‹ Les anges de la terreChapitre 11 sur 19 · SAP^^THOMA · texte numérisé non relu

SAP^^THOMA

pas un vain mol dans la Ix^uclic d un ciilanl t|iii laisail i-|ia<|ij(3 jour de nouveaux progrès dans la vertu el dans la piolé. La vertueuse reine Marie Leckzinska, sa mère, disait de lui en versant des larmes de joie : « .le n'ai (|ii'un fils, mais le ciel, (|ui me l'a » donné, a pris plaisir à le former sage, vertueux et hienraisaul. » et tel que j'aurais à peine esc l'espérer. »

Lorsque le Dauphin fit sa première entrée dans Paris, il y fut reçu avec enthousiasme. Le jeune prince attendri dil au roi son père .- ((Ce qui m'a fait le plus de plaisir dans Paris, » c'est de voir que j'y étais le bienvenu.» Pendant la (campagne de 1745, qui se termina si glorieusement par la bataille de Fontenoy, Louis XV donna aux Français un spectacle qu'ils n'avaient pas vu depuis le roi Jean : c'était celui d'im monarque paraissant à l'armée avec son fils. Leur présence excita des transports d'enthousiasme, et contribua puissamment aux glorieux succès des armes françaises. La taille avantageuse du Dauphin, la vivacité de ses regards, la beauté de sa physionomie, la simplicité de ses manières, son extrême jeunesse (il n'avait que seize ans), tout, dans sa personne, intéressait, prévenait.

A la journée de Fontenoy, il partagea tous les dangers du roi. Quand la victoire parut douteuse, le Dauphin conjura son père de le laisser charger à la tête de sa maison. Louis XV ne voulut pas que son fils unique s'exposât à d'aussi grands périls. Emporté- par son courage, le prince oublie les ordres paternels; il met l'épée à la main, s'échappe du milieu de ceux qui l'environnent : (( Marchons, Français! s'écrie-t-il. Où donc est l'hon- » neur de la nation? » Déjà il est à la tète des grenadiers à cheval, tout prêt à charger. Il fallut un ordre positif du roi, et presque la violence, pour qu'il ne joignît pas l'ennemi ; et, dit un témoin oculaire, (( il s'en tint toujours trop à portée. Il n encourageait ceux qui allaient au combat ; il consolait les » blessés qui passaient sans cesse sous ses yeux. Sa bonté pa- » ternelle s'étendait au dernier soldat.»

L'amour du bien public, l'horreur du vice et de la mollesse, enfin, un vif désir d'imiter saint Louis, avaient donné à la jeu-

n('ss<> (lu hiiiipliin uiii' iinlilc a('li\ lit- : iiiiiis. coihI.iiiiik- |).ii' 1,1 |)(>lili<|ii(' (le l.i roiii';! NJvrc cloi^Mic des rdiiscils du roi, il s ;il>sliiil (le se mrirr (raiiciiiu' all'air»' piil)li(|U('.

Kclirc dans ses apparloincnls ;iv«'cla daiipliiiic, .Marie .losrplu* de Saxe, modèle coiimie lui de verlu el d aiiKtur coiijiijfal, il paiiageail son temps eiilre les d^'voirs de la relijiioii el des études dont il déguisail rim|)orlan('e aux yeux des courtisans, el reprit, comme il \o disait lui-mùrne, son éducation en sous- OHivre.ll relisait les auleursanciens, etparlieulièrement Horace, qui lui devint si l'aniilier, «lue, (juel(|ue passage de ce pcëte (piOii lui citât, il retrouvait aussitôt dans sa mémoire les vers siiivants. On a vu, depuis, l'un de ses fils, Louis XVIII, partager le même goût pour ce grand poète. La Dauphine se plaisait aussi à traduire en français l<^s plus beaux morceaux des écrivains anglais.

Malgré les précautions qu'il prenait pour cacher son savoir, il était difficile (pie son mérite ne se trahit pas (|uelquefois. Un jour il s'entretenait avec le chancelier d'Aguesseau sur l'art oratoire. Après avoir émis son opinion sur l(^s principes de l'iMoquence, le prince, passant aux modèles, cita plusieurs passages de Cicéron ; puis ajoutant : « Je vais encore vous en donner un »> exemple,» il récita sans hésiter l'exorde d'un des plus beaux discours que d'Aguesseau lui-même avait prononcés dans le parlement.

A l'étude de l'éloquence succéda, pour le Dauphin, celle de la philosophie. Ces hautes spéculations, loin d'ébranler sa foi, l'avaient affermie. Il avait sans peine distingué la philosophie véritable de cette fausse sagesse qui cherchait alors à renverser toutes les croyances établies.

Le Dauphin s'appliqua de prédilection à Ihistoire, « qui, di- » sait-il, est la ressource des peuples contre les erreurs des » princes. Elle donne aux enfants des rois des leçons qu'on » n'oserait faire à leur père, »

Les maximes en matière d'imp(3ts et de finances d'après les- (luelles il se proposait de régner étaient : (( Toute impcjsition sur

» le jM'uple est injuste lorsque If bien i^eiieiiil de la sofiélé ne » l'exige pas. I.e monarque n'est (|ue l'ecDMotiie des revctiiis de » l'Étal. " Toutes ses paroles annonçaieni d'une manière non é((uivo<[ue que, s'il régnait un jour, ses aelions seraient toujours subordonnées au bonheur du peiqile.

Un jour il chassait avec le roi dans les environs de (lornpiegne. Son cocher voulut lui faire traverser un champ dont la récolte était encore sur pied. Le prince lui cria de rentrer dans le chemin. «Mais, monseigneur, répondit le cocher, vous n'ar- » riverez pas à temps au rendez-vous. — Oue m'importe ! » s'écria le Dauphin ; j'aime mieux manquer dix rendez-vous » de chasse que d'occasionner pour cinq sous de dommage à » un pauvre paysan.» Les gens de la campagne, touchés de cette attention paternelle, ne parlaient du Dauphin qu'avec reconnaissance. «Vive notre bon Dauphin ! disaient-ils; il n'est » pas comme tant de seigneurs plus petits que lui, qui se sou- » cient peu de fouler nos récoltes.» Le prince, à qui l'on rapporta ce propos, dit : < N'admirez-vous pas ces bonnes gens? Ils » nous savent gré du mal que nous ne leur faisons pas ; et des )* courtisans rassasiés de nos bienftiits n'ont pour nous que de » l'indifférence.»

Lorsque l'attentat de Damiens fut sur le point d'enlever Louis XV à la France, le Dauphin, à qui l'autorité avait passé pendant la maladie de son père, montra toute l'étendue de son jugement et toute la noblesse de son àme, en s'abstenant de soupçons calomnieux contre les jansénistes, qu'il n'aimait pas. Loin de saisir avec empressement l'occasion de perdre le parlement, qui tenait pour cette faction, il appela ceux des membres de ce corps qui n'avaient pas donné leur démission, et leur confia l'instruction solennelle du procès contre le régicide. Par cette conduite, le Dauphin fit voir combien il était étranger à l'esprit de secte, comme à tout sentiment de vengeance personnelle.

Louis XV lui avait donné toute sa confiance; il lui ténKHgnait la plus vive tendresse. « Je souffrirais bien davantage, di-

» sail-il à son lils, si iMccidciil nous cliiil arriva. - l^ii craiiilc «l'oulre-passcr les iiilciilioiis de son père, cl de lui déplaire par un zèle précipite, cuuaiïca re lils prudent à n'user (pi'avec la plus ji;ra[ule reserve du pouvoir dont il ('lail revélu. Sur toute aulre alVaire (pie celle de Dannens, il relusail de doiuior sa décision, el presci'ivail d'allendre (pie le roi voulût hien exprimer sa volonté.

Après la ijjuériscm de Louis W, le Dauphin lui de nouvc^au condamné à la retraite et à l'inaction. Témoin des fautes (jui amenèrent la guerre de sept ans, et qui en marquèrent tout le cours, il eu gémissait dans le secret de l'intimité, puisqu'il ne pouvait l'aire arriver jusqu'au roi, son père, ses désolantes réllexions sur la politique funeste que suivait le ministère. Le second traité de Versailles (1758) jeta surtout le Dauphin dans une consternation profonde. Ce fut en ces termes qu'il exhala sa douleur : « Lorsque la France fait la guerre à son profit, elle » en retire au moins quelques avantages qui compensent ses » pertes; mais la France, cette fois asservie au duc de Choi- )) seul , ne fait la guerre (jue pour relever la maison d'Au- » triche, sa rivale. Et comment voudrait-on que je fusse in- » sensible à l'oubli de tous nos intérêts et au mépris des » principes de notre agrandissement et de notre considéra - » tion'.'' »

Lorsqu'il apprit la honteuse journée de Crevelt (1756), ce prince fit encore éclater des sentiments bien français. Sans perdre un instant, il écrivit au roi pour le conjurer, dans les termes les plus pressants, de lui permettre d'aller se montrer à l'armée. (< Non, disait le Dauphin en finissant sa lettre, je )) suis sûr qu'il n'y a point de Français (jui ne devienne invin- )) cible à la vue de votre fils unique qui le mènera au combat. »

La mort du duc de Bourgogne, son fils aîné (22 mars 1761), l'expulsion des jésuites (1762), causèrent au Dauphin une profonde douleur, qui devait trop tôt l'enlever à la France.

Il avait pour maxime qu'un prince qui n'a jamais versé de larmes n'a pu être un bon prince. Mais la bonté de son cœur

ne se iit jamais mieux voir (\uv lors de raccident qui lui arriva dans l(ï mois d'aoùl 1755. 11 r(?venait de la eiiassf,', lorscjue, voulant décharger son fusil, il blessa morUillemenl Chambors, l'un de ses écuyers. Ce malheureux expira au bout de sept jours de souffrances, pendant lesquels le Dauphin lui prodigua les soins les plus tendres et les plus emj)ressés. vSa mort porta au prince un coup terrible. « Hélas ! s'écria-t-il, esl-il donc vrai ([ue » j'ai tué un homme? 0 Dieu ! (jnel malheur ! » Cette affligeante pensée ne le quittait ni le jour ni la nuit. Les consolations des ministres de la religion, les représentations de ses amis, rien n'était capable de le distraire de sa douleur. On avait beau lui répéter qu'il ne devait pas s'imputer un malheur dont il n'était que la cause innocente : » Vous direz tout ce que vous voudrez, » répondait-il, mais ce pauvre homme est toujours mort, et » mort d'un coup qui est parti de ma main. Non, je ne me le » pardonnerai jamais.» Et dans une autre occasion ; » Oui, di- » sait-il, je vois encore l'endroit où s'est passée cette scène af- » freuse : j'entends encore les cris de ce malheureux ; il me » semble le voir à chaque instant qui me tend ses bras ensan- » glantés, et me dit : Quel mal vous ai-je fait pour m'ôter la » vie? Ces pensées importunes me suivent partout, et l'usage de » ma réflexion ne sert qu'à me convaincre de plus en plus que » ce ne sont point des chimères. >-

On conçoit aisément qu'un jeune prince ;^il avait alors vingtsix ans), désespéré par un accident si funeste, ait pu, dans les premiers moments, avoir et témoigner de pareils sentiments; mais ce qui caractérise le cœur du Dauphin, c'est que jamais ce souvenir ne s'effaça de sa mémoire ; et comme s'il eût été coupable, il se punit en s'interdisant l'exercice de la chasse pour le reste de sa vie. Il se reprochait encore ce coup involontaire à sa dernière heure, et en mourant il pria le roi de tenir lieu de père au fds du malheureux Chambors.

Le Dauphin, à l'âge de trente-quatre ans, charmait les regards par la fraîcheur de son teint et par cet embonpoint qui n'exclut ni l'agilité ni la grâce. Tout à coup on vit cette brillante

saille l'aire place à nue pâleur s(>iiil)ie. à une iiiai^reiir lioiribk'. IVutlaiil tleu\ ans larl des iiiédeciiis s'épuisa vaiiieiiieiil p(Uir rendre au Daupliiu des forces (ju'il perdail cliaipie jour. Il voulut, uialure sa laui!;ueur, se rendre au camp de IMaisaiice tju'on avait établi à C.ompièj^iie. 11 parut se ranimer au milieu d(»s exercices militaires et des preuves d'enllioiisiasme el d'amour (pie lui donnèrent les soldats. Un jour, a[»rès avoir l'ait faire l'exercice à son réi^iment, il leur dit avec une modesti»' touchante : « Mes enfants, je suis d'autant plus content de vous, )) (]ue vous avez très-bien fait, et que vous avez été fort mal » commandés. »

In autre jour, la Dauphine étant venue le visiter dans sa tente, il la conduisit devant b^s lignes, et dit aux troupes : u Mes » enfants, voilà ma femme.» On ne saurait exprimer quels transports excita cette action à la fois si simple et si toucbante dans l'béritiqr du troue.

Mais cet enthousiasme, cet amour que le Dauphin inspirait à l'armée, qui depuis dix-huit ans ne l'avait plus revu dans ses rangs, n'étaient que comme les guirlandes qui couronnent la victime. Revenant un soir du camp, il prit un rhume qui se tourna en fluxion de poitrine ; et après avoir langui quelques semaines, il fut attaqué du mal dont il mourut à Fontainebleau, où. malgré sa faiblesse, il avait voulu suivre le roi. Sa mort fut édifiante comme l'avait été sa vie.

Ce fut le vendredi 20 décembre 1765, à six heures du matin. Le Dauphin était âgé de trente-six ans trois mois et seize jours. Le duc de la Vauguyon vint présenter au roi le duc de Berri, son élève, qui devait régner huit ans après sous le nom de Louis XVL Suivant l'usage, on annonça M. le Dauphin. Louis XV se troubla, embrassa son petit-fils avec tendresse, le considéra quelque temps en silence, et dit en soupirant : «Pau- » vre France 1 un roi de cinquante-cinq ans et un Dauphin de » onze! )> De noirs pressentiments s'offraient alors à sa pensée. Trop éclairé pour ne pas s'apercevoir du sourd ébranlement que recevait la monarchie, il sentait (juel funeste héritage il

- iliu —

liiissrrail h son pclil lils. Il rôp/'l.i rucorc plusieurs lois crllc (îxclauialion : « l'auvrc France! >>

Lo peuple n^fjçard a aussi la mori du haiipliiii coniiiic une calamité pour la pairie. On espérail (pic le rcjj.nc; de ce prince réiablirail l'ordre, l'économie, les bonnes nuciirs, cl prévicudrait une iijrande catastrophe. Trompés dans leur espoir, les Français se livrèrent à la |)lus auière douleur. On vit à l'aris les citoyens se rassembler autour de la statue de Henri IV [)our déplorer la perte du Dauphin ; et depuis ce temps, les Parisiens ne manquèrent plus à venir confier leurs peines et leurs douleurs à l'image de c(0)on roi. Chose remarquable, les écrivains philosophes, aussi bien que ceux qui étaient demeurés fidèles aux doctrines religieuses, se réunirent pour faire son éloge, et pour regretter qu'il ne dût pas régner.

Cet excellent prince n'avait rien négligé pour assurer à ses fils le bienfait d'une bonne éducation. On a retenu plusieurs des sages leçons qu'il leur donnait. Le jour où, suivant l'usage observé pour les princes du sang royal, on suppléa les cérémonies du baptême au duc de Berri (depuis Louis XYI), et au comte de Provence (depuis Louis XVIJI), le Dauphin se fit apporter le registre de la paroisse, et leur montra que le nom qui précédait les leurs était celui du fils d'un artisan. (fVous le » voyez, mes enfants, leur dit-il, dans l'ordre de la religion les )) distinctions disparaissent. Il n'y a de véritable grandeur que » celle que donne la vertu. Vous serez un jour plus grands que )) cet enfant aux yeux des hommes, mais il sera lui-même plus » grand que vous aux yeux de Dieu, s'il est plus vertueux.»

Ce bon père disait souvent au duc de la Vauguyon, leur gouverneur : « Conduisez mes enfants dans la chaumière du >i paysan ; qu'ils voient de leurs yeux le pain dont se nourrit le n pauvre ; qu'ils touchent de leurs mains la paille qui lui sert de ') lit. Je veux qu'ils apprennent à pleurer. Un prince qui n'a )i jamais versé de larmes ne peut être l)on . ))

Charlis Durozoir.

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