‹ Les anges de la terreChapitre 12 sur 19 · L'AIÎIIE HE L'EI'EK · texte numérisé non relu

L'AIÎIIE HE L'EI'EK

L'abbé de l'Epée fut un de ces bienfaiteurs de l'humanité qui se présentent à la reconnaissance des peuples le front couronné de la double auréole des vertus et du génie. Il fallait unir, en efl'et, aux plus saintes inspirations d'un noble cœur , à la ! plus ardente charité de I l'apôtre chrétien, toute la persévérante sagacité, loulesles ressources d'une haute et grande intelli- '---ïï^---i^---"^-^-:ilj-''i:^;- gence , pour accomplir l'œuvre merveilleuse qu'il a faite. L'abbé de l'Epée a réussi à compléter un être qu'une erreur de la nature avait laissé imparfait. Avant lui, le sourd-muet était pour la multitude

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un (»!)]('( (le m(''[)ris cl de dé^oi'il ;ml;uil (|ii(' tir |Mli»'; on le «'onroiidail avec les brutes; sa l'atiiillc cllr-inèinc le dérobail aux yeux étrangers commo une plaie honteuse, et dans certaines provinces on le croyait frappé des malédictions du ciel. Il a été donné à un homme de réhabiliter cet infortuné, de lui ouvrir un monde d'où il était proscrit, de le faire participer à la vie morale et intellectuelle de tous; et l'abbé de l'Epée fui cet homme, ce second créateur que les sourds-muets, dans leur reconnaissance, appellent leur père spirituel. Oui donc mérite plus que lui une place dans ce livre, qui a pour titre lea Amies rie In terre?

Charles-Michel de l'Epée naquit à Versailles le 15 novembre 1712. Son père, architecte du roi, jouissait d'une honnête aisance. C'était un homme simple, de mœurs irréprochables, d'une probité sévère, instruit et plein de piété. Le jeune Charles trouva donc, dès son entrée dans la vie et au sein de la fîunille. des exemples de vertus qui, plus tard, devaient jeter tant d'éclat en lui. Son père le destinait à la carrière des sciences, et ce fut d'abord de ce côté qu'il tourna ses études. Ses progrès y» furent rapides; mais, parvenu à l'âge de dix-sept ans, il se sentit appelé au ministère des autels. Après avoir obtenu , non sans peine, le consentement de son père, il se livra avec ardeur à l'étude de la théologie. Toutefois le but vers lequel il tendait de tous ses vœux ne put alors être atteint. Des contrariétés l'arrêtèrent dès les premiers pas. Le jeune de l'Epée unissait à beaucoup de douceur une remarquable fermeté de caractère et une grande indépendance de principes, et au moment où il allait recevoir l'initiation au sacerdoce, il refusa de signer un formulaire qui blessait ses convictions religieuses. La carrière de l'église paraissant dès lors fermée à ses vœux, il s'appliqua à l'étude du droit, subit avec une grande distinction les épreuv.es exigées, et fut reçu avocat au Parlement de Paris. Il ne resta pas longtemps au barreau. Invinciblement entraîné vers le sacerdoce, il n'attendait qu'une occasion d'y rentrer. Cette occasion ne tarda pas à s'offrir. L'évêque de Troyes, neveu de Bossuet,

cl (lijiiic dim M uimikI nom, <lii moins par ses vcilus, ac» iicillil If jcnnc (le ri{|M'r. lui (dnlV'ra les or(lr(S sacres, cl lui donna nn modcsic canonical dans son dioccsc. Dans l'exercice du saini niinislcre, M, de rKpce sul allier aux |)lus austères principes les plus douces verlus, cl sa vie pastorale lut celle d'un Féii(^lon. iolcr.inl comme lui, il répétait souveni ces belles pai'oles de l'imniorlel évèque de Cuinbrai : Soitlfrons toutes les reïi- (juins, puiscjne Ihcu 1rs soulJrc. Modeste et sans ambition, il hîl'usa, à l'àgc de vingt-six ans, un évèché que le cardinal de Fleury lui fil ofl'rir en reconnaissance d'un service personnel (pie lt> père du jeune abbé avait rendu au prélat.

Son généreux prolecteur. M. de Bossuel, mourut. La vive reconnaissance qui altacbait l'abbé de l'Kpée au vertueux évê- (jue l'avait jusqu alors retenu dans le canonical qu il tenait de ses bontés. Au reste, son ardente charité n'y était pas restée oisive : l'abbé de l'Epée J'aisail le bien partout et toujours; mais Dieu, l'appelant sur un théâtre plus élevé, voulut qu'il coure timàt toutes ses bonnes œuvres par une œuvre plus grande .et plus ieconde. Labbé de l'Ëpée vint donc à Paris. Il s'y lia, tout d'abord, d'amitié avec le vertueux de Soanen, évéque de Senez, alors en butte à des persécutions. Ces persécutions atteignirent bientôt l'abbé de l'Epée lui-même, et cette communauté d'infortunes resserra encore les liens de l'amitié sainte qui les unissait.

Mais il est temps de passer à un autre ordre de choses. Jusqu'ici nous avons vu dans l'abbé de l'Epée l'homme modeste, le prêtre pieux et tolérant : maintenant montrons l'homme qui a fait une des plus belles conquêtes du génie. Le hasard, qui a tant de part à la plupart des découvertes, n'en eut point dans celle-ci ; il fil seulement naître une occasion. Un jour l'abbé de l'Epée entra dans une maison où se trouvaient deux jeunes filles occupées à un travail d'aiguille. Sa venue n'ayant pas été remarquée par elles, il leur adresse la parole ; elles ne répondent point. Il les interroge encore; même silence. Son étonnement était extrême. C'étaient deux sœurs jumelles, sourdes-muettes.

Leur irière arrive, cl loiil s'(;\|»li(Hi('. Kllc raconlc, les larmes aux yeux, sou uiallieur. Elle le ressentait d'autant plus vivement, qu'un respectable ecclésiastique, le l\ Vanin, (|ui avait commencé l'éducation de ces deux enfants, venait de mourir. ((Croyant donc, c'est l'abbé de l'Epée (jui parle, (pie ces deux enfants vivraient et mourraient dans ri},qi()ranc(; d(! leur religion, si je n'essayais pas de la leur appnîndre, je fus louché de compassion pour elles, et je dis qu'on pourrait me les amener et que j'y ferais mon possible.» Ainsi commença l'abbé de l'Épée, qui, emporté par son zèle et sa charité, entrait dans une carrière dont il n'avait pas mesuré l'étendue, ignorant même (juels essais avaient été tentés avant lui en faveur des sourdsmuets. Ces essais, au surplus, avaient eu un résultat bien borné. On apprenait au sourd-muet à prononcer quelques phrases mal articulées et mal senties. Il continuait à rester en quelque* sorte sans moyen d'échange d'idées. C'était donc là une œuvre à peu près infructueuse de patience. Il était réservé à l'abbé de l'Épée de trouver la langue des sourds-muets, les signes. Grâces à lui, les signes méthodiques remplacèrent pour les sourds-muets ce mensonge connu sous le nom de Méthode de la parole. Le signe ou le geste est en effet le seul langage du sourdmuet. C'est môme le type de toutes les langues. C'est celle de l'enfant jusqu'à ce qu'il ait appris des mots, et de l'homme jusqu'à ce qu'il soit passé de l'état sauvage à l'état de civilisation. Cette langue est admirable chez tous les individus, et particulièrement chez les infortunés qui n'ont jamais eu ou qui ont perdu l'usage de l'ouïe et de la parole. Elle est énergique, vive, pittoresque, et aucune autre n'atteint la rapidité de son expression. Elle met en jeu toute la face humaine, qui révèle comme un miroir nos sentiments les plus intimes; si bien qu'on ne peut guère comprendre l'existence d'un hypocrite parmi les sourdsmuets, à moins de supposer qu'il se condamne à l'immobilité. Ainsi l'abbé de l'Épée avait pris tout d'abord pour guide, en établissant son système d'enseignement, l'observation de la nature. Aussi marcha-t-il à grands pas dans la carrière; ses

élèves, (lu'il a\ail iiuiliplics aul.iiil (juc le lui pcrmcllail sa IbrdiiM'. nUraicril, coiuliiils par lui, dans cv inonde nouveau de lintelli^ence. et ils se (ronvaienl cluuiue jour plus heureux d'ac(]uérir des moyens d'exprimer plus eompléleuienl à leur mallre loul ce ipi'il y avait pour lui, au fond de leur cœur, damitur el de reconnaissance. Oh 1 c'était un beau, un touchant spectacle ijue de voir ce maître au milieu de ses élèves, ou, pour mieux parler, ce père au milieu de ses enfants. Tout ce qui se développait en eux de sentiments el de facultés remontait vers lui. Ko ajtprenant la religion, ils apprenaient à bénir, à vénérer en lui un de ses [)lus dignes ministres. En apprenant quels devoirs les liaient à la famille, à la société, ils sentaient que les preiuiers, les plus doux de ces devoirs étaient l'amour pour un si bon père, la reconnaissance pour un tel bienfaiteur, et enfin, à mesure qu'ils avançaient dans les sciences humaines, ils trouvaient toujours plus étendu, plus attachant et plus varié le savoir de leur instituteur, \insi, il était l'objet dont ils se préoccupaient sans cesse; il était pour eux cette pensée secrète, caressée au fond du cœur, et à laquelle on rapporte tout; il était enfin ce que ces enfants, déshérités par la nature, voyaient de plus beau et de meilleur dans ce monde où, grâce à lui, ils allaient avoir une place. Ces sentiments se manifestaient dans toutes les occasions et de toutes les manières. Observez-les dans cette salle que l'abbé de l'Épée a consacrée à leurs études: ce n'est pas l'heure des leçons et des devoirs; cependant ils travaillent. Un élève, dans un coin, dessine et trouve toujours sous son crayon les traits vénérables du maître adoré; à ses côtés, un autre élève, inhabile graveur encore, armé d'un burin, essaye de reproduire la même image sur le métal ; et un peu plus loin, un troisième, pétrissant l'argile, essaye aussi un buste de l'abbé de TÉpée. Enfin, sur un autre point, un groupe d'élèves engage une conversation animée ; il y a de l'émotion sur ces jeunes visages; tenez pour certain qu'on s'entretient de l'abbé de l'Épée ; on raconte ce qu'il a fait, ce qu'il a dit, ce qu'il promet, ce qu'il espère. Le geste est pressé, vif, rapide; J)ientôt

toutes les mains s'agitent, on les [lorte du cœur aux lèvres, ou les ramène sur le eœur; les yeux sont humides, les poitrines haletantes, et de temps en temps des sons inarticulés et d'un sauvage accent percent ce silence d'enfants qui parlent. Ce qu'il y a en ce moment de chaleur, de passion, de pittoresque expression dans ce langage muet ne peut se traduire dans nos paroles, et je ne connais pas de situation qui reçoive une application plus juste de ces vers d'Horace :

Segnius irritant animos demissa per aurem Quam quee sunt oculis subjecta fidolihus •...

Comme on voit, la tendresse et la reconnaissance des jeunes sourds muets pour l'abbé de l'Épée allaient jusqu'à l'adoration. Les sentiments qu'il avait pour eux méritaient bien un tel retour. Il était sublime dans son dévouement et dans ses sacrifices ; citons deux exemples.

Un jeune sourd-muet, trouvé errant, saas asile et mourant de faim dans les rues de Paris, est amené à l'abbé de l'Épée, qui le reçoit comme s'il lui était envoyé par le ciel même. Il le nomme Théodore. 11 ne tarde pas à remarquer dans cet enfant des manières, des habitudes et des mœurs qui contrastent avec ses haillons et trahissent une origine élevée. Cet enfant est peut-être un orphelin victime de la cupidité, l'héritier d'une grande fortune, le rejeton d'une illustre famille ; grâce à son mutisme, les spoliateurs se sont promis l'impunité; ces soupçons prennent de jour en jour plus de consistance dans l'esprit de l'abbé de ' l'Épée, et enfin ils se changent en certitude quand, plus tard, Théodore,* instruit dans l'art de rendre ses pensées, retrace les souvenirs de son enfance. Mais quoi! Théodore ne conn^ait ni le nom de son père, ni celui du lieu de sa naissance, et le mystère qui couvre l'un et l'autre semble ne pouvoir jamais être pénétré. I/abbé de l'Épée baissait la tête devant cette impossibilité;

' Nous SMinmcs bien plus IoucIk-s .i.'s .licses qui se i.assent smis nos yeux que de iTlles qui n'arrivent à notre esprit que par les oreilles.

(oui à (OUI) il prend une tic ces résolutions (|ii On noniul produites en nous piir une inspiration d Vn li.iul. l/abhé de IMpùe, à l'âge de soixante-seize ans, entreprt'ud avec son élève tin long voyage; il va à la recherche de celte patrie que l'enlanl ne peut nonuner, mais (juil est bien sur de reconnaître. D'ailleurs l'aspect (l(î tant de lieux divers réveillera chez lui des souvenirs plus vifs; il jugera p.ir analogie et pourra retracer de la ville qui la vu naître une image plus fidèle. Les esprits légers et moqueurs appellent ces sortes d'entreprises témérain^s el insensées. Ouand le succès les juslilie. ils en l'ont honneur au hasard; les vrais sages voient dans ces heureux événements les grands desseins de la Providence. IVos voyageurs, après avoir longtemps erré çà et là. arrivent à Toulouse. Théodore en parcourant la ville s'étonne, se récrie à chaque pas; tout à coup il s'arrête, des pleurs coulent sur ses joues; il pousse des cris, il tend les bras : il a reconnu la maison paternelle ; on était devant l'hôtel du comte de Solar. L'abbé de l'Epée s'informe; il apprend que ce comte n'a laissé qu'un fds, sourd-muet, qu'on dit mort à Paris. Cet enfant qu'on croyait mort, l'abbé de l'Epée le présente ; la famille de Solar crie à l'imposture. La cause est portée au Chàtelet, à Paris, et après une longue instruction de l'affaire, Théodore est mis en possession des titres et de la fortune de son père. Cette touchante aventure, transportée au théâtre, par MM. Monvel et Bouilly, dans leur drame de l'Abbé de FÊpée, y a souvent fait verser des larmes.

L'abbé de l'Epée avait recueilli de la succession de son père environ quatorze mille francs de rentes; il ne s'en réservait que deux mille pour ses besoins personnels ; il regardait le reste comme le patrimoine sacré de ses chers enfants. Pendant l'hiver si rigoureux de 1788, il manquait de feu; ses élèves, les larmes aux yeux , vinrent le supplier de reprendre , pour acheter du bois, quelque chose sur la somme qu'il leur consacrait. Après bien des refus, il se rendit à leurs prières, mais il se reprocha toujours cette condescendance, et souvent il leur disait : « Mes amis, je vous ai fait tort de cent écus. »

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PciulanI son séjour ;i INiris, rcmixTcur .losrpli II iissisla souvent aux leçons (le i'aj)l)é de l'Kpée. Frappé d'adiniralion, il lui offrit de faire au roi la demande d'une riche abbaye et de lui en donner une lui-môme dans ses états. « Je suis vieux, répondit )> l'abbé de VKpée. Si votre majesté veut du bien aux sourds- « muets, je la supplie de placer ses bienfaits sur l'institution » elle-même et non sur ma tête, qui penche vers la tombe. " Jose])h H était fait pour comprendre une si généreuse pensée : il lui envoya l'abbé Storck, qui, après avoir recueilli des leçons du fondateur de l'institution des sourds-muets, retourna à Vienne pour y établir une institution pareille. L'abbé de l'Épée a formé un grand nombre d'habiles maîtres qui ont propagé sa méthode en France et à l'étranger, notamment l'abbé Sicard, (jui lui avait succédé '.

Cet homme excellent mourut, à Paris, le 23 décembre 1789, à l'âge de soixante-dix-sept ans ; son oraison funèbre fut prononcée par l'abbé Fauchet, prédicateur du roi, en présence d'une députation de l'Assemblée constituante, du maire de Paris, et des représentants de la commune. La loi des 21 et 29 juillet 1791 consacra les vœux de ce père des sourds-muets en fondant l'institution de Paris.

Tel fut cet homme qui sut allier de grandes vertus à un heureux génie, et qui créa l'œuvre la plus utile peut-être de toutes celles qu'a inspirées la passion du bien. — Sa mémoire, éternellement chère à tous les amis de l'humanité, sera surtout et d'âge en âge bénie par ces infortunés sourds-muets dont il a, pour ainsi dire, complété la vie. et c'est sans doute en songeant à leur bienfaiteur que l'un d'eux, Massieu, a trouvé cette heureuse définition de la reconnaissance, la mémoire du cœur.

AuG. Desporte.

' Puis M. Paumier, héritier des traditions de ces deux hommes célèbres, auxquels il a survécu.

MAIiSIIEItlieS.

Dieu éprouve sur la l('rr(> les vertus liuma'wies

pour les rendre dignes, des célesl(^s récompenses* (|unnd c'est au creuset des révolutions, la croix qu'il leur impose est sanglante et élevée ; alors, suivant 1 expression d'un poë^, l'échafaud des anges de la terre n est qu'un degré vers le ciel.

Chrétien-Guillaume Lamoignon de Malesherbes naquit à Paris, le 6 décembre 1721 ; son père était le fils du célèbre Lamoignon , premier président du Parlement de Paris , à qui Mazarin écrivait en lui annonçant sa nomination : '.( J'ai )' considéré tout le monde depuis que la place est vacante, et » si j'avais cru trouver un plus homme de bien que vous pour » la remplir, je l'aurais choisi pour le proposer au roi. »

C'étaient là de beaux titres de noblesse, transmis de père en fils à Chrétien-Guillaume Lamoignon, à travers les scandales de la

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