LAS CASAS
Le nouveau monde était découvert ! Mais en place du lien civilisateur et religieux qui devait, selon le rêve sublime de Colomb, unir les peuples des deux continents, il n'existait d'autres rapports entre les Espagnols et les Indiens ' que ceux de bourreaux à victimes.
L'arrivée des premiers commença pour l'Amérique une ère de carnage, de désolation, d'épouvante ! Ce fut en vain que ses habitants, la plupart hospitaliers, pacifiques, se cour-
' On a conservé dans ce récit le nom d'Indiens, donné d'aboi d aux Américains.
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licrcMil ;ivt!c respect, cl soumission sous les exigences (ie leurs vainqueurs, (;t cherchèrent avec un louchant enipressemonl à satisfaire une insatiable avidité. Enhardis [)ar la crainUv(î douceur des Indiens, les Espagnols s'acharnèrent sur eux, les dépouillèrent de leurs biens, leur ravirent la liberté, s'en servirent connue de bêles de somme, et les firent descendre dans les entrailles de la terre pour y chercher, au prix de leurs sueurs et de leurs larmes, l'or, qui aiguisait dans leurs maîtres des passions brutales et féroces.
Ce n'était point assez de cette vie de terreur et de tourments infligée aux malheureux Indiens : quand leur zèle et leur obéissance se furent plies à toutes les volontés de leurs tyrans, ces derniers s'imaginèrent qu'il existait des trésors cachés dont on leur dérobait la connaissance. Les infortunés Indiens protestèrent inutilement de la sincérité de leurs déclarations ; on dressa des potences, les bûchers s'allumèrent, et un nombre infini de victimes expirèrent en d'effroyables tortures. En comptant celles qui périrent dans les mmes, on en porte le nombre à quinze millions, durant l'espace de dix années.
Cependant parmi ces hommes sanguinaires il s'en trouvait de justes et d'humains qui ne se bornaient pas à gémir sur le sort du peuple asservi, mais qui réclamaient hautement en sa laveur, et s'employaient avec activité à- rendre son sort moins rigoureux. A la tête de ces hommes, et le plus grand de tous, était Barthélemi Las Casas. La famille de Las Casas, d'origine française, était venue s'établir en Espagne sous Ferdinand, et avait constamment offert l'exemple des vertus. Barthélemi, sous une telle influence, élevé par des parents pleins d'honneur et de piété, devait ajouter un nouvel éclat à sa maison. A l'âge de dix-neuf ans, il suivit son père, qui accompagnait Colomb dans son second voyage ; il fut témoin des cruautés que nous venons de retracer, et en ressentit une douleur profonde. Il essaya par tout ce que la chaleur du cœur, les ressources de l'esprit peuvent donner d'ascendant, d'adoucir la férocité de ses compatriotes. On méprisa sa jeunesse et ses prières, et les actes les
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plus ivvoUaiits continueront (r;irtli«,M'r ses yeux cl de r.i in» saigner son cœur.
Sans se ili'H'our;»ii;{'r de celle inipuissiuice, il clienha |)ar <|uels moyens il pourrait parvenir à pn)té}j:;(M-ernca(enienl les vielinies de? Espagnols. Après avoir longtemps médité devant Dieu, une joie sainte rayonna sur ce noble Iront; le dévouement venait de ^Êk
lui montrer la voie où devait se signaler sa tendre humanité!- * ^*
De retour en Espagne, il annonça à ses parents que sa vocation l'appelait à aller prêcher l'Évangile dans le nouveau monde, à foire briller aux yeux des Indiens la lumière de la vérité, à réprimer, si cela était possible, l'injustice de leurs oppresseurs.
Les parents de Barthélemi ne s'opposèrent aucunement à cette grande mission ; ils approuvèrent et bénirent le jeune apôtre. . ^
Las Casas entra dans les ordres sacrés; puis il retourna à Saint-Domingue, où il reçut l'ordination.
Revêtu d'un caractère auguste, avec l'autorité que lui donnait son ministère, il fit entendre une voix éloquente et courageuse qui revendiquait pour les Indiens les droits communs et imprescriptibles de l'humanité et de la liberté. Cette voix importunait les oppresseurs, excitait leur colère, mais ne changeait rien à leur conduite. Quand les réclamations de Las Casas cessaient de se faire entendre, c'est qu'alors il parcourait les campagnes, s'arrètant auprès des indigènes attelés à une charrue et labourant la terre. D'autres fois. Las Casas se rendait sur les lieux où les Indiens étaient occupés à transporter d'un endroit à l'autre de pesants fardeaux pour les constructions ordonnées par les Espagnols. Le saint apôtre leur adressait des paroles encourageantes, les aidait dans leur travail; et ces malheureux éprouvaient un soulagement momentané. C'était surtout dans les mines que la présence de l'homme de Dieu semblait douce : privés des radieuses clartés du soleil, arrachés à leurs campagnes fleuries, à leur innocente liberté, les Indiens, enfoncés dans les profondeurs de la terre, respirant un air méphitique, courbés vers le sol, devaient en extraire sans relâche le métal objet
(l(\s voMix (l(! leurs cruels tnaîlres. l'Usi |);(riois le iii.iiKjue de force leur Taisait lover sur le cliel' espagnol un regaid doux el suppliant, qui implorait un moment de re|)os, le l'ouet du barbare refoulait dans le cœur des victimes la j)rière ex|)rimée dans leurs yeux, et elles reprenaient en Ireniblant la rude fàclie (pii leur était imposée.
Ce n'était (jue quand Las Casas descendait dans ces abîmes que les travailleurs obtenaient une interruption de quelques instants. Alors le prêtre leur parlait du Dieu des chrétiens, des. lois de l'Évangile; il leur disait comment le Christ avait voulu habiter sur la terre pour instruire, sauver les hommes ; comment il avait voulu soufl'rir la misère, rinjustice, loutrage, la persécution, afin que ceux qui souflViraient après lui et comme lui, partageassent avec lui le bonheur des cieux.
Las Casas disait encore à ces hommes attentifs à sa parole que la puissance de Dieu étant pleine de mansuétude et de miséricorde, l'autorité des hommes les uns sur les autres devait être douce et indulgente, s'ils voulaient éviter les supplices éternels réservés aux méchants.
A l'annonce de ces vérités si consolantes pour eux, si menaçantes pour leurs- maîtres, les Indiens regardaient furtivement les Espagnols, et ceux-ci tournaient vers le missionnaire des yeux sombres et menaçants.
Plusieurs années s'écoulèrent en efforts impuissants de la part de Las Casas pour les Indiens. La volonté d'un homme, quelque forte qu'elle fût, ne pouvait l'emporter sur les instincts violents et sanguinaires de tant d'hommes attirés dans le nouveau monde dans le seul but de s'enrichir, n'importe par-quels moyens. Le missionnaire résolut d'aller porter au pied du trône sa généreuse plainte, et il partit pour l'Espagne.
Charles-Ouint occupait le trône quand Las Casas revint dans
sa patrie. Une noble et sainte renommée le précédait; il fut
— S:> — adilllN siUl> peine ;i preseiller s;l re(|llèle ;m fol Ini-lllèllie.
Ko inonar(|ue approuva les seiilimeiiK de Las (asas, iSï'aninoins. roiniiK* il so Iroiivait joint à la (pieslioii (riminaiiitt' iiiie <|n(^slion de llM'oioiiie, Cliarles-Oiiiiil enil devoir inelire en pres(Miee du missionnaire nn adversaii'e (pii eùl. connue Las Casas, ranloril('' dn saciv'earaclèn'. Deux syslèniesenlièrcmonl op]H)S(''s se Irouvaienl persoiniiliés dans Las Casas (i l'év(^(juc dcDarien.
Dans une conréronce, lonno m présence^ du roi, l'apôtre des Indes développa ses idées. Elles eonsislaient à essayer d(^ civiliser les habitants du nouveau monde, et à leur apprendre les arts mécaniques 'pour mettre à profit les productions du pays. Il demandait encore l'autorisation et les moyens«le fonder une colonie administrée d'après son système.
En répliquant à Las Casas, l'évèque de Darien établit entre les peuples d'Amérique et les peuples de Chanaan une similitude de position, qui avait pour effet de décider la servitude des premiers et leur anéantissement en cas de résistance.
Las Casas s'éleva avec force contre de pareilles conséquences, et s'adressant au cœur de Charles-Quint, il y fit passer la pitié ([u'il sentait en lui, et retraça avec une énergique indignation tous les maux déversés sur ces peuples lointains.
Le roi, sans se prononcer contre l'évèque de Darien, accorda à Las Casas les pouvoirs nécessaires pour ^'exécution de son entreprise.
Heureux de ce succès, Barthélemi réunit autour de lui trois cents Castillans, pris dans les classes d'artisans et de laboureurs, hommes probes, laborieux et pleins de respect pour ses avis.
Pour éviter que ses colons ne fussent confondus avec les autres Espagnols, il leur donna un vêtement particulier où figurait une croix blanche ; et s'étant muni de tout ce qu'il jugeait nécessaire à son installation, il s'eml)arqua avec sa suite et fit voile pourCumana. '
En arrivant dans ce pays, il le trouva livré à une violente guerre entre les Espagnols et les Indiens. Voici quelle en était la cause.
Kcspccmicrs l'>s|)ii^ii(»ls(jui (Ichaniiicrciil m r.miiaiia claiculdcs pirates, vernis dans rinteiilioii de siirpreiidrr la cuiiliaiice dos indigènes, el de leur enlever loul ee (|ii ils |)(»uiraienl , d'iiomincs el (le biens, l.a su|)(3rioritc que donnait aux Espagnols un<' tactique réglée, la puissance de leurs canons, et aussi l'iïrn.'ur (|ui les avait fait prendre dans plusieurs contrées pour des demidieux, disposaient les peuples de Cumana au respect pour ces hommes nouveaux qui s'introduisaient de force dans. leur pays. Us allaient au devant d'eux, et les reçurent avec une joie respectueuse. Les Caciques ou chefs apportèrent en présents des plumes d'oiseaux rares, des colliers, des bracelets, des figures d'animaux en or massif. En voyant la s.atisfaction des Espagnols, ils pensèrent s'être acquis des amis en eux, et voulurent compléter leur gracieux accueil en donnant une fête aux nobles étranger^.
La nuit mit fin aux divertissements ; les Espagnols charmés regagnèrent leurs vaisseaux, les Indiens rentrèrent dans leurs maisons.
Ces derniers se livraient au repos depuis quelques heures, lorsqu'ils en furent soudainement arrachés par le bruit d'une détonation semblable au tonnerre.
C'étaient les pirates qui lançaient des bombes sur la ville oii ils avaient été traités comme des hôtes chéris !
La terreur se répand chez les Indiens ; ils sortent de leurs habitations et trouvent dans les rues, sur les chemins, des Espagnols armés de fusils, qui les forcent de marcher vers les vaisseaux ; ceux qui résistent sont fusdlés à bout portant : en quelques moments la terre est couverte de cadavres. Les femmes (îouraient après leurs maris et partageaient leur sort. A la vue d'un tel carnage, le courage abandonna les cœurs, et un troupeau d'habitants faibles et consternés fut conduit sur les vaisseaux.
Quinze mois après cet événement, des marchands espagnols accompagnés de deux missionnaires el d(^ plusieurs Indiens convertis vinreni s'établira Cumana.
— Hï ~
\.v souvenir de la |t(M-li(li(' ili's j^iralcs sivail dans le cd'iir des habitants; après avoir observé les Espajj;nols av(M- une traiiilc soupçonneuse, ils se persuadèrenl (pi'ils ne pouvaient être venus qu'avec de mauvais desseins, et se décidèrent à les massacrer ; pas un Espagnol ne fut épargné. \in apprenant cet événement, le gouverneur de Saint-Domingue donna l'ordre à Diego Ocampo d'idler avec trois cents hommes venger la mort de leurs compatriotes en ravageant le pays et en s'empiuant des hal)itants pour les vendre. Ocampo ne remplit (jue lro() lidèlement sa mission (k châtiment : les plus grands excès lurent commis dans cette malheureuse contrée.
Ce fut dans ces circonstances que Las Casas arriva .à Cumana. 11 choisit un lieu auquel il donna le nom de Tolède, et l'ayant l'ait entourer de palissades, il y établit ses colons.
Le dévouement du missionnaire aux Indiens avait irrité contre lui tous les Espagnols. Le signe distihctif qui séparait les Castillans de leurs compatriotes blessa l'orgueil d'Ocampo; il refusa de reconnaître l'autorité de Las Casas,- et le traversa dans toutes ses entreprises. Cet état de choses obligea le saint prêtre d'aller porter sa plainte et demander des secours à Saint-Domingue.
Un autel s'élevait au centre du camp des colons ; avant de partir, Las Casas y célébra solennellement la messe, et recommanda d'user en son absence d'une grande prudence et d'une extrême douceur envers les Indiens, exaspérés par leurs malheurs récents.
Le gouverneur de Saint-Domingue, malgré ses dispositions peu bienveillantes pour le missionnaire, n'osa pas lui refuser la justice qu'il lui demandait. Il ajouta de nouveaux pouvoirs à ceux que Charles-Quint avait concédés à Las Casas; et celui-ci, plein d'espérance, reprit le chemin de sa colonie. Ocampo n'était plus à Cumana ; il venait d'être envoyé à la découverte vers la côte orientale de l'Amérique du Sud. Arrivé à Tolède, Las
Casas s'étonne du silence i\n\\ y trouve; il avance et voit les palissades du camp renversées, le camp désert! In douloureux pressentiment l'agite; il pénètre dans les habitations des colons, et n'y rencontre personne. Mais des traces de sang lui révèlent cequi s'esl passé dans ces lieux après son départ.
Le désespoir dans le cœur, les yeux remplis de larmes, il marche vers l'endroit oii s'élevait l'autel du vrai Dieu. Des pierres dispersées en occupent la place, et près de ces pierres les ■ cadavres de plusieurs Castillans attestent la défense dont l'autel
a été l'objet.
(( Tous morts ! tous massacrés! » s'écrie Las Casas en se prosternant la face contre terre.
Il resta un long moment dans cette attitude, abimé de douleur.
Puis, levant vers le ciel son visage couvert de poussière et de larmes, il dit, en joignant ses mains tremblantes : « Saints mar- • tyrs de l'humanité! vous qui étiez venus à ma voix, qui comptiez m'aider dans mes travaux, pardonnez-moi votre mort, et priez Dieu que votre sang ne retombe pas sur des hommes égarés qui, en vous frappant, ont cru immoler des hommes semblables à leurs persécuteurs.
Après avoir répandu son âme devant Dieu, Las Casas songeait douloureusement aux moyens de donner la sépulture aux cadavres exposés à ses regards, quand il vit des Indiens s'avançanl vers lui, les yeux baissés, la contenance triste. Ceux-là avaient été instruits et convertis au christianisme par les deux missionnaires dont nous avons parlé.
En voyant les larmes (jue répandait Las Casas, ils se mirent à pleurer; et l'un d'eux prenant la parole dit ;
(( Ce n'est pas nous qui avons tué tes frères, car nous adorons
le Christ.
—Je vous crois, -répondit Las Casas d'un ton clément; mais qu'ont fait vos compagnons! Les malheureux, ils se sont ôté leur seul appui. C'étaient des amis, des bienfaiteurs que j'avais amenés pour les défendre. ^^
Les Indiens restaient consternés autour du missionnaire.
.( Mens dans nos cabinics. rcpnl lini (IVux ; nons cconlrronN la parole, nous l'obcirons. l'.l 1rs jours seront m sùict»', car on sail (juc lu aimes les pauvres Indiens.
— Non, mes amis; je dois (luiller ce pays où mon es|)oir es.l, si cruellement déçu; mais je ne cesserai pas de lu'occuper de voire sort. Aidez-moi seulemenl à rendre les derniers devoirs à ces victimes. »
I.es Indiens se mirent à creuser une grande fosse où les corps des Castillans lurent déposés. I.as Casas récita sur celte fosse les prières des morts, et les Indiens agenouillés s'unissaient au sentiment du missionnaire.
Celte pieuse cérémonie achevée, Las Casas fit ses adieux aux Indiens, (pii le regardèrent tristement s'éloigner.
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Les ennemis de Las Casas triomphaient du revers deCumana; mais ils savaient que ce caractère intrépide et généreux n'abandonnerait pas pour cela la noble tâche qu'il s'était imposée, et ([ue par ses réclamations continuelles au roi d'Espagne, il les tiendrait toujours dans le trouble et dans l'appréhension. Habitués, comme l'étaient ces hommes, à la violence et à la haine, ils ne pouvaient s'effrayer d'un nouveau crime ; la mort de Las Casas fut résolue. ^lais cette grande vertu ne devait pas encore cesser d'édifier le monde. Le missionnaire échappa aux pièges semés sous ses pas, au feu dirigé contre lui, et alla chercher un refuge dans le monastère des Dominicains de Saint-Domingue.
Cette sainte retraite, placée dans un site délicieux, habitée par des hommes d'une piété éclairée, promettait à Las Casas une vie de paix et de méditation, qui lui eût été douce, s'il avait pu oublier les maux des peuples conquis. Le souvenir qu'il en gardait se mêlait à toutes ses impressions et y répandait de l'amertume.
Ses plus heureux moments élaienl ceux qu'il enq^loyait à in-
slniirc les nnliircls de l'Ile, l()rsqii(\ assis à lOruhrc des bnnaiiicrs, crilouré (rcnraiils dociles el de leurs parents alteiilirs, il répandait dans leur âme la divine parole, et y semait le grain (pii devait produire des fruits pour l'éternité!
Las Casas venait de terminer sa relation de la conquête des Tndes, ouvrage dans lequel est retracé tout ce que les peuples d'Amérique avaient à souffrir soiis la domination des conquérants. Ce livre, écrit avec la chaleur d'un zèle infatigable, se répandit en Espagne et souleva l'indignation de tous les honnêtes gens contre les tyrans de l'Amérique.
Des lois protectrices furent promulguées; et Las Casas, nommé protecteur des Indiens et évèque de Chiapa, se transporta dans les lieux où l'appelait sa nouvelle mission.
Il vit les affreux ravages du Mexique : l'influence que lui donnait son double titre lui permit d'effectuer et de maintenir, durant quelques années , les améliorations qu'il avait projet(' d'opérer.
A son arrivée dans le Mexique, refusant les honneurs qu'on voulait lui rendre, il avait choisi une habitation modeste qui s'ouvrait, jour et nuit, à tous ceux qui réclamaient un appui et des secours. Quoique avancé en âge, il ne reculait devant aucune fatigue pour aller porter en tous lieux la lumière et les consolations.
Aussi les sentiments des Indiens pour leur protecteur étaientils une sorte d'idolâtrie. Et comment ces hommes simples et bons ne fussent-ils pas tombés dans cette erreur de la reconnaissance, lorsqu'ils voyaient Las Casas veillant à tous leurs besoins, défendant leurs intérêts, partageant leurs peines, pleurant sur leurs maux, éclairant leur esprit, calmant leurs ressentiments, et leur promettant pour la patience de leur vie des joies enivrantes et éternelles ! Cependant Las Casas réprimait avec sévérité cette tendance des Indiens a le prendre pour un dieu, et ce n'était pas sans efforts qu'il parvenait à leur ôter cette idée.
Le saint évêque avait chez lui plusieurs indigènes qui lui avaient été cédés comme esclaves, et auxquels il s'était empressé
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(le rciidrt' la liltcrlc : parmi eux se Iroiivai! une iciiiic Icmino avec son (Mil'anl; rôvùijuc» la prolégcail avec, une Ixmh' parLiculim\ La tribu, doiil \v piiv de celle jeune femuH' était caciiiue. avait été attacpiée par les Kspaj^Miols ; après s'être déleiidue iivee couraiie. voyant (pi'elle ne jiouvait être victorieuse, ell(^ avait (piitté la fertile» vallée qu'elle habitait, et s'était réfugiée sur le plateau d'une haute montagne, au(piel on n'an'ivaii (pie pai- dos ehomins dilliciles et tortueux. Les Espagnols n'osèrent poursuivre les Indiens dans cet asile ; mais en repassant dans la vallée, ils ennnenèrenl de Ibrce les iennnes et les vieillards (jue les infirmités ou la maladie y avait retenus. La jeune femme dont nous venons de parler gardait le berceau de son enfant malade; elle fut entraînée malgré ses larmes et ses prières, cachant sur son sein tari l'enfant qui souffrait encore.
Le seul bien qui restait à l'Indienne lui fut conservé, son enfant Vécut.
Après être restée au service d'un Espagnol durant quelques mois, elle eut le bonheur d'être offerte à Las Casas, et mise au nombre de ses serviteurs. Elle lui dit son malheur ; il la plaignit, la consola, et la jeune femme l'aima bientôt comme un père.
Elle devint chrétienne, et reçut le baptême le même jour que son enfant. La tendre vénération qu'elle éprouvait pour Las Casas lui fit désirer de porter le même nom que lui ; on l'appela par abréviation Thélémi.
Quelque adoucissement qu'eût apporté à son sort son changement de maître et sa foi nouvelle, toujours sa pensée la reportait auprès de son époux et de sa famille. Chaque matin et chaque soir, sa dernière prière était pour eux, son dernier regard pour les montagnes qu'ils habitaient, et dont le sommet se perdait à l'horizon.
Thélémi se précipita un jour dans l'oratoire où Las Casas
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priait, et s'écria toute en pleurs : « Viens, nion père! ali! viens sauver mon époux! il est ici, je l'ai vu ! Des soldats espagnols le conduisaient cliez le gouverneur. Ils vOnt le faire mourir! »
La pauvre femme était pâle, tremblante; le désespoir écliit.iil dans ses traits.
(( Ne vous ètes-vous pas trompée? dit I>as (lasas tléjà prêt à se. mettre en marche.
— Non! non! c'est bien Guanaro ; j'ai voulu uw jeter dans ses bras, les soldats m'ont repoussée.
— Je vais chez le gouverneur, » dit Las Casas.
Thélémi le suivit, mais on lui interdit l'entrée du palais. Ce ne fut pas sans quelque peine que l'évêque fut admis : sa présence était un obstacle aux mauvais desseins.
Après que Guanaro eut répondu aux questions qui lui étaient faites. Las- Casas témoigna le désir de posséder cet esclave, pour le réunir à sa femme ïhélémi.
En entendant le.missionnaire exprimer ce vœu, l'Indien tomba à ses pieds.
« C'est chez toi que demeure ma femme? dit-il ; eh bien, emmène-moi, je te servirai, j'adorerai ton Dieu. »
Le gouverneur imposa silence à l'Indien, et dit à Las Casas ({ue cet homme était coupable de rébellion, en refusant de conduire les Espagnols dans la retraite où ses compagnons vivaient sans utilité pour les vainqueurs, et qtie s'il persistait dans ses refus, il mériterait la mort. ,
L'évêque attacha sur le gouverneur un regard profond et douloureux ; puis-, après. un silence significatif, il répliqua :
« Vous avez entendu cet homme dire (ju'il embrasserait le christiinisme; si vous disposez de ses jours d'ici-bas, vous ne pouvez lui ravir les moyens de gagner la vie éternelle. Il ajouta d'un ton plus doux : C'est une -grâce dont je vous aurai une obligation particulière. >- . ■
Une pensée qui conciliait son désir et celui de l'évêque venait de s'offrir à l'esprit du gouverneur. 11 se garda de la communicjuer, et parut ne céderqu'aux sollicitations du vénérablepréire.
riiciciiii, I aiiL^oissc .111 cuMir. allciuliiil ciicdrc ;i hi |Mir(c. I(>rs(|u Clic \ il l,as Casas cl (iiiaiiaro sorlaiil ciisfiiihlc du |talais; clK'jcIa iiii cri de hoiilinir. coiinil à eux. cl Idinha dans les bras de son cpoiix.
La joie (ic celui-ci ji'clait pas moins vive Les témoins de celte scène i'ci;ardaicnt d un (cil allcndii les Iraiisporls de ces jeunes el intéressants Indiens. I)eu\ sentiments se partageaient l'àme des époux, le bonheur de se retrouver, et la reconnaissance pour leur bienfaiteur. En arrivant à la maison, Tliélémi courut chercher son enfant; elle le mit dans les bras de Guanaro, (pii. ainsi (jue sa' femme, s'agenouilla devant l'évèque, el Ions deu\ le remercièrent de nouveau pour tous les biens (pi ils lui devaient.
L'àme de (iuanaro s'était ouverte aux vérités de la religion, le baptême .avait imprimé à son front le sceau régénérateur. 11 vivait en paix sous l'ombre protectrice du toit saint, auprès de sa compagne chérie. Néanmoins il trouvait au fond de son cœur un vœu secret, pour ses montagnes et pour sa vie irrégulière et libre. Thélémi s'associait au désir de son époux; mais la reconnaissance les enchaînait fous deux. Ce qu'ils n'osaient avouera Las Casas fut compris. L'évèque leur permit de retourner dans leurs tribus. Le gouverneur paraissait avoir oublié Guanaro, rien donc ne s'opposait à leur départ.
Une nuit, après avoir reçu la bénédiction 4e l'homme de Dieu, les deux époux et leur enfant .prirent le chemin de la montagne. Leur doux protecteur, en les regardant s'éloigner, disait dans son cœur ces paroles du Psalmiste : « Seigneur, ') donnez à leurs- pieds la légèreté du cerf; mettez-les en sûreté » dans des lieux impénétrables-. » Bien peu de temps après ce départ furtif, des ruisseaux de sang coulaient de la montagne dans le val des Cacaoyers! Les épou\ tivaient été suivis par des
Kspnt;ii()ls, (|iii l'cviiircnt npportnni nn gouvfM'iiciir la carie des lieux habiles |)ar la Iribii iiulépeiidniik;.
Los Indiens furent de nouveau aUaciués ; hommes et femmes coururent aux armes, tous préférèrent la mort à la servitude ehez les Espagnols.
Ceux-ci s'emparèrent des richesses peu nombreuses de la tribu, et amenèrent à Cbiapa les enfants orphelins. Le fils de Thélémi se trouvait parmi eux. Las Casas le réclama et l'adopta.
Puis, voyant ses pathétiques discours, ses écrits, ses prières, ses larmes, et les règlements même de l'autorité royale méconnus, incapables de toucher les cœurs endurcis des conquérants, et d'arrêter leurs coupables excès, l'évêque jugea qu'il ne lui restait plus qu'à s'éloigner de cette terre de désolation; il résigna son évêché, et retourna en Espagne, où il se retira dans un couvent.
Dans la retraite, i'I continua de travailler pour les Indiens. Ses écrits. et ses réclamations ne cessèrent qu'avec sa vie.
Quelques moments avant sa mort, il répétait avec une sainte espérance pour ses chers Indiens :
(( Le Tout-Puissant étendra ses ailes sur les délaissés de ce monde, et il viendra un jour où il les emportera dans les hautes demeures, comme l'aigle emporte ses aiglons dans son aire. »
M"'« Lebassu d'Helf.
ti|i|LLAi;i!E TELL,
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Depuis l'épotjue où le flambeau de l'histoire' commence à dissiper la nuit obscure qui nous voile le secret de la formation des sociétés primitives jusqu'à notre dixneuvième siècle , nous voyons l'Orient et l'Occident obéir à l'action de deux forces diamétralement opposées'. L'Orient, fidèle au'x traditions patriarcales , considère les nations comme de grandes fcunilles; il les souautorité d'un seul qu'il proclame foi, père et législa-
' Aururio pensée politique na" présidé à ce travail, l'auteur n'a voulu signaler qu'un