‹ Les anges de la terreChapitre 4 sur 19 · SAINTE ÏLISABETII DE HONGRIE · texte numérisé non relu

SAINTE ÏLISABETII DE HONGRIE

Les jours d'enfance.

Vers 1 207 naquirent deux' enfants que leurs parents destinèrent à être unis : Elisabeth, fille d'André II, roi de Hongrie, et de Gertrude de Carinthie ; Louis , fils d'Hermann , landgrave de Hesse et de Thuringe. A peine Elisabeth avait -elle quatre ans, qu'on l'envoya à la cour du landgrave , oii elle fut confiée aux soins éclairés d'une dame extrêmement I pieuse. Cinq ans après, Louis devenait orphelin, et, bien jeune encore , posait une couronne sur son front^ Cet événement ne changea rien aux projets d'alliance formés entre le roi de Hongrie et feu le landgrave de Thuringe.

Il était dans la destinée d'Elisabeth d'offrir, dès le bas- âge, les exemples de ferveur réfléchie 'qu'on pourrait à peine de-

maiHlcr à la raison de là^r mur. {'a'[[v n\\\u\{ avait apporté en (jiu'IqiK* sorte dans la vie imc précocité do sagesse, une élévalionde p(M\sres ipii cliamtcnl cl ('lomiciil à la lois; elle aiiiiail à rester prosternée devant les autels, adorant ou plutôt devinant •Dieu avec l'instinct du coMir. Si elle jouait en coni])a^Miie d'autres enfants, non loin d'une cliapelle, sans être reniarcpiée elle se rajiprocliait doucement des murs et des portes pour y déposer des baisers "de cluétienne. Aux heures de prière elle appli(iuail fréqu(Mnnient ses lèvres sur les dalles de mar])i-c du sanctuaire, siiiiK^ précurseur de cette modestie qui devait lui .l'aire tant d'admirateurs et tant d'ennemis. Et non-seulement la princesse mettait un zèle de tous les instants à accomplir ses devoirs religieux, mais elle avait imaginé un ingénieux apostolat-, ainsi elle réunissait des enfants pauvres et leur distribuait ses épargnes quan(l ils avaient dévotement récité l'Oraison dominicale et la Salutation angélique. Chaque jour elle disait un certain nombre de prières, et son exactitude à accomplir ce devoir qu'elle s'était volontairement imposé était telle, que, pour n'y jamais manquer, elle retranchait au besoin une heure ou deux de son sommeil.

Le mariage.

La sœur du landgrave, Agnès, avait un caractère bien opposé à celui d'Elisabeth. Les plaisirs mondains charmaient son esprit, le luxe et la parure fascinaient ses yeux. Elle était encouragée dans ces goûts futiles par Sophie, sa mère, qui ne pouvait comprendre l'humilité de la princesse de Hongrie; aussi la douairière se décida-t-elle enfin à écrire à son fils, depuis longtemps absent de ses états, afin de l'engager à rompre les projets de mariage qu'Hçrmann avait formés pour lui.

Louis, en recevant la lettre de sa mère, se trouva péniblement

|»nrl,iiïô onire le rrspc^ct filial cl la tiTHlrcssc ou |)lul(M I aniilir (l'cni'aiici' (juil l'proiivait pour Klisaix'lli. Il manda auprès de lui le prôtro Conrad, célrbro prédicateur, qui jouissait de toute sa confiance. — Conseillez-moi, dit-il; les griefs de ma mère vous semblent-ils fondés? Trouvez-vous que l'humilité soit malséante chez lu fiancée du landgrave de Thuringe?

— .le crois, monseigneur, dit Conrad, qu'un semblable sujet demande de sérieuses méditations. Retournez à Marpurg, et là étudiez le caractère d'Elisabeth. On ne juge jamais bien de loin.

Le prince suivit l'avis de Conrad. Sans en prévenir personne, il partit et surprit ses courtisans, qui, à l'instigation d'Agnès et de Sophie, avaient formé une ligue contre Elisabeth. Chacun s'empressa d'insinuer quelque propos envenimé qui devait faire baisser le crédit de la fiancée royale dans l'esprit du jeune souverain. Seule, Elisabeth n'avait pas encore paru devant Louis; celui-ci, d'un ton de sm-prise et de chagrin, demanda où était la fille d'André de Hongrie.

— Il est probable, répondit Agnès, qu'elle n'ignore point votre arrivée ; mais en ce moment elle accomplit ses devoirs religieux dans la chapelle, et pour elle toutes les affections se taisent devant la prière.

— Elle est dans la chapelle? répéta le prince d'une voix émue ; eh bien, je veux l'y aller trouver. . .

Il s'éloigna sans faire attention au mécontentement empreint sur les traits des courtisans ; ce fut d'un pas léger qu'il traversa l'enceinte. Aux marches d'un autel consacré à l'apôtre saint Jean, était agenouillée Elisabeth.

A l'immobilité de sa pose, on eût cru voir hors de son piédestal une de ces statues de saintes, frêles effigies qui jadis décoraient le portail des basiliques. Louis n'eut pas le courage de troubler une méditation si touchante ; mais se plaçant à quelques pas de la princesse et de manière à la contempler, il unit ses vœux, ses pensées aux pensées et aux vœux qui s'échappaient du cœur d'Elisabeth. La jeune fille finit par se transfigurer pour lui ; un cercle de rayons vint baigner de lumière sa tête blonde et vir-

i^iii;! le. Louis compril (|ii(' le ciel .ivail (l(''sijj;ri('' h piiiiccsscccminic iincdc SCS saillies. S(irl;uil ciiliu de sa incdilalioii. Élisahclli leva It'syoux; ollo apcrriil son liaiicc cl i-oujiil «'xlrèincnuMil. Le landi;rav(' lui adressa i^ravcnicnl un salul cl lui pn'sciila !a uiaiu pour la ramener au palais.

•Eiisabelli paraissait un peu ciMiiilivc.

— Quavez-vous donc, ma clière sœur? demanda Louis quand ils furent hors de l'église.

— J'ijinorais. monseigneur. (]uc vous fussiez arrivé ; j'aurais dA me réunir à la cour, à votre famille pour aller vous recevoir.

— Vous étiez, reprit-il en souriant, occupée d'un acte- plus méritoire, plus agréable à Dieu. Avez-vous prié en faveur de vos ennemis ?

— Des ennemis, à moi!... et quel mal ai-je fait?... nul n'a sujet de me haïr... je serais bien affliger si je pensais avoir offensé quelqu'un.

— Non, ma sœur, vous' n'avez offensé personne; mais votre vertu austère est incommode pour les esprits qu'éblouissent surtout le goût du luxe et l'attrait des plaisirs.

— Mon Dieu ! ce n'est pas ma faute si ces plaisirs et ces parures ne peuvent me plaire.

— Je ne vous en blâmerai point, dit le prince en élevant la voix de manière à être entendu des courtisans qui l'entouraient; vous êtes telle que je vous rêvais, telle que le vertueux Conrad vous avait dépeinte. Soyez assurée, chère sœur, que ma protection ne vous manquera jamais.

Quelques jours s'étaient à peine écoulés lorsque des fanfares retentissantes, mêlées aux sons des cloches, annoncèrent aux populations de la Thuringe qu'un grand événement allait s'accomplir. Bien des actions de grâces furent adressées au ciel ; Louis de Thuringe et Elisabeth de Hongrie venaient d'échanger leurs serments devant l'autel.

La «oi'vanlc dcM imiivrca».

Les deux jeunes époux continuèrent dans l'intimité du ma- . riage l'existence pure qu'ils avaient menée jusqu'alors, lîlisabetli avait pour son mari une vive tendresse jointe à une complète soumission. Loin de mettre des entraves au zèle religieux de sa femme, Louis partageait souvent ses exercices de piété, rtiais il était obligé de s'opposer à ses austérités trop rigoureuses

Elisabeth cherchait à se soustraire aux lois de l'étiquette, elle était surtout heureuse quand elle pouvait quitter ses riches atours et prendre les vêtements d'une femme d'humble condition.

Tous les indigents, tous les souffreteux composaient sa vaste famille ; il n'y avait pas de soin qu'elle ne s'empressât de leur .prodiguer.

Les ennemis d'Elisabeth, persévérant dans leur haine, représentèrent au landgrave que les aumônes de sa femme appauvrissaient le trésor. Instruite de ces suggestions perfides, la princesse craignit que l'esprit de son époux n'en reçût une fâcheuse impression, il lui arriva parfois de cacher ses bonnes œuvres. Un jour, elle traversait rapidement une des cours du château, portant dans un pan de sa robe des gâteaux et des fruits pour ses pauvres, lorsque tout à coup elle aperçut le landgrave devant elle. Celui-ci, étonné de l'air de trouble que trahissait toute Ta physionomie d'Elisabeth, lui demanda : <( Où allez-vous et que portez-vous là? » Loin de pouvoir répondre, Elisabeth baissa les yeux en balbutiant ; Louis étonné écarta le pan de robe et aperçut seulement une abondante touffe de roses... Dieu avait voulu par ce miracle épargner une épreuve à la sainte, et glorifier sa charité. Le landgrave comprit, et s'écria en joignant les mains : « Elisabetli, il ne rnappartienl

pas (le hlàmcr vos dons, car ils altin.'iil Mir nous la hcnédk-lioi»

l'éU'sle! » •

Co nclail point ici-bas quo (tUc hcMiôdirlion dcvail m-(|nipensor les vortus des deux époux. Mais avanl de raconter leurs malheurs, rappelons un des mille traits de charilé qui signalcreni

la vie dKlisabeth. Nous avons enq)runté à la poésie son langage pour retracer cet épisode d'une existence si chrétiennement poétitpie :

Le soleil colorait les champs de la contrée Où vécut autrefois une reine adorée , Queleciel recueillil an nonil)rcdesélus.

Comme une chaste étoile, une perle de plus. Se dérobant au joug d'une pompe importune Et cheminant à pied, pour trouver l'infortune . Elisabeth suivait , en côtoyant les blés . De modestes sentiers bien rarement foulés. Son regard , fatigué de l'or et de la soie , Savourait les trésors que la terre déploie. Prisme doux et charmant où les bluets d'azur OfïVent le frais bandeau qui couronne un front pur La reine poursuivait ses saintes rêveries: Et , descendant du haut de leurs branches ileuries , Les oiseaux voltigeaient sur le bord du chemin . Prêts à venir, joyeux, à l'appel de sa main. . Elle semblait porter, comme la Providence, A la nature entière un gage d'abondance. Deux dames escortaient, priant avec ferveur. Celle en qui revivait la mère du Sauveur.

« Voyez ! à l'horizon déjà le jour décline,

Et l'ombre , ainsi qu'un voile, entoure la colline :

On ne distingue plus que la cime des bois ;

Les pâtres . les chasseurs ont regagné leurs toits ;

lit pas un malheureux n'a salué la reine.

Et comme ce matin mon escarcelle est pleine. . .

Mon- Dieu! défendez-vous que je sèche des pleurs?

Voulez-vous vers une autre envoyer les douleurs .

Vous qui m'avez donné le rang et la puissance

Pour nourrir la vieillesse et protéger l'enfance.'

— Oh! ne vous plaignez pas, madame: vos -bienfaits N'attendent pas les vœux . préviennent les souhaits ;

.\SAttTH •:;r- V\O^Cr\:

LitJi.B.

ec^oet

1.C riche en son manoir, le piftivrc sons le (liauiiK- , Sont lit'is de vous iiomiucr palroiinr du royaiiiiic . Kt votre charité pnMid des soins siipcrilus A chercher dos souiïranls quand il n'en resicî plus

— Kcoulcz ces sanglots, ces accents de détresse... C'est un entant que Dieu dans sa bonté m'adr('sse; lù'outez ! »

Sur un l)anc agenouillé , i»leurait IJn pâle jouvenceau (jui ton! bas niurnuirai( :

« Jésus! je suis donc seul, déjà seul à mon âge! Pourtant, lu le sais bien , j'ai toujours été sage , Et je priais , le soir, auprès de mon aïeul ; Il dort sous ce long drap qu'on appelle un linceul... « Au revoir, » m'a-t-il dit. Mais j'ai la souvenance . Que mes parents aussi m'en donnaient l'assurance Quand ce pesant sommeil descendit sur leur front; Jamais, hélas! jamais ils ne s'éveilleront. Pitié, pitié d'Arnold , dont la peine est extrême ! Jésus, tu fus enfant, et tu souffris toi-même... Laisse tomber du ciel quelques miettes de pain. Pitié ! car j'ai grand' peur : pitié ! car j'ai grand' faim!

— Arnold! » dit une vois qu'un ange eût admirée.

L'enfant se retourna , la tigure empourprée . Plein de honte et de joie , et croyant qu'il rêvait Et que la vision pour le fuir se mouvait , N'osant pas la toucher d'unemain téméraire. Se disant que peut-être il revoyait sa mère : Car c'était la candeur de ses traits bien aimés Et l'azur de ses yeux dans le tombeau fermés.

« Arnold! viens, mon enfant... rassure-toi. je t'aime.

— O madame , merci !

— C'est le aître suprême Qu'il faut remercier ; mais moi , je ne suis rien. J'exécute ses lois , et lui seul fait le bien.

— Comme je suis content! je pleurais tout à l'heure. C'est presque avec plaisir que maintenant je pleure. Jamais on n'eut pour moi de regards aussi doux.

— Prends ce gâteau . ces fruits . dit la reine , et suis-nous.

- Miiis. miirmm;! l'ciif.'ftil . "ii \a l-nn me cuiuliiirc '

— Dieu . i|iii «If Ion iiiiilliciii ;i liifii \oiilii iii'iiiMiuiif l'iiili'tîc l'oriilicliii fl lit" itiMiiicmait pas

Que vns lin |)ivti|Mrf on diii^icàt ses pas. Non moins (|ut' Ir pt'clit' le iloiilc csl mic oll'cnsc : lii n'as'pour bouclier (pii' la scnli- innocence , Crois donc au rroleclcur ([ui l'a remis à moi : La roice'des enlaiils ; c'est leur naïve (oi. ConUMuple. mon ami , ces Con-ls, ces vallées. Ces nids, où voni ilonnir les lamilles ailées; N iiis la ville dresser ses clochers et ses tours , riia(ine être a son abri : Dieu veille sur nos jours. Kt (juand pour t'arracber à la douleur amère . Il daigne m'envoyer, uesuis-je jkis la mère?

— Si vos autres enlants allaient être jaloux ?

— .Aies enlants sont nombreux . ils le chériront tous. >

Arnold plaçant sa main dans la main de la reine , Us marchèrent ainsi ; la ville était prochaine ; Le peuple à leur entrée accourut ; mille voix, Comme un hyînne d'amour, crièrent à la fois : '< Vive . vive à jamais Elisabeth la bonne , Qui semble recevoir ce que son cœur nous donne ! Quand déjà son palais d'intortunés est plein , Elle y conduit encore un nouvel orphelin. » Et la- reine disait : » Vous m'avez entendue , Ma journée, ô Seigneur !ji'a pas été perdue. "

Épreuves.

Frédéric Burberousse s'était croisé pour aller arracher la Terre-Sainte au joug des Infidèles; toute rAllemagne avait suivi cet exemple. Louis de Thuringe ne pouvait rester sourd à l'appel de l'empereur; sa bravoure et sa piété l'entraînèrent vers cette lointaine et périlleuse expédition qui, commencée si brillamment, devait se terminer par de tristes échecs.

A peine le landgrave fut-il parti, qu'Elisabeth, renonçant plus

(|ii(' j.irii;»is iiu\ pn'roiî.itivcs de son ranj;. se voua avor un rc (loul)leiiieiil d'arduur ù la pratiiiue des a'uvn's de (.liarité ; clic su[)priiiia autour de sa personne tout luxe extérieur. Mais un malheur imprévu allait éprguver sa constance.

Arrivé à Otrante, Louis fut atteint d'une fièvre maligne; en peu de jours le mal fit les plus rapides pro^rres. Seul le l.vidgrave ne partageait point la douleur générale; c'était lui, victime d'un mal terrible, qui consolait ses amis ; il vit avec une admirable sérénité approcher le moment suprême. La vertu d'Elisabeth lui répondait du bonheur de leurs entants.

La princesse se trouvait dans son appartement et donnait ses soins aux trois orphelins, qui ignoraient encore, ainsi (|ue leur mère, l'immense perte qu'ils avaient faite, lorsque la douairière Sophie entra d'un pas rapide ; elle était suivie d'un messager vêtu de deuil.

— J'ai à vous apprendre, dit-elle, une nouvelle affreuse ; mon fils, votre époux nous a été enlevé. . . il n'est plus !

Elisabeth, sans pouvoir proférer une parole, tomba évanouie. En recouvrant l'usage de ses sens , elle versa d'abondantes larmes; son affliction ressemblait à de la folie : toutes ses femmes, accourues auprès d'elle, pleuraient et remplissaient l'air de cris plaintifs.

Dès le lendemain, une ligue puissante se forma dans la cour contre la Veuve du landgrave ; son malheur n'avait pu désarmer les esprits jaloux et haineux que tant de vertus ofi'usquaient. La supériorité, de quelque nature qu'elle soit, excite toujours plus d'animosité que d'admiration ; voilà pourquoi les grandes âmes n'ont pas leur place marquée sur la terre.

Henri, le frère du" landgrave, demanda une entrevue à Elisabeth ; celle-ci se rendit aussitôt dans une salle où presque toutes les personnes de la cour étaient déjà réunies.

— J'ai voulu, madame, dit Henri, vous annoncer moi-même le changement de votre sort et le résultat d'une importante délibéfa.tion qui a eu lieu ici. Vous avez abusé de l'autorité que liiifortunt^ Louis vous avait confiée : au lieu d'adnlinistrer sa-.

-- kk —

iicmt'iil les rt'vriuis pnltlics, voii> 1rs ave/, dissipés sous le spécieux prrirxtc dr repiuidrc des .uimùiirs. I.c In'sor appauvri ne suHil |)liis aux drpt'uscs; il faudra, pour ré(al)lir ré(pii1il)r(\ une adnuuislralioii vigoureuse, uiw main leritie. Le conseil de \i\ noblesse a donc décidé (jue la régence nie serait conliee.

La princesse tourna vers Sopliie et Agnès un regard (pii eùl désarmé l(>s ccrurs les plus inllexrbles. — Je remercié Dieu, dit- <'ll(\ de m'avoir jugée digne de souHrir; cependant, je l'avoue, cette épreuve est venue bien vite... On eût du au moins respecter pendant quehpie temps l'aflliclion d'une veuve.

— >ïadame, reprit Flem-i d'un ton décolère concentrée, au lieu d'accuser les grands de IKtat, remerciez-les plutôt de leur indulgence; votre sort pouvait être pire encore.

— Merci, mon Dieu ! murmura Elisabeth.

• — Qu'est-ce à dire ! s'écria durement la douairière; cette étrangère prétendrait-elle jouer le rôle de martyre? Henri, n'oubliez pas vos engagements : l'indigne épouse de Louis ne doit plus habiter ee palais.

— Je comprends, madame, dit Elisabeth, épargnant ainsi au prince l'embarras de répondre; dans quelques instants je serai hors d'ici. Je ne vous demande que la permission d'embrasser encore une fois mes chers enfants et d'emmener avec moi ma fidèle Hentrude.

. — Qu'il soit fait comme vous le désirez, dit brusquement Henri. Et il s'éloigna, suivi de tous les courtisans. Une heure après, Elisabeth descendait les sinueux sentiers de la montagne oii s'élevait le château de Marpurg, et allait demander aide et protection aux habitants de la ville qui s'appuie contre la base de cet immense rocher. Déjà la nouvelle des malheurs de la princesse s'était répandue au loin; craignant pour leur propre salut s'ils s'exposaient au ressentiment de la cour, les bourgeois s'enfermèrent prudemment chez eux. Elisabeth trouva toutes les portes closes ; en vain, épuisée de fatigue, appelait-elle d'une voix suppliante des hommes que ses bien- •faits étaient si souvent venus chercher; ils avaient -oublié les

bienfaits d'Elisal)eth pour ne songer (ju'à son abuissenienl. Ainsi dans toute une ville pas un toit sous lequel la veuve <lu landi^rave de Tliuringe put abriter sa tristesse. Seul, le maître d'une auberge consentit à la reccn^oir, et encore ne lui accorda-t-il qu'un coin de son étable.

Vers minuit la princesse se rendit à l'église- des Franciscains, où l'on récitait les matines : « Veuillez, mes frères, dit-elle, chanter un Te Deum en action de grâces ; car Dieu a daigné envoyer de rudes épreuves à son humble servante. >)

S'étant de nouveau mise à la recherche d'un asile, le lendemain, elle subit les mêmes refus de la part de cette population que la peur rendait ingrate et barbare. Dans une rue fangeuse et n'offrant qu'un étroit passage où l'on pût marcher à pied sec, Elisabeth rencontra une vieille femme qu'elle avait souvent honorée de ses dons; cette vieille, loin de consentir à céder le pas, heurta si rudement la princesse qu'elle la précipita dans la boue. Elisabeth répondit par un sourire à cet acte d'insolence, et elle retourna s'agenouiller dans l'église, le seul lieu, dont l'entrée ne lui fût pas interdite. , .

Le soir, la fidèle Hentrude lui amena ses enfants. L'usurpateur n'avait pu porter plus longtemps le masque de la modé^ ration; il faisait partager au jeune Hermann, légitime héritier de la couronne, le sort d'Elisabeth, sa mère. Celle-ci reçut avec joie les trois orphelins rendus à son amour ; et cependant des larmes mouillèrent ses paupières quand elle entendit ces innocentes créatures se réjouir de la revoir. « Pauvres oiselets, murmura-t-elle, on vous a sans pitié enlevé votre nid... Hélas! qu'allez-vous devenir? Vous êtes maintenant plus misérables que le. dernier mendiant de Thuringe. » Mais les caresses, des enfants lui rendirent un peu de force.

Un prêtre s'approcha d'elle et lui dit : « Madame, permettez à un humble serviteur de vous offrir sa maison ; je sais à quelle persécution vous êtes en butte ; mais les efforts des méchants ne sauraient m'intimider, et à mes yeux vous êtes toujours ma souveraine! »

A [x'iiie Klisabc'lh s olail-cllc iiistalk'L' lIk'z ce ^eiii'ieux inrUc, que les émissaires do Henri vinrent menacer l'hùte de la princesse, (jui lui obligée de retourner à l'anljerge oii on l'avait reçue d'abord. La sérénité d'Elisabeth remplissait tous les cœurs d'étonn(Mneiit ; on ne |)ouvait comprendre la force que cette admirable femme trouvait dans la paix de sa conscience : quand chacun la plaignait sans oser la secourir, elle seule ne se plaignait pas. Son unique regret était de ne pouvoir plus distribuer d'aumônes. Au sein de sa misère elle ne se préoccupait que de la misère d autrui.

— Mailame, dit' un jour la bonne Hentrude en entrant précipitaminent dans retable, voici un message de votre noble tante l'abbesse de Kitzingen. Elle a appris les persécutions dont vous êtes l'objet, et elle vous offre un asile inviolable dans son monastère.

— Tu vois, Hentrude,. dit la princesse sans paraître émue de cette. bonne nouvelle, que le ciel n'abandonne jamais ceux qui le prient avec ferveur.

L'abbesse de Kitzingen, après avoir fait le meilleur accueil à Ehsabeth, lui conseilla de se placer sous la protection de son oncle, l'évéque de Bamberg. Ce prélat mit un palais à la disposition de sa nièce, et il la reçut avec la considération que méwtaient les malheurs et les vertus d'Elisabeth.

Cependant la Providence allait terminer les épreuves delà princesse et confondre ses persécuteurs.

La ■•éparatioii

lin cortège funèbre traverse toute l'Allemagne ; il est parti de la ville d'Otrante. Les principaux officiers du corps d'armée, envoyés par la Thuringe pour seconder l'expédition de Frédéric Barberousse, escortent un char mortuaire couvert de longues drape-

lies noires. L'iillliclioii hi plus pioloiid»' iillnc 1rs Irails niAles (ir CCS guerriers ; ils laissent traîner leurs lances cl portentVIes lial)ils (le deuil. Sur le passafj;e de ce convoi les populations se pressent et s'agenouillent ; les yeux sont pleins de larmes, toutes les voix s'écrient : (' Du liaul du ciel, votre nouvelle patrie, l.ouis le pieux, priez pour nous ! »

C'est le landgrave de Thuringe qu'on ramène au pays de ses pères, le landgrave, mort à la fleur de l'âge, comme si la terre eût été indigne de posséder un héros aussi accompli ! Les princes dont le territoire est traversé par ce cortège vont audevant de la triste dépouille de Louis et se confondent parmi les fidèles serviteurs qui accompagnent leur maître. Chaque nuit le corps est déposé dans un monastère.

Quand le cortège arriva près de Bamberg, l' évoque alla le recevoir processionnellement avec tout son clergé. Elisabeth entra dans l'église où les restes mortels du landgrave venaient d'être placés; elle s'approcha du cercueil, et, comprimant sa douleur, elle voulut contempler ce qui avait été Louis de Thuringe. À cet affreux spectacle, la force l'abandonna, ses pleurs coulèrent en abondance.

Après la cérémonie, Elisabeth réunit autour d'elle les barons qui avaient accompagné le corps du landgrave. Elle tenait ses enfants entré ses bras; on eut dit la Charité abritant de petits orphelins. Prenant alors la parole avec une éloquence qu'elle puisait dans ses sentiments maternels, elle exposa sa situation ; mais, tout en traçant le tableau, des persécutions dont elle avait été victime, elle atténua les torts de Henri. L'indignation des barons répondit à cette confidence ; d'une voix unanime Us jurèrent de rendre la couronne au fils d'Elisabeth..

Quelques jours après, le cortège funèbre arrivait au pied du château de Marpurg. Tant que dura la dernière cérémonie, les barons gardèrent le silence; mais lorsque enfin le corps du landgrave eut été de nouveau confié à la terre, les nobles abordèrent l'usurpateur Henri, la tête haute et le regard animé .d'un généreux courroux. L'un d'eux l'interpella ainsi : — Monsei-

— VH — ■

gneur. noire prince avail en piiiliinl Lusse un héritier. Molve prinee n Vsl plus, el nous eherclionsen Viiin S(»n lierilier.

Henri halburm une réponse ambiguë.

— Je VOUS coniprends. re|>ril le lier haron, vous croyez éclia|)per à nos (jueslions coiniue à voire conscience. . . ne l'espérez pas. Nous, compagnons d armes de Louis le pieu.x, nous ne souilrirons point qu'on lasâe tort à sa l'emme et à ses enfants.

— Messeigneurs, dit Henri, la conduite d'Elisabeth...

— Est admirable, interrompit un autre chevalier; l'Eglise s'honorera peut-être un jour de compter au nombre de ses saintes cette princesse accomplie. On vous a exprimé notre pensée : tant que nous porterons une épée, nous combattrons pour soutenir la cause d'Hermann; et encore, si la vengeance des honunes ne punissait votre usurpation, tremblez que la vengeance de Dieu ne vous écrase au sein de vos prospérités!

Tout pâle d'effroi, Henri fit entendre quelques excuses et. ajouta : — Le ciel m'a éclairé, je reconnais à présent l'étendue de mes torts, et je suis prêt à les réparer. Que la princesse revienne à la cour ; son palais , son pouvoir, ses richesses, je lui rendrai tout.

Hermann fut rappelé; Elisabeth, remise en possession de ses biens, ne les accepta que pour en distribuer les revenus aux indigents, et elle laissa la régence aux soins de Henri.

Ouatre années s'écoulèrent. Le 19 octobre 1231, la fdle du roi de Hongrie, l'épouse du landgrave de Thuringe, expirait sur un lit de planches, dans une humble cellule, terminant par cette mort prématurée une existence moins riche en jours qu'en belles actions. Son corps fut enterré dans une chapelle, près d'un hôpital qu'elle avait fondé. La sainte princesse était destinée à ne jamais quitter les pauvres et les malades, sa grande famille d'adoption.

Alfred df.s Ess.\rts.

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- Atl t-itîî»*'i'"T>A" 5^

Lirti. Paul Peti^ et C'' 5, Place du Doyenné. Paru

SAINT LOyiS.

Dans une humble maison de Pontoise gisait sur une couche de serge un malade illustre:

ce malade était le roi Louis IX. Au chevet du lit se tenait une femme encore belle dont le regard désespéré ne se détournait pas une minute du visage de Louis ; une autre femme à peine sortie de ladolescence essayait en vain d'étouffer de pénibles sanglots; et des serviteurs éperdus , groupés derrière Blanche deCastille et Marguerite de Provence, transmettaient à chaque instant aux assistants qui se pressaient à l'entrée de la

(liamluc, (1rs [loiivcllcs ainigcimlcs sur la saille de leur monaniuc adore.

Apri'^s avoir lonj^'lemps luUé conlro des crises violentes, le roi (''lait tombé depuis (]uel(pios jours d;uis un état lélliar^'i(jue bien alarniaiil. Louis élail irnuiobile. ses trails livid<»s ollVaieiil l'imaj^e (^flrayanle de la mort, le souffle semblait manquer à ses lèvres. La reine Blanche, persuadée enfin (]u il n'existait plus, se disposait lentement à couvrir du drap funèbre le front de son iils, lorsque la reine Marj^uerite. qui lenlait de réchauiïer entre ses mains délicates la main glacée de son épou.v, retint le bras de sa belle-mère en s'écriant : « De grâce, madame, ne nous dérobez pas encore un spectacle si triste, mais si cher. Un avertissement secret m'annonce que mon seigneur Louis recouvrera la vie. Dieu daignera peut-être opérer un miracle en faveur du meilleur des fils, des époux et des rois.

— 0 mon Dieu 1 murmura la reine Blanche, qu'une telle prédiction s'accomplisse vite, ou mon cœur sera brisé avant l'heure de la résurrection.»

Le ciel écoula la prière des deux nobles reines. Vers le soir, Louis IX ouvrit les yeux, et prononça distinctement ces paroles : f( La lumière de l'Orient s'est répandue du haut du ciel sur moi'.

— Mon fils, dit Blanche de Castille, effrayée dé l'étrangeté de ce discours, revenez entièrement à vous, adressez-nous un mot, un seul mot pour nous rassurer.

— 0 ma mère! ô ma douce Marguerite! répondit le roi, n'ayez nulle crainte maintenant, je vous suis rendu ; la protecfion divine va s'étendre sur moi comme un bouclier. Dieu m'a chargé d'une glorieuse mission.

— ; Expliquez-vous, mon fils.

— Envoyez chercher l'évêque de Paris; j'ai à lui faire devant vous le récit d'un rêve que j'ai eu durant mon sommeil.))

L'évêque de Paris, informé du désir du roi, s'empressa d'accourir.

Dès que Louis IX aperçut l'évêque, il se dressa sur son séant;

ses traits s'animrrent soudaiii, cl d une voix inspirer il raconta son rêve, et termina sa narration en disant :

i( Ce rôve m'a éclairé ; les cris des pieux guerriers expirants sous les coups des infidèles ont retenti jusqu'à moi. Ils implorent une prompte réparation; et n'avons-nous pas en eflct à racheter le sang d'une foule de martyrs? Quelle est la famille qui n'a pas laissé les dépouilles de quelque ancêtre sur cette rive profanée? La religion, l'honneur nous prescrivent de suivre les traces de nos aïeux ; et moi surtout je le dois, car une voix céleste a murmuré à mon oreille : Roi de France, venge ses pertes !

— Sire, répondit l'évêque de Paris, votre résolution est sublime, il est vrai, mais je crains que vous ne vous exposiez inutilement.

— Oui, mon fds, ajouta la reine Blanche, les armées des rois, vos prédécesseurs, ont été chercher au loin la mort. et l'esclavage; quitterez-vous aussi le royaume, qui réclame vos soins, pour vous occuper d'une entreprise chanceuse? Si vous êtes insensible à mes chagrins, pouvez-vous oublier vos enfants? avezvous pris irrévocablement le parti de les abandonner au berceau? Pourquoi vouloir faire éclater si loin votre vaillance et votre piété? Dieu vous donne assez d'occasions, sans vous éloigner du trône, pour montrer votre dévouement à la religion et pour faire briller vos vertus royales. Le Seigneur, dites-vous, exige qu'on délivre son tombeau ; eh bien, prodiguez vos trésors, envoyez en Orient de nombreuses troupes. Dieu bénira vos armes; mais, ainsi qu'il n'a point voulu qu'Abraham achevât de consommer son cruel sacrifice, croyez qu'il ne vous permet point d'accomplir celui que vous êtes décidé à lui faire d'une vie à laquelle sont attachés le sort de votre famille et le salut de votre royaume. »

Louis chérissait sa mère ; mais son imagination frappée lui rappelait sans cesse la voix céleste : il fut inébranlable et partit avec Marguerite, sa femme, ses trois frères et une foule de seigneurs, après avoir déclaré la reine Blanche régente du royaume.

cl s t'iiil»aniua à AiiiUcs-MorU'S pour la Irnc-Saiiilt', fiiiiiiciiaiil aM'c lui ir),0()() luMninos de cavalerie ri 200. (><M) laiilassins.

Louis j»assa l'hiver en Chypre; où reiinail Henri de Lusiij;iiaii. Là il allendil de nouveaux rentorls, el le i juin 12il) il se montra devant Daniiette. Les armées du sultan s'y trouvaient déjà, l'une dereiidaul l'enihouchure du Nil, l'autre le rivage. Cet appareil formidable ne découragea pas le roi, qui résolut de commiMieer ratta(]ne. Lui et ses chevaliers descendirent alors sur les bateaux plats que l'on avait construits. exprès pour l'expédition, afin d'éviter le danger tles bas fonds, et au même instant l'ennemi l'ut assailli dune pluie de flèches et de dards. Les Sarrasins irrités répondirent vivemcint; bientôt les guerriers chrétiens n'avancèrent plus (pi'à travers une nuée de traits; mais rien n'atlaiblissait l'énergie du roi : à mesure que le péril augmentait, son intrépidité redoublait encore. Impatient d'atteindre la plage, il s'élança du bâtiment qui le portait dans la mer: et fière de l'imiter, son armée se rangea en bataille au milieu des Ilots. Quel spectacle imposant offrait ce jeune héros, guidant comme Moïse de saintes phalanges, et allant, lui aussi, à la conquête de la terre promise! ïl marchait ayant de l'eau jusqu'aux épaules, le bouclier suspendu au côté, le casque en tête, el brandissant au-dessus des flots son épéè, qui servait de signe de ralliement.

, ■ Louis atteignit enfin le rivage, précédé sur cette plage étrangère par l'oriflamme que l'on portait devant son auguste personne; et les cris de Mont-Joie, saint Denis! r-ésonnèrent dans l'espace. Les Sarrasins, épouvantés de tant de valeur, ne tardèrent pas à reculer. Ces guerriers, qui semblaient sortir du sein des vagues, leur apparurent tels que des demi-dieux ; le désordre se répandit parmi leurs bataillons; ils s'enfuirent, abandonnant les morts et les blessés, sans songer à rompre le pont de bateaux qui facilitait l'entrée des Français à Damiette ; et les habitants de cette ville eux-mêmes se sauvèrent avec ce qu'ils avaient de plus précieux.

En apprenant que Louis IX; au lieu d'étaler le luxe d'un

triompluitciir, s'(Mait préseiiU' aux regards de ceux (jiic la ciiriosiU' raiiiL'iiail à hamiclte, vêtu de simples liabils, manliaiil humblement à pied, ainsi (pie ses frères "et ses compagnons d'armes, et tenant sa femme par la main, les habitants rassurés revinrent se mettre à la merci du bon roi. Sa clémence les toucha, et l'admiration qu'il leur inspirait par ses vertus les fil tomber aux genoux de Louis IX. Ce n'étaient plus des ennemis., c'étaient déjà des sujets. .

Depuis la descente des Français en Egypte, le premier antagoniste de saint Louis, le sultan Mecksala était mort; et le vaillant Fakreddin, devenu chef des troupes sarrasines, avait profité de cet intervalle de paix pour enseigner l'art de la guerre aux soldats qui se pressaient sous l'étendard de Mahomet. Les plus grandes cités, les plus petits villages envoyaient leur tribut d'hommes au combat. L'Egypte se levait en niasse contre les chrétiens.

Les croisés se fiaient à leur courage, à la justice de leur cause ; les infidèles ne eraignaient pas d'avoir recours à la ruse, à la trahison : peu leur importaient les moyens, ils ne s'occupaient ([ue du résultat; et ce fut avec de telles idées* qu'ils ne rougirent pas d'adopter un odieux système de défense et d'attaque, dont ils possédaient seuls le secret. Cette lâche invention, digne de l'enfer, c'était le feu grégeois.

Louis IX avait établi son camp au bord du Nil; remparts, galeries couvertes et beffrois, rien n'y manquait; on eut dit une ville fortifiée. Malheureusement le feu grégeois , traversant comme une flèche l'espace qui séparait l'armée française de l'armée sarrasine, s'élançait en tourbillons sur- le camp des chrétiens, dévorait tout, et, la nuit, surprenait souvent les guerriers au milieu du sommeil. A l'approche de cette espèce de météore, l'effroi s'emparait des cœurs les mieux trempés ; la prière était l'unique ressource que l'on employât pour détourner le maléfice ; et les Sarrasins considéraient de loin, d'un œil satanique, l'abattement de leurs vicfimes.

L'armée chréfienne allait périr sous les cruelles atteintes du

l'eu grogeois. (|ii.iii(l un Irausl'ugt' sariMsiii iii(li<|iiM à prix (roiun guf (|iii |)t'iriiil à l.i cavalerie el à riiilaiilerie de traverser le Thanis.

lue lerrihle l)alaille lui livrée : la halaille de .Massoure, où Hoberl. comte d'Artois «^t frère de suint Louis, périt victime de son imprudente valeur.

Il serait difficile de compter les nombreux exploits de Louis; la sagesse s'alliait en lui à l'impétuosilé. Six Turcs ayant voulu r(Mumener prisonnier, il les étendit morts à ses pieds, rétablit l'ordre dans les troupes, raffermit le courage de ses soldats, qui l'entouraient le soir d'un air consterné; et bien que sa pensée s'envolât vers le comte d'Artois, dont il ignorait encore la fin déplorable, il leur dit en s'eiTorcant de retenir ses larmes : « Il faut louer Dieu de tout et adorer ses profonds jugements. »

Le lendemain, les Sarrasins promenaient au son des trompettes la tête du prince Robert. Les chrétiens étaient déjà prêts à combattre ; mais la plupart d'entre eux, étant blessés, n'avaient pu lacer leur cuirasse ni supporter le poids du casque. Ils marchèrent au devant de l'ennemi, la tète nue, le corps couvert de légers vêtements ; les chefs seuls montaient les chevaux que l'on avait ramenés .de l'affaire désastreuse de la veille. Les Sarrasins, sourds à la voix de la pitié, recourent à leur affreux moyen de défense, et un torrent de flammes inonde en une minute les bataillons français. Ces flammes se communiquent aux vêtements des chevaliers ; les malheureux ne peuvent se soustraire à l'ardeur qui les dévore ; ils se 'roulent sur le sol, ils se précipitent tout embrasés dans les flots du Thanis, et les flots, au lieu d'éteindre le feu, l'activent, l'alimentent encore.

Louis IX , défiant les flammes et les flèches qui paraissent se disputer l'espace, sauve son frère, le comte d'Anjou, rallie ses soldats, et regagne le camp avec ceux qui ont échappé au massacre. Jamais il n'a montré plus de résignation. C'est en effet le moment d'en avoir : mille douleurs l'assaillent à la fois; la peste, la famine envahissent le camp des croisés, qui se traînent comme des fantômes et expirent chaque jour sans secours.

Louis les (^xhortc, les soigne; il ne <iainl pas de; se dépoiiillor do ses hal)its, i\v son manloau royal pour les couvrir, de louelier à leurs plaies dr'goùlanles, de se priver en leur laveur des aliments qu'on lui sert : sa parole consolatrice leur ouvre les portes du ciel. Knfin il s'humilie pour eux et propose une trêve au sultan Almondin, qui ne veut y consentir qu'au prix de la libert<'» du roi. Louis accepte; mais ses chevaliers refusent; il l'audra donc combattre. Les croisés, mourant de faim et consumés par la fièvre, puisent dans leur foi la force de parcourir à pied l'étendue de vingt lieues ; cependant la route est semée de leurs cadavres. Dès le commencement de la bataille le roi, à peine guéri du terrible mal de la peste, s'évanouit entre les bras de ses écuyers.

« Je n'abandonnerai pas, avait-il .dit, tant de braves gens qui se sont exposés pour le service de Dieu et pour le mien ; je les ramènerai avec moi, ou je mourrai prisonnier avec eux. »

On emporta Louis à Sarmossac, petite ville du voisinage; et bientôt l'armée, s'imaginant que telle était la volonté du monarque, se rendait aux infidèles, qui égorgèrent les uns et emprisonnèrent les autres : souvent on leur ordonnait de renier Jésus-Christ, et comme ils montraient une sublime persistance, on leur tranchait la tête.

Les frères du roi et le roi lui-même furent obligés de se constituer prisonniers. Louis, jeté d'abord au fond d'un étroit cachot, soulève ses mains chargées de chaînes et s'écrie : » Seigneur, il n'y a que vous qu'on bénisse dans les fers. » Puis demandant son bréviaire, il se mit à le réciter avec trancjuillité.

Ce noble prince n'avait plus auprès de lui qu'un fidèle domestique appelé Isambert, qui lui préparait à manger, le levait et le couchait, car il était d'une faiblesse extrême. Soji chapelain et les chevaliers de sa suite lui ayant offert de le servir, il refusa leurs soins, par respect pour la religion, par délicatesse pour la dignité de la chevalerie. Cette conduite admirable remplit d'enthousiasme le Soudan Almondin. Il s'étudia dès lors à rendre la captivité du roi de France moins rigoureuse; et Louis fut un

joui' Irrs-surpris de rccrvoii-, de h) pari (rAliiioiidin, de m;»i^iiili(liM"s liahils dlioiiiitMir. \r inodeslc l.ouis rj'iivoya ces \)vdsoiils inuldos; et plus tard le ('lief imisiilinan lui ayant fait proposer de le d('>livn'r. lui ot ses chevaliers, inoyenuaiil la reddition de la ville de Daiuielle et la soimue de cent mille marcs d'argent : « Vu roi de France ne se rachète pas à prix d'argent, répondit l'illustre prisonnier; mais je consens à ahandonner Damielle |)()ur ma personne et les cent mille marcs pour mes sujets. »

Cetrte juste lierté charma le soudan. Désireux d'égaler, au moins en quelque chose, un ennemi si magnanime, il réduisit de moitié la rançon du roi de France. Un traité de paix devait être réglé .à Pharescour, maison de plaisance d'Almondin, quand une révolte de Mamelouks éclata. Ce ne fut point le roi d(^ France (jui franchit d'un pas tranquille le seuil du palais de IMiarescour, ce fut une troupe sanguinaire qui vint avec des projets de vengeance tremper ses mains dans le sang du malheureux Almondin.

H Oue me donneras-tu, à moi, qui ai tué ton ennemi? dit un des meurtriers du soudan à Louis IX. Fais-moi chevalier, ou meurs.

— Fais-tôi chrétien, ou fuis, » réplique le roi, que le poignard du misérable n'effraye pas.

Le pillage, le massacre régnent partout; les chevaliers chrétiens échappèrent miraculeusement à la mort; et la reine Marguerite, réfugiée à Damiette, se jetait aux genoux d'un vieux chevalier qui la gardait, pour le supplier de lui couper la tête, si les Sarrasins immolaient son époux'. Mais chaque fois que l'existence de Louis était exposée, la vertu du monarque désarmait le bras des assassins.

Le saint roi était un jour plongé dans l'extase de la prière, lorsqu'un bruit inattendu frappa son oreille. Il se prit à écouter, et le nom dé Louis arriva jusqu'à lui ; un bruit de pas retentit sur le sol, la porte de son triste réduit s'ouvrit, et les chefs de

' Joinville.

l'armée; snrrasinc y ix'MK'lrrrcrit ; une foule ronsidérahic cnvaliissait la prison. Le chel' 1(3 plus àg('' porta la parole en ces termes : « Illustre souverain des Français, ton courage, la patience captivent nos cœurs, et nous venons te donner une preuve éclatante de notre estime. Le traître Almondin a reçu le châtiment de ses fautes. Il nous manque un soudan; daigneras-tu arrepler ce titre que nous désirons te conférer ?

— Je ne vous comprends pas, répondit Louis : liier encore vous me réserviez" le sort d'Almondin, et vous m'offrez aujourd'hui la puissance. Non, je ne saurais accepter un titre que ma religion me défend de portei".

— Qu'importe ta religion? c'est la vertu qui nous gouvernerait, et ce ne seraient pas les lois de ton Dieu.

-- Vous vous trompez ; Dieu est le juge suprême à qui je remets la direction de ma conduite. Tl me dicte ses volontés, et je me contente de lui obéir.

— Oui, s'écrièrent les autres chefs, il nous contraindrait à devenir chrétiens. C'est assez, nous avons offensé Mahomet en cherchant un soudan parnai les infidèles.

— Le prophète exige une réparation, ajoutèrent les séditieux.

— Laquelle? demandèrent les chefs.

— Le sans; du roi français.

— Ou il meure donc! »

Mille poignards se lèvent à ces mots sur le fils de Blanche de Castille. Louis ne pâlit point, il attend la mort sans trembler, ses regards se tournent vers le ciel... À cet aspect, les meurtriers se déconcertent, ils laissent échapper leurs poignards, et tombent à genoux. C'est Daniel dans la fosse aux lions.

((Je suis votre captif, dit Louis d'une voix inspirée; vous pouvez à votre gré disposer de mon corps ; mon àme appartient à Dieu.^)

Ce discours achève de confondre les Sarrasins, qui s'écrient :

'( Nous te regardions comme notre captif et notre esclave, et tu nous traites, étant aux fers, comme si nous étions tes prisonniers ! ^)

( ne IrrM- de (li\ .iii> liil ciiliii coiicliic. L()iii> l\ a(-(|uillii l;i ranroii îles clicNalit rs chrrlit'iis cl rciidil Daiiiicllc. (Juaiid il s \Miil)ar(|iia jxtur la l'alrsliiic avec sa raïuillc cl ses coriipajiiioiis d armes, un |)eii|tl«' eiilicr couvrait les rivages du .Nil el ne se lassait pas de lorMier des vœux en laveur du héros (jui seloigiiail.

Cinq années s'écoulèrent avant (jue Louis revît les côtes de la France. Os ciiu] années passées en Palestine furent consacrées à la réediiication des principales villes, et au rachat de [)lus de douze mille esclaves chrétiens. La mort de la reine Blanche rappela enlin le pieux souverain dans son royaume; déposant alors les armes, il s'occupa du bonheur de son peuple, de l'administralion de ses états, jus(]u'à l'époque où fut prèchée une nouvelle croisade. Pendant cet intervalle de temps, Louis ne cessa de gouverner son royaume avec zèle. A la fois occupé des intérêts de l'Église et de ceux de ses sujets, il fit rebâtir la basilique de Saint-Denis, éleva la Sainte-Chapelle auprès du palais de Justice, qu'il habitait, fonda l'hôpital des Ouinze- Vingts, et le collège de la Sorbonue. Souvent il descendait dans son jardin à Paris, et vêtu d'un habit de camelot, d'un justaucorps de tiretaine, et d'un par-dessus de sandal, il donnait audience publique au peuple ; souvent aussi c'était à Vincennes qu'il tenait ses plaids, assis dans le bois, sous l'ombrage touffu d'un chêne. Il écoutait tour à tour les parties adverses, et décidait sagement de quel côté était le bon droit.

Un jour, un prince fut appelé devant le tribunal de Louis pour avoir dépouillé de son bien un gentilhomme de ses vassaux ; ce prince c'était le duc d'Anjou, le frère du roi, ce qui ne l'empêcha pas d'être condamné à restituer aii gentilhomme le château qu'il lui avait enlevé. La sagesse de Louis ÏX était si connue, que le roi d'Angleterre lui-même le pria de juger un différend qui advint entre lui et les barons anglais.

Mais l'heure de la croisade avait sonné; Louis, confiant la régence du royaume à des hommes éclairés, et laissant la reine Marguerite à Vincennes, s'embarqua pour Tunis avec ses fils et

une ai'iiicc de suixaiilc mille; hoiimics. Falal (l(''|>ail, (|iii dcvail être suivi d'une séparation plus cruelle encore!

A peiné le siège de Tunis avait-il été entrepris, (|U(' la peste se déclara dans l'armée chrétienne. Déjà le roi avait vu périr un de ses lils, le jeune comte de Nevers, dont la naissance, arrivée à Damiette pendant la première croisade, avait ét('' aussi triste que la fin. Déjà Philippe, l'héritier de la couronne, se débattait en proie à d'horribles douleurs, lorsque Louis, en s(jignant Philippe, se sentit attaqué du même mal, et comprit bientôt que la mort avait changé de proie.

Dès qu'il acquiert la certitude qu'il va quitter ce monde, il remercie le ciel, s'étend sur une couche de cendre, mande autour de lui ceux qui lui sont chërs, et leur-adresse des adieux pleins de tendresse, de ferveur. Puis il appelle son fils aine, lui donne de sublimes conseils, lève les yeux au ciel, sourit et expire en murmurant ce passage du Psalmiste : «Seigneur, j'entrerai dans ta maison pour y célébrer tes louanges.»

Ainsi mourut, à cinquante-six ans, le meilleur des rois.

Au siècle dernier, on montrait encore sur la roule de Paris à Saint-Denis des croix de pierre marquant les stations qu'avait faites Philippe k Hardi quand il porta pieusement jusqu'à la basiliquele cercueil qui contenait les cendres de son père.

Alfred des Essards.

m\mm culow.

Par une brûlante journée d'été, un homme d'un âge mur et un jeune garçon s'acheminaient vers le couvent de la Rabida, situé sur une colline, à une demi-lieue de Palos, eu Andalousie.

Leur marche était celle de gens accablés de fatigue; l'enfant surtout, pâle et défait, se traînait i^ avec effort. « Encore un •^ peu de courage, mon pauvre Diego , disait cet homme à l'enfant, tu

vas te reposer tout à l'heure. — Et toi, père, n'es-tu pas bien

las? — Oui, je le suis : un peu d'ombre et de repos me seront

doux. »

Et l'homme et l'enfant retombèrent dans le silence qu'ils

avaient rompu par les paroles qu'on vient de lire.

litK. Paul Pebt et C" 3, ?lace du Doyenne, Pans-

Le plus Agé (les voyageurs piiraissail avoir (piararile cl (judques années. Son front large et élevé indi(iuait une vaslc intelligence; sa physionomie était grave et réfléchie; son regard prenait tour à tour l'expression de la médilation et de l'enthousiasme, et en de certains moments des éclairs d'inspiration faisaient soudainement rayonner ce pâle et nohle visage.

Les deux voyageurs venaient d'arriver à la porte du couvent; le père. de l'enfant sonna ; un moine parut sur le seuil de la porte.

« Mon frère, dit le voyageur, au nom de Dieu, donnez, je vous prie, à mon fds un verre d'eau et un peu de pain.

— Entrez dans la cour, et asseyez-vous sur ce banc, dit le frère portier ; je vais chercher ce que vous me demandez. »

Tranquillisé sur son enfant, l'étranger reprit le cours de ses rêveries. Il songeait au passé, interrogeait l'avenir, et une solennelle tristesse se répandait sur ses traits.

Le moine revint, apportant de l'eau fraîche, du pain et quelques fruits secs. Lorsque l'enfant fut rassasié, et tandis que son père, debout devant la grille du jardin, jetait des regards distraits sur la campagne, le bon moine adressa quelques questions à Diego.

(( Vous avez beaucoup marché, à ce qu'il me semble? dit-il.

— C'est bien sur, répondit l'enfant; nous étions ce matin au bord de l'Odiel. — Où allez-vous maintenant? — A Huétra, demander un asile au frère de ma mère. »

L'entretien se prolongea quelques instants, puis l'étranger se rapprochant de son fds, dont le repas était fini, remercia le moine et dit à Diego qu'ils allaient se remettre en route.

Mais quand l'enfant voulut se lever, ses pieds se trouvèrent enflés de telle sorte qu'il retomba sur le banc. Il fallut se décider à une plus longue halte.

Le moine était rentré dans le couvent; l'enfant venait de s'endormir, et son père, assis à côté de lui, le regardait d'un air tendre et impatient.

Le prieur du couvent, Juan Ferez de Marchenna, revenait de

la villo; il vil 1 clriiii^t'r cl s(»ii lils. Jugi'aiil à leurs vtMeim'iils usés, à leurs souliers couverts de poussière, (|ue celaient des gens qui parcouraient la campagne en mendiant, il s'en approcha un maravedis h la main. — «Je ne demande pas l'anmone, > dit l'étranger en se leviuit avec dignité.

Le prieur resta frappé de l'expression lîère et intelligente de cette noble télé. Il fil ses excuses à l'inconnu et lui adressa en termes polis et obligeants quelques questions sur le but de son voyage; celui-ci répondit (]n'il était (mi marche pour se n^ndre dans une ville prochaine, quand la chaleur du jour et la lassitude de son fils l'avaient forcé de s'arrêter pour demandeiquelques secours. « J'attends maintenant son réveil pour continuer mon voyage, dit en finissant l'étranger.

— Êtes-vous si pressé d'arriver que vous ne puissiez rester ici le temps nécessaire pour rendre des forces à cet enfant? »

Ces paroles et l'accent de bonté qui les accompagnait décidèrent le voyageur. « Eh bien, mon père, dit-il, j'accepte votre offre; je suis peu habitué au bon accueil des hommes, et le vôtre me fait du bien. Je suis Christophe Colomb; peut-être mon nom ne vous est-il pas absolument étranger ?

— Vous êtes Christophe Colomb ! dit le prieur en tendant sa main au grand homme ; je remercie la Providence de vous avoir conduit ici. Je serai heureux de m'entretenir avec vous du glorieux projet que vous poursuivez et dont la connaissance est venue jusqu'à moi. »

Guidé par le prieur, Colomb conduisit dans l'intérieur du couvent Diego à demi éveillé ; et, après l'avoir déposé sur un lit, il se rendit auprès de Juan Ferez, auquel il fil connaître sa vie passée et les espérances qu'il nourrissait en lui . »

Christophe Colomb, selon certains auteurs, était issu d'une race noble mais pauvre ; l'opinion la plus générale lui donne

— iy.\ —

})(>iir prn' un «irlisiui de (iriics, vilk' on iia<jiiil Coloinl). Il (il ses éluilos à risc, (!l coiniiu'iKja à liv^v. de qualorzc ans W, < ours de ses voyages. Ce fui après plusieurs iiavigalions dans la mer du Nord, à la suite de savantes recherches, de longues observations, et aidé de l'expérience qu'il avait acquise, qu'il cul la perception de la sphéricité do la terre et d'un autre ('onliiienl l'aisant contrepoids au contnient connu. Que de lois, au milieu des solitudes de l'océan, quand le soleil fuyait vers les points occidentaux, l'illustre navigateur, suivant des yeux l'astre enflammé, s'écria avec l'accent de l'inspiration : <( Non ! ce n'est pas seulement sur l'abîme des eaux ([ue le soleil va maintenant promener sa lumière; il quitte nos régions pour aller porter le jour dans d'autres contrées où se lève l'aurore quand nos yeux voient les dernières clartés du couchant !

Avant de communiquer aux hommes les révélations de son génie, Colomb voulut laisser s'amortir en lui les élans de l'enthousiasme, les joies ravissantes de l'âme, afin de présenter une conviction basée sur la prudence , l'expérience et le raisonnement, sans mélange des impressions qui séduisent et abusent. Il se posséda avec une force suprême, et couva longtemps dans son sein la grande pensée qui ne devait éclore que passée à l'état de certitude.

• Ce moment venu, Colomb fit hommage de sa découverte à Gênes, sa patrie, et lui demanda les moyens d'aller la vérifier. Le croirait-on? cet homme aux puissantes facultés, au génie prophétique, fut méconnu, repoussé comme un visionnaire; et le ridicule, le mépris essayèrent leurs traits contre ce cœur héroïque.

Rebuté par ses compatriotes, Colomb alla porter ses plans à Venise, où il reçut le même accueil. Sans se décourager, car les hommes providentiels ont une constance proportionnée à la grandeur de leurs desseins, Colomb se présenta successivement au p.ape, au roi de Portugal, aux ministres d'Espagne; partout il rencontra le doute, l'ironie, les refus insuUanls.

« Je lasserai le sort, » dit le grand homme.

l',l il ccrivil .1 (.liiulcs \lll, (|iii rognail en Krancc, implorant son appui |>our rexéculion dt* son entreprise. Charles, occupé de ses guerres en Italie, ne put l'aire ce (pi'il aurait voulu pour Colomb; celui-ci, pressé par la nécessité, s'emhanpia de nouveau, emmenant avec lui son lils Diego, et laissant son autre fils auprès de dona Félipa, sa mère.

Il commandait un navire dans la guerre de Venise contre la Trance. Des grenades lancées contre les vaisseaux français tombèrent sur le navire de Colomb et l'incendièrent; pour échapper à la mort, Colomb se jeta à la mer, tenant Diego dans ses bras. Aidé du vent et des vagues, il atteignit les cotes d'Espagne. Il avait traversé une partie de ce pays, s'arrétant dans les villes pour dessiner des cartes de géographie, dont la vente le faisait subsister ainsi que son enfant; il arriva ainsi au couvent de la Habida, d'où il devait se rendre chez son beau-frère.

Les moments que Colomb passa avec le prieur des Franciscains lui furent doux et précieux. Juan Ferez était un homme instruit, avide de connaissances nouvelles ; il écouta avec admiration les plans de Colomb, s'associa à ses espérances, et pai* tagea le brûlant désir du navigateur de nouer la chaîne brisée de l'humanité en allant porter chez des peuples inconnus la civilisation et les lumières de l'Évangile. Après un long et solennel entretien où deux nobles âmes avaient fraternisé, Colomb quitta le prieur avec les vœux de ce dernier pour le succès de sa vaste entreprise, et porteur d'une lettre dans laquelle Juan Ferez parlait avec enthousiasme de Colomb et le recommandait avec instance au confesseur de la reine Isabelle, don Fernando de Talavera.

Muni de cette lettre, et d'après le conseil de son nouvel ami, au lieu de sediriger sur Huerta, Colomb se rendit à Cordoue, où la cour était alors. Il apprit dans cette ville que son beau-frère.

dont il n'avait point eu de nouvelles depuis douze ans, avait cessé d'exister ; cette circonstance lui lit bénir davantage la rencontre qu'il avait faite du prieur des Franciscains.

Don Fernando, disposé en faveur de Colomb par la lettre de Juan Ferez, le reçut avec des égards qui touchèrent vivement cet homme malheureux et qui accrurent ses espérances.

Cependant la guerre contre les Maures, qui cherchaient encore à se soutenir eu Espagne, absorbait l'attention d'Isabelle et de Ferdinand, son époux. Malgré la bonne volonté de Fernando, les instances de Colomb ne furent pas écoutées, ses sollicitations n'eurent aucun résultat.

Après avoir attendu durant plusieurs années avec une invincible patience, Colomb jugea qu'un plus long séjour en Espagne n'amènerait rien de mieux pour lui. 11 venait-de recevoir du roi de France une lettre favorable à ses projets ; il se décida à partir pour Paris. Instruit de cette détermination, .Tuan Ferez accourut auprès de Colomb, le conjura d'attendre encore quelques jolirs ; puis, ayant obtenu une audience d'Isabelle, dont il avait été autrefois le confesseur, il plaida la cause de Colomb avec tant de chaleur et d'éloquence, il fit. si bien valoir les avantages que retirerait l'Espagne de la réalisation des desseins du ^and navigateur, que la reine consentit enfin à le recevoir.

Colomb parla à sa royale protectrice et à Ferdinand, son époux, avec une assurance modeste, une inébranlable conviction. Il fut écouté avec intérêt, et l'on convint de mettre à sa disposition trois navires.

Four mettre à fm une si grande entreprise, Colomb devait être investi d'une autorité sans limite ; on stipula que la dignité d'amiral lui serait accordée et celle de vice-roi des pays qu'il découvrirait. Le cœur pénétré de reconnaissance pour Juan Ferez, Colomb fit activement les préparatifs de son départ, et le 3 août 1491 il mit à la voile dans le port de Falos.

In MMil Irais [^K)iissail rapidcinciil trois léj^ers vaisseaux (jui s'oiivraieiil une roule dans les vac;iies d'azur où se rélléeliissail un eiel éclalanl. Les rayons du soleil en s<' brisant sur les flots les revêtaient de lames d'or, (jui s'enchâssaient les unes dans les autres et olTraient aux yeux éblouis une oscillation radieuse dont les extrémilés se terminaient en traînées brillantes.

Debout sur le pont de la Scnita-Maria, Colomb attachait un œil attentif et interrogateur sur l'espace sans limites qui s'étendait devant lui.

La Santa-Maria était suivie de la Pinta et de la Nina, Quatrevingt-dix hommes composaient l'équipage de la petite escadre. Depuris deux mois l'amiral était en mer, et rien encore* n'indiquait la terre qu'il avait annoncée; à l'enthousiasme des premiers jours, alors que tous ces hommes croyaient marcher à la conquête sure et prochaine des biens rêvés par une imagination exaltée, succédaient le découragement et la crainte. Perdus dans cet océan inconnu, où nul navigateur avant eux n'avait osé se hasarder,' ils regrettaient de s'être abandonnés aux promesses d'un homme qu'ils jugeaient s'être trompé. *

Les provisions diminuaient sensiblement, et à l'appréhension d'un mal réel se joignaient les fantômes qu'enfante la terreur. Quelques-uns de ces hommes, se rappelant les* discours de la sottise et de l'ignorance, s'imaginaient que Colomb était un sorcier, qu'il avait commerce avec les démons, et que Satan seul lui avait soufflé la pensée d'un autre monde pour lui donner une occasion de livrer à l'enfer des hommes sans secours ; d'autres, moins stupides,- attribuaient à l'orgueil de Colomb la conception de ce monde inconnu. L'amiral, pensaient ceux-ci, avait forgé cette fable pour se rendre célèbre, et il cherchait maintenant, pour lui et les hommes qui l'accompagnaient, un tombeau dans l'océan par l'espoir d'envelopper son nom d'un mystère immortel ! Ces pensées longtemps comprimées se firent jour; l'équipage

se révolta et demanda iiiipérieusemenl à Culuinl» d èliv laïueué

en Espagne.

(( 3Ies amis, répondit Colomb, votre maiire et le mien m'a ordonné d'aller à la recherche d'un nouveau monde; tant que je vivrai, et avec l'aide de Dieu, je persévérerai dans mon entreprise. »

Ces mots courageux, l'attitude majestueuse de l'amiral, la grandeur que l'espérance imprimait à son front, l'ascendant de son génie, soumirent ces caractères rebelles. Tous gardèrent le silence, à l'exception de Pedro, qui allait répliquer; Colomb ne lui en laissa pas le temps, et s'adressant de nouveau à l'équipage, mais cette fois en termes affectueux et doux, il ranima pour quelques instants les cœurs abattus. Chacun obéit aux ordres de l'amiral et retourna aux fonctions qui lui étaient assignées.

Huit jours se passèrent sans apporter aucun changement dans la situation des choses. L'irritation feiS^entait au fond des âmes; la révolte avait changé d'allure, elle se formait dans l'ombre et

en silence.

Après être resté plus d'uner heure en observation à la proue 'du vaisseau, sans se rendre absolument compte de ce qu'il entrevoyait à l'horizon, l'amiral donna l'ordre à Martin Pinzon, commandant de la Pinta, d'aller à la découverte vers un point qu'il lui indiquait.

L'équipage devina l'espérance de Colomb; les cœurs se dilatèrent, les visages s'éclaircirent ; on attendait avec anxiété ! Trois coups de canon se firent entendre sur la Pinta : c'était le signal convenu pour annoncer la vue de la terre.

Des exclamations de bonheur, une joie délirante accueillent cette heureuse nouvelle.

« Nous sommes sauvés! » s'écrient tous ces hommes en s' embrassant. Et les manœ.uvres redoublent pour atteindre à cette nouvelle 'terre promise.

Mais la Pinta a reviré de bord ; au lieu de poursuivre sa route, elle vient rejoindre les deux autres bâtiments, et dès qu'Âlonzo est à*portée de la voix , il apprend à Colomb qu'il s'est trompé, et

— (IS

([lie ce (|n il aNiiil |)ris d alionl |i(iiii- une île n'rl.iil i|ii'iiii(> illiisiini (lu luiraitc

Colle (Icccplioii, qni (l'aillciirs iiclail pas la prcniièrc, porta la coiislcriialioii cl le (h'scspoir parmi les marins : l'irrilalioii coiilrc leur clict' se raniiiia |)liis memiranlo.

« C'est Uni, disaiciil-ils, nous ne reverrons plus noire pays ni noire famille; on veut nous laire mareher jus([u'à récu(;il (pji nous enij;loulira tous! n VA des larmes de eolère coulaient sur ijuehpies-uns de ces mornes visafj;es,

(( Vous pleurez ! hommes sans volonlé, dit Pedro avec une amère ironie ; vous continuez d'obéir à cet homme qui vous sacrilîe à son orgueil opiniâtre, et vous avez là cependant (il montrait la mer) le silence, la tombe et la mort!

— C'est vrai, dirent quelques v.oix ; c'est notre lâcheté qui nous perd. »

Plusieurs matelots fire|| un mouvement pour aller chercher Colomb dans sa chambre et le précipiter dans les eaux. D'autres les retinrent et furent d'avis de lui laisser la vie en l'attachant à fond de cale jusqu'au retour en Espagne. Cette dernière proposition fut rejetée; elle faisait courir des risques à l'équipage, qui pouvait se voir condamné comme coupable de révolte envers l'amiral.

On s'arrêta à la première pensée. Il fui convenu qu'on attendrait la nuit pour exécuter la sentence qui venait d'être prononcée contre Colomb ; cette troupe mutinée craignait encore la puissante énergie de l'amiral et l'effet de sa parole souveraine.

Un officier de Colomb, qui n'avait point osé s'opposer ouvertement aux desseins de l'équipage, mais qui gardait à son maître une inviolable fidélité, trouva le moyen de lui faire connaître ce qui se tramait contre lui .

Colomb remonta sur le pont ; l'immuable tranquiHité de son front n'avait point été troublée.

« Mes amis, dit-il d'une voix ferme et calme, je sais vos projets sur moi ; vous avez décidé ma mort pour celle nuit ! » Ouelques-uns restèrent interdits; les plus hardis répliquèrenh —

CHn.i»ikÀ-fciifii ...tjùtit^ïw-ij

Lith. de Bec^uet

— fiO —

(( Oui, vous mourrez, à moins que vous ne cliungiez à riiislaiil la direction du vaisseau pour nous ramener en Espafin(!. — La mort m'est plus facile que ce que vous exigez de moi. » Des clameurs bruyantes suivirent ces paroles. « Il faut en finir tout de suite, » prononcèrent un grand nombre de voix. Pedro s'avançait vers Colomb d'un air menaçant.

« Retirez-vous ! » lui dit l'amiral en fîiisant un geste plein d<; grandeur et d'autorité.

Puis, se tournant du côté de la foule murmurante, d dit :

K Des chrétiens ne peuvent refuser quelques heures de grâce à l'homme qui va mourir ! Je vous démande cette nuit pour mettre en ordre les notes que j'ai prises depuis que nous sommes en mer.

— C'est pour gagner du temps; fit observer un matelot.

— Ce -désir suffirait peut-être à motiver ma demande, » répliqua Colomb avec un sourire noble et doux. Il ajouta .♦< Mais vous, qui connaissez ma pensée et mon but, vous savez bien que ce n'est que comme moyen que j'apprécie ma vie, et que je souhaite la prolonger de qilelques instants. »

Après ces paroles, et sans attendre de réponse, l'amiral rentra dans sa chambre et se mit à. ranger ses papiers.

Les marins immobiles se regardaient les uns les autres ; l'intrépidité généreuse de Colomb les avait encore une fois subjugués sans ôter de leur cœur le ressentiment qu'ils nourrissaient contre lui.

« Pourquoi aucun de vous ne s'est-d joint à moi? dit Pedro, nous serions libres maintenant!...

— Pourquoi? pourquoi? répondit un matelot, parce que cet homme damné a quelque chose dans le regard qui vous lie les bras et les jambes. »

Pedro haussa les épaules et regarda le matelot avec mépris.

Cependant ces hommes cruels et superstitieux, 'qui se préparaient' à un meurtre abominable, furent presque tous d'avis qu'ils devaient accorder à leur amiral les moment^ nécessaires pT)ur se disposer à la morl. Mais ils décidèreni en même temps

qu'on u'alleudrail pas If jour pour se délaire «le Colomb : la nuil se prtHe au crinu'l

Dans celte veille suprrnie l'amiral se monlra ^rand comme sa destinée. Sans haiue pour ses hourreaux. il dé|)os;» dans son dernier écrit les vo'ux cpiil formait p(»ur ipi un autre i'iU plus heureux que lui dans la sublime reeberche qui allait lui couler la vie, et donnait des indications précises pour faciliter le retour de ses mi^urtriers.

Pourtant de mortelles angoisses déchiraient cette âme magnanime. Mourir! quand l'immense route qu'il avait parcourue lui présageait le terme prochain de son voyage ! Mourir! avant d'avoir assuré à sa fomille sans appui la récompense de ses travaux ! Quitter, avant de l'avoir vue couronnée, cette unique pensée de sa vie, qui s'était identifiée à toutes ses impressions, en imprimant son sillon dans toutes ses peines, en rayonnant SMr toutes ses espérances !

« Terre promise à mes inspirations! disait-d dans l'amertume . de sa douleur, mes yeux ne verrofit donc pas tes ombrages? mes pieds ne fouleroi'it point ton sol? Peut-être es-tu assez près de moi pour que mon cadavre aille flotter sur tes rives ! Mais nul ne saura ce privilège de la mort, cette entrée sans bonheur et sans gloire dans ma triste conquête ! Mon Dieu ! tant de déceptions, tant de vaines supplications, tant de démarches difficiles, tant de dégoûts, d'affronts, de rebuts, d'outrages pour arriver où je suis, et ne pouvoir recueillir le fruit de toutes ces épreuves ! Serait-ce un tort de vouloir faire du bien aux hommes, puisque leur volonté s'acharn€ ainsi contre moi ?

Dans cette profonde détresse du cœur, Colomb tourna son esprit vers la céleste image que lui présentait le passé. Il se transporta à cette nuit sainte et mystérieuse du jardin des Oliviers ! il vit le Christ accablé sous le poids de l'ingratitude des hommes et des souffrances humaines!

« Sauveur du monde ! s'écria-t-il en levant la tête vers le ciel oii resplendissaient des myriades- d'étoiles, n'êtes-vous entré dans cette voie des tourments que pour y appeler ceux quf,

comme VOUS, aiment rimmanilé et ((«'"sirent le récrie do l'Kvan- '^ile? Votre œuvre s'est aeconn)lie après votre mort; la mienne, ^oute-humblc qu'elle est auprès de la rédemption, aura peutêtre le même sort; un autre suivra ma trade, et le lien que je voulais établir entre les deux hémisphères se formera par les mains d'un autre, et ma mort n'empecliera pas que la terre entière ne vous bénisse et vous adore. «

Après cet acte d'une pieuse résignation, Colomb resta debout et pensif devant l'immensité des eaux, où régnait un calme profond et solennel.

Une brise embaumée vint à lui et le fit tressaillir. Ces parfums de l'air indiquaient certainement l'approche des terres ; et c'est en vain qu'il irait communiquer son espoir à ces hommes obstinés dans leur découragement, et-d'ailleurs éprouvés par plus d'une erreur de ce genre.

Tout à coup, un grand bruit se fait entendre sur les vaisseaux, les voix se croisent et s'animent. Un officier se précipite dans la chambre de l'amiral. Il tient à la main une branche chargée de fruits et fraîchement coupée de l'arbre.

Colomb contient sa joie, il va sur le pont et demeure l'œil fixé du côté d'où lui est venue la brise révélatrice. Il aperçoit bientôt une lumière qui changeait de place et disparaissait parfois à l'horizon.

• Les cœurs sonf ranimés. On obéit à l'amiral avec promptitude et soumission. Il commande de carguer les voiles et prescrit une grande vigilance sur le gaillard d'avant.

Deux heures s'écoulent dans l'anxiété et l'observation la plus attentive. Tous appelaient par de brûlants désirs le lever du soleil. Il parut, et montra aux yeux enchantés une terre verdoyante couverte d'arbres vigoureux, chargés de fleurs et de fruits. Ivres de joie, les Espagnols s'embrassent, se félicitent, entourent l'amiral en lui demandant pardon ! D'une voix émue, Colomb leur dit :

« Remercions celui qui nous a protégés de son ombre, et conduits comme par la main à travers une mer sans orages et

sans (MiM'ils, |»(Hir ii(>ii> l'aire arriver sur eelh; lerre (jiii seiiihie iu»us promellre laiil de hieiis. »

Il s'agenouilla, cl tout l'équipage avec lui. Après avoir prié aveeeirusionet reeoniiaissanro, les matelols entonnèrent l'hymne à la ^ ierge. à l'éloile du malin !

Les trois vaisseaux voguitient rapidement vers ces rivages ileurisqui captivaient Utus les regards, lorsc^u'on vit sortir des bois et accourir vers la mer des hommes nus , à la peau couleur de enivre. Us paraissaient frappés de curiosité et d'admiration à la vue des vaisseaiuv qui avançaient vers eux.

Arrivé près du bord, l'amiral fit jeter l'ancre et descendit dans une chaloupe suivie de deux autres où se pressaient les Espagnols. En mettant le pied sur cette terre, Colomb et ceux qui l'accompagnaient se prosternèrent et en baisèrent le sol sauveur. Ayant pénétré plus avant, Colomb, tenant en main le pavillon royal, prit solennellement possession de cette île au nom des souverains d'Espagne, et l'appela ferre de San Salvador.

A.rapparilion des Espagnols, les habitants étaient retournés dans les bois, et ils épiaient avec crainte les mouvements des étrangers. Quand ils virent que ceux-ci ne se mettaient pas à leur poursuite, ils se rassurèrent et avancèrent timidement jusqu'à eux. Après les avoir considérés un moment, ils se mirent à genoux devant les Espagnols, et leurs gestes firent comprendre qu'ils les prenaient pour des dieux et les adoraient.

Lorsqu'ils furent suffisamment enhardis, Colomb soufTrit avec patience les marques naïves de leur admiration, et sa bonté dissipa toutes leurs craintes.

Ensuite on voulut savoir si celte île renfermait de l'or. C'était maintenant l'unique pensée des compagnons de Colomb. L'exploration qu'on en fit montra partout une végétation féconde et brillante, mais nulle trace des métaux recherchés si avidement.

Alors Colomb s'embarqua de nouveau , et atteignit les îles

Liicayos. Il l(^s visihi. cl n'y Irouv;». comme à Snn S.ilv.ulor, (l'aiilres richesses /juc celle de la végéta lion.

Le 6 (l(^cembre, il entra dans l'île d'Haïti, (jni reçut alors le nom d'Hispaniola. Quelques jours après, l'amiral, dans une solennité religieuse, élevait sur une éminence dominant la rade le signe sacré du christianisme.

Le cacique Guacanagari, chef des Indiens de cette ile, reçut Colomb avec bienveillance, et lui fît des présents en signe d'amitié. Parmi ces présents se voyait un baudrier ingénieusement travaillé et orné de figures dont les yeux, le nez et la langue étaient d'or.

Colomb n'avait pas encore rencontré ce qu'il désirait; pour-tant il était impatient d'aller en Espagne rendre compte de sa mission. Remettant donc à un second voyage la poursuite de ses recherches, d fit les apprêts du retour. Une garnison fut laissée dans l'île, et le vaisseau de l'amiral cingla vers l'Espagne.

Lîn immense concours de peuple se pressait dans les rues de Barcelone, les cloches retentissaient, dans les airs, la joie rayonnait sur tous les visages , des acclamations sortaient de toutes les bouches, un enthousiasme délirant accueillait le retour de Colomb.

Monté sur un cheval andalou, revêtu du costume d'amiral, entouré d'officiers, l'illustre navigateur recevait avec un bonheur modeste les témoignages flatteurs de l'admiration générale.

tnt Les populations contemplaient avec un intérêt mêlé d'étonnement, les oiseaux inconnus, les plantes nouvelles, les lingots d'or, le merveilleux baudrier qui figuraient dans le cortège. Mais les insulaires amenés par Colomb fixaient surtout l'attention. Une vingtaine d'Indiens, choisis dans la jeunesse

(les Iles, cl venus voloiiliiirmicnl, iiuiicliiiiciil de cIukum' cùlv (lu cliar (jui coiilruiiil les oltjrls r(nuii:;('rs. La couleur de leur peau, les dessins coloriés de leurs visages leur donnaieni un aspect singulier (jui n'élail pas sans agrément.

Celle marche Irioniphale conduisit (iolonil) au palais de ses souverains. Ferdinand et Isa])elle l'attendaient assis sur leur Irône, sous un dais de brocart d'or. Toute la noblesse de Caslille, de Valence et d'Aragon assistait à cette imposante cérémonie.

Lorsque Colomb parut, le roi et la reine se levèrent.

Il s'avança et* mit un genou en terre pour baiser leurs mains.

Les souverains le relevèrent de la manière la plus gracieuse, et le firent asseoir en leur présence ; rare honneur réservé aux plus grands Espagnols. A la demande d'Isabelle, Colomb raconta les principaux événements de son voyage. Ce récit excita de vives émotions. Lorsqu'il fut fini, Ferdinand et Isabelle tombèrent à genoux, l'assemblée les imita, et les remercîments de la reconnaissance s'élevèrent vers Dieu.

Durant le séjour de Colomb à Barcelone, Ferdinand et Isabelle l'accablèrent de marques d'estinie et de considération. Le roi parut souvent en public ayant le prince Juan à sa droite, l'amiral à sa gauche. Il fut permis à Colomb de joindre les armes royales aux siennes, représentées par un groupe d'îles.

Les courtisans, qui l'écrasaient naguère de leurs mépris, le recherchaient avec empressement, lui prodiguaient de basses flatteries. Les savants, qui l'avaient accusé d'impiété, de folie, le fatiguaient de leurs hypocrites louanges. Et Colomb, au milieu de cet enivrant concert, gardant la modération dans son cœur, la simplicité dans sa vie, reportait à Dieu cet encens qu'd regardait comme égaré sur lui.

Mais ce dont il était le plus touché, c'était de quelques amitiés fidèles, en tète desquelles il plaçait celle du prieur des Franciscains. C'était de l'idolâtrie que le peuple faisait éclater à sa vue.

Après avoir savouré quel([ue temps ces jouissances suprêmes,

craignanlqn un lo\ ('clal (h; renomnicc nCxcilàl l'envie, ne provoquât les haines, Colomb se disposa à l'aire^ un second voyage.

Cette fois, loiil ce <|u'il demanda lui fui acc'ird»'.

L'enthousiasme conduisit sur ses vaisseaux plus de (juinze cents personnes, ([ui voulurent aller chercher sous le pavillon de l'illustre amiral les périls, la fortune et le succrs.

Colomb découvrit successivement les îles Dominique, Marie- Galande, la Guadeloupe, Antigoa, Saint-Christophe.

Arrivé à Hispaniola, il ne retrouva aucun des Espagnols qu'il y iivait laissés. Ceux-ci, après avoir commis les plus grands excès, avaient été mis à mort par les ordres d'un caci(iue fixé au nord de lile.

Pour empêcher le renouvellement d'un pareil désastre, l'amiral fit tracer l'enceinte d'une'ville, et en deux ans de temps s'élevèrent une église, un palais pour Colomb, de grands magasins, et un nombre considérable de maisons. Cette ville reçut le nom d'Isabella. Dans les expéditions qui suivirent les deux premières, Colomb découvrit encore plusieurs îles et le continent américain.

Ce qu'avait craint et prévu la prudence de l'amiral arriva. Une gloire si éclatante, une vertu si haute, importunaient l'orgueil de tous ceux qu'éclipsait la réputation de Colomb. On se demanda quand viendraient ces richesses annoncées et promises, quels avantages procurait à l'Espagne la découverte de quelques rochers stériles dans un climat lointain et dévorant. Parmi les hommes qui avaient suivi Colomb, il se trouvait des aventuriers, que les excès d'une vie désordonnée, des crimes mêmes avaient forcés de quitter leur pays. Ces hommes portèrent à Isabella leurs habitudes de débauches et de violences. L'amiral se vit obligé d'user d'une justice sévère. Ses actes furent qualifiés, à la cour de Ferdinand, d'abus de pouvoir, d'odieuse tyrannie, et chaque jour apportait sur le viceroi d'Hispaniola- des rapports calomniateurs.

Un jour, sans que Colomb en eût été prévenu d'aucune manière, Bobadilla, envoyé de la cour d'Espagne, arriva dans l'île.

ri iiioiiliMiil iiii (U'cn-i signé de Fordinaiid rt d'Isabelle, il s'empara des i)i('iis du vice-roi, Ir lit charger de cliaiiies et l'envoya r\\ l>|>ai:ii('.

Celte luis encore, les populations se portèrent au devant de Colondr, mais quel changement dans l'aspect et l'entourage du héros! Les fatigues et les chagrins lavaient rendu méconnaissable. Son corps courbé, ses cheveux blanchis avant l'âge, l'auguste expression du malheur empreinte sur ses traits, sa contenance brisée, faisaient sur les cœurs une impression profonde; mais quand on aperçut les chaînes dont ou avait osé lier les mains ([ui avaient offert le présent d'un monde, une colère généreuse se manifesta de toutes parts. L'expression en fut portée jusqu'au pied du trône. Ferdinand et Isabelle rougirent d'avoir, par des mesures trop sévères, provoqué un si indigne traitement. De nouveaux ordres furent expédiés. Les chaînes de Colomb tombèrent, et pendant le reste du voyage on lui rendit les honneurs qui lui étaient dus.

Arrivé à Grenade, Colomb se présenta devant ses souverains, il leur exposa les motifs de sa conduite, et retraça tout ce qu'il avait souffert du côté des choses et du côté des hommes. En l'écoutant parler, en voyant l'altération de cette noble tète, Isabelle ne put retenir ses larmes. Ces témoignages d'une haute sympathie, succédant aux outrages de Bobaddla, attendrirent Colomb. Il tomba aux pieds de la reine, et y demeura un moment sans voix. Isabelle le releva avec bonté, et désavoua, ainsi que Ferdinand, les actes de Bobadilla. Tous deux promirent que cet agent serait puni, et que Colomb obtiendrait une entière justice. Promesses mensongères qui ne devaient jamais s'accomplir.

Colomb attendit longtemps le jour des réparations, ce jour ne se leva pas sur sa vie.

La mort d'Isabelle lui ôta son plus ferme appui. Alors une

de ces grandes tristesses qui suivent d'araères déceptions, s'empara de l'àme dé l'illustre vieillard.

11 cessa de paraître à la cour, où la froideur du monarque lui disait trop bien que sa présence et ses réclamations élaienl importunes. Elles rappelaient un immense service mal récompensé..

Accablé d'intirmités dues aux souffrances de son orageuse existence, le cœur ulcéré de l'ingratitude des hommes, il se retira à Valladolid. Un jour, après, avoir béni sa famille qui l'entourait, il leva vers la voûte céleste Un ïegard sublime de douleur et d'espérance, et dit :

« Mon Dieu ! faites que le bonheur des deux me dédommage de la gloire de la terre ! »

Deux heures après, ses paupières étaient fermées ; l'homme du quinzième siècle n'existait plus.

>!""" Lebassd d'Helf.

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