LES INFORMATIONS
Antonine, placée entre un brillant foyer est une table à thé, venait d’achever son troisième déjeuner, dont elle partageait les biscuits avec son singe, lorsqu’on fit entrer près d’elle le jeune ouvrier tapissier.
— Madame, dit Étienne , notre maison de commerce possède en ce moment des objets de haute nouveauté , dont nous serions très-flattés de vous soumettre des échantillons, si vous vouliez bien le permettre.
Sans attendre la réponse, il tira deux coussins de pied de la toile qui les enveloppait.
—Voici, dit-il, des tapisseries avec fleurs en relief, et parfaitement imitées... Ce sont les premières de ce genre... La maison Daubry, qui fournit tous les plus grands hôtels du faubourg Saint-Honoré, vient de les recevoir de l’inventeur.
—C’est vrai, dit madame de Miroville, ils sont jolis, ces coussins.
—Veuillez considérer, madame, le travail de ces fleurs relevées sur leurs tiges.
—Je n’en avais pas encore vu de celte façon.
— C’eût été impossible,.. Notre maison vient de les recevoir au Bortir de l’atelier. - Mais M. Daubry, avant de les mettre en vente, a voulu les présenter à une personne d'un goût aussi éclairé que madame... et qui sait si bien apprécier la richesse et la distinction des objets.
—Oui, c’est ce que j’ai vu de mieux en tapisserie.
—Ces pervenches, cea marguerites sont si naturelles.,, on croirait, en posant le pied là-dessus , marcher sur une prairie,
—C’est bien... j’achète vos deux coussins.
Le singe s’en était déjà emparé.
—Laissez cela, Nestor, lui dit sa maltresse. Vous abîmez tout... Mais je veux jouir quelques jours de mes coussins avant que vous les ayez dévorés.
—Madame, reprit Étienne, il y en a douze semblables pour la garniture de salon ; je vais donc vous faire envoyer les autres.
—Ah l il y en a douze, dit Antonine. Alors, si c’est une garniture complète, il faut juger de l’effet qu'ils feront.
Elle passa dans lo grand salon avec le jeune ouvrier qui apportait les coussins, et, après avoir réfléchi, elle prononça :
—Oui, il faut en placer devant tous les fauteuils... cela les accompagnera. Mais laissez-moi donc tranquille, Nestor... vous voyez bien que je suis en affaire... Allez à votre niche, JP
Depuis une minute, Étienne était pensif.., Un éclair d'rnépiration passa sur son front.
Il regarda la case dans laquelle était allé se blottir le singe.
—Comment donc I s’écria-t-il, monsieur Nostor est logé dans une niche... comme un chien I
—Hélas l oui, dit Antonine, surprise et déjà attristée, Que faudrait-il donc ?
— Mais, madame, un pavillon mauresque... comme on en met partout maintenant, pour les king-Charles et autres animaux de prédilection. ,
—Ah t vraiment !
— Les niches n’étaient bonnes que pour leurg grands-pères I,,, Nous avons en ce moment, au magasin, quelque chose de parfait dans le genre dont je vous parle...
— Eb bien 1 voyons... allez-moi chercher cela.
— Un pavillon de quatre pieds... stylé mauresque... velours bleu de ciel avec franges d’or... fronton et colonnettes enrichis d’arabesques d'or...
— Oui, oui... je le verrai,., allez vite.
Étienne était ravi d’avoir déjà eu quelque succès dans les efforts qu'il faisait pour satisfaire aux désirs de l’abbé Savinien. Quoique la mission dont il était chargé eût uno apparence bien puérile, et presque coupable, il él it certain que dans la pensée de- son maître le but en était élevé et louable. Sa foi envers l'abbé Savinien eût pu subir de bien plus fortes épreuves.
En moins d’une heure, le jeune ouvrier se rendit dans la maison du marchand de meubles tapissier, chez lequel il travaillait, et en revint en faisant apporter le pavillon en miniature dont il avait parlé, et qui était réellement une des frivolités do luxe des plus remarquables.
Lorsque le nouveau logis de Nestor fut mis en place, madame de Miroville resta longtemps à le considérer avec extase. Cette merveille qui lui était arrivée ainsi par hasard et qui allait précisément servir à son singe, le premier objet de ses sentiments, la rendait folle de joie.
Étienne méditait encore dans le plus profond de sa pensée.
. - C’est beau ! c’est ravissant I c’est admirable l répétait madame de Miroville.
‘'■Le jeune ouvrier, les bras croisés, le front baissé, le regard appuyé sur le pavillon, prononça :
—Non, madame, c’est très-laid.
Antonine resta anéantie, et l’interrogea du regard.
Étienne, non moins grave, répondit :
— Ce bleu de ciel, avec le meuble de moquette, dans lequel le rouge domine, est d'un effet détestable.
— Oui I vous avez raison... Mais n’importe... ça m’est égal... Il faut avant tout que mon Nestor soit bien logé.
— Monsieur votre singe avant tout ; mais vous ensuite, madame... Et votre ameublement est tué par cet éclatant velours bleu.
— C’est fort désagréable... c’est un malheur même... Mais tant pis... Je ne veux pas changer ce pavillon.
— Non... Mais il faut changer le meuble.
Elle regarda fixement le jeune ouvrier et dit :
—Comment vous appelez-vous ?
— Étienne, madame.
—Eh bien, Étienne, vous ôtes un homme de génie... votre Idée vient de me tirer do peine.
— Madame... charmé que mon avis... quand je dis changer le meuble... on conservera les bois qui sont très-beaux et on les couvrira en bleu de ciel.
— Oui, certainement... Mais cela va me priver bien longtemps de mon meuble, et par conséquent de mon salon.
— Pas un seul jour, madame.
—Allons donc I
—Ces choses-là se font sur place. Je vais vous couvrir tout cela avec des housses que je prendrai à la maison ; je regarnirai les fauteuils un à un ; et, quand on enlèvera les housses, la transformation sera faite.
—En vérité, vous êtes un trésor, mon garçon... Commencez cet ouvrage le plus tôt possible... et je laisse tout àvotre disposition, car vous savez mieux que moi ce qui peut me plaire.
Étienne se retira enchanté Itii-même do son génie. Le soir il fit part à l’abbé Savinien du succès obtenu ; il allait, nonseulement avoir l’occasion de retourner chez la dame indiquée, mais s'y installer à la journée.
Le missionnaire lui donna do nouvcllos instructions, auxquelles le jeune ouvrier promit bien de se conformer avec la mémo confiance aveugle ; et il n’attendit pas plus tard que le lendemain pour retourner à la maison de la rue Saint-Florentin.
Chargé de rouleaux d’étoffe eide tous les outils nécessaires, il arriva chez madame do Mirovillc, où il s'installa dans le salon et so mit à l’ouvrage.
Pendant la journée entière, blotti devant un fauteuil, il planta d’imperceptibles clous dans l’étoffe azurée , distrait seulement de son occupation par madame de Miroville, qui, en passant, lui adressait quelques petits mots familiers, ou lui envoyait deux doigts de madère avec un biscuit, par mademoiselle Catharina, sa fommo de chambre.
Les jours suivants so passèrent de môme. Il avait compté élro plus heureux et entamer quelque conversation avec la maîtresse de la maison. Un jour, il fut près de se désespérer lorsqu'il entendit madame descendre et la voiture qui l’emmenait sortir de la cour.
11 garda une fort mauvaise humeur do ce contre-temps, et se
dit que, s’il devait passer beaucoup de journées ainsi, ce n'était pas la peine d’avoir déployé tant d’adresse pour faire passer un meuble du rouge au bleu, et manger des biscuits comme Nestor.
Comme 11 songeait ainsi, il entendit dans la chambre voisine le bruit d’un guéridon qui tombait, en entraînant avec lui les chinoiseries de porcelaine dont il était couvert.
Étienne écoutait, attendant les exclamations douloureuses qui suivent d'ordinaire de semblables accidents ; mais il entendit une joyeuse ritournelle chantée par la femme de chambre, qui entra au salon et alla se regarder à la glace.
*~Ahl vous étiez là, monsieur Etienne, dit-elle en apercevant l’ouvrier tapissier. Jé croyais que vous n’étiez pas encore revenu de déjeuner... Mais c’est égal... vous avez l’air d’un bon enfant... vous ne me trahirez pas pour ce guéridon renversé.
—Non, Certainement, dit-il. Je ne voudrais pas vous faire gronder pour un malheur qui vous est arrivé.
—Ce n’est pas Un malheur... je l’ai fait exprès.
— î)e casser ces porcelaines !.*.. pourquoi donc?
— Parce que madame y tenait.
—Dites-vous vrai?... mais vous risquez...
— Rien du tout. Je dirai que c’est le singe qui a fait tomber tout le bataclan par terre, et, comme il en est bien capable, on le croira... D’ailleurs, je le battrai pour qu’il ait l’air tout effarouché quand madame rentrera.
— Y pensez-vous!... faire cette méchanceté à votre maîtresse (
—Je lui devais quelque chose... pour>un soufflet qu’elle m’a donné l’autre jour devant le monde.
— Mais le singe!... Ah I mademoiselle Catharina!...
— Bah ! appelez-moi Catherine, quand madame n’y est pas.
— C’est donc elle qui vous a donné ce nom-là?
— Oui, comme elle se fait appeler Anlonine de Mirovillé, au lieu de Toinette Miro... son vrai nom... quand elle était femme de chambre.
— Ah! elle a été?..,
— Oui, c’est la fille d’un chiffonnier... Antonino Miro... un vieux bonhomme... un peu espion de police à ce qu'on dit... Dès sa jeunesse elle est entrée au service... Oh! je ne la méprise pas d’avoir été femme de chambre, dit avec une
philosophie superbe la soubrette, mais d’être un mauvais cœur, une méchante, une vilaine, une Chinoise I
—C’est ainsi que vous faites le portrait de votre maîtresse? dit Etienne.
— Elle le mérite... une femme sans cœur... qui n’aime personne et déteste tout le monde.
— Il est pourtant quelqu’un...
— M. de Monclave... Oh! malgré tout ce qu’il fait pour elle, elle ne s’en soucie guère.
, * — Et il n'est personne autre qui lui tienne plus au cœur?
— Huml... son petit blondin de Laverrière.
— Elle l’aime, celui-là?
— A sa manière... il faut bien qu’elle trompe Monsieur pour quelqu’un... Autant celui-là qu’un autre.
— Eh bien, mademoiselle Catherine, que ne dites-vous cela à M. de Monclave?... Puisque vous en voulez tant à votre maîtresse... Hein!... vous casseriez toutes ses porcelaines à la fois I
— D’autant plus que j’ai des preuves.
— Alors?
— Mais savez-vous ce qu’il arriverait, si je cassais toute la maison comme une tasse de Chine? Il n’y aurait plus de madame Antonine de Miroville, plus de mademoiselle Catherine femme de chambre... Et la pauvre Catherine irait servir où elle pourrait... peut-être chez des marchands d’allumettes!
— Ah ! je conçois.
—Mais c’est égal, je garde mes preuves... pour une autre occasion... pour celle où madame me renverrait, par exemple.
—Ainsi, ce pauvre M. de Monclave, on ne l’aime guère?
—Pas du tout. Je crois même que ma maîtresse ne tient à le garder que parce qu’elle déteste sa femme.
— Madame la vicomtesse de Monclave?
— Je crois bien!... D’abord elle la hait parce qu'elle lui fait du mal... ensuite à cause de ce qui lui est arrivé.
— Entre elles?... comment cela a-t-il pu so faire?
— Mon Dieu, par lo plus grand hasard. C’était au spectacle. . Je portais à madame une pelisse qu’elle avait oubliée, et je me suis justement trouvée là.
— Mais enfin?
—Monsieur de Monclave conduisait madame au théâtre Italien. Il avait bien eu la précaution de prendre une baignoire ;
mais le malheur a voulu que madame la vicomtesse de Monclave fût justement à ces places-là. En entrant toutes deux, elles se sont rencontrées dans le couloir... D’émotion... ou par hasard... je ne sais pas... madame de Monclave laisse tomber son bouquet. Ma maîtresse, aussi un peu étourdie de la rencontre... sans avoir le temps de pensera rien... et peut-être emportée par ses habitudes de femme de chambre, ramasse le bouquet et le rend à la vicomtesse.
—Comment, elle a osé...
— Oh! si vous aviez vu madame de Monclave... ello était belle en ce moment-là, et semblait une reine outragée. Comme si ces fleurs que ma maîtresse avait touchées fussent devenues tout à coup empestées, elle lance le bouquet dans le couloir... et de telle manière qu’il a un peu, je crois, effleuré le visage de madame... Toutes les personnes qui étaient là... et des habitués qui connaissaient bien les deux dames... ont fait entendre comme un accent d’approbation de ce qu'avait fait la vicomtesse... qu’en même temps on regardait avec admiration... Et, en effet, je vous assure qu’elle était admirable à voir dans cette belle colère... Madame, et surtout M. de Monclave, je crois, aurait voulu être à cent pieds sous terre.
— Je le conçois.
—Vous pensez bien que madame n’a pas voulu rester au spectacle... M. de Monclave l’a ramonée. Aussitôt dans sa chambre, elle a pri3 une crise de nerfs ; elle sanglotait et jetait les hauts cris. Monsieur était à ses genoux et no savait que devenir ; il lui demandait mille fois pardon. Je vous demande ce qu’il avait fait de mal là-dedans, le pauvre niais.
—Enfin, la dame a eu la bonté de se consoler? dit Étienne, qui recueillait attentivement ces propos futiles.
— Oh ! pas si vite, répondit la femme de chambre. Au milieu de son désespoir et de ses larmes... vous allez voir l'idée qu'elle a eue... Vous ne devineriez jamais.
— Non.
— Vous ne connaissez pas les femmes, n'est-ce pas, monsieur Étienne? dit gravement la camériste en allant se poser devant la glace.
—J’ai été si occupé, répondit le jeuno ouvrier.
— Eh bien, reprit Catherine en revenant vers lui, vous serez étonné. Au milieu de ses maux de nerfs, ma maîtresse a dit à M. de Monclave qu’elle ne lui pardonnerait jamais qu’à une
condition. Et cette condition, c’était qu’il lui donnerait les diamants de sa femme... Il faut vous dire que madame la vicomtesse, devant sans doute aller à une soirée en sortant du spectacle, portait ses diamants au moment de la scène, et ma maîtresse avait eu le temps de les voir... A tout ce que M. de Monclave pouvait lui dire , elle répondait toujours quelle les voulait...
— Mais c’était impossible.
— Elle les a eus.
—Quelle horreur !
— Il paraît que vous ne connaissez pas mieux l’amour que les femmes... Celui de M. do Monclave pour ma maîtresse est si drôle... Si elle en prenait envie, il iraitse jeter dans un puits la tète la première.
—Peste !... Enfin elle a dû être bien heureuse, bien triomphante.
—Mais pas tout à fait... Il paraît que la scène du spectacle... la scène dans le couloir... lui est restée sur le cœur... Elle y a toujours pensé... elle y pense encore.
Étienne écoulait toujours avec la môme attention.
— Et vous voyez cela, mademoiselle Catherine, dit-il. On n'a pas pour rien de l’esprit et de la finesse.
—Oh I oui, je l’ai bien deviné, répondit la femme de chambre. D'abord elle le dit à tous propos. Eile jure qu’il n’y a rien sur la terre de plus haut, do plus insolent que cette vicomtesse do Monclave. Quand monsieur fait des folies pour elle, quand il s’affiche en public comme son amant, ou quand il lui fait des sacrifices énormes d'argent, elle dit que ce qui iui en plaît le plus, c'est que cela ruine et désole madame de Monclave.
—Le bon petit cœur de femme !
— Je vous le disais bien que c’était une tigresse, . . Mais cette pauvre vicomtesse, je crois qu’elle voudrait lui faire pire encore.
—Pire ; c’est impossible... Et quoi donc ?
— Je ne sais pas... Mais quelquefois le soir... Oh ! tenez, ça fait presque peur... Quand je l’ai mise au lit et fermé scs rideaux, je reste un peu dans sa chambre à ranger ses toilettes, et jo l’entends dire, la tète sur son oreiller : Je me vengerai. Puis jo m'en vais à côté, dans le cabinet où je couche, et, longtemps après que je suis au lit, je lui entends dire encore la
même parole... Mais c’est une affreuse chose que ce mot : Je me vengerai, qui est alors prononcé d’une voix plus sourde, et qui sort de cette chambre toute obscure où il ne reste qu’une faible clarté de veilleuse.
—Comment donc... Mais cela m'effraie moi-même I dit Étienne.
Puis il ajouta vivement en entendant le bruit de la porto cochère :
— Silence ! silence ! c’est peut-être madame qui rentre.
— Alerte 1 Vite au guéridon, s’écria la femme de chambre. Je vais jurer que c’est le singe.
Étienne, un peu plus satisfait de sa journée, repassa dans sa mémoire ce qu’il venait d’entendre et espéra trouver plus tard le sujet d’observations nouvelles.
Elles ne se firent pas longtemps attendre.
Peu de jours après, madame de Miroville recevait du monde à déjeuner et touto la maison était en mouvement pour donner à celte réception toute la perfection désirable.
Dans cette importante matinée, eut lieu sur l’escalier un léger épisode que nous allons rapporter.
Il y avait sur les degrés comme une procession de fournisseurs qui montaient et descendaient du premier étage ; les corbeilles des marchands de comestibles se croisaient en tous 6ens.
En même temps Laurence, la solitaire habitante de l’entresol, rentrait en portant sous son bras un petit paquet, et à sa main une boite au lait recouverte d’un pan de son châle.
Un garçon pâtissier qui descendait quatre à quatre, en faisant danser son panier vide, accrocha le bras de Laurence, et fit tomber ce qu’elle portait. Tout roula : le lait alla se perdre en cascade blanche sur les marches de l’escalier.
Laurence ramassa le paquet, la boite vide, se jeta chez elle, referma vivement sa porte et resta tremblante et le cœur serré.
Il est des situations d’une douleur latente où les moindres incidents désagréables se font profondément sentir, comme un coup, à peine sensible, devient cruel sur une blessure.
Laurence était humiliée qu’on lui vit apporter son lait ellemême, sa fierté la portant toujours à cacher qu’elle était pauvre ; elle avait honte des rires de tous ces marchands qui se moqueraient do sa petite mésaventure ; elle tromblait à la
pensée de la bourrasque du concierge, qui la réprimanderait d’avoir taché de lait son escalier ciré.
Les deux sous de lait strictement affectés par jour à son déjeuner ne lui permettaient pas d'en renouveler la dépense, et d’ailleurs elle ne fût pas redescendue en ce moment pour tout au monde.
Elle prit donc du pain seul pour son déjeuner.
II y a dans ce pain sec quelque chose de profondément triste, quelque chose qui sent la pénitence, la prison, la mendicité. C'était la première fois que Laurence en mangeait ; un pressentiment lui disait que ce n'était pas la dernière... Une larme tomba sur son pain.
Le petit paquet qu’elle apportait était de l’ouvrage de couture, quelle était allée prendre dans un magasin de lingerie, ne pouvant plus trouver de ressources lucratives dans sa chère peinture.
Laurence était donc tombée des arts aux travaux de l’aiguille, et désormais devait y consacrer tout son temps.
Elle s’assit devant sa fenêtre , et s’initia ce matin-là à la vie d’ouvrière. Ce quelle avait apporté à faire était de grossières chemises ; ses doigts pliaient sur la toile rousse ; son front s’humectait de sueur.
Travaille et souffre, pauvre enfant, personne ne viendra à ton aide I Toi, si belle de ta pureté , de la distinction native, et du sceau du malheur si touchant sur une douce et noble figure, ta beauté n’est pas de celles que le monde regarde , elle passera inconnue comme celle de la fleur qui naît et meurt dans les bois déserts. Ton malheur n’est pas de ceux qui se font entendre au dehors ; et peu importe d'ailleurs, si les hommes le connaissaient, ils en détourneraient la tête sans te donner un mot de pitié.
Il y a une fatalité invincible qui, dans le nombre des hommes, donne le bien-être, la fortune à ceux qui ont le moins de sentiments d’honneur, de loyauté, et, parmi les femmes deshéritées, donné tous les biens à celles qui en sont le moins dignes... L’existence douce et facile ne sera jamais faite pour toi ; travaille et souffre, pauvre Laurence I
Cependant, chez madame de Miroville, la table de la salle à manger se garnissait, et se parait en même temps, comme si on y eût versé une magique corne d'abondance.
Auprès des pâtés, des poissons, du gibier, étaient des pêches,
des abricots conservés, qui, en cette saison, coûtaient leur pesant d'or. La porcelaine, le cristal, envoyaient leurs rayons irisés sur tous ces meta, qui s’embellissaient d’un merveilleux prestige ; des corbeilles du Japon étaient pleines de fleurs dont les parfums se répandaient sur la table.
Le jour était à demi voilé ; des calorifères attiédissaient l’air en cachant leurs foyers pour donner une température d’été ; les arômes Excitants du thé, du cacao, du moka, s’exhalaient déjà des vases d'orfèvrerie ; les vins de Chypre et d’Espagne gardaient pour les convives la divine ivresse en bouteille.
11 fallait bien au moins cola pour madame de Miroville et ses pareilles.
Antonine présidait à ces apprêts comme une reine à son conseil ; Catharina était on ne peut plus affairée ; Étienne travaillait au salon, qu’on laissait toujours livré à ses réparations.
En ce moment-là, et une demi-heure environ avant le déjeuner, M. de Monclave arriva.
Il montait l’escalier l’air inquiet , le pas agité , et suivi d’un monsieur à la physionomie grave, au maintien flegmatique. Ils entrèrent tous les deux dans la chambre de madame de Miroville, où, à cet instant, il n'y avait personne.
Etienne, en entendant leurs pas, alla travailler au canapé du salon, qui se trouvait le plus rapproché de la porte de communication donnant dans cette chambre.
Le vicomte en entrant jeta son chapeau sur une chaise, et alla s’asseoir devant une table sur laquelle il y avait ce qu'il fallait pour écrire.
— Monsieur de Monclave, lui dit l’impassible personnage arrivé avec lui, vous voulez écrire au vendeur du château de Grand-Chêne pour lui demander du temps. Mais je vous répète et vous affirme encore que M. Dubreuil, mon client, ne s’est défait de cette propriété que par un besoin pressant d'argent, et ne vous l'a cédé, à vous, monsieur, de préférence, qu’à cause de l’engagement positif que vous avez pris de payer comptant. L’acte de vente a été rédigé dans ces termes, et il n’y a plus moyen d’y revenir.
—Comptant t répéta le vicomte, comptant ne veut pas dire à l’instant même... On n’a jamais vu mettre ainsi à un homme le pistolet sur la gorge.
—Ce n'est pas par importunité ni obstination que M. Dubreuil
requiert la remise immédiate des fonds. Il a lui-même dos engagements considérables à remplir. Et si quelqu’un doit être embarrassé pour des paiements, il aime mieux que ce soit vous que lui. Voilà tout, monsieur.
— Mais je lui donnerai... ma parole... des garanties... tout ce qu’il pourra désirer.
— Ce n’est pas avec cela qu’il soldera ses créanciers.
— Comment, monsieur... •
— Non, sans doute. Si M. le vicomte de Monclave faisait ostensiblement une acquisition quelconque, il n'est aucun crédit qu’il ne pût obtenir... Mais le château de Grand-Chêne est acheté... au nom d’une autre... M. le vicomte a demandé qu’on ne vînt rien réclamer à son domicile... Ce sont là des affaires un peu suspectes... qu’on n’aime pas... et pour lesquelles on est plus sévère.
Monclave, penché sur la table, la tête enfoncée dans sa main, tordait ses cheveux entre ses doigts. 11 se sentait humilié de sa sottise, en même temps qu’il on ressentait les poignantes inquiétudes.
Et il répétait en lui-même :
— Qu’ai-je fait.
Mais en même temps, dans cette chambre d’Antonine, la vue de ses peignoirs épars, de ses ceintures, de ses pantoufles de velours, le parfum qui s’élevait de ses gants, de son mouchoir, les reflets de la soie chatoyante de son lit qui passaient devant ses yeux pour l’étourdir, toutes ces influences enivrantes irritaient son amour, aussi violent qu’il était méprisable.
Et si la ruineuse folie qu’il avait accomplie pour elle eût été à faire, il l’aurait faite encore.
— Ecoutez, monsieur, lui dit alors d’un accent conciliant l’homme d’affaires.
Ce seul mot le ranima... L’espoir circulait déjà dans ses veines. Il releva la tête.
— Donnez-moi moitié du prix... cent vingt mille francs environ... et je tâcherai d’amener M. Dubreuil, mon client, à attendre le reste.
— Eh mille morts I s’écria Monclave exaspéré en frappant sur la table, est-ce que je les ai vos cent mille francsl
— Enfin, on les trouvo. . v olre hôtel?...
— Mon hôtel... Dès que j’en ai hérité, on est vonu me demander.,,
— Des hypothèques,., c'est vrai... il en est criblé.
— Laissons cela.
— Mais vous avez des terres considérables en Bourgogne...
Monclave pâlit. ' 1
— Je le sais bien, monsieur, que j’ai des terres en Bourgogne, dit-il avec une violente impatience.
— Eh bien, avec une partie de ces biens fonds, vendus ou seulement engagés, vous obtiendriez tout ce qu'il vous faut pour payer le château de Grand-Chêne.
Le malheureux vicomte le savait trop ; il y pensait la nuit et le jour à ces terres, par la vente desquelles il pourrait obtenir do fortes sommes disponibles. Mais elles venaient de sa femme ; il lui fallait sa signature, et Delphine ne la donnerait pas.
— 11 suffit, monsieur, dit-il avec emportement, je vous rends grâces de vos conseils.
—Alors, je n’ai plus rien à faire ici, dit l’homme d’affaires en se levant. Mais enfin, il faut l’un ou l’autre, et, puisqu’il ne vous plaît pas de prendre des arrangements confidentiels, nous serons forcés d’agir ostensiblement.
Monclave tressaillit et frappa du pied.
— Vous ne nous accuserez donc pas de manquer de procédés, poursuivit son impassible interlocuteur, si les instances vous sont adressées directement et les huissiers envoyés à votre domicile.
—Monsieur!... au nom du ciel I dit le vicomte avec désespoir, que faut-il donc que je fasse ?
— Au lieu d’écrire pour demander du temps, engagez-vous positivement à payer moitié dans quinze jours, et je vous promets de vous faire accorder ce terme.
Tout autre parti était impossible, Monclave écrivit et remit la lettre à l’homme d’affaires.
Celui-ci sortit.
Il était temps, les convives de madame de Miroville arrivaient au déjeuner.