ÉTIENNE
Etienne Poncelet était un jeune et brave ouvrier d'une figure infiniment avenante, d’une taille haute et bien découplée. Ce développement de stature et l’air réfléchi de ses traits le faisaient paraître un peu plus âgé que ses vingt années. Au moral, il devançait également le cours du temps ; il avait fini de bonne heure les petites études de l’école mutuelle; son intelligence était aussi formée qu’il se pouvait faire dans sa sphère, et, pour les travaux de tapisserie, il était déjà un ouvrier consommé.
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Energique et fier par nature, il était timide et sauvage par délicatesse d’âme, depuis que l'ignominie était venue peser sur sa famille.
Habitant maintenant près de l’abbé Savinien, et ayant retrouvé des occupations journalières, l’activité qu’il pouvait déployer était le premier soulagement apporté à sa tristesse.
Un matin, Etienne venait de sortir emportant sou3 le bras des coussins enveloppés d’une toile verte, lorsque dans la ruo de Sèvres il vit un rassemblement à la porte d’une maison à allée, d’où il lui sembla que l'une des fenêtres laissait échapper des gémissements cruels.
Etienne allait abandonner son paquet de coussins sur une borne, percer le groupe des gens assemblés, et s’élancer dans l’intérieur pour savoir s’il n’y aurait pas du secours à donner.
Une voix douce, et une main qui ne l’était pas moins, le retinrent.
—Vous êtes en course, monsieur Etienne, ne vous arrêtez pas pour entrer dans une maison où vous seriez inutile, lui dit Zéphyrine, la fille de madame Nicole. C’est un malheureux ouvrier charpentier qui est tombé d’une toiture, et qu’on vient de rapporter dans sa chambre... Mais ma mère est auprès de lui... et, soyez tranquille, elle s'arrangera si bien que près du blessé ni dans la maison il n’y aura plus rien à faire pour personne. *
Zéphyrine était en connaissance avec Etienne depuis que le petit restaurant de madame Nicole avait presque entièrement soutenu la famille Poncelet, avant qu’on y vit paraître la belle et sainte dame de charité.
—Et vous allez aider à votre mère, mademoiselle Zéphyrine, dit Étienne en voyant la joune fille chargée d’un panier.
— Ma mère, dit-elle, est partie ses poches pleines de tout ce 1
qu’il faut pour le pansement des blessures... car elle fait la chirurgie aussi habilement que la cuisine, et elle traite les malades aussi bien que ses pratiques.
— En vérité I
— Mais elle les gronde parfois, quand ils ne veulent pas boire toutes les tisanes qu'il lui plaît d’administrer ; et moi, je vais la rejoindre pour la faire taire quand elle se fâche, et lui apprendre à être aussi bonne que secourable.
— Ah î c’est très-bien (
— Ensuite... guérir les gens n’est pas tout, il faut les faire
vivre... J’apporte du bouillon et du vin pour le malade lorsqu’il sera un peu remis.
— Et vous ferez bien d’y monter au plus vite, mademoiselle Zéphyrine... puisque je suis là à vous attendre.
Ces mots étaient prononcés par le commissionnaire Grandjean qui suivait la jeune fille, courbé sous un matelas qu’il portait sur ses épaules.
— Monsieur Grandjean, dit Zéphyrine, je vous ai associé à ma bonne œuvre en vous faisant apporter ce matelas pour le pauvre blessé.
— Je vois bien.
— Mais il ne faut pas me tourmenter... Tenez, monsieur Etienne, ajouta-t-elle en revenant au jeune ouvrier, voilà déjà que ça se calme là-haut... On n’entend plus les gémissements du malade, ni les cris que ses pauvres enfants jetaient tout à l’heure.
—Et aussi, voilà le monde qui s’en va, dit Etienne... madame Nicole a eu bientôt fait de réparer tout le mal qui était là.
— C’est comme un miracle. .. Si vous voyiez cela, vous auriez peine encore à y croire... Quelquefois ma mère entre dans des maisons désolées par la maladie, la misère... elle qui a passé sa vie à soulager les malheureux, elle sait ce qu’il faut à tout le monde... du vulnéraire aux malades, le pot-au-feu pour les autres, des pièces de cent sous glissées dans la poche de la femme, pour le terme du loyer... De gros baisers aux moutards... s’ils sont sages... Et tout cela redevient paisible, heureux à faire plaisir... C’est comme si la Providence avait passé là.
— Mademoiselle Zéphyrine , dit Grandjean , est-ce que nous allons rester longtemps comme ça ?
— Bah ! vous êtes bien aise de prolonger un peu votre commission pour être avec moi.
— Ma foi non, j’ai de l’ouvrage.
— Et vous, monsieur Etienne, qu’est-ce que vous faites ? demanda la jeune fille.
— Ah I répondit le fils do Poncelet, je suis aussi bien que possible... dans ma position. L’un des bons anges protecteurs qui sont venus au secours de notre famille, M. l’abbé Savinien, m’a pris avec lui.
— V ous habitez sa maison.
—Oh Isa maison I ... le petit logement de deux chambres qui lui est donné à l’hôtel des Missions. C’est égal, si on n’avait pas derrière soi des tristesses sans fin, on y serait bien heureux. M. l'abbé m’a trouvé des journées à faire chez des maîtres tapissiers. Il n’y a rien qui ranime comme de travailler... le sang se réchauffe, la tête se dégage... On a l’esprit rempli d’agréable3 idées... Et puis c’est un certain contentement de soi-même, comme si on se sentait plus digne de vivre.
—Ensuite, il paraît que vous êtes habile tapissier, monsieur Étienne... Et quand on fait de jolies choses...
—Le soir, M. l’abbé s'amuse à m’instruire. Il est si bon, cet homme-là, que, pourvu qu’il fasse le bien, il appelle cela s’amuser. Il me fait lire de bons livres, il me les explique... Sa leçon, c’est une lumière dans l’esprit.., comme si on apercevait tout à coup mille choses nouvelles... et c’est doux comme la conversation d’un ami.
—Monsieur Étienne, dit Zéphyrine en se retournant le poing sur sa hanche rondelette, à la njanière de sa mère, il me vient une idée.
—Sur M. l’abbé, demanda le jeune homme.
—Oui, il me semble que c’est à propos de lui qu’il faudrait dire ce que nous disons parfois en voyant dfe belles roses de printemps : a II faut que Dieu nous aime bien pour nous envoyer des choses semblables. »
—C’est vrai.
—Et monsieur l’abbé vous emploie aussi quelquefois à lui rendre des services ?
—Oui, souvent... et même en ce moment..
—Vous êtes en course pour lui?
—Ah I par exemple, aujourd’hui , il m’a chargé d'une commission singulière. Il faut que je porte dos objets de tapisserie à une dame, et que, sans manquer, je parvienne à les lui faire acheter.
—En vérité I
—Ce n’est pas tout ; il faut, non-seulement qu’elle prenne ceux -ci, mais que je la rende si amoureuse de semblables ouvrages qu’elle m’en demande d’autres.
--Bonté du ciel... et comment vous y prendrez-vous?
— Je ne le sais pas trop. Mais, bah !... on a tant de patience et de courage pour servir ceux qu’on aime !
—Mademoiselle Zéphyrine, dit ’Grandjean, si nous devons
attendre longtemps comme ça, je fiche le matelas par terre, et je me couche dessus.
—Ah ! c’est comme cela, dit-elle, que vous avez de la patienco et du courage pour servir ceux que vous aimez, vous !
— 11 y a une heure que je vous suis et que je vous contemple... c’est assez pour mon amour.
—Voyez M. Etienne, pourvu qu’il travaille, qu’il s’occupe, il est heureux.
Et, en achevant ces mots, Zéphyrine entra enfin avec Grandjean dans la maison du charpentier.
—Oui, disait tout bas Etienne en s’éloignant de son côté, mais je travaillerai toujours pour moi seul. . . tandis que travailler pour une femme comme celle-là, qui vous aimerait... c’est alors que l’ouvrage serait beau !... Grandjean peut le faire... mais moi, avec le nom que je porte, jamais ! jamais !
Il essuya une larme qui voilait ses yeux et continua sa route.
Au bout de vingt minutes de marche, le jeune ouvrier, consultant l’adresse qui lui avait été donnée, s’arrêta devant une maison de la rue Saint-Florentin et demanda madame de Miroville.