, pour son ami surtout. Il apprit à ses amis qu'en qualité de professeur pour les exercices militaires du prince, qu'il était chargé de former à la dure vie du désert et de la tente, il l'emmenait dans des excursions journalières, au grand galop, à travers V océan de sable, et de ces plaines où il n'est plus question de dais émaillés de perles et de pierres précieuses, ou de tapis semés de fleurs. Une de ces courses l'avait conduit au nouveau Wady-Hantalah ; et telle était la cause de sa visite imprévue.

« Eh bien , ajouta Hobeïbeh , tu es toujours le bienvenu, mais plus encore aujourd'hui. J'ai quelque chose à te dire, Korad,

quelque chose qui te fera plaisir, j'en suis certaine. »

Alors elle s'approcha à son oreille, et lui murmura tout bas en souriant deux ou trois mots qui firent pâlir le front basané de Korad.

Elle ne s'en aperçut pas, tant elle était ravie de la perspective prochaine dont elle venait d'entretenir Korad ; et puis une diversion puissante , ce fut la lutte qui s'engagea entre Amrou, monté sur Djin, et Ferid, sur son fougueux coursier persan , au jeu guerrier qu'on appelle le jeu du djerid. Ce divertissement consiste à se lancer, en guise de javelots , deux longues tiges de palmier, comme le dit son nom, en rappelant cette contrée d'Afrique le beled ul gerid (le pays des palmiers). Korad, tout entier à ses occupations favorites, ne songeait plus qu'à donner ses beUiqueux enseignements à son élève, qui en profitait assez bien. Mais ce qui émerveilla Hantalah et Hobeïbeh , ce fut

Tadresse que montra Amrou à ce jeu, dont son père lui avait donné quelques leçons seulement, dans des jours meilleurs. Sans .aucun doute, il s'était exercé souvent; et il était merveilleux de le voir, lancé au plus grand galop , ressaisir le bâton , lorsque Ton croyait qu'il allait atteindre Ferid.

Korad prit, ainsi que Hobeïbeh, un grand plaisir à assister pendant quelques heures aux prouesses de ce fils dont elle se sentait fière. Enfin le Bédouin parla de retourner à la capitale de Nôman , car il était déjà tard; alors Hobeïbeh le prit à part :

a Gomme je te l'ai dit, Korad, à un mois, * à un mois d'ici! avec ce jeune homme, entends-tu?... »

Amrou et Ferid recommencèrent leur lutte; et Amrou , qui avait entendu ce qu'avait dit sa mère, était tout joie, ainsi que Kafour, dont les yeux n'étincelèrent jamais plus vifs qu'en ce moment.

« Dans un mois! oh! dans un mois! ré-

péta Amrou à F oreille de Korad ; vous verrez comme ce sera beau : n'y manquez pas !

— Dans un mois ! dit Hantalah à Korad en lui pressant la main avec force ; dans un mois, je n'y manquerai pas! »

Et les deux amis , liés par un contrat si fatal, se séparèrent en se jetant un long regard.

A son retour, Ferid peignit à Nôman, avec toute la vivacité de son esprit coloré, la rencontre qu'il avait faite du Wady- Hantalah ; comment Hantalah avait su employer, si utilement pour le bonheur de ses semblables, les richesses qu'il tenait du roi. Il lui raconta aussi la fête à laquelle la confiance d' Amrou l'avait invité, en même temps que son amitié l'y conviait.

Et Nôman ne pouvait s'empêcher de frémir à la pensée du sacrifice différé dont le moment approchait! D'un même coup n'allait-il pas frapper toute la tribu! et que de larmes n'allait -il pas faire répandre en-

Corel... Mais bientôt, la superstition de l'enfance venant à remporter, il se jurait à luimême de ne point épargner la victime, quelle qu'elle fût.

il} ,»;

MAKSSBMA

A mesure qu'approchait le retour du jour fatal, cette excellente Maessema, Veau du ciel, la malheureuse mère de Nôman le Cruel , souffrait de plus en plus à la pensée du sacrifice des Ghorebaïn. Elle en était si vivement affectée , qu'un mois avant la venue de cette journée sinistre elle devint tout à fait malade. Nôman, la voyant sérieusement attaquée , fit venir des médecins de tous les

pays : un Arabe, un Persan, un Juif, un Grec; et tous furent d'avis qu'une grande souffrance morale la tenait dans cet état de maladie toujours croissante. Maessema profita de cette déclaration, faite devant son fils, pour renouveler les supplications qu'elle lui avait adressées l'année précédente afin qu'il renonçât à ce qu'elle regardait comme un meurtre; et ce fut avec un accent si touchant, si pathétique, que Nôman resta pendant quelques minutes pensif, remué visiblement, les paupières chargées de larmes, au chevet du lit de sa mère. Puis, comme éclairé par une inspiration soudaine , il se jeta dans ses bras, la couvrit de baisers mêlés de pleurs.

(c Pensez- vous bien, ma mère, lui dit-il avec une voix émue , à la demande que vous me faites? Ne sentez-vous pas, au contraire, ce dont je viens d'être averti par un mouvement venu de là-haut? c'est que si vous souffrez , si vous êtes en péril , il faut en ac-

cuser mon manque de foi de Tannée dernière. C'est un crime envers le Ciel que j'ai commis. J'ai eu beau m'en repentir bien des fois depuis cette époque, il veut m'en punir. Oh! je vous en supplie, ma mère, par amour pour vous , par amour pour moi , ne me pressez pas davantage de trahir un serment sacré I »

Et, après lui avoir tendrement serré et baisé les mains, il la quitta presque éploré.

Ce superstitieux aveuglement avait, douze mois auparavant, irrité Maessema; cette fois elle fut touchée de voir la bonne foi avec laquelle Nôman s'y livrait en la suppliant de le laisser accomplir un acte religieux. Sans doute elle partageait les croyances de son fils ; mais la bonté de Maessema se révoltait contre cette effusion de sang, même voué aux divinités et aux astres. Manquer à un serment était un crime , elle le croyait bien ; mais le meurtre d'un homme innocent lui paraissait un crime plus grand encore, et l'instinct de son cœur

lui disait que le Ciel pardonnerait plutôt un manquement au premier que l'accomplissement du second. Sa douloureuse anxiété était donc bien grande , et son mal grandissait de plus en plus avec elle.

De plus en plus aussi Nôman se décidait au sacrifice expiatoire qu'il regardait comme un moyen assuré de guérison pour sa mère. Étrange combinaison que cette alliance de tendresse et de cruauté !

Pendant ce temps, les parents de Kafour approchaient. Il y avait longtemps qu'ils avaient dépassé le Wady-Sehoua (la vallée du Lion), dans la basse Nubie ; puis Assouan (Syène); puis, entrés dans la haute Egypte, ils avaient franchi les Pyramides; et, après avoir longtemps longé la Méditerranée , ils traversaient la Palestine, le pays du Sauveur, non point guidés par le hasard , il faut le croire , mais par la miraculeuse main de la Providence. De son côté, Kafour, chaque jour plus préoccupé de l'espoir que lui avait

donné son maître de revoir ses parents, averti par un de ces mouvements intérieurs qui s'opèrent mystérieusement en nous et qu'on nomme pressentiments, Kafour n'avait jamais été aussi gai, aussi enjoué, aussi pétulant.

« Ohl mon maître, disait- il à Hantalah de l'accent de l'espoir le plus assuré, vous m'avez promis mes parents , et de jour en jour cette espérance remplit et occupe davantage mon cœur : aussi que je serais fâché si j'allais mourir, ou que je serais heureux de mourir s'il fallait renoncer à les retrouver jamais! »

Comment une telle pensée avait- elle pu venir dans l'esprit d'un adolescent si joyeux? C'est qu'il redoutait de rester à jamais orphelin. Et Hantalah, qui allait laisser un orphelin, une veuve, combien ces paroles étaient poignantes pour lui !

Hobeïbeh , au contraire , et Amrou étaient de plus en plus heureux. La prospérité était

dans le campement. Presque tous les jours naissait un petit à quelque chamelle, une source de richesse ou de bienfait de plus ; car chacun des réfugiés envoyés par le père Arsenios était en possession de son chameau , de sa vache ou de son buffle. Il ne restait plus qu'une cabane à occuper, et toute la tribu faisait des vœux pour que le bon Arsenios complétât la famille la plus unie qui fût jamais.

En attendant, les jours succédaient aux jours; et pour arrivera l'heure sinistre il n'y avait plus à s'écouler que huit journées : huit fois vingt-quatre heures , et Hantalah se rendrait à la capitale du roi Nôman pour dégager sa parole et son ami !

Pas d'espoir!... pas le moindre espoir!

Nôman était plus résolu que jamais à l'expiation promise. Maessema sentait sa maladie empirer; et son fils, sans soupçonner que ce surcroît de mal vînt de l'approche du fatal moment, s'obstinait, dans sa foi su-

perstilieuse , à regarder le péril où sa mère tombait visiblement comme un avertissement solennel de ce qu'il devait faire. Bientôt il fut plus affermi encore , s'il était possible, dans sa résolution. Hakim, ce vieux visir entre les mains duquel avait été prêté le serment sur les sept pierres , Hakim tomba malade et mourut. Le roi sembla voir dans cette catastrophe et cette fin du visir mourant un autre avis venu d'en haut; mais ce qui le frappa le plus vivement et décida irrévocablement l'exécution de ce qu'il regardait comme un acte de foi, ce furent des malheurs redoublés de famille. Le plus jeune de ses fils fut pris, quatre jours avant le jour anniversaire, d'une soudaine maladie dont personne ne put deviner la nature. C'était un enfant charmant et qui faisait les délices de l'appartement des femmes ; aussi ce fut à qui presserait le roi de sacrifier aux Ghorebaïn. Il en fit encore une fois le serment sur la tête de sa mère mourante, tandis que d'une

voix éteinte et inarticulée celle-ci demandait grâce pour la victime ! Enfin elle perdit tout à fait la parole , la connaissance , tomba dans les bras de son fils, et, lui montrant le ciel, expira en invoquant sans doute sa miséricorde.

Atterré, anéanti par un tel coup, peutêtre eût-il compris que ce signe solennel , le dernier, était la volonté d'une mourante, d'une mère mourante; volonté sacrée qui lui ordonnait de renoncer à son vœu sinistre, et à remplacer par une action de piété vraie un acte d'aveugle croyance.

Un dernier malheur (malheur suprême pour un père, pour un roi) vint le frapper et lui faire dire :

« Hantalah doit être sacrifié ! »

Le mal dont son plus jeune fils avait été frappé c'était la peste (maladie mystérieuse devant laquelle l'Orient a, pendant bien des siècles, incliné le front comme devant une irrésistible volonté d'en haut). Eh bien! ce

fléau vint atteindre le fils aîné de Nôman, son unique héritier désormais, le seul appui de son nom. Ce coup de foudre tomba sur le trône le matin même de la veille du jour sinistre.

Le parterre d'anémones était tout en fleur dans le jardin de Hantalah; il devait en être de même de celui de Nôman. Il fallait songer à partir.

Ce qui, après le chagrin de dire pour toujours adieu à Amrou et à Hobeïbeh, préoccupait le plus le noble cheik , c'était le mouvement inexplicable qui se passait autour de lui : sa femme, son fils se parlaient à l'oreille, allaient d'une tente à l'autre, se taisaient ou se détournaient quand ils voyaient venir Hantalah. Avait-on découvert quelque chose? Il l'eût redouté s'il n'eût vu sur tous les visages un air souriant. Les chameliers le regardaient avec plus de bonheur encore qu'à l'ordinaire, ses hôtes avec plus de reconnaissance; et Kafour lançait sur lui, du

fond de ses yeux plus rayonnants que jamais, de véritables éclairs de gaieté. Il l'entendit même prononcer les mots de fête de demain.

Quelle fête, grand Dieu! que ce lendemain !

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LA VEILLl

Il approchait cependant ce lendemain terrible! Les détails que nous venons de rapporter, tant sur la cour de Hira que sur le campement, se passaient le matin de la veille sinistre, et d'heure en heure Hantalah se préparait, par de plus ferventes prières, au moment suprême. Hobeïbeh, étant entrée à l'improviste dans la tente, le vit non point seulement à genoux, mais tout à fait pros-

terne devant le crucifix, don du père Arsenios.

« Il remercie le Ciel de l'avoir fait naître pour jouir enfin du bonheur et du repos. »

C'est ce que se dit Hobeïbeh , et elle se retira sans le troubler.

Il se releva cependant , après un long recueillement, pendant lequel tous les habitants de la tribu firent les préparatifs de ce qu'on appelle une fantasia, cavalcade animée par le jeu du djerid. Un siège était déjà dressé sur une petite éminence, et abrité par une espèce de dais auquel avaient à l'envi travaillé les femmes de la petite tribu, et que soutenaient quatre tiges de palmier travaillées avec le plus grand soin par les mains les plus habiles : Kafour avait été l'un des ouvriers par excellence.

Enfin le soir arrivait, et les réjouissances du lendemain devaient commencer dès ce moment!

Hobeïbeh , si ravie qu'elle fût, était cepen-

dant livrée à une agitation visible. Enfin elle en fit connaître la cause.

« Mon ami, dit-elle à Hantalah, je ne vois point arriver Korad : il avait cependant promis, il y a un mois, d'être ici jour pour jour, et voici le terme. Qui peut le retenir?

— Femme, une parole plus grave, une promesse plus imposante sans doute.

— Quelle parole plus grave, quelle promesse plus imposante que celle qu'on fait à un ami? » répliqua Hobeïbeh.

Cet entretien si pénible pour Hantalah fut interrompu par l'arrivée des femmes de la tribu du nouveau Wady-Hantalah , chacune portant à la main un bouquet choisi qu'elles offrirent, l'une après l'autre, à leur bienaimé cheik; et dans toutes ces fleurs Hantalah remarqua avec émotion abondance d'anémones; puis, en défilant devant lui, ces femmes chantaient, ou, pour mieux dire, psalmodiaient les paroles qui suivent, sur ce mode mélancolique et plaintif qui carac-

térise les airs des peuples sauvages ou à demi civilisés :

Maître ! à toi cet hommage , à toi qui sous la tente ,

Gomme un palmier, abritas nos malheurs : Maître! à toi ce bouquet que ma main te présente. Du roi Nôman ce sont les fleurs.

Ce sont les fleurs du roi tout-puissant, magnanime,

Qui fa choisi pour essuyer nos pleurs : C'est ainsi que le Ciel, par une eau qui ranime, De Nôman a rouvert les fleurs.

Généreux Hantalah , que tes belles journées De ces bouquets reflètent les couleurs , Et, pour le bien de tous, durent autant d'années Que de Nôman naîtront les fleurs !

Hantalah fut vivement touché par ce chant au rythme triste, aux pensées gracieuses dans l'intention de celles qui le faisaient entendre , et si terrible pour lui avec ces vœux de longue existence. 11 fît les plus grands efforts sur lui-même pour les remercier avec un pâle sourire.

Au contraire , Hobeïbeh était dans le ra-

vissement, et Ton disait de toutes parts que les paroles et la musique étaient d'elle. Ce bruit étant arrivé jusqu'à Hantalah , il faillit succomber à un mouvement de désespoir : sa femme , sa pauvre femme , exprimant pour lui ces souhaits au moment même où il fallait qu'il la quittât pour aller à la mort !

Il était à peine remis de cette émotion poignante, lorsqu'il entendit un galop précipité, suivi du pas allongé et rapide des chameaux : c'était la fantasia, dirigée par Amrou , la lance à la main , et qui , arrêtant sa noble monture Djin devant le talus sur lequel était assis son père, commença une lutte simulée avec les chameliers. Kafour se montra le plus adroit à ces belliqueux exercices. Rien n'était élégant comme le jeune et hardi Nubien , lançant le djerid d'une main assez assurée pour porter des coups violents à ses compagnons de combat. Il n'y avait qu'Amrou qui pût le lui disputer en grâce

et en force. Après ce tournoi du désert, les combattants défilèrent devant Hantalah en chantant d'une voix mâle l'air suivant, qui semblera la répétition virile et guerrière de celui qu'avaient psalmodié les femmes. Aussi, de même que celui-ci était attribué à Hobeïbeh, de même celui que nous allons répéter avait, disait-on, été composé par son fils:

Généreux Hantalah ! que ces jeux de la lance Réjouissent tes yeux, ô toi notre sultan!

Toi dont le courage s'élance

A la suite du roi Nôman.

Il verse les bienfaits à ta main bienfaisante , Qui les répand sur nous ainsi que l'Océan ,

Dont la force est toute-puissante.

Gloire à toi ! gloire au roi Nôman !

Puisses-tu de longs jours, de même qu'on fend l'onde. Fendre les flots de sable, ainsi que l'ouragan.

Et, pour le bonheur de ce monde,

Vivre autant que le roi Nôman !

Encore ces vœux d'une vie longue et heureuse! c'était à remplir l'âme de la plus

amère douleur et d'un désespoir irrésistible : le soleil, le dernier de Hantalah , se couchait, et il lui fallait entendre ces paroles d'espérance, ces souhaits qui ne pouvaient pas s'accomplir I

Il était plongé dans un tel abattement, qu'il ne vit pas, du côté de la plaine, se dessiner sur l'horizon pourpre du soir un homme, une femme dont malgré la distance on pouvait distinguer le costume misérable et la démarche harassée. L'homme, appuyé sur un bâton , soutenait de son autre bras la femme, qui se traînait languissante. L'un et l'autre arrivaient droit au nouveau Wady- Hantalah ; et quand ils approchèrent des premiers arbres qui les séparaient de l'aride solitude, l'homme tira des haillons qui formaient sa ceinture un rouleau de parchemin.

Ce fut alors que Hantalah fut arraché à ses réflexions par un cri aigu, non de douleur, mais de joie; et en même temps Kafour, qui l'avait poussé, se précipitait d'un bond à

bas de son cheval pour courir vers les deux voyageurs.

« Mon père! ma mère! mon père! ma mère! Oh! que je suis heureux! Quel bonheur! cheik Hantalah! ce sont eux! c'est ma mère! c'est mon père! vous me l'aviez bien prédit! Soyez béni! cheik Hantalah! »

Et chacune de ces paroles était interrompue par un embrassement donné et rendu avec ivresse.

Cette scène d'extase dura bien longtemps; et Amrou , Hobeïbeh y prirent part de toute leur âme en pressant dans leurs bras l'enfant, le père et la mère. Hantalah lui-même, oubliant en quelque sorte , à l'aspect du bonheur de cette réunion, la séparation éternelle à laquelle il était condamné pour le lendemain , Hantalah se précipita en bas de son siège pour venir embrasser Kafour.

(( Que je suis heureux! ne cessait de répéter Kafour. 0 mon maître , mon bon maître ! mon bon cheik Hantalah!

— C'est donc vous qui êtes le cheik Hantalah, dit le père Kafour en lui présentant son parchemin. Voici ce qu'un bon moine, le père Arsenios, nous a chargés de vous remettre.

— Dieu soit loué , dit Hantalah , il y a encore une cabane libre. »

Et , ayant déroulé le parchemin , il y lut les mots convenus el wefa (la foi). Il n'avait pas besoin , on le voit , que rien vînt lui rappeler ce devoir.

Il chargea tout aussitôt Kafour d'une douce commission, celle d'installer ses parents dans l'habitation vacante; et Kafour, joignant ses bénédictions à celles de son père et de sa mère :

« 0 maître ! lui disait-il avec reconnaissance, grâce à vous, je vais donc vivre désormais entre mon père et ma mère! Quel bonheur! Que je serais fâché de mourir à présent! Comme nous vousbénironsetcomme

nous demanderons à Dieu une longue vie pour vous I »

Toutes ces paroles de gratitude étaient prononcées tantôt par Kafour, tantôt par son père et par sa mère ; ou bien elles se confondaient dans un concert de louanges et de vifs remerciements.

Hantalah ne pouvait répondre que par de profonds soupirs, en regardant d'un œil tendre et désolé Hobeïbeh et Amrou.

Kafour, au comble du ravissement, eut bientôt installé son père et sa mère dans leur hospitalière demeure. Néanmoins la nuit était venue durant cette scène, et, accablés par un si long voyage, les deux Nubiens se jetèrent sur leur lit. Mais ce ne fut pçis pour goûter un long sommeil : ils étaient tellement agités par l'émotion de cette soirée , qu'ils se réveillèrent bien vite. Kafour, les entendant bouger et chuchoter, lui qui n'avait pas clos l'œil un seul moment, tant il était ravi d'être entre son père et sa mère, entama tout aus-

sitôt avec eux une conversation qui s'anima de plus en plus. Il était question du pays natal , des inquiétudes que la disparition de Kafour leur avait données ; et puis il leur répondait en leur racontant les détails de sa captivité, les duretés et les angoisses de la route. Alors ses parents lui disaient les dangers qu'ils avaient courus dans le grand désert de Nubie, dans le Wady-Siboua, la Vallée du Lion, et parmi les Ababdès ; mais angoisses, dangers, terreurs, rien ne les avait arrêtés , et tout était oublié dès qu'ils tenaient leur enfant dans leurs bras.

Cette scène de tendresse et de ravissement dura jusqu' au jour.

Et quel contraste dans la tente du maître , " à quelques pas seulement de celle de l'esclave ! Hantalah , couché mais non endormi sur le lit où il devait passer sa nuit suprême , était dans une torture pire cent fois' que le supplice qui l'attendait. A côté de lui, Hobeïbeh et Amrou dormaient paisiblement,

tandis que Kafour s'entretenait, plein d'amour, avec son père et sa mère. Et lui, il se débattait contre le sommeil : tant il avait peur qu'un cri , poussé dans un mauvais rêve, ne vînt apprendre la catastrophe du lendemain à sa femme et à son fils ! Il conçut cette terreur bien plus vive encore, en entendant Hobeïbeh exprimer dans un songe riant toute l'étendue de son bonheur, et murmurer doucement le chant dans lequel la veille on avait souhaité de longs jours à Hantalah.

(( Mon cher Hantalah, disait -elle à demivoix, que tu me rends fière, et quel bonheur de vivre près de toi, si bon, si généreux et si charitable !

Elle lui rappelait ainsi tout ce qui pouvait l'attacher à la vie, tout ce qu'il fallait quitter en la quittant.

Puis il fut saisi d'un tressaillement ineffable, quand Hobeïbeh, toujours de son accent voilé des rêves , appela Amrou : il crut un moment qu'elle se réveillait, et lui, qui

voulait échapper à ses embrassements du matin , qui devaient être des adieux éternels, il se leva précipitamment.

Déjà l'on voyait poindre le jour!

Il Oui, je le jure, ton Dieu sera mon Dieu, ta loi sera ma loi: je SUIS chrétien! »

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