‹ Les anges de la terreChapitre 8 sur 19 · IN · texte numérisé non relu

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pays (les Landes, -près de la pêlile ville del)a\. Au lieu de passer son temps, comme la plupart des jeunes patres, à jouer, ou à tourmenter les animaux confiés à sa surveillance, il lisait un livre pieux que lui avait domié le curé de Pouy, son village natal, et en commençant, en terminant ses saintes lectures, il allait s'agenouiller devant l'oratoire de Notre-Dame de Buglose, vierge divine qu'il avait appris à aimer en aimant sa mère.

Un matin, il venait de faire sa première oraison devant cette rustique chapelle, lorsque, se retournant, il entend une voix suppliante, il aperçoit une main maigre, ridée, qui s'étemlait vers lui en tremblant, et tout tremblant aussi était le corps du pauvre vieillard qui lui demandait l'aumône. A cet aspect, le Jeune pâtre se sent ému, tire de sa poche à la hâte une pièce de trente sous, toute sa fortune, tout ce qu'il avait amassé depuis que son père encourageait ses services par quelque monnaie donnée çà et là, et, cet argent, il le remet avec bonheur au mendiant. Il avait jusqu'alors conservé très-pieusement ses épargnes, sans doute afin de faire à sa mère un cadeau lors de la fête prochaine ; mais, à la vue du malheureux qui l'implorait, il fut averti par un mouvement divin que nul cadeau ne pouvait être plus doux pour une mère que .le premier acte de charité de son enfant.

Ainsi se manifesta dans le petit Vincent de Paul l'homme angélique, le véritable saint, que nous sommes sûrs de faire aimer en rappelant simplement ses œuvres. En 1588, son père, qui exploitait de bien étroits domaines par ses mains et celles de ses six enfants, comprit que Vincent, son troisième fils, était appelé à vivre, non pour une. petite bourgade,' mais pour la France, pour le monde, pour tous les malheureux. S'imposant donc un grand sacrifice, pauvre comme il l'était, il mit Vincent en pension chez les Cordeliers de Dax, moyennant soixante livres par an, somme qui nous semble bien modique, mais qui avait alors trois fois au moins la valeur qu'elle aurait aujourd'hui. Cesser d'être à la charge de son père, c'était sa constante pensée et son plus puissant aiguillon dans le «cours de ses

pirmicrcs rlU(lr> ; ;uissisrs jtntiiirs riirnil ils-r.i|ii(lrs, cl (|ii;«ln' ans ne s'cliiiciil |>iis (M iuiN's, lorsiiuim aNucal dr la ville piil le itrcudrc pour |>r('(('|ttt'iii' do ses cidanls. Il iivail seize» ans alors, cl, CM iiisiniisaiil ses elcvcs. ronliiuiail de s'inslniirc sans plus lien couler à sa l'aniille.

I,e père des enfants que ee jeune prol'csseur lorniail à son iinai^e, reconnaissant des services (piil lin avait rendus eu |)rcparant ses fils à une vie bonne et pure, voulut se charger des frais nécessaires à sa réception dans les ordri^s, et Vincent de Paul y entra en 1590. Puis, alin de lui donner les moyens de suivre les cours de la fticulté de théologie de Toulouse, son père vendit une paire de bœufs, les compagnons, les instruments de son travail, précieuse portion de sa chétive richesse ; mais sa richesse véritable, c'était son fils Vincent.

11 était à Toulouse lorsque ce bon père mourut, ordonnant par son testament que, sur les biens qu'il. laissait, chacun de ses héritiers abandonnerait une part pour subvenir aux dépenses des hautes études de Vincent. Le testateur avait eu, sans nul doute, une noble et équitable pensée, c'est que toute la famille devait concourir à élever celui de ses membres appelé à répandre sur elle un éclat pur et.saint; mais Vincent ne voulant pas profiter de cette disposition au détriment de sa mère, de ses frères, de ses sœurs, créa, pour s'assurer des ressources, un petit collège qui prospéra sous l'influence de la généreuse résolution de son fondateur. C'est alors qu'instituteur habile, Vincent cachait humblement son savoir, en était presque honteux, et se quabfiait de pauvre écolier de quatrième. S'il s'enorgueillissait aussi peu des lumières de ce monde, c'est qu'en effet elles étaient échpsées en lui par la lumière du ciel, les divines inspirations dont il sentait le foyer dans son cœur, et l'auréole qui s'allumait déjà autour de son front.

C'est en 1605 que revenant par mer de Marseille, où il avait été recueillir un legs pieux, il devint le captif d'un corsaire turc qui le conduisit à Tunis, et là, quoique blessé d'une flèche, il fut exposé en vente, vêtu se\i\m\Qni d' un caleçon, d\in hoqueton

lie lui cl roiljr d'un homiel. Les ni.ii'cliaiids se iciidaiciil à ro iiiai'clu' {l'Iiomincs pour aclKîlcr des esclaves «'Oiiimc ils auraioiil aclielé des bèlcs de somirie, (>l Viiicenl, de l'aul lui vendu à un pécheur qui bientôt se débarrassa de lui, Iroiivanl (pi d ii\^tait bon à rien. Saint Vincent de Paul ainsi jiv^v par un barbare 1 Il passa ensuite au pouvoir d'un vieux médecin du pays, (pii mourut bientôt, et son héritier le vendit à un renéi^Ml. l/honnue de la foi vive et profonde devenu l'esclave; d'un honnne déshonoré par ce qu'il y a de plus honteux, le manepie à la foi et à la conscience! Vincent de Paul était trop ardemtnent convaincu pour se taire. Bientôt d'esclave il d<'vinl maître, car il était parvenu à ramener ce renégat à la religion de ses pères, et cela bien moins encore par ses exhortations que par sa conduite, qui était une continuelle prédication de tout ce qu'il y a de bien et de beau.

Le spectacle des souffrances que les chrétiens enduraient à Alger et à Tunis, souffrances que notre pays aura la gloire éternelle d'avoir foit cesser en portant la civilisation du christianisme sur les plages de l'Afrique, ce spectacle déchirant a fait sentir doublement à Vincent de Paid la sainte vocation ijue lui a donnée Dieu. Rentré en France, en 1G07, avec sa précieuse conquête, la famille du renégat qu'il a rappelé à sa religion première par l'exemple des vertus chrétiennes, il ne songe plus ([u'à la réalisation des œuvres dont le ciel fait descendre en lui la pensée dans un incessant rayon de charité et d'amour, et cet ange que le siècle appelait monsieur Vincent de Paul, est déjà proclamé saint par les pauvres, les malades, les infortunés de toutes sortes.

Vers cette époque, il eut cependant à subir une rude épreuve. En 1509, il partageait sa chambre, dans le ûmbourg Saint- Germain, avec un juge du pays des Landes, momentanément à Paris. Un jour cet homme, ayant à payer quelque emplette, rentre dans son domicile passager pour y chercher de l'argent. Vincent de Paul, qui commençait déjà sa longue carrière de souffrance, était dans son lit, el suivait d'un regard voilé par

la licMi', son ((iiiipalfiolc (((iirlic siii" sa mallr oiiNcrlc. I(>is(|ii(' (•t'liii-( i se rcldiiriit' l»rus(|ii('in('iil. Il lance à \ iiicnil un mciiacaiil coiin (I d'il, cl de l'acccMil du mépris, de la colère, laccusant de lui avoir V(dé (|iialre cents é( iis, il lui déclare ([u'il va le livrer à la justice. A celle liorriltle ac( usalion. ViiU'Oiil, un nuuneni atterre, car il ne coinprenail pas c(tinn>ent ce crime avait pu être conunis, se dresse sur son séant, et s'élevanl à Dieu : — (Jue lerai-je, dil-il, (jue l'erai-je, o mon Dieu.\.. Vous savez la vérité. — ^ oici ([uelle lui sa réponse à celle odieuse aecusalion d'avoir pris le bien d'autrui, lui ([ui doiuiail à son prochain tout ce (pi il possédait, et, tranquille, il attendit ([ue la vérité apparùl. Elle ne tarda pas à éclater: les aveux d'un voleur retenu au 'Chàtelel pour d'autres méfaits apprirent au juge que son argent lui avait été enlevé pendant un court assoupissement de Vincent de Paul. Toute, la honte fut pour l'homme qui avait pu soupçonner le saint, dont l'auréole sortit plus radieuse encore de ce nuage de calomnie et de persécutions. Ouoi que pussent faire sa modestie et son humilité, saint Vincent de Paul devenait de plus en plus considérable par ses bienfoits. De toutes les circonstances où il se trouvait placé, jaillissait une chose utile pour les hommes. Curé de Clichy, il touchait tous les cœurs, à l'aide d'une simple et suave éloquence; précepteur des trois enfants d'Emmanuel de Gondy, général des galères, il sollicitait comme le don le plus précieux les fonctions d'aumonier des forçats, et -dès que quelques jours de vacance lui permettaient de suspendre les soins de l'éducation des jeunes de Gondy, il courait à Marseille. Là il trouvait un charme céleste à exhorter, à consoler les galériens, à les presser dans ses bras, à baiser leurs chaînes. Il se rappelait qu'il avait, ainsi qu'eux, subi la captivité, moins l'infamie qui fait le véritable poids des fers, et ne quittait jamais le bagne sans implorer la conipassion des rudes comités pour les prisonniers dont il était le vertueux soutien. Qui ne se souvient avec attendrissement qu'il voulut prendre la place d'un forçat 'dont la femme et les enfants étaient dans la détresse? Une enflure douloureuse

i\\\ \] (Mil au pii'd jiisiiu ;( In fin de sa vie lui le L'ioiiciix soiivcnir des l'ers (lu'il avait porics par charité.

L Opulcnic lanulle de (ioudy [>assait sos êtes à la (•ani|»aL.Mi(\ et saint Vino(Mit de Paul ayant reniMnpn' coinhien étaictil peu instruits les fidèles et inènH' les prédicateurs, commença d«^s lors les exhortations et les conférences de morale, |»remier pas de ces missions étrangères qui ont porté et [)ortent encore partout sur tous les points du glohe, a travers les périls rie toutes sortes, la calme et pure parole de l'Evangile. C'est a la suite d'une de ces prédications que saint Vincent établit l'admirable confrérie de charité pour les pauvres malades. \ rhàtillon lès Dombes, village de la Bresse, il venait de prêcher pour une famille tout entière malade dans une ferme et dénuée de ressources. Sa parole fut, comme à l'ordinaire, d'une si éloquente persuasion, qu'au sortir de l'église, il ne fut personne qui n'allât à la ferme porter son pieux tribut : « Voilà une grande charité, — dit-il en apprenant l'effet de ses exhortations, et il lui eût été permis d'en ressentir un saint orgueil , — voilà une grande charité, mais elle n'est pas bien réglée. Ces pauvres malades auront aujourd'hui, demain, trop de provisions à la fois, puis ils retomberont dans leurs premières nécessités. »

Cette remarque, sortant dune bouche aussi imposante, fil sentir aux personnes charitables combien serait utile et belle une association qui répandrait avec ordre et mesure, de façon à ce que la source n'en tarît jamais, les secours que les riches doivent aux malheureux, et tout aussitôt s'organisa l'association de la charité des servantes des pauvres. Alors, et aussi rapidement que se répand la lumière quand le soleil parait sur rhorizoi^ se propagea l'institution des dames de charité, des filles de la charité, qui n'ont, suivant les belles expressions de leur fondateur, d'autre monastère que les maisons des malades, d'autre cloître que les rues de la ville, d'autre voile que la sainte modestie.

Tandis qu'il assurait ainsi le sort des pauvres <'t des malades, il organisait activement la congrégation des missions, dont le centre fut établi dans la vaste maison de Saint-Lazare. A di-

\('r.scs ('|Mi(|iit'> (If l.i \if tlii s.iiiil luiulaU'iir, ce coiivciit lui une Ncnliiltlc |tro\i(lt'iic(' |MUir la \ illc de Paris. Dans les jours de (lisi'llc. les all'jnm's y Irouvaiciit loujoin^ du pain ; 1rs villa|j;{'s cniîloulis par une (^IVroyablc iuoiidalioii de la Seine recevaienl par lialeaux leurs provisions, de la coinmunaulô dv Sainl- Lazare. el les religieux de colle maison do retraite rondaicMil >ouvenlau\ taniillos le précieux service de retirer leurs enfants de la mauvaise voie pai' d'orficaces exhortations. La pompeuse enlise (pii s'élovo dans le clos Saint-Lazare, sur ce sol (|Uo saint N'incenl de Paul a l'oulé de ses pas, est sous l'invocation de tous ces pieux souvenirs.

Et de combien d'autres encore ! Xous voulions dans celle courte exquissc parler de tous les bienfaits du saint, en suivant l'ordre des temps, mais conunent le pourrions-nous? Autour dv lui, par lui, les belles actions, les fondations durables se pressent et se confondent : admirable dévouement des filles do la charité, el de leur supérieure, mademoiselle Legras, cet ange sœur de saint Vincent de Paul ; leur intrépide vertu au milieu des luttes de la guerre civile ; le sublime acharnement avec lecpiol saint Vincent mendie, près des riches, des secours pour les habitants de la Lorraine et de la Champagne, ruinés el afïVimés à la suite de la guerre ; le bonheur avec lequel il leur prodigue les sommes immenses obtenues par lui, ange sauveur qui verse le baume sur les plaies qu'a faites l'ange exterminateur : l'association des fdks de la Croix destinée à former des maîtresses d'école de village; et enfin, le touchant asile ouvert aux enfants trouvés, toutes ces œuvres naissent à la fois, se jetant un«4mutuelle splendeur. C'est une sublime contagion de charité dont le foyer est saint Vincent de Paul ; c'est une magnifique effusion d'amour chrétien.

Arrêtons avec bonheur quelques regards sur ce refuge ouvert aux enfants dont Dieu a dit que si leurs mères viennent à les oublier, lui-même en prendra soin. Avant l'établissement de l'hospice de Saint-Vincent de Paul, ils étaient recueillis dans une maison appelée In Couche. |>ar une femme veuve aidée do doux

sorvMnh's, dcuv iiiràmcstnerwiiaircs, (|ui, pour l(»s cmprclicr de i'v'ww leur cloniiaicMil souvoiil, au liou d'un laii pur, «les drogues iiarcoU(|ues; ol le somnioil faclico (juo produisaient ces substances funestes était presque toujours, pour ces pauvres ètns, l'avant-coureur du sommeil ét(>rriel. Ou racontait, siu' le sort de ces créatures innocentes, des choses si horribles, que saint Vincent de Paul, ému jusqu'au fond du cœur, commiuiiqueson émotion a ses dames de charité, vertueuse cour du saini homme, cour bien plus belle que celle des rois les phis puissants, et en 1638, douze enfants trouvés sont confiés aux soins de l'angélique mademoiselle Legras.

Malheureux orphelins arrachés à la mort ou à un plus terrible naufrage peut-être, une vie de désordre et de vice, le nombre en augmenta bien vite, et dans une telle proportion, qu'en 1648, au milieu des fléaux dont le royaume était accablé ou menacé, les dames de la charité ne savaient si elles pourraient continuer leur œuvre envers les pauvres enfants. Vincent de Paul, saisi jusqu'au cœur par la pensée d'un tel délaissement, convoque alors ses dames en assemblée générale. Alors là, d'une voix pénétrante comme celle d'une âme profondément émue : (^Or sus, mesdames, s'écria-t-U en joignant les mains, la compassion et la charité vous ont fait adopter ces petites créatures pour vos enfants. Vous avez été leurs mères selon la grâce, depuis que leurs mères selon la nature les ont abandonnés. Voyez à présents! vous voulez les abandonner aussi. Cessez d'être leurs mères pour être à présent leurs juges. Je m'en vais prendre les voix et les suffrages : il est temps de prononcer leur arrêt.»

La puissante et vertueuse éloquence du saint orateur sauva les enfants trouvés, leur assura plus de ressources que jamais, et cette fondation impérissable, dont il avait dit comme de ses innombrables O'uvrcs de miséricorde, que les fruits ne s enverraient parfaitenie7it que dans le ciel, est le plus resplendissant des rayons de charité qui composent son immortelle auréole.

Ernest Fouineï.

IVrsonno plus que Câlinai ne joiji:nil à un génie guerrier une àme conipatissanle et l'espril d'un sage. 11 est devenu aux yeux de la poslérilé le lype du militaire philosophe, et le surnom de Père la Pensée que lui avail donné les soldais fut l'expression de la vérité.

Câlinât (Nicolas de} na- ([uil à Paris, h' !"■ septembre 1637. d'une famille ancienne dans la robe.

Destiné au barreau comme ses ancêtres, il fut reçu avocat, et ne plaida quune seule cause. Il la perdit, et renonça désormais à cette carrière des procès où la jurisprudence et l'équilé sont trop rarement d'accord. Quittant donc la loge pour l'épée, il fil ses premières armes comme lieutenant de cavalerie au siège de Lille oii il eut le bonheur d'être remarqué par Louis XH , (pii le plaça dans le régiment de ses

— lli) -

iï.irdcs, ce (iiii cliil aloi's pour un oi'licKîr suhalUîiiic, ;i |m'|ih' t;('iililh(niHH(', une laveur signah'e; car le régiinenl des f^'anlcs élail composé de ce que la noîjlesse avait de plus distingué, lu plus lard, quand le même monarque songea à l'aire fialinal major dans c(; môme corps, le duc de la Feuillade, qui en était colonel, dit au roi : ((Sire, vous pouvez l'aire de lui un chan- )) celier, un ministre, un ambassadeur, un général d'armée, » mais non pas un major de gardes.»

Servant sous Condé, Catinat fut blessé à la sanglante» journée de Senef (H août 1674). Le prince, (lui prodiguait peu de pareilles marques d'intérêt, écrivit à Catinat pour lui témoigner toute la part qu'il prenait à ses soufïrances. « Il y a si peu » de gens faits comme vous, lui disait-il, qu'on perd trop » quand on les perd.»

Tour à tour major général dans une campagne, commandant de cavalerie dans une autre, négociateur à Pignerol, où il s'agissait défaire accepter au duc de Mantoue l'alliance impérieuse de Louis XIV^ et une garnison française dans ses états, gouverneur à Casai dans leMontferrat, où il rétablit la discipline parmi les troupes françaises; ailleurs, dirigeant les fortifications et les sièges avec Vauban, il mit le comble à sa gloire dans cette campagne de 1690, où, cbargé d'envahir le Piémont, il triompha à Staffarde de l'habileté du prince Eugène. La prise de Saluées, celle de Suze, ces deux clefs des Alpes, furent le fruit de cette victoire; mais Catinat ne prit point Turin, et Louvois l'accusa détenteur et de timidité.

Ici commence la lutte qu'eut désormais à soutenir ce sage général contre les erreurs et les préventions de ce ministre, habile sans doute, mais encore plus présomptueux. De son cabinet de Versailles, ne voyant que des triomphes faciles, Louvoi intimait ses ordres absolus aux généraux, qui, placés dans le centre des difficultés, étaient souvent obligés, pour obéir, de tenter ce qu'ils savaient impossible. Ce fut après la campagne de StalTarde et la prise de Suze et de Saluées qu'il écrivit à Catinat : '< Huoique vous ayez fort mal servi le roi dans celle cam-

» i)aj2;iie, sa inajcsli' vciil lucn nous loiiliiiiicr noIit iiraliliciilioii » ordiiiairc. »

Porlaul dans le inrlicr des armes la raison d iiii pliilosoplir cl les scnliniciils d'iiii ciloycii, Câlinai ne voyait dans la liucnc (ju'une calamité pu])li(iuo : il ii (iail pas moins rconomc du sang doses soldais (pie des trésors de l'I^tal; il ne jiarlai^rail pas le mépris orgueilleux el inhumain de Louvois pour les ennemis de la Kranee, et mettait lout son art à rendre la guerre moins mallaisante. Tant de modération à l'égard des vaincus n'entrait pas dans leé vues du ministre, etCatinat lut souvent obligé d'éluder, sous ce rapport, l'entière exécution des ordres (pi' il recevait.

Cette conduite eut pour résultat de le l'aire aimer des peuples conquis, et rien ne lui fait plus d'honneur, peut-être, que cet article du gazetier hollandais : « Cette province a eu » le bonheur que les troupes françaises fussent commandées » par M. de Catinat; si c'eut été tout autre, le pays entier aurait » été brûlé.» Dans plus d'une occasion les habitants des villes lui offrirent des présents considérables, en reconnaissance des maux qu'il leur avait épargnés ; mais on pense bien que Catinat ne voulut jamais rien accepter. Toujours semblable à lui-même, il ne donnait rien à la vaine gloire, il eût regardé comme criminelle une victoire inutile. Nul capitaine ne fut plus jaloux de réduire toutes ses opérations en calculs, nul ne laissait moins à la fortune.

Cette justesse de vues, cette maturité de réflexions justifiaient son surnom de Père la Pensée, aussi bien sans doute que ce calme heureux, cette sérénité d'àme qui ne l'abandonnait jamais dans la faveur comme dans la disgrâce, après une victoire comme après une défaite.

Catinat n'avait pu détourner Louvois de la prise de Turin, qu'en lui proposant la conquête du comté de Nice, dont il emporta la capitale après cinq jours de tranchée. Louvois tourna de nouv(nui ses regards sur Turin. En vain Catinat lui reprisseule le danger de laisser derrière soi sans les prendre Yeillane,

Carmagnole elConi. Tout fut iimlilu : il mrul l'ordrii (1(; marcher sur Vvréc et s>ir Turin. Toute l'armée est dans l'élonnementet l'inquiétude. «Messieurs, dit tranquillement Câlinât .1 » ses officiers, je sais ce que c'est qu'un ordre; marchons.- Cette fois cependant il devait en être quitte pour cet acte d'obéissance : la réÛexion ramena Louvois, cl l'ordre fut révoqué.

Libre enfin de suivre une marche régulière, Catinat prend Veillane et Carmagnole. Il ne reste plus qu'à assiéger Coni ; une fausse opération de Feuquières, qui servait dans son armée, et bientôt l'approche du prince Eugène, amènent la levée du siège. L'armée française se retire avec précipitation et se voit la route de Turin ferm'ée. Bien que Feuquières fût l'ennemi de Catinat, le vertueux guerrier ne se permit pas même la plain.te. On le pressait de déférer le coupable au ministre, (f Je ne veux point me » rendre dénonciateur,» répondit-il. Il lui était cependant facile de prévoir que la calomnie profiterait de son silence pour rejeter sur lui la faute qu'il dédaignait de faire punir. Le seul soin qui l'occupait, alors, c'était de réparer le mal qu'il n'avait pu empêcher. Le prince Eugène et le duc de Savoie s'avançaient avec des forces très-supérieures et menaçaient à la fois Pignerol et Suze. Par ses habiles dispositions Catinat disperse les troupes ennemies, les force à la retraite et s'empare de Montmélian, dont la prise rend aux Français la supériorité d'une campagne qui semblait perdue.

• L'époque la plus brillante de sa vie, c'est lorsqu'il vint à Versailles concerter le plan de campagne de 1693, que la victoire de Marsaille devait rendre si glorieuse. Louis XIV l'honora de l'accued le plus flatteur, adopta tous ses avis ; puis à peine revenu dans son camp, Catinat reçut le bâton de maréchal. Il apprit qu'en lisant la liste sur laquelle était porté son nom, le roi s'était écrié : (( C'est bien la vertu couronnée. >> Alors, pour la première fois, l'àme de Catinat sortit de son calme ordinaire , et il en convient naïvement : (( Je suis » agité, disait-il. d'une joie que je ne connaissais pas encore. »

Il (loiuia itu roiiri'icr (|iii lui apportait k' hàtuu un billet de mille écus à toùclier sur Paris. .Mais ce eounier si bien n'coiiijjeiisé n'avait l'ait (|ue leniplaeer un livnlilhonnne tombé malade en ebeinin, et (|ui prétendit ipie la i:;ralili('ation lui appartenait de droit. Le nouveau maiécbal, instruit de cette discussion par son lionnue daU'aires, répondit : h (juon donne deux mille écus à '< chacun des deux. » El pourtanl il n était pas riche.

Cepemlant les ennemis tenaient Casai bloqué et.assiégeaîent Piirnerol. H fallait surmonter nulle obstacles avant d'aller vaincre à .Marsaille ^V octobre 1()03).

Après les dispositions savantes qui assurèrent le succès de celte journée, rien ne lit plus d'honneur à Catinat que le récit de cette bataille, qui nous a été conservé tel qu*il l'écrivait au roi. La valeur des troupes, la conduite des olficiers, sendjlent avoir tout l'ait, et lui rien, et, comme après Stalt'arde, on pouvait demander de bonne foi en entendant la lecture de sa dépêche : « M. de Catinat y était-il ? » Son armée ne lui en rendit qu'une plus éclatante justice; après la victoire, la gendarmerie Irançaise pendant son sommeil entoura sa tente de trente drapeaux pris à l'ennemi, et ses regards à son réveil ne rencontrèrent que des trophées.

A son retour de Piémont, Louis XIV, après l'avoir lojiglemps entretenu d'opérations militaires, lui dit : (( C'est assez )) parler de nosatïaires, comment vont les vôtres? — Fort bien, » repondit le maréchal; grâce aux bontés de Votre Majesté, j'ai » tout ce qu'il me faut. — Voilà, dit le roi en se tournant* » vers les courtisans, le seul homme de mon royaume qui me » tienne ce langage. »

Dans les loisirs que lui laissait la paix, Catinat s'occupa des moyens de détruire les abus qu'il avait observés dans la guerre. Une réforme dans toutes les parties de l'administration militaire, dont il voulait écarter la fraude et les gains illicites des fournisseurs, lui paraissait surtout nécessaire. Tel était le genre de grâces que ses mémoires sollicitaient auprès du gouvernement. La conformité des vues et l'aniour de la patrie l'avaient

étroileiiHiil lir avoc un iiiilrc iiucrriri- doiil le nom ii Csl p.is moins populaire, lemarérlial de Naiihan.

Onaïul le dauphin alla laiic ses premières armes devant Phi lisl)()urg, ce i'ut à Vauban que Louis XIY associa Câlinât pour la conduite du siège. Dans^la dernière campagne qu'il fit durant la guerre de la succession, sous le maréchal de Villeroi, il fui blessé au passage de l'Oglio en couvrant la retraite de l'armée ; et les soldats dans leur sollicitude ne cessaient de demander : « Comment se porte notre Père la Pensée ? » Cette» campagne, funeste pour la France, ajouta cependant à la gloire de Catinatpar la manière 'dont il supporta l'injuste arrêt du roi, qui l'avait subordonné à son égal en grade. Le motif.de cette préférence en faveur de Villeroi, assidu à l'église et au petit lever, mais très-mauvais général, était l'irréligion dont on accusait le vainqueur de Marsaille. « M. de Catinat sait son ')) métier, disait M'"*^ de Maintenon, mais il ne connaît point » Dieu. » Cette accusation sans preuve avait suffi, Catinat pouvait demander sa retraite; mais, s'élevant par sa longanimité au-dessus de la disgrâce, il mit tout son zèle à seconder le chef qui le remplaçait, sans que cet effort parût rien coûter à son âme aussi grande que simple : « Les méchants seraient outrés, j) disait-if, s'ils savaient jusqu'où va mon intérieur sur ce sujet, jj

Les revers éprouvés par Villeroi avaient fait revenir la cour au plan de défense qui avait causé la disgrâce de Catinat; et Villeroi lui-même exprimait les mêmes plaintes que ses prédécesseurs sur les difficultés de cette guerre. Catinat de retour à Versailles eut avec le roi une longue entrevue ; c'était une occasion de récriminer contre l'inhabile général qu'on lui avait préféré. Mais il répondit au roi, qui le pressait de s'expliquer à cet égard : « Ceux qui ont cherché à me nuire pourront être » fort utiles à Votre Majesté ; j'étais pour eux un objet d'envie ; » quand' je n'y serai plus, ils serviront mieux. »

Pendant la belle saison il habitait une maison de plaisance à Saint-Gratien, dans la vallée de Montmorency. Occupé de studieuses et paisibles méditations, il se promenait souvent seul,

cl SCS aniis s iiliNlcM.iiciit dr Iroiil.lci' ses pensées solilaires. Les liahilanls de la carnitai^iie adniiraieiil la siin|dieilé de son extérieur. Il se plaisail à les enlieleiiir, pourvoyait à leurs l)(>soiiis, les eneouraiïeail aux exercices du corps, et leur distribuait luimême de^ pi'ix. V Paris il avail cliuisi sou lo^cmenl d.iiis un de> (piarliers les plus solilaires. l/encdos des r.liarlreux. (pii n était pas eloiirne de sa demeure, était s;i j)romenade l'avorite. On l'y vil iiuelquelois jouer aveu des eiilaiils. il visitait souvent les Invalides. Un. entant (le iils de son homme d'affaires) vint un jour avec l'empressement naïf de son âge le prier de l'y mener. Il prend l'enfanl par la main' et le conduit à ce séjour dés braves. A la vue du maréchal, la garde prend les armes, le tambour hat aux champs, les cours se remplissent, on s'écrie de tous côtés : Voilà le Père la Pensée! Ce mouvement cause à l'enfant quelque frayeur. Catiriat le rassure: a Ce sont, dit-il, ■' des marques de l'amitié qu'ont po'ur moi ces braves gens. » * Il le mène partout, et lui fait tout voir. L'heure du dîner vsonne, il «uitre dans la salle, puis avec cette franchise guerrière qui rapproche toujours le soldat de ses chefs, il boit à la santé de ses anciens camarades et fait boire l'enfant avec lui.

Les désastres de la guerre ayant ruiné les finances, Catinat cessa de recevoir ses pensions. Il résolut d'abandonner entièrement la capitale, et de se fixer à Saint-Gratien. Il voulut même renvoyer ses principaux domestiques; mais ceux-ci se jetèrent à ses pieds, le conjurant de permettre qu'ils lui restassent attachés sans autre récompense que l'honneur de le servir. Il ne put résister à des prières aussi honorables pour lui que pour eux. Vers la fin de sa vie le roi songea. à le décorer du cordon bleu. Catinat, qui avait accepté avec tant de joie le grade de maréchal de France comme la récompense de ses services, ne pouvait regarder cette nouvelle distinction que comme une. faveur : il refusa. Sa famille lui représenta le tort qu'il allait lui faire, qu'on pourrait croire que ce refus n'était fondé que sur la nécessite de faire ses preuves. « Si je vous fais tort, dit-il, rayez- » moi de votre généalogie. »

Dans SCS (IcriiiÎTcs aimées il cessa de parailrc a la cour, vivant à Saint-Gratien entre un petit nombre d'amis et des livres. Plutarque et la Bible étaient ceux qu'il lisait le plus souvent. Après une maladie, qui était plutôt un affaiblissement progressif (pi'une suite de soufTrances, il mourut après avoir demandé les secours de la religion. Ses dernières paroles lurent : Mon Dieu, j'ai confiance en vous. Aucun de ses domestiques ne fut oublié dans son testament, ({ui commençait par des legs pieux aux églises et aux hôpitaux.

Il n'avait augmenté ni diminué sa fortune ; il n'avait jamais été marié, et n'en fut que plus fidèle toute sa vie au culte de l'amitié. Et dire que parmi ses amis les plus chers il comptait Fénélon, c'est assez faire son éloge.

Charles du'Rozoir

Nommor Fénôlon , c'est nommor aux onfaiils lo Télémaque, c'est nommer aux mères le Trailé sur J'éducahon des fdles, un livre fait pour une mère et^levenu depuis la règle de toutes les mères ; c'est nommer à l'Eglise le Traité stir l'existence de Dieu, le Ministère des Pasteurs, les Lettres spirituelles, et nombre de livres encore qui lui ramenèrent nombre d'àmes égarées; c'est rappeler aux amis de la morale les Dialogues des morts, la Direction pour la conscience d\m roi : mais, à meilleur droit, il est un livre qui devrait se nommer dans nos esprits en même temps que ce doux évêque si justement appelé le Cygne de Cambrai : ce livre, il ne l'a pas écrit, il a fait mieux encore, il a, si l'on peut parler de la sorte, agi ce livre, traduit de parole en action, de précepte en exemple dans sa vie, ce livre, le plus beau des livres après la

Bible et l'Kvaiiiiiilc.cc livre (|ue i'Ail(.'iiHij;ne dispute h la France au nom de Thomas V-Kempis, la France à l'Allemagne au nom de Jean. Gerson, et dont Hossuet dfsait: Ce n'est pas A-Kemins, et ce II est pas Jean Gerson, c'est le Saint-Esprit (jul a fait l'Imitation de Jésus-Christ. La vie de Fénélon, c'est un cinquième livre de l'imilalion. Douceur, humilité, résignation, patience, immolation de lui-même en tout temps, en toutes choses, charité sans bornes, soujnission absolue, tels sont les traits divins qui marquent à chacune de ses pages cette vivante imitation du Christ.

L'enfance de Fénélon s'écoula tout entière au château de ses pères en Périgord. Il y était né, le O.aoïit 1651, d'une famille ancienne et illustre. Ses progrès avaient été si rapides, qu'il sortait à peine de l'enfance , quand son oncle , le marquis de Fénélon, -l'appela à Paris pour y suivre un cours de théologie nécessaire à sa vocation naissante. La première fois qu'il s'y montre, c'est un soir, dans l'un des plus nobles salons de la capitale ; une société nombreuse et choisie se presse autour de lui pour l'entendre ; il a quinze ans à peine, il en paraît moins encore ; et il prononce un discours qu'il a composé lui-même. En l'écoutant parler avec tant de force, de profondeur et d'onction, les uns oublient sa jeunesse, d'autres se refusent de comprendre une telle précocité ; d'autres enfin rappellent comment il y a vingt-cinq ans le grand Bossuet débutait pareillement à l'hôtel de Rambouillet ; et de ce rapprochement ils augurent un avenir splendide pour le jeune orateur, qu'ils félicitent à l'envi. Pourtant au milieu de cet auditoire émerveillé se détache une figure muette, grave et songeuse ; c'est l'oncle de Fénélon ; il est plus effrayé qu'heureux de cet éclat préînaturé. Il se demande déjà comment il pourra soustraire son jeune apôtre aux séductions de la gloire et du monde ; dès lors il se résout à précipiter son entrée dans la vie religieuse. En effet, quelques jours s'écoulent à peine, et Fénélon est au séminaire de Saint-Sulpice. Le monde parle encore de lui, qu'il a déjà oublié le (nonde; tous l'y cherchent encore, qu'il ne cherche

|>lu> (]ii(' hicii (i l.'i scit'iicc en Dn'ii cl poiir iMcii. h.iii> «('lit' pieuse relrailc il se loitilic diins sa vocalioii. se pendre mieux encore de Tcspril evant^'clicpie, el »in(| ans a|)rcs il csl ordoinic prèlre. Kn nous rappelant Kénélon connue un des anj^^es terrestres (pii ont traversé le monde selon l(^ (Ihrist eu faisant le h'u'H, c'est moins la beauté de ses écrits que celle de son Ame (pu doit attin^r nos regards. Sous ce pt^inl de \ue, la vie de Kénélon s'ouvre et se partage en trois époques, oii, sous des jours bien différents, l'obscurité, la prospérité et l'adversité, il nous apparaît toujours également dévoué, calme, humble, et d'autant plus grand (ju'il s'humilie davantage. A la première époque répond son séjour ;mx Nouvelles Catholiques, à la seconde le temps qu'il passe à la cour auprès du duc de Bourgogne, à la troisième enfin sa disgrâce et son exil à Cambrai.

Les Nouvelles Catholiques.

« Quittez-vous vous-même, et vous me trouverez et vous vous retrouverez vous-même avec moi. >> Voilà les paroles que Jésus- Christ adresse à l'àme dans l'Imitation, voilà les paroles qui semblent avoir dirigé Fénélon dans la conduite de sa vie entière. A peine est-il sorti du séminaire, qu'il se quitte lui-même, et de trois routes qui s'offrent à lui, il choisit celle que son inclination cherche le moins. On envoie alors des missionnaires au Canada, et cette terre inconnue, ces forêts vierges, ces peuplades errantes à gagner à l'Evangile, les chances du martyre qui s'attache à cet apostolat lointain, tout sourit à Fénélon ; maissatiière dit un mot sur la faiblesse de tempérament qu'elle lui connaît, et il y renonce. Cependant une autre mission est . dirigée au Levant, l'imagination de Fénélon s'enflamme- de nouveau; la Grèce est là, la Grèce, où se rencontrent, comme en son propre génie, le profane et le sacré, Socrate et saint Paul, le Parthénon et l'Église de Corinthe. ^lais en même temps on lui propose la direction des Nouvelles Catholiques, associa-

lion (les lillcs pieuses et bien nées, vouées il ICducalion des jeunes protestantes converties. Aussitôt Fénélon accepte avec joie ces hwtnbles fonctions, heureux de résigner son penchant en vue de Dieu, comme il l'avait fait d'abord en vue de sa mère. Pendant (b\ ans il ejisevelit son ^'énie dans les soins, dans les devoirs que lui imposent la supériorité de cet établissement; sa sollicitude descend aux moindres détails; il semble (pi'il ait. pour comprendre les besoins de ces jeunes enfants, pour forjiier ces pieuses filles à l'enseignement maternel de la religion , il semblé qu'il ail le cœur et l'instinct d'une mère joints à la sagesse éclairée d'un père tendre. Pas un« de ses journées n'est dérobée à son jeune, troupeau ; mais le soir nous le retrouvons au coin du feu des ducs de Chevreuse et de Beauvilliers, nobles amitiés qui surent le découvrir dans l'bbscurité dont il s'enveloppait et le suivirent jusqu'à la fin, plus fidèles encore à ses revers" qu'à sa fortune. Ces dix ans, perdus au vain jugement du monde, ne devaient l'être pourtant ni. pour l'avenir ni pour la gloire de Fénélon ; ils devaient se retrouver tout entiers dans un livre qxii, comme tous les livres de Fénélon, est une bonne action. Ce livre est le Traité sur l'Éducation des filles, où Fénélon résume toute l'expérience qu'il avait acquise, tous les avis qu'il» avait donnés aux Nouvelles Catholiques.

.4 ce livre il en fait succéder un autre sur le' ministère des pasteurs, et celui-ci lui est inspiré par l'exemple et l'amitié du grand Bossuet, qui le distingue et l'attire alors auprès de lui. La France était encore émue au sujet de la réforme. Les massacres au non; du Dieu de paix avaient cessé depuis l'édit de Nantes; mais à défaut des épées la parole s'armait toujours contre la parole. Bossuet était l'un des agresseurs les plus redoutables aux -réformés. Fénélon croit devoir s'élever en. faveur de la tolérance dans son Ministère des Pasteurs. Ce livre attire le suffrage de Bossuet, l'attention de Louis XIV. L'auteur est appelé à agir comme il écrit; on lui confie le succès d'une mission envoyée aux réformés du Poitou, et ce succès est complet. L'attention s'arrête désormais sm;lui* et non-seule-

l.iO —

iiiciil I alIciilKUi, iiiiiis ciintrc le cIioI.n (\v l,(»uis \h , (jui I appelle comiiic pivcepU'ur auprès de son pelil-iils, le jtniiK' due (le IVuiriiogiie. Dès Uns Kénolon échappe à l'obscuiilé, el c'esl à la ('(tur (pi'il nous l'aul suivre sa loiluiie el a|»preii(lre de lui coiinneiil le Mai clirelien ne doit j)as plus s'arnMcr aux l)i<'ns (le ce monde, (pie le voya^iiHir ne s'arrèle au pied de cliîKiue ailuc dont laNcnue le mène à la cilc dc'sirèe.

La Cour.

S'il est vrai de dire que. le plus beau livre de Fénèlon soil celui qu'il n'a pas écrit, sa propre vie, il ne l'est pas moins d'ajouter que son œuvre la plus méritoire, celle (jui lui demanda le plus d'art et lui valut le plus d'admiration, fut le jeune duc de Bourgogne. Quand il fut remis entre les mains de Fénélon, il avait été déjà gâté par la servilité de ceux qui l'entouraient ; il savait ce qu'il était, ce qu'il devait être, et se croyant tout permis, il était volontaire, enq^orlé, capricieux, d'une mopgue insupportable autant que ridicule. Fénélon sut non-seulement faire •disparaître ces défauts, mais encore les transformeren qualités aimables, et cela sans efforts apparents, sans réprimande. Une fois il guérit son élève de la colère en lui mettant sous les yeux les emportements aveugles d'un menuisier dont le jeune prince avait simplement touché les outils : une autre fois il abat sa petite vanité princière; le duc de Bourgogne lui a dit : « Je ne me laisse pas commander, je sais qui vous êtes et qui je suis. »■ Fénélon ne répond rien sur l'heure, mais le lendemain il le prend à part : « Vous m'avez dit hier que vous saviez qui je suis et qui vous êtes; vous n'en savez absolunuent rien, et il est de mon devoir de vous l'apprendre. Des valets. vous ont dit sans doute que vous étiez plus que moi, et vous me forcez à vous dire que je suis plus que vous. 11 ne s'agit pas de votre naissance, elle n'ajoute rien à votre mérite personnel;- je suis au-dessus de vous par les lumières et les connaissances. Vous

n'en sauri<'Z doulor, vous no snvez quo vAi que j(! vous ai appris, ,4 cela comparé àCe qui me resterait à vous apprendre' n'est rien. Ouantfi l'autorité, vous n'en avez aucune sur moi. et je l'ai moi-même pleine et entière sur vous. »

Puis, à l'appui de cette remontrance d'une fermeté si sage <'t si digne., Fénél on lui raconte une fable ; il lui montre le jeune Hacclius jouant de la tlùtesous un arbre entre Silène couché à ses pieds, Silène qui admire toujours, et un jeune faune qui, caché derrière lui, rit et reprend tout haut les fautes qui échappent au jeune dieu. Bacchus impatienté se retourne et lui dit : « Comment osez-vous reprendre un fils de Jupiter 1 » Mais hfaune réplique : <c Et comment un fils de Jupiter ose-tril bien faire des fautes! >) Et Fénélon explique au jeune prince comment les fils de rois sont ainsi placés entre. un Silène, la cour, qui, prosternée devant eux, les admire quand même, etle peuple, fAune railleur aux aguets derrière eux, le peuple, dont la voix sincère se rit de leurs fautes et les transmet fidèlement à l'histoire. Le maître conclut alors en engageant son élève à veiller sur ses actions de manière à faire de la voix du peuple l'écho des voix de la cour. Enfin ce n'est plus une fable, c'est tout un livre où le jeune prince peut suivre le développement de ses qualités, comme on suit dans un miroir fidèle ses propres mouvements, c'est le Télémaque, écrit' tout entier pour lui, d'après lui et rien que pour lui. Cependant cinq ans se sont écoulés, et Fénélon s'est tellement abaorbé dans l'éducation du royal enfant, qu'il est à la cour comme n'y étant pas. Il n'a encore demandé ni obtenu aucune faveur, sa noble et douce simplicité a seulement gagné les cœurs en même temps que son élocution finement éloquente enchaînait les esprits. Jamais, le seul peutêtre de son siècle, il n'a pu se décidera flatter Louis XTV ; aussi ce prince est-il seul à sentir peu de goût pour lui. Néanmoins, après cinq ans, il répare son oubli et accorde enfin à Fénélon l'évêché de Cambrai. Dès ce moment la fortune de Fénélon s'arrête, et ce n'est plus de succès en succès, mais de disgrâcîe en disgrâce qu'il nous faut suivre sa destinée.

A'.iktHhvAl.

Im^'iiôIoii coimiiil mit' limlc dans sa vie; le i-'w] le jx-rmil ainsi aliii (le luuis apprendre par sou exemple eommeiU ^jous devons revenir sur nos torts et les reconnaiire avec humilil/^ Féiiéloii, ({ui s'élait si bien tenu eu i^arde vis-à-vis du pres(if!;e dos i^'randeurs, ne sut pas rester dans la mèine niesiire vis-à-vis d'un prestige l)ien autrement puissant sur lui, les droits du malheur et de l'amitié. Bossuet le persécutait pour l'amener à eondauHier lui-même les principes d'une madame Guyon <pj'il savait èti'e son amie, et qui venait d'être arrêté(\ jugée; comme hérétique, b'énélou s'en défendit d'abord par délicatesse, puis, blessé par la soupçonneuse insistance de Bossuet, il y. répondit par un Hvre, et ce livre atténuait, défendait même les principes de son amie, et dans ce livre, pour la première fois, sans doute à son insu, Fénélon, le pasteur fidèle, s'écartait du sentiment de l'Eglise à propos de la grâce et du pur amour. C'est alors qu'on vit Bossuet traverser impétueusement la cour.assemblée autour de Louis XIV, et déposant le livre entre les mains du roi, accuser hautement à la face de la France et du monde, M. de Cambrai coupable d'hérésie. A cette accusation, la cour s'étonne, s'émeut, se récrie ; le roi prononce contre Fénélon une sorte de. bannissement, il l'exile dans son.évjêché de Cambrai ; madame de Maintenon, la plus fidèle amie du disgracié, s'éloigne de lui avec froideur, et de toutes ces mains qui cherchaient autrefois la sienne, Fénélon ne trouve plus à presser que la main loyale du duc de Beauvilliers. A ce moment-là même, on vient lui annoncer que son palais épiscopal, à Cambrai, a été dévoré par l'incendie, ses livres, ses manuscrits, ses papiers, tout est perdu ; et Fénélon ne répond à cette nouvelle désastreuse que par ces touchantes paroles r (^ Il vaut mieux cent fois que mon palais ait été brûlé que si c'était la chaumière d'un pauvre homme.» Vainement Bossuet lui propose une conférence oii ils

(lisciilcnml leurs principes; Fénékm refuse des en remellre mu jugenienl humain; c'est à la cour de Rome, c'est au vicaire de Jésus-Christ (ju'il soumettra son livre et sa cause. Et je voudrais n'avoir pas à le dire, mes jeunes amis, mais Dieu permet parfois l'injustice' à un homme, afin d'en éprouver un autre, et c'est ])Ourquoi sans doute Louis \IV et Bossuet avec lui, msis- •tèrent si longtemps, si ardemment auprès de la cour de Rome pour en obtenir la condamnation de Fénélon. Enfin, le doux évêque apprend que ses principes ont été réprouvés par le Samt- Siége, et c'est alors qu'il s'élève par son humilité, je ne diraipas au-dessus de Louis XIY, de Bossuet, mais au-dessus de ■ lui-môme. La ville entière convoquée par son appel se presse dans la cathédrale de Cambrai ; il monte en chaire, et lui-même apprend à ses fidèles sa propre condamnation ; il s'accuse de sa faute avec humilité, repentir et douleur, il en demande pardon à Dieu, à l'Église, aux âmes qu'il peut avoir détournées; il renonce solennellement à ses principes, et conjure .tous ceux qui les auraient suivis d'en faire l'abandon comme lui-même. Puis, ce qu'il a.fait envers son (Jiocèse il le fait vis-à-vis de la France, par un mandement si simple, si respectueusement soumis, si touchant, qu'il arrache des larmes à tous. A cette époque, et malgré Fénélon, par l'infidélité d'un domestique, le Telémaque fut publié ; la malignité'ne manque pas d'insinuer à Louis XB que ce livre renferme une critique de son règne, et que l'imprudent Idoménée n'est autre que lui-même ; aussi ordonne-t-il que l'ouvrage soit saisi ; mais cette précaution accélère, exalte même le succès du livre ; les presses étrangères le reproduisent aussitôt, il est dévoré d'un bout de l'Europe à l'autre, et chacun s'empresse d'y reconnaître, d'y chercher et d'y applaudir la critique de Louis XTV, tandis que Fénélon n'a songé, en l'écrivant, qu'aux vertus du duc de Bourgogne. Quoique vivement pénétré par l'injustice qu'on fait à son caractère, Fénélon la souffre sans se plaindre ; sa muette réponse au ressentiment du roi n'est- pas moins éloquente que ne l'a été sa soumission envers l'Église. Louis XÏV touche alors à cette époque de son

l.Ti —

n'iiiic (tii les anm'cs ne s(»nl plus coiMpIcrs (pic p,ir les rcNcrs. L.i vicloirr maïupic à ses drapeaux, la discllc surviciil, cl le p.iiii inanquçà sonarinôc. Alors IÏ'ik'Ioij. de ses |»r(>prcs deniers, une aiuico cnlicrc nourrit liu-iiuk' de Louis \l\. Il.(>sl, à vrai dire, sur cette fronlicn» où le bon ange de la France l'a |)lacc. il est à lui seul la incillcui-c armée cpiail Louis \l\ . Ou dii-ail (pj'il se multiplie; connue ces preux généreux qui s'élancent dans les comhals au devant du chef, il semble que Fénélon veuille opposer sa poitrine à tous les coups qui cliercbeut la France, et par le respect qu'il commande aux ennemis, par la vénération aflectueuse qu'il inspire au prince Eugène, leur général, il dél'end mieux le pays que nos soldats découragés.

Cependant le père de son élève vient de mourir ; le duc de Bourgogne jouit d'une sorte d'avant-règne, et du fond de son exil, Fénélon le prépare, par ses lettres, à sesdevoirsderoi, au bonheur de la France. Et tandis qu'il veille de si haut sur les intérêts du royaume, les moindres besoins de ceux qui l'entourent appellent encore son attention et ses secours. Tl établit des écoles, fonde un séminaire, visite les malades, panse les blessés, donne lui-même aux plus humbles enfants de l'Église le pain de là parole ;.il semble qu'il ait l'instinct de la douleur, partout 011 l'on pleure, il apparaît aussitôt pour essuyer les larmes. In soir, c'est au fond d'un village écarté, dans'une chaumière. Une vache, la vache unique, le trésor, l'amie, la nourricière des pauvres gens, a été perdue. La famille désolée s'écrie : (( Qui nous la rendra? » On frappe à la porte, on ouvre, Fénélon entre. <' Monseigneur! c'est Monseigneur! » Et la vache est oubliée; mais les larmes ont mis Fénélon sur la voie d'un chaerin ; il faut tout lui dire, il promet une vache, il en promet deux. K Hélas! ce ne sera point notre Brunau qui nous aimait, que nous aimions. » Il le sent bien ; il s'en va tout troublé par la douleur de ces bonnes gens ; mais voici qu'au milieu du bois qu'il traverse, une vache vient à lui; il l'examine, l'appelle, c'est la Brunau perdue, il n'en faut plus douter; il la saisit par "la corde qui pend à son cou. et la tirant après lui une demi-lieue, malgré

riu'urr av.iricn', lOltscurilc, la vosrv (|iii loiiihc, il r.imciic la vaclic bien aimée à la pauvre l'amille. Il f'aul iriiaginer les ravissements, les rires mêlés de pleurs, les baisers, les bénédictions, (oui le village qui s'éveille, qui dresse un brancard de feuillage, allume des flambeaux, et malgré son prélat bien aimé le rapporte en triomphe à son palais de Cambrai ; il faul imaginer, non décrire tout cela !

Le sort gardait encore deux coups cruellement sensibles au cœur de Fénélon. Le premier fut la mort du duc de Bourgogne ; hélas ! c'était son œuvre la plus chère ; puis dans cette mort ï\ entrevit plus d'une mort pour la France; il comprit les désastres que lui préparaient de loin la régence du duc d'Orléans; il cherchait à les prévenir par des lettres où il essayait de ranimer la foi éteinte dans le cœur de ce prince, quand la mort de son plus cher ami, le duc de Beauvilliers, acheva de briser ce cœur trop aimant. « J'ai vécu pour l'amitié, je mourrai par elle, » s'écria-t-il ; et il mourut en effet peu de mois après; mais il eût pu dire aussi bien ; « J'ai vécu pour Dieu en mourant chaque jour à moi-même ; il est temps que j'achève de mourir pour aller revivre et me glorifier éternellement en Dieu ! »

J( LIA Michel.

IIAIIAIIE M SËVIliNÉ.

Nous avons peint l'ange de la force et de la grandeur, Charlemagne; l'ange de la miséricorde et de l'inépuisablecharité, saint Vincent de Paul. Voici aujourd'hui l'ange de l'amour maternel.

Marie de Rabulin, immortelle sous le nom de madame de Sévigné , naquit le 5 février 1627, de Marie de Coulanges et du baron de Chantai, beau nom entouré d'une auréole d'angéliques souvenirs : madame de Chantai, que l'Église a élevée dans le chœur des saintes, et

MME 3E SEVIGNE .

I II Bp iWt

\AP<i?-" THOMAS

saint François de Sales, le vertueux ami de cette vertueuse l'eniUKi : aussi les religieuses de la Visitation, couvent fondé par madame d(^ ('.hantai, aïeule de Marie de Uabulin , a[)pelaientelles cette charmante petite-fdle de leiu' fondatrice une relupw rivante.

Ce surnom plein de grâce et de piété la suivit tout naturellement dans les pieuses solitudes et sous les religieux ombrages de la foret qui entourait l'abbaye de Livry, dont était supérieur son oncle l'abbé de Coulanges, devenu son tuteur après la mori de son père, de sa mère , de son aïeul. Ainsi, dès l'âge de neuf ans, elle était doublement orpheline. Si jeune encore, on ne comprend point l'étendue de telles pertes; mais plus on avance dans la vie, plus on sent combien nous manquent ces guides affectueux, un père, une mère. Marie dut sentir moins que toute autre orpheline l'absence de tant d'amour. Les deux mots par lesquels elle désigna depuis son enfance jusqu'au dernier de ses jours son oncle, son tuteur, l'abbé de Coulanges, le bien bon, ces deux mots prouvent combien de soins il prit pour lui faire oublier qu'elle n'avait point de père à saluer chaque matin, point de mère à embrasser, point de mère qui répondît à ses caresses.

Soyons convaincus que ce fut le sentiment de cet irréparable malheur qui, se développant dans le cœur aimant de Marie à mesure qu'elle grandissait, mit en elle le germe de son amour pour ses enfants. Années si ravissantes et souvent si cruelles de la maternité, elle en était loin encore et préludait à son entrée dans le monde par une éducation accomplie que lui donnait le bien bon. Italien, espagnol, latin, elle apprit ces langues avec la promptitude et la vivacité de son intelligence, et bien des fois, sans doute, on la rencontra un livre à la main, dans les alentours de l'abbaye de son oncle, cette fraîche forêt de Bondy, si formidable aux temps passés, et que protégeait cependant la miraculeuse chapelle de Notre-Dame des Anges.

Aussi modeste qu'instruite, et, comme dit Saint-Simon, sachant toutes sortes de choses sans jamais vouloir paraître savoir

IS'

rien, ollf attira dv honiic heure l'attention , non point tant par la beauté de son visaj^e (jue |)ar l'expression de bonté et d'esprit qui s'y laissiiit voir, et en Kiii. le 1*'^ aoiM, elle devint l'épouse de l'éléiiant nianpiis de Sévigné. Klle ne tarda point, hélas ! à élre convaincue (jue ce rnari n'était aucunement difine d'elle. Emporté par des désordres de toutes sortes, Henri de Sévigué la délaissa bientôt presque tout à fait, dissipa une partie de la fortune commune, et enfin reçut une mort digne de sa mauvaise conduite; il périt dans un duel, et un duel qui avait eu un motif honteux.

La nouvelle de cette catastrophe alla saisir madame de Sévigné dans la solitude des Rochers, où l'avait reléguée son mari, afin de se livrer avec plus de liberté à ses déportements. La conduite qu'il avait tenue envers elle eût été faite pour lui rendre moins amère l'annonce de sa mort; mais dans Henri de Sévigné, elle aimait le père de ses enfants, ses enfants à présent son seul bonheur ici-bas, et elle revêtit en pleurant les vêtements de veuve.

L'éducation de Charles et de Marguerite fut dès lors son soin de chaque jour, de chaque instant ; ce soin assidu eut, comme tout ce que l'on fait avec plaisir, un résultat parfait, et lorsque l'heureuse mère présenta ses enfants dans les brillantes sociétés dont elle était le diamant, elle eut la joie d'entendre de tous côtés des paroles d'éloges pour le gai et aimable Charles, pour la belle , la spirituelle Marguerite, et surtout pour l'institutrice.

Parmi les louanges que sa fdle inspirait, les plus vives sortaient de la bouche de M. de Grignan, qui bientôt la demanda en mariage et reçut sa main devant l'autel le 29 janvier 1669. Cette journée de divertissement et de joie, que l'on nomme une noce, est au fond un jour triste pour une mère, et sous ses sourires il y a bien des larmes, car c'est l'heure d'une séparation. Madame de Sévigné, pleine d'amour comme elle l'était pour sa fdle, dut avoir le cœur bien gros au milieu de toutes ces fêtes.

(Jii'nurail-CP doiK" été si l'avenir, l'avenir t\\n' la l'iovidence nous cach(3 avec un soin loul iiialernel, s'élail tout à eoui) dévoilé? La pauvre mère aurait éclaté en sanglots et en pleurs à la vue de sa fille s'éloignant d'elle pour aller vivre à une des extrémités les plus lointaines de la France. M. de Grignan était à peine marié, (|u'il fut en effet nommé gouverneur de Provence. Ainsi donc était trompé l'espoir qu'avait eu madame de Sévigné de ne jamais être séparée de sa fille lorsqu'elle la donnait pour épouse à un seigneur attaché à la cour.

Il faut cependant se résigner. 31. de Grignan obéit, il part; mais, cédant aux supplications de sa belle-mère, il lui laisse sa fille, sa fille qui va bientôt commencer à connaitre aussi par expérience, et en recevant du ciel Blanche, sa première née, quelle passion c'est que l'amour maternel, et combien elle doit de reconnaissance à sa mère. Madame de Sévigné ne perdra donc pas sa fille encore ! Mais comme elle compte les mois, les journées, les instants ! Enfin, M. de Grignan, depuis longtemps séparé de sa femme, la redemande, la rappelle, et le jour du départ est fixé : ce sera le 6 février 1671 . Ce jour devient alors le fantôme qui poursuit madame de Sévigné : ce fantôme, elle le voit, elle l'entend partout, sans cesse, dans la voix des horloges, dans chaijue baiser du matin et du soir. Le moment fatal approche, les apprêts sont commencés, et madame de Sévigné a le courage d'y prendre part jusqu'au moment où un sourd murmure se fait entendre. C'est le bruit du carrosse; soudain la pauvre mère pâlit, chancelle, tombe sur le sein de sa fille. Il semble que ces deux corps et ces deux âmes soient inséparables. Il faut se séparer pourtant! madame de Grignan s'arrache aux embrassements de sa mère, court au berceau de sa petite Blanche, la couvre de baisers sans pouvoir dire un mot, la place entre les bras de madame de Sévigné, descend l'escalier précipitamment, et s'élance dans la voiture, qui disparaît.

Madame de Sévigné est à présent seule, désolée, sans. enfants; son fils est à l'armée, au milieu de mille périls qu'évoque

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