DES MOYENS DE TUER SA FEMME
Pendant trois heures, ce ne fut à la salle à manger que des bruits de cristaux et d’argenterie, des rires et des éclats do
voix, des chansons à faire rougir les statuettes de satyres qui décoraient la cheminée.
M. de Monclave seul, le demi-maître de la maison, était d’une humeur d’enfer. Il était possédé de ces soucis d’argent, qui rapetissent un homme d’une coudée, l’enveloppent de glace, le rendent sourd à ce qu’on dit, lui ôtent l'appétit, lui font trouver tout détestable, et ne cèdent devant rien que devant l'ivresse.
Après le déjeuner, le salon n’était pas habitable, on passa dans la chambre de madame pour prendre le thé.
La société de madame de Miroville était naturellement composée de ces dames de hasard qui ont trouvé à voler quelques amours à la famille, au foyer domestique, et, pour le moment, vivent et se gobergent de leur butin. Les hommes étaient des chevaliers d’industrie comme Laverrière, excepté M. de Monclave, qui n'avait rien d’eux que la bassesse de sentiment, et Charles Daumont , dont on ignorait l’existence , meilleure ou pire.
Des éclats de rire, et une vive senteur de moka annoncèrent l'entrée des convives dans la chambre d’Antonine. Etienne se mit à travailler plus près encore de la porte de communication.
— Ab ! précisément, dit madame de Miroville en désignant un des jeunes gens, voici M. Adolphe qui arrive d’Évreux en Normandie... cela se rapporte à ce que nous disions à l’instant.
— Comment ! ma chère, dit-on dans le cercle de dames qui venaient de se ranger autour de la petite table, nous parlions des maris qui tuent leurs femmes.
— Eh bien, justement, répondit Antonine en versant le café.
— Quel rapport avec M. Adolphe qui vient d'Évreux?...
— Oh ! rien... dit madame de Miroville ; c’est une idée à moi, et je la garde.
— Vous ferez très-bien... et de laisser tout cela... La jolie conversation à table que de parler de maris qui tuent leurs femmes.
— Pourtant, mesdames, en conscience, cela ne vous regarde pas, dit impertinemment Charles.
— Enfin, monsieur Daumont, reprit Antonine, vous prétendez que le crime est toujours découvert et puni ; moi, je pense qu’il est des moyens pour qu’il ne le soit pas.
— Raisonnons, madame, répondit Charles, il n’y a qu'un petit nombre de procédés pour faire passer une femme de vio
à trépas, savoir : le fer, le poison, l’asphyxie par l’eau ou par le feu.
— C’est bien assez! s’écria-t-on.
— Non pas, dit Charles, puisque tous ces moyens laissent des traces , et que madame voudrait que le mari sortit blanc comme neige de l’affaire.
Un des convives se pencha à l’oreille de Charles :
— Ne parlez pas de ces choses-là devant Monclave, dit-il, il y a eu autrefois une affaire de ce genre-là dans sa famille.
— Certainement, dit plus haut Automne, il faut qu'un homme décidé à se rendre veuf prenne assez de précautions pour se garantir des suites. Autrement, ce n’est pas une chose à faire.
— Mais, madame, comme je le disais, reprit Charles, le poignard le mieux effilé laisse malheureusement sa blessure... on se demande qui l a faite... Le tribunal cherche celui qui a intérêt à la mort de la victime... et tout le monde s'écrie : C'est le mari !
— Oh ! cela est sûr, dit-on ; et le voilà perdu.
— Un coup de pistolet laisse aussi son empreinte, continua Charles, et de plus fait un bruit à appeler sur place toute la justice. Il reste l'asphyxie; mais pour ce moyen-là, il faudrait le consentement de madame ; autrement, la première chose qu’elle ferait en sentant le charbon serait d'aller se mettre à la fenêtre.
— A moins, fit observer un des convives, que pour la garder on ne se décidât à mourir avec elle.
— En ce cas, répliqua M. Daumont, on se priverait des jouissances fondées sur son trépas ; et on pourrait, au contraire, en fermant les yeux le premier, les procurer à sa femme... Il y a encore la rivière qui offre une ressource, j’en conviens ; mais toutes les rivières ont la mauvaise habitude de se promener dans les lieux publics; et on ne peut pas aller s'occuper de choses semblables sur le quai.
— Aussi tous ces moyens sont misérables, dit Antonine avec dédain.
M. de Monclave, que cette conversation fatiguait encore plus que le reste du déjeuner, se mit à boire du rhum pour se distraire.
— Cependant, dit quelqu’un, on connaît maints exemples de meurtres semblables restés dans l’impunité.
— Oui, autrefois, répondit Charles. Lorsqu'on vivait sous le droit du plus fort, on ne demandait compte de rien à celui qui
portait l'épée. Et nos pères étaient parfaitement libres de tuer, leurs femmes.
—C’étaient de vilains monstres, que nos pères ! s’écria une dame.
— Leurs annales conjugales font trembler, dit Charles.
On passait des liqueurs, du champagne à la ronde, et les têtes commençaient à s'échauffer.
— Contez-nous donc cela, monsieur Daumont, dirent plusieurs voix.
—Ah I vraiment, ma belle Eudoxie, dit Charles, vous n’avez pas voulu me donner cette rose rouge qui est dans vos cheveux, et vous voulez maintenant que je vous conte des histoires.
—Vous savez bien qu’elle est à vendre, dit la dame en riant, et en portant la main à la rose de sa coiffure.
—Eh bien ! combien en voulez-vous... un louis?
—C’est peu... mais j’en ai besoin pour jouer au lansquenet... je vous la cède à ce prix.
La rose fut échangée contre la pièce d’or.
—Moi je suis plus généreuse, dit une autre dame, je neveux point d'argent, fi donc ! je vais donner à M. Adolphe, s’il le veut, la rosette de mon corsage pour un de ses boutons do chemise.
Le galant chevalier accepta, et le nœud de ruban bleu fut échangé contre un magnifique brillant.
—A présent que les choses sont réglées, dit Antonine, vous nous devez des histoires véritables.
— Il y en a cent, dit Charles, tout aussi vraies que féroces.
—Alors, contez-les toutes.
— Ce serait long et toujours la même chose... Un coup de poignard ici... une coupe de poison là... Nos pères étaient dans leurs procédés d’une monotonie désespérante.
—Buvez... et dites toujours.
—Eh bien I le comte de Beauvoisis, par exemple, est un de ceux qui me reviennent à la mémoire.
—Quel était cet homme-là.
—Un des plus hauts seigneurs do l'ile de France, un vénérable en barbe blanche, vieilli dans l’autorité absolue, mais très-vert, très-alerte pour son âge. Un jour qu’il partait pour la chasse, on lui dit que sa femme, de quarante ans au moins plus jeune que lui, refusait de l’accompagner parce que c’était
l’heure favorable à ses rendez-vous; attendu que l’éloignement du son du cor dans les bois lui apprenait juste à quelle distance était son époux. Le vieux comte, vif et impétueux, transperça la dame d’un seul coup de son épée, comme il aurait pu le faire à vingt ans. Puis il partit pour la chasse, avec cette douce sécurité que sa femme ne le tromperait pas en son absence.
— Puis, qu’arriva-t-il ?
—On enterra pompeusement la châtelaine. Ensuite, vous voyez le baron de Maurebec en Guienne. Celui-ci était instruit par les courriers de mauvaises nouvelles. Sa femme devait voir, le soir, un jeune écuyer qu’elle aimait, dans un délicieux bosquet qui, à un quart de lieue du château, marquait la naissance d’une source vive. Il alla trouver la dame, lui jura qu’il ne troublerait point son rendez-vous, mais à la condition qu’avant de s’y rendre elle allait boire la coupe do poison qu’il lui présentait.
— Et elle but?
— Avec une soumission parfaite. Le breuvage mortel lui laissa juste assez de force pour arriver au bord de la source, où son amant la trouva morte. On éleva, à l’endroit où la dame de Maurebec avait expiré, une croix qu’on y voit encore,
— Il aurait dû, dit une des convives, se trouver là une de ces fontaines qui par la vertu d’un saint font des cures merveilleuses, et qui aurait sauvé la dame pour la conserver à ses amours.
— Mais un peu plus tard, poursuivit Charles, voici le progrès qui arrive, et les maris qui se civilisent. Ecoutez ceci. Le marquis Gaspard d’Espinchal, seigneur de Massiat, en Auvergne, était un grand homme de guerre, la terreur de tous les hommes, mais non l'idole de toutes les femmes, car la sienne au moins ne l'aimait pas. Elle lui préférait un beau page. Il le sut, ou il crut le savoir. Un jour il entra chez elle en lui disant : » Vos crimes sont connus, madame, choisissez vous-méme la punition que vous méritez. » En parlant ainsi, il lui présenta un poignard et une coupe empoisonnée. La femme prit la coupe. « Vous voulez que je meure, dit-elle; je choisis le supplice le plus lent, afin de pouvoir encore quelques instants de plus songer à Dieu, et vous aimer. » Cependant le mari, peu touché de cette réponse, fit venir le page,*et le fit pendre à un des pilastres de la salle, tandis que la dame expirait au pied de l’autre.