‹ Les anges de la terreChapitre 13 sur 19 · N "■'THOMAS · texte numérisé non relu

N "■'THOMAS

Kôgonro, auxquels resta (Mnuiiîère uik; ianiillc ('"levée dans la digue et élégante simplicité des vieilles mœurs parlementaires. Élevé chez les jésuites, il eut pour professeur le vieux père Porée, qui, vingt-sept ans auparavant, avait couronné les études classiques de Voltaire. Ses facultés intellectuelles se développaient lentement; mais s'il ne brillait point par un feu d'imagination qui trop souvent se dissipe en fumée, ses professeurs pressentaient en lui une nolylesse et une chaleur d'àme qui les disposaient à la bienveillance. Après avoir suivi avec distinction ses cours ordinaires du droit, il s'attacha spécialement à l'étude du droit public, sous la savante direction de l'abbé Pucelle. A vingt-un ans, il était substitut du procureurgénéral au parlement de Paris ; à vingt-quatre, il y remplissait les fonctions de conseiller. Sourd à la voix des passions, le jeune magistrat n'en connaissait qu'une, celle du travail ; ses délassements même étaient une étude, mais la plus attrayante, celle de la nature. Sous le pseudonyme de M. Guillaume, il suivait, au jardin des Plantes, les leçons publiques du premier des Jussieu , et l'accompagnait dans ses excursions , mêlé à la foule des étudiants. M. de Jussieu, voyant en lui un aspirant pharmacien d'une belle espérance, l'avait pris en amitié. Un jour le célèbre professeur arrive avec une députation de la faculté de médecine à une assemblée des chambres du parlement, pour y présenter une pétition, et reconnaît parmi cette imposante fde de robes rouges son intéressant botaniste. Dès ce moment la cérémonieuse déférence du professeur força l'élève à renoncer à ses cours.

En 1750, M. de Lamoignon ayant été nommé cbancelier de France, son fils lui succéda dans la présidence de la cour des aides. Il fut en même temps chargé de la direction de la librairie : fonctions délicates à une époque où la liberté de la presse n'existait point, où rien ne se publiait sans le visa des censeurs royaux,

Sa tolérance n'exceptait que les œuvres irreligieuses, immorales, et les libelles. Il eut souhaité pouvoir protéger l'Emile de

.1. J. Iloiisscaii (onli'c les iioiirMiilcs du |).ii'l('iiirtil : il ml du moins la IVaiicliiNC di' lui avouer coiiuiic un lorl sou iuipuissancr à lui ôparizucr rallcriialivc cnlro la Haslillc ou l'exil. De sa relraite de WooUon, .f(>aii-.lae(|ues lui écrivail, eu 17()(). ees lij^nes préeieuses : (^Oui, monsieur, avouer un lorl, le déehu'er, » est un efîorl de justice assez rare; mais s'accuser au mallieu- » reux (ju'on a |>(rdu (|uoique innocemment, et iw l'en aimer » (|ue davanlai^e, esl un acte de force qui n'appartenait (ju'à » vous; voire ànie honore l'humanité et h» rélahlit dans mon » estime; je savais ({u il y avait encore de 1 amitié parmi les n hommes, mais sans vous j'ie;norerais qu'il y eût de la vertu.»

Premier président de la cour des aides, Malesherbes déroba plusieurs victimes aux j)Oursui tes exercées par le fermier-général et les traitants. Une latale méprise avait jeté dans les prisons un nommé Monnerat, accusé de malversations. Monnerat, honnête père de famille, n'avait rien de" commun avec le coupable, et il gémissait depuis longues années dans les cachots de Bicélre. Cette effroyable erreur est dénoncée à Malesherbes, et dès ce moment il n'a plus un instant de repos qu'il n'ait obtenu pour cet infortuné justice et réparation. Dans un de ses mémoires en faveur de cette victime on lit cette triste révélation : (( Personne n'est assez grand pour être à l'abri de la haine d'un » ministre, ni assez petit pour n'être pas digne de celle d'un » commis des fermes.»

Malesherbes ne se montra jamais plus grand que pendant les vingt dernières années du règne de Louis XV, marquées par la disgrâce du duc de Choiseul, l'exil du parlement, et la banqueroute faite aux rentiers par le trésor royal.

En 1770, il s'oppose à l'établissement de nouveaux impôts. « On a donc persuadé à votre majesté, dit-il dans une » de ses remontrances, que c'est par la terreur qu'il faut régner » sur les ministres de la justice? Quand on veut faire servir la » puissance à satisfaire des passions particulières, on menace » de l'autorité ceux qui gémissent déjà sous l'injustice, et on les » réduit à l'alternative de faire des actes qui puissent être im-

» puU's à lu (iésobéissiU)c<\ «m dit soiill'rir ;i hi l'ois lOulni^e cl » l'oppression.))

En 1771, il proteste contre Id suppression des anciens parlrnients, et déclare qu'il ne reconnaît point les nouveaux.

Une conduite si courageuse attira sur lui la haine du nouveau ministère. Malesherbes fut exilé dans sa terre ; j)eu de temps après, la cour des aides fut supprimée, et ses magistrats bannis de la capitale. Ils trouvèrent un accueil fraternel auprès ^le leur digne président; quant à lui, telle fut la rigueur de son exil, qu'on ne lui permit pas de rester à Paris plus de trois jours quand il courut y recueillir la bénédiction de son père expirant.

Louis XVI ayant à son avènement au trône rétabli les anciens parlements, Malhesherbes reprit la présidence de la cour des aides, et il y reparut entouré d'une immense et juste popularité.

En 1774, le roi composa un ministère qui eût peut-être prévenu une révolution, s'il avait eu le courage de le maintenir contre les intrigues qui avaient renversé le duc de Choiseul. Turgot était la tête du nouveau cabinet, et Malesherbes le cœur. Ce dernier avait succédé, en 1775, au duc de la Vrillière, qui avait eu sous Louis XV le département des détentions arbitraires au moyen de lettres de cachet. Le nouveau ministre du roi n'hésita pas à proposer leur suppression. En attendant, il créa un tribunal de famille chargé d'apprécier les cas où elles seraient nécessaires. Lui-même il courut à la Bastille pour rendre la liberté aux infortunés qu'une haine aveugle, de lâches vengeances, ou les caprices du pouvoir, y avaient plongés : spectres vivants chargés de haillons, aveuglés, abrutis ou livrés à une lente agonie dans les sombres cachots où ils gémissaient oubliés.

Dans ses audiences, qu'il ne refusait jamais aux gens de lettres voués à d'utiles travaux, il lui arriva souvent de promettre des encouragements au nom du roi, et de tenir parole aux dépens de sa bourse personnelle. A l'une de ces entrevues il était question d'une statue à ériger à Louis XVI. « Tous les lieux pu-

» blii's (le la capitale soiil ciKdinhn's de ces nioimmcnls. Oiiclic » place rcslera-l-il pour la noire? d'il iiii des iiilcrlociilciirs. La » place ? reprit vivement le ininisirc; je la connais bien, et vous » ne me trahirez pas, c'est la IJasIille.))

dépendant Louis s'éloignait peu à jtcu de son ministre. Le vieux favori Maurepas, chef du cabinel, ne j)ermellail j»as au jeune roi de s'éclairer librement auprès d'un homme passionné pour la'gloire de son maître. Plus d'audiences particidièns, toujours le tapis vert du conseil, et les objections ou le persiflage des hommes d'état, entre les plans réformateurs de Turgot, les vœux philanthropiques de Malesherbes, et le cœur du monarque. C'est à cette époque que le petit-fils du grand l^amoignon composa deux Mémoires, l'un sur les maux de la France, l'autre sur la nécessité de diminuer les dépenses publiques. En lui adressant son travail, l'auteur recommande le secret à sa > majesté. « S'il peut produire quelques fruits, dit-il, il faut qu'on » les attribue au roi seul ; si l'on ne peut convaincre sa majesté » des vérités qu'il contient, le public doit ignorer qu'elles lui » ont été présentées.»

Telle était, au reste, la communauté de sentiment qui lia et Turgot et Malesherbes, malgré la diversité de leurs caractères, de leurs opinions sur le parlement de Paris, que ce dernier, jugeant imminente la retraite de son ami, crut devoir offrir sa démission, et y persister malgré la résistance du roi. Avant d'arriver au pouvoir, il avait renoncé aux fonctions de premier président de la cour des aides ; il rentra dans la vie privée avec le titre de membre de trois académies, celles des Sciences, des Inscriptions et Belles-Lettres, et l'académie Française, où il avait été nommé par acclamation en 1775.

En 1776 il prit en main la cause des protestants et des juifs, jetés hors de la loi commune par l'intolérance de notre législation. Il réclama hautement que les protestants fussent rétablis dans le plein exercice des droits civils, et que la légitimité des mariages et des naissances fut officiellement constatée par leurs ministres. Ses réclamations en faveur des juifs étaient une

(•.ons6([U(3nce du principe de la lil)(;rté de conscience, au succès duquel il s'était voué. Deux mots de la Harpe peignent admirablement ces Mémoires, et en général les œuvres politiques de l'illustre écrivain : ModèlGS de bon (joûl dans un siècle de phrases, et de nérité dans un siècle de corruption.

Dans sa riante retraite, sous les tourelles gothiques de son vieux castel, dont il avait respecté l'ameublementà la LouisXIV par vénération pour le grand Lamoignon, on reconnaissait le ¥ieil élève de Bernard de Jussieu ; dans une partie réservée de son parc il avait acclimaté les arbres exotiques les plus précieux. Il professait un respect si religieux pour les classiques préjugés de son père, qu'il fit masquer d'une charmille la partie indo-américaine de ses plantations ; le secret en fut si bien gardé vis-à-vis de M. le premier président, que ce vénérable magistrat, forcé par son obésité à borner ses promenades sous une magnifique allée de tilleuls dont il faisait ses délices, ou le long des ifs de son parterre, ignora jusqu'à sa mort que son fils eût commis la folie dont il l'avait dissuadé dès le premier jour. Quoi de plus touchant que les scrupules, si ce n'est cette discrétion?

En 1777, le désir d'observer de plus près la nature et* les hommes, et d'amasser des trésors d'expériences qu'il ne désespérait pas de rendre utiles à son pays, le décidèrent à un de ces grands voyages que seul peut-être il pouvait exécuter. Cheminant à pied, un bâton à la main, dans le costume le plus simple, sous le modeste nom de M. Guillaume, il passa deux ou trois ans à visiter nos provinces, l'Italie, la Suisse, l'Allemagne, la Hollande, herborisant dans les montagnes, sans quitter le marteau du mineur; causant agriculture avec les fermiers, religion et bienfaisance avec le pasteur du village, hygiène, commerce, législation avec le médecin, le négociant ou l'avocat; laissant tous ceux qu'il daignait associer à ses causeries satisfaits de lui, enchantés d'eux-mêmes; semant les bienfaits sur la route, et faisant naître l'occasion de les multiplier par sa sagacité à discerner l'homme de bien, et par cette simplicité dont le charme

était pour lui la (•Icfdt' Ions les cœurs souH'rauls. Dans Icsnioritairncs de la Suisse, il rencontre le pasteur Weitlenhacli ; après (iwel«|ues |»olilesses e(lianf:;ées : u Je suis niinislre. dit ce dernier. » — El moi ex-nlinislre, répond M. Guillaume; nous pouvons » parler le vieux langage. » Et il le parla si bien, que l'autre lui dit : « Aous êtes un excellent homme; il y a dans mon canton » une place de pasteur vacante, je veux en disposer pour vous.» Aux Pyrénées, dans les gorges du Moiil-Perdu, il dispute à un capitaine de dragon, intrépide amateur de minéralogie, un l'rag» ment de roche basaltique ; la conversation s'engage, et de sujets en sujets, elle touche sur la politique, Versailles, la cour.,... ((Ne m'en parlez pas, dit le capitaine; il n'y avait là qu'un bon » ministre, et on l'a dégoûté du service. — Lequel? — Males- ,» herbes. — Que voulez-vous? il était déplacé à la cour, il n'avait » pas les formes pour lui. — Et qu'importaient les formes, quand » le fond était excellent? D'ailleurs, quelle renommée I — Elleeùt » pu se démentir. — Vous ne l'aimez' pas, monsieur le natura- » liste; cela m'étonne, car vous êtes un bon homme.» En ce moment son domestique accourt, en l'appelant par son vrai nom, lui annoncer que le diner l'attend à l'auberge. « Monsieur, » dit le capitaine, tout s'explique ; vous êtes le seul homme » de l'Europe à qui il pouvait être permis de dire du mal de » Malesherbes. »

De retour à Paris, où son nom était une puissance, il se déroba le plus possible à l'enivrante atmosphère de l'ambition ; il rentra dans son vieux château pour y mûrir de nouveaux plans de félicité publique. Un de ces jeunes publicistes que le barreau parisien comptait en assez grand nombre, M. Lacretelle aine eut à cette époque le bonheur d'être admis dans son intime confiance. Les liens qui attachent l'auteur de cette notice à la famille de cet honorable écrivain, l'un des derniers et des plus purs représentants de la saine philosophie du dix-huitième siècle, lui ont transmis, comme par une chaîne magnétique, le souvenir de ces soirées au château de Malesherbes où les deux amis, oubliant les heures autour d'une table à thé, devisaient du

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Lith.deBecquet

projrl (le paix pcrijéUM'lIc atl,ril)U('! à Henri IV, des in(>y(^ns de la renouveler, dv la rôlbiioe des id)us, d(; la régénéralion de la France, et du salutaire accord des libertés publiques loyalement fi;ardéos et de l'autorité royale toute-puissante pour le bien, impuissante pour le mal.

L'ordre qui, en 1787, rappelait Malesberbes sans attributions dans les conseils du monar(|ue arriva trop tard pour réaliser des vœux si chers. Dès le 10 août, il prévit qu'on réservait au roi le sort de Charles l" d'Angleterre, et ne pensa plus qu'à préparer la défense du monarque.

« J'ignore, écrivit-il au président de l'assemblée, qui devait, » dans cette grande cause, être accusateur et juge, j'ignore si » la Convention donnera à Louis XVI un conseil pour le défen- » dre, ou si elle lui en laissera le choix; dans ce cas-là, je dé- » sire que Louis XVI sache que, s'il me choisit pour cette fonc- » tion, je suis prêt à me dévouer.

» Je ne vous demande pas de faire part à l'Assemblée natio- » nale de mes offres, car je suis bien éloigné de. me croire » un personnage assez important pour qu'elle s'occupe de moi. » Mais j'ai été appelé deux fois au conseil de celui qui fut mon » maître, dans le temps que cette fonction était ambitionnée par » tout le monde; je lui dois le môme service lorsque c'est une » fonction que bien des gens trouvent dangereuse.»

Cet honneur lui fut accordé, en concours avec MM. Desèze et Tronchet.

(( Dès que j'eus la permission d'entrer dans la prison du roi, » dit Malesherbes dans un ouvrage posthume qu'on lui attri- » bue, j'y courus. A peine m'eùt-il aperçu, qu'il me serra dans ses )) bras; ses yeux devinrent humides, les miens se remplirent de » larmes, et il me dit : Votre sacrifke est d'autant plus généreux, » que vous avez exposé votre vie, et que vous ne sauverez pas la » mienne. Je lui représentai qu'il ne pouvait y avoir de danger » pour moi, et qu'il serait facile de le défendre victorieusement » lui-même. Non, non, reprit-il, ils me feront périr, j'en suis » sûr, etc., etc. »

A plus lit* soixanU'-(li\ ;ms, làmcdc MalcsIuTlics ii avail rien pordii de son (Micrijjic : Ions les malins il allait à la prison du TtMnplc. y rt^slait une |)aiii(' d<' la journrc; il employait le reste à l'aire lui-même les commissions du roi, et revenait eucore le soi-r réji;ler sa défense. Il lui annonea le ])remier le décret de sa mort; Louis était dans lObscurité, le dos tourné à une lampe placée sur la cheminée, assis dans l'attitude de la méditation. .\u bruit <pu' lit le vénérable vieillard, le roi se leva, prolesta de nouveau qu'il avait constamment voulu le bonheur du peuj)le, et ne s'occupa que de consoler son ami.

Le lendemain, le vénérable défenseur revint à la barre de la (convention demander l'appel au peuple ; ses larmes et ses sanglots ne lui permirent pas d'achever son discours.

Après la mort de Louis XVI, Malesherbes, résistant aux prières de ses amis qui voulaient le retenir à Paris et l'y faire oublier, se crut mieux gardé dans sa terre par l'affection de ses voisins. Il y retrouvait sa fdle aînée, mariée au président de Rosambo ; son gendre, leurs trois filles, dont une venait d'épouser un frère de notre Chateaubriand. Il y passa dix mois, occupé d'agriculture et de bienfaisance. Le 27 décembre 1793, les agents d'un comité révolutionnaire étranger à son district viennent enlever M. et M™* de Rosambo. Le lendemain, de nouveaux sbires se présentent et l'emmènent avec le reste de sa famille, malgré les protestations énergiques des habitants du bourg, qui, par l'.organede leurs quatre officiers municipaux, se portent garants de ses vertus civiques et de son innocence. Tout ce qu'il put obtenir du comité de sûreté générale, c'est que son gendre, sa fille et ses petits-fils seraient dans la même prison que lui. Port- Royal fut la dernière demeure de tout ce qui restait de la maison de Malesherbes. Lorsqu'il y entra, tous les prisonniers se levèrent pour lui donner une place d'honneur. «Non, dit-il; •)) je vois un vieillard qui m'efface en âge ; c'est à lui que la » place appartient.» Rientôt M. de Rosambo, dont il avait rédigé la défense, lui fut enlevé pour passer du tribunal révolufionnaire à l'échafaud.

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IV'U (i(3 jours aprrs, Muluslierhcs, sa lillc, Iccoiiih; cl la vomtesse do Clialeaubriand ses pclils-lils, devaient subir le même sort. Au moment où l'on vint les conduire à la (ioncicr^cric, la présidente de Rosambo dit à mademoiselle de Sombreuil : (f Vous » avez eu la gloire de sauver votre père, j'ai du moins la eonso- ') lation de mourir avec le mien. » A la (lonciergerie, Maleslierbes retrouve un ami, et l'abordant avec la sérénité au front, le sourire sur les lèvres -. « Vous le voyez, dit-il, je me suis avisé n sur mes vieux jours d'être un mauvais sujet, et l'on m'a mis en >) prison. »

Amené devant le tribunal révolutionnaire, on lui demande s'il avait un défenseur; il répond par le sourire du mépris. On l'accuse d'être auteur ou complice des complots qui ont existé depuis 1789 contre la liberté et la souveraineté du peuple, et cela de concert avec trente personnes dont plusieurs ne s'étaient jamais vues : un chevalier du Saint-Empire, madame la duchesse de Grammont, une princesse Lubormiska, âgée de vingttrois ans, trois constituants d'opinions opposées. « Au moins, » si tout cela avait le sens commun ! » C'est le seul mot qui trahisse l'impatience du moderne Phocion.

Il marcha à la mort avec le calme d'un sage qui, au soir d'un beau jour, quitte ses amis pour les retrouver le lendemain. En sortant de la cour du Palais, les mains liées derrière le dos, son pied heurte une pierre : «Voilà, dit-d, qui est d'un » fâcheux augure; à ma place, un Romain serait rentré.» Sur la même charrette étaient sa fdle et ses petits-enfants, qui le précédèrent sur l'échafaud. En restant le dernier, il couronnait par un dernier sacrifice une vie de dévouement et d'honneur.

P. M. Bkrton.

IIIIIAIII! ELISABETH.

-5pO^ 'ïmii los beaux caraclè- ^^ ros dont le dix-lmitièmo ^ siècle peul se glorifier, les j^^'^jf^ beaux noms inscrits en ^^ lettres d'or dans l'bistoire ,^ d'une révolution qui a ) enfanté tant de vertus et de crimes, celui de madame Elisabeth brille enroj'e d'un éclat plus pur (jue tous les autres. Sa . mort si cruelle, si injuste, vient ajouter à la sympathie que cette jeune et intéressante princesse nous inspire. Il nous semble voir cet ange d'abnégation et de dévouement, une auréole au front, une palme à la main, montrer le ciel aux victimes qui l'accompagnaient dans son céleste martyre, le ciel ({u'elle va conquérir par sa foi et sa résignation!

Lith Bero[aPL

KlisaIx'lli-l'Ililippmc .Maric-llclciic (le l'i-iincc, iicc a \rrsailics le '.) mai 17(>V, ('lail pclilc-lilli! de Louis W . Sou pci'r, le jrraiid (lau|tliiii. cl sa iiicrc, M.aric-.losophc de Saxe, iiiounii-ciil jcuiics. Madame Ëlisabelli iiViil pas le l)oidieur de les eormaUre. elle (|ui élait si di^ne de les apprécier! Sou ('(Fucaliou lui coufiée à madame la comtesse de Marsau, j^ouvcruaule des eulauls de France. Celte dame, avantagée d'uiie haute raison, s'appliqua à développer les heureuses qualités de son élève et à combattre les défauts qu'elle pouvait avoir. Elisabeth, dou(''(^ d'une ame grande et généreuse, avait uue légère tendance à l'orgueil et à lirritabilité ; mais, grâce à la sagesse de son institutrice et à son heureux naturel, elle parvint à dominer ses inclinations, et devint nu modèle de douceur et d'amabilité.

Louis \VÏ donna un témoignage éclatant de la l)onne opinion qu'il avait de sa sœur en la laissaid, à quatorze ans, entièrement maitresse de ses actions, et en lui formant une maison qu'elle dirigea avec toute l'intelligence que l'expérience seule développe chez les autres femmes. Depuis cette époque, Elisabeth s'entoura des personnes les plus recommandables par leurs mœurs, leur science et leur piété. Cherchant sans cesse une infortune à soulager, elle dotait de jeunes fdles pauvres et soutenait de ses revenus les orphelines deSaint-Cyr.

Un matin elle entra chez la reine, et avec une physionomie plus gracieuse encore qu'à l'ordinaire elle lui dit :

■ « J'ai une grâce à demander au roi ; vous, qui êtes la bonté même, daignez m'appuyer auprès de lui. Oh! ne me refusez pas. »

Oue vient-elle solliciter avec tant d'instances? Est-ce une {larure? Sont-ce des diamants? Non, elle vient réclamer la permission de s'en priver.

« J'ai promis, ajouta-t-elle, cent cinquante mille francs de dot. à mon amie madame de Causan ; le roi a la bonté de me donner trente mille francs de diamants par an ; obtenez de lui (pi'il m'avance cinq ans de mes étrennes. » Le roi, touché de la générosité de sa sœur, qu'il affectionnait beaucoup, lui accorda

— ISO — .

>.i (Iriiiaiulf. Madrinoiscllc de ('..msim dcMiil comlcssc de l^aiiiccDiir, cl rt'sia au|»ii'> de inadainc Klisalicdi en tuialilc d»' dame de comna.miic. Tous 1rs ans. au 1" janvier, on cnlcndail la prinrcssr sV'( rirr an milieu des dames <|ui vanlaienl les riches prt'scnls (lu'ellcs avaicnl reçus : « Moi. j'ai le plus beau des diamants (juc Idn puisse Iroiixcr dans le monde, j'ai une amie auprès de moi. »

Maisc'ôtail snrloul tians sa jolie maison de Monlreuil (pi elle pouvait exercer celle bienlaisance ipii l'oi-inail l'essenco de son earaclùre. Là elle étail la verilal)le mère des pauvres, elle connaissait el soulageait toutes les misères, (".elles du rigoureux hiver de 89 lurent terribles, et la charité de madame Elisabeth l'ut inépuisable. Ouand sa bourse était vide, elle allait soigner les malades et leur porter des consolations.

Un marchand lui ayant offert un jour un ornement de cheminée d'un nouveau goùfqui coûtait quatre cents francs, tnadame Elisabeth le refusa : «Avec quatre cents francs, dit-elle, je puis monter deux petits ménages. »

Au milieu des heureux dont elle était entourée se trouvait un jeune vacher qu'elle avait fait venir de la Suisse, et qui, malgré tout le bien dont elle l'avait comblé, conservait une expression de mélancolie qui révérait une peine secrète; pourtant il était plein de reconnaissance pour sa protectrice, et répétait toujours : « Ah ! quelle bonne princesse ! Non, la Suisse entière ne contient rien d'aussi parfait. »

Madame Elisabeth, frappée de l'air de tristesse tle ce fidèle serviteur, s'informa de la cause de son chagrin, et apprit bientôt que .Tacques avait laissé dans sa patrie une jeune fiancée qui pleurait son absence et craignait d'être séparée de lui pour jamais Elle accusait Jacques d'inconstance et d'ambition, et

cependant Jacques loin d'elle languissait el souflrait.

A- peine l'excellente princesse fut-elle instruite de cette touchante idylle, qu'elle dépêcha un courrier à Fribourg, oii demeurait la jeune fille. Elle l'invitait à venir au château de Monlreuil rejoindre son ami d'enfance; el la jeune Suissesse

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