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— Seigneur Dieu! s’écria- bon ; et où voyez-vous là de la civilisation ?
— Vous remarquerez, mesdames, que le marquis d’Espinchal faisait choisir le genre de mort à sa femme.
— Et tous ces affreux maris sont sauvés !
— Il n’y avait pas alors l ombre d’un procureur du roi pour les contrarier... Mais voici justement le sujet de la discussion. Autrefois tout cela était bon , tandis que maintenant le mari ne tue plus arbitrairement sa femme. On a supprimé cet abus.
— Le gouvernement ne veut plus?
—Non, sous aucun prétexte.
— Il a raison .
— Et ce changement est d'autant plus juste que voici une observation à faire. Suivez les faits. Autrefois, vous voyiez tous les maris tuer leurs femmes par jalousie; aujourd’hui, jamais : c’est toujours par intérêt, pour s’emparer de leur fortune, lorsqu’elles refusent de la céder.
— Et pourquoi donc I se récria une de ces dames. Est-ce que les hommes ne sont plus amoureux ?
— Ah ! iis en seraient les plus à plaindre I
— Est-ce que les femmes ne sont plus aussi jolies aujourd’hui qu’autrefois?
— En vous regardant, on croirait le contraire.
—Mais vraiment, dit madame Eudoxie, moi je ne le regrette pas le moins du monde, que les femmes ne soient plus poignardées au moindre soupçon d’infidélité !
— N’est-ce pas ?... Vous ne vivriez pas un moment tranquille ! D’ailleurs, ils ont tant d’autres moyens de vous prouver leur tendresse !
— Ainsi, dit une autre dame, ce ne sont plus que pour des affaires d’argent que les hommes emploient envers leurs femmes le fer ou le poison. Je ne les aurais pas crus si intéressés.
—Vous avez lieu d’en douter, à tous les trésors qu’ils mettent à vos pieds, répondit encore Daumont.
Antonine continuait à animer la conversation en versant rapidement à boire.
— Aussi, reprit Charles, la Providence veut que ces hommes, qui ne sont plus poussés au meurtre par l’amour enfiévré, mais par une basse cupidité, soient toujours punis.
— Voilà ce que vous affirmez, et ce que je nie, dit madame de Miroville.
—Ils le sont.
—Du moins avec plus d’adresse, ils pourraient ne pas l’être.
— Voyez les plus habiles. Un grand seigneur de nos jours se croyait bien à l'abri du soupçon; il aurait juré qu’à considérer son rang, à voir son air doux et affable, on accuserait l’univers entier avant lui. Et il n’avait pas eu le temps d'essuyer de ses mains le sang de sa femme que déjà il était à la prison du Luxembourg.
— Ensuite... Cela ne prouve rien, dit Antonine.
— Voyez une autre de nos sommités aristocratiques... Ah! pour celui-là le moyen était bien trouvé. M. X... avait épousé une demoiselle déjà vieille, tordue, bossue, dont personne ne voulait, malgré sa fortune énorme. M. X... l’avait épousée bravement, parce qu’au milieu de ses défauts, il y avait une particularité avantageuse.
—Ah ! elle avait des particularités avantageuses?
— Elle aimait beaucoup les promenades sur l’eau. M. X..., s'étant donc décidé à devenir à demi affreux, puisque sa moité était vieille et laide, fut cependant, durant six mois , un peu plus ou un peu moins, le modèle des maris. Pendant cela, on avait gagné l’été. M. X... loue une résidence délicieuse près des îles de Meudon, et, très-bon rameur, se plaît à conduire lui-même sa compagne dans un charmant canot sur la Seine ombragée. Un jour, pourtant, le canot chavire, la pauvre boÉSue tombe comme une boule dans l’eau , le mari se sauve lestement à la nage, et revient à Paris prendre le crêpe et jouir de son malheur.
— Eh bien... il ne lui est rien arrivé de plus ?
— Si. La vérité a quelque chose de surhumain; comme le soleil, il suffit qu’elle soit à l’horizon pour percer les nuages et répandre le jour. Tout le monde a dit que M. X... avait noyé sa femme.
— C'est qu’il avait encore été maladroit, s’obstina à dire Antonine, et il y avait mieux à faire que cela.
—Eh bien, reprit Charles, qu’objecterez-vous à la conception vraiment étonnante du notaire P...? Jamais le génie du meurtre n'avait ourdi un complot avec une habileté si infernale! P... fit faire son testament à la malheureuse J... , il la fit partir dans sa voiture, il fit placer un sac d’argent dans lo caisson, pour qu’une teutative de vol fût présumable, il fit mettre sa femme en roule avec lui à l’entrée de la nuit. Je
crois qu'il fit faire le temps sombre ot la pluie qui tombait à flots cette nuit-là. A moitié du chemin... on ne sait ce qui so passa... P... vintdireque son domestique avait voulu i’assassinerpour le voler, que le coup de feu avait atteint madame P... et qu’il l'avait vengée. Et il montrait la femme et le domestique morts. Mais la justice lui répondit aussitôtqu'il mentait, que c'était lui qui avait tué sa femme, puis son domest iqué pour doqper le change... Et elle lui fit payer de sa tôle une œuvre de génie.
—Même à cela, dit Antonine, je répondrai...
— Direz- vous encore, interrompit Charles...
— Moi, je disque tout cela est épouvantable! interrompit plus haut madame Eudoxie, que c'est assez de maris tomme cela!... que je ne veux plus en entendre parler... que je veux jouer... jouer au lansquenet!
Toutes les dames l’appuyèrent.
M. de Monclave continuait à rester en silence, accoudé sur la petite table. Il s’était versé tant de rhum qu'à ses soucis d’argent avait succédé une demi-ivresse, dans laquelle il entendait ce qui se disait, sans être capable d’y joindre aucune idée, ni de se rendre compte de rien.
Madame de Mirovillo fit dresser la table de lansquenet et y plaça toute sa société.
Charles Daumont s’y plaça un des premiers. Dès qu'il fut là, son babil animé cessa subitement, et tout son intérêt so concentra sur les cartes. 11 paraît qu’il y était habile, car des joueurs, en possession de gagner toujours à ce jeu de hasard, furent entièrement dépistés ce soir-là, et brouillés avec la fortune.
Après avoir installé son monde, madame de Miroville, se difant peu disposée à jouer pour le moment, rovint s’asseoir vers la table, où il ne restait plus que le vicomte et LaveP rière.
Ce dernier, qui avait prodigieusement bu, ri et chanté au déjeuner, venait de tomber, par réaction, dans une légèro somnolence, et s’était posé sur son fauteuil dans une altitude méditative, pour avoir ie droit de fermer los yeux.
— Laverrièrc, lui dit en souriant Antonine, je veux bien vous dire, à vous, pourquoi jo parlais tout à 1 heure d’Evreux à propos du meurtre impuni d’un mari sur sa femme... Je n’ai
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pas voulu te raconter devant tout le monde, parce que, si celâ se répandait, il on pourrait sortir de funestes pensées... Mais avec vous, qui n'êtes pas marié, il n’y a aucun danger.
Lejeune homme ne l’entendait point; elle le savait parfaitement bien.
Posant ses coudes sur ses genoux, et se penchant d’un air de confidence, elle adressa à Laverrière endormi des paroles que son regard oblique, sa voix bien dirigée, son souffle empoisonnéDortaient dans le sein de Monclave.
—Il n'y a jamais eu, dit-elle, qu’un mari assez habile pour se défaire de sa femme sans qu’on pût l’accuser. Le fait s’est passé a Evreux... j’en ai entendu parier à mon grand-père, qui avait vu le château de Normandie dans lequel s'est accompli le drame. C'était autrefois, dans des temps bien reculés. Il y avait un prince célèbre, qui se nommait Charles de Navarre, et par surnom Charles le-Mauvais ; il avait épousé Jeanne do France, la soeur du roi régnant, et habitait avec elle dans ce château près d’Evreux. La princesse Jeanne avait l'habitude de prendre des bains dans sa chambre. Un jour, au moment de ce bain, son mari, sans donner aucun ordre lui-méme, trouva moyen d’éloigner d'elle la femme qui la servait... Et, se glissant près de la baignoire, en une minute, en une seule pression de sa main, faisant plonger la tête de Jeanne sous l’eau, l'y retenant seulement assez pour quelle eût le temps d’expirer, il eut accompli un acte d'un intérêt immense dans sa destinée. Eh lient là, quelle trace du meurtre pouvait-il rester? Il fut tout naturel de croire que Jeanne do France, ayant glissé dans sa baignoire, était morte d’un simple et funeste hasard.
Antonine se rapprocha encore des deux hommes placés vers » la table, et ajouta :
— Vous m’entendez bien, n’est-ce pas, Laverrière? Eh bien! voyez mon raisonnement ; n’avais-je pas raison de dire qu’il était un moyen de se délivrer de sa femme sans danger pour sa tête ni pour sa réputation même. Aujourd'hui, et dans une autre classe, ce serait bien plus facile encore. D’abord les simples particuliers sont moins en vue que les princes ; on ne s’occupe pas autant de leurs faits et gestes. Ensuite il est des exemples récents de femmes expirées dans le bain, réellement par accident. La mère d’un de nos statuaires les plus célébrés y a trouvé la mort ; une étrangère de distinction, qui était dernièrement en voyage à Paris, a succombé de même. Qui pour-
rai t donc soupçonner personne si ce malheur se renouvelaitun jour? • ,
Antonine s’arrêta, -et, relevant la tête d’un mouvement nonchalant :
— Je voulais seulement, ajouta-t-elle, vous prouver que j’avais raison dans mon dire.
Ainsi la vipère avait rempli la tête du malheureux Monclave des exemples de crimes qui disposent à en accomplir de semblables, et ello lui soufüait un moyen de l'exécuter sans danger.
La courtisane se leva alors pour aller se mettre à la table de jeu.
Elle éveilla cette fois Laverrière, et l’emmena aved^elle, afin do laisser Monclave seul avec ses pensées.
Mais, comme les grandes choses ne lui faisaient pas oublier les potites, elle dit en chemin ;
— Et ma garniture do cheminée pompadour, Laverrière , vous n’y avez pas encore pensé... c'est peu galant... et je ne veux plus vous revoir avant que vous n’ayez réparé cette faute. •
Puis, à sa femme de chambre :
-—Veillez sur l'argenterie, Catharina; je crains fort que madame Eudoxio n'ait mis un couvert dans sa poche.
Ensuite la maîtresse de la maison se mit au jeu, et tout le monde, excepté le vicomte de Monclave, no fut plus occupé que des chances du lansquenet.
Le lendemain de ce grand déjeuner, Etienne, le jeune e* habile tapissier, avait terminé toutes ses réparations dans le salon de madame do MiroviUc, *