‹ Les Anges de ParisChapitre 13 sur 28 · LE NÉO-BANDIT · texte numérisé non relu

LE NÉO-BANDIT

Lo beau Laverrière, mis en devoir d’offrir à madame do Miroville la garniture du cheminée promise, s'occupa inunédia tement do cette importante affaire.

Il se mit sous les armes ol monta dans un remise.

Laverrière sortait toujours en voiluro. Dans los rares moments où l’état de sa bourse le forçait d'aller à pied, il était obligé de marcher toujours dans les ruos en zigzaguant.

Il lui fallait éviter ici la boutique du bottier où il avait dettes, là celle du confiseur, plus loin celle du bijoutier. Il devait se détourner do la maison dans laquelle habitait un homme auquel il avait fait des billets, fuir au boulevard les endroits que fréquentaient certains de ses créanciers, s’éloigner d'un corps de garde dans lequel il avait été quelque temps arrêté.

Si bien que sa marche avait autant dévolutions et de vacillemenls que celle d’un échappé de cabaret.

La voilure ne le sauvait pas toujours de fâcheuses rencontres, comme on l'a vu par la bourrasque do Moiron, son marchand vin, qu’il lui avait fallu essuyer, mais elle rendait ces inconvénients beaucoup plus rares. En dehors de cela, Laverrière n’eût pas manqué de se montrer en voiture ce jour-là où il lui fallait faire figure.

Il se rendit dans un riche magasin de curiosités du quai Voltaire.

En entrant, il prit un air de connaissance et ce ton de protection des opulentes pratiques qui achètent sans nécessité, pour favoriser le commerce.

On le connaissait en effet très-bien dans la maison, où il avait déjà fait quelques emplettes non payées, et où on eût mieux aimé voir son argent que sa personne. Aussi le marchand resta froid à sa venue, malgré la mise élégante et la voiture, dont son tact lui faisait distinguer le mauvais aloi.

Laverrière avait découvert dès l’entrée la pendule de porcelaine accompagnée de ses deux vases, que désirait Antoninc.

— Mon cher monsimir W..., dit le lion, je viens vous donner un avis en passant» Un do mes amis intimes, le vicomte de Monclave vient d’acheter le château de Grand-Chêne sur la route de Vorsailles, qu’il va faire meubler de haut en bas... Le vicomte est fou de bric-à-brac... je l’amènerai chez vous pour les objets de choix.

Le marchand ne se déridait pas encore ; mais sa femme lui poussa légèrement le bras en disant à l’officieux personnage :

— Nous vous en serons infiniment reconnaissants, monsieur de Laverrière.

—Du tout... du tout... répondit-il. Votre probité, votre désintéressement... et puis le goût exquis de tous ces modèles qu’on ne troüvo réellement que dans votre maison mérite bien...

La marchande salua encore...

—Ali ! reprit de Laverrière en s’adressant au maître, entre nous soit dit... c'est une petite confidence que je vous fais là, mon cher monsieur W..., le château est acheté pour une de res personnes auxquelles on ne refuse rien... en ce cas, on ne marchande guère... Ainsi vous pourrez monter un peu vos prix... j'ai tort, peut-être, mon intérêt pour vous m’enlralno trop loin... mais enfin, c’est dit!

M. W.... s’inclina en ajoutant quelques mots de remerctment.

Le lion se retourna pour sortir.

Mais, dans le mouvement, il braqua son lorgnon sur la pendule.

— Ahl tiens! tiens!.,, c'est joli, ce pompadour-là, dit-il. Il m’en prend fantaisie... oui, cela ferait bien... je me décide... mon cher monsieur W... faites porter chez moi..; vous avez mon adre ; se.

—Certainement, monsieur de Laverrièro, nous avons votre adresse, dit le marchand en soupirant. Mais ce modèle-là est cher... nous no pouvons laisser la garniture complète à moins de douze cents francs.

—Hum!... un peu cher, mais n’importe.

—Et dans ce moment. . . nous ne pouvons guère non plus vendre à terme...

La femme du marchand lui fit signe que pour douze cents francs il allait peut-être perdre des commandes pour un château tout entier.

En même temps, Laverrière répondait :

—Ah!... eh bien! comme vous voudrez... je payerai cela de suite... dans quinze jours vous aurez votre argent.

Et il mêla à ses manières aimables un air de commandement irrésistible, en ajoutant ;

— Ainsi, faites, aujourd'hui même, porter la garnitnro do cheminée chez moi.

Laverrière p roGta de sa voiture pour aller de là dans d’autres magasins où il renouvela sa comédie, et escroqua encore, pour son usage personnel, divers objets de prix, qu’il ne devait pas plus payer que la pendule et les vases.

Mais c’était cette garniture de cheminée qui le flattait le plus, parce qu’il l’avait fait payer deux fois. Il avait emprunté de l'argent au vicomte pour cet achat, et il faisait à présont

fournir cette garnitnre au marchand. Dana son enthousiasme, il voulut essayer de la faire payer trois fois.

Pour cela, il congédia son cocher, car il allait dans un endroit assez désert, où il n'y avait pas besoin de briller et dans lequel, d’ailleurs, il n'était pas prudent à lui de se faire suivre.

La rue Neuvo-des-Martvrs, assez peu populeuse dans son étendue, va se perdre au montant de Montmartre parmi des murs isolés, des tracés de chemins, des landes nues.

Ce fut vers l'extrémité de cette rue que se rendit Laverrière.

11 s’élevait là une toute petite boutique de ferraille et de vieilles chaussures au-devant d’une bicoque formée d’un seul étage.

Le marchand, nommé Boniface, se promenait en ce moment-là de long en large sur le pavé de la rue, ou plutôt do la route, qui passait devant sa maison ; il était en compagnie d’un ecclésiastique, et paraissait s'entretenir confidentiellement avec lui.

Cela était assez naturel, en raison.de la condition du prêtre qui le met en communication avec les hommes de toutes les classes.

Mais, ce qu’il y avait d’étrange, c'est que ce marchand Boniface était Tripart, le criminel du pilori, le forçat évadé, le joueur d’orgue, le père de Laverrière, et que ce prêtre était l'abbé Savinien, qui le connaissait sous tous ses titres.

Laverrière s’arrêta à quoique distance.

Il attendit, et les deux interlocuteurs continuèrent à se promener en conversant de la manière la plus intime.

—Us n’en finiront pas, se dit Laverrière. Je crois que ce prêtre est celui que j’ai aperçu au village d’Orsy... N’importo, lui ou un autre... d’où se connaissent-ils mon père et lui? que peuvent-ils avoir à se dire?... Est-ce que mon père aurait l’intention de convertir ce prêtre catholique au culte de Satan, qu'il sert si pieusement?... Je ne sais ; mais jamais sa casaque n’a frôlé une soutane de si près... Ce brave père, j’aurais bien cru qu’il ne lui arriverait de conférer avec un prêtre que le jour où les robes noires viennent nous aider à faire le saut périlleux.

Il attendit encore, et reprit avec plus d’impatience :

—Ah! miséricorde... Est-ce que ce serait le contraire do ce que j’avais pensé d’abord?... Est-ce que ce bon pasteur vicn-

drait ici confesser mon père?... J'en meurs de peur... Ce Serait long... Ils me feraient attendre là jusqu’à la fin du monde.

La crainte du fils do Tripart fut cependant calmée : l’abbé Savinien s éloigna et le marchand Boniface rentra dans sa boutique.

— Bonjour, mon père, dit l’élégant jeune homme. Que faisiez' vous donc là, avec cette robe noire, sur votre porte?

— Cela ne te regarde pas, répondit Tripart.

— Est-ce que vous êtes en affaires avec l’église à présent?

— Cela ne te regarde pas, répéta son père.

—A la bonne heure... J’étais dans le quartier et je suis venu vous voir.

—Je ne suis pas beau à contempler, même pour un fila... Tu viens plutôt me demander de l’argent.

— Ah ! vous m’y faites penser. . . et si vous pouviez seulement me prêter quinze cents francs... •

— Est-tu fou?... quinze cents francs!... Comment les aurais-je amassés depuis ma catastrophe? La justice m’a ruiné. Elle est venue à mon domicile, argent, bijoux, billets de banque, elle a tout pris, tout volé.

— Elle avait aussi volé votre personne et l’avait serrée en prison.

— Mais, pour cet objet-là, jo le lui ai repris. Après le jugement, l’exposition, le départ pour le bagne, j’ai pensé qu’il y en avait assez. A la troisième journée, on nous a fait arrêter dans une maison de sûreté... très-peu sûre... Bon, un fer limé, un mur percé, et Je me suis donné de l’air... Nous étions deux... Le condamné Dario a pris sa volée avec moi.

— Pour vous, c’était un jeu.

— Le difficile ensuite est de se caser. Heureusement, comme je passais incognito dans un village, des amis m’ont donné les papiers d’un vieux marchand de fers qu’ils avaient dévalisé ; avec cela j’ai pu rentrer tranquillement à Paris; il est censé que le marchand forain est venu établir sa boutique de ferraille rue Nouve-des-Martyrs.

— Et vous ne pourriez pas y trouver quelques chiffons de billets de banque à m’offrir?

— Je t’ai donné vingt francs l’autre jour dans la rue.

— Je ne méprise pas vingt francs... L’or est le saint des saints, et les moindres de ses reliques sont précieuses... Si vous vouliez m’en donner d’autres.

—Combien dis-tu ?

— Quinze cents francs.

—Tu ne les auras pas.

— C'est pour offrir un' cadeau à une dame... une garniture de cheminée Pompadour... impossible de me dispenser de cette galanterie dans le monde où je vis.

—Mon fds, avec vos gants jaunes, vous êtes une grande canaille. -)

— Je suis un bandit-monsieur.

—Je sais bien.

—On tend toujours à s’élever, mon cher père. Le paysan fait de son fils un avocat, un médecin ; le marchand fait du sien un banquier ; le portier fait de sa fille une pianiste ; la boutiquièrc rêve pour la sienne l’épée et les épaulettes en mari... Vous, qui n’étiez qu’un Grinche, à la carre, à la tire, vous avez voulu faire de moi un chevalier d’industrie. Et j’ai parfaitement répondu à vos espérances.

—Oui, tu as de plus que nous la mascarade... tu fais commo tu le dis un bandit-monsieur.

—Pour parler plus purement, il faudrait direun Néo-bandit,.,

—Qu’est-ce ?

— Mais vous ne comprendriez pas.

—Non.

— Cela veut dire le voleur actuel, transformé selon les mœurs de l'époque, en harmonie avec le luxe et les lumières qui augmentent tous les jours.

—Bien, j’y suis.

—11 y a toujours dans les masses des individus disposés à passer à côté de la loi, des gens qui ne veulent pas aller dans le pré où on mène le troupeau paître, mais butiner à côté dans les broussailles Autrefois, c’étaient les détrousseurs de grands chemins, les J)rigands de forêts noires et d’auberges isolées; ensuite sont venus les tire-laine, les tire-bourse, les rôdeurs de barrières... de pauvres sires comme vous...

— Merci.

— Aujourd’hui, dans les rues nettoyées, éclairées, policées, dans ce vaste salon qu'offre la ville do Paris, quand tout le monde se loge dans des maisons neuves, porte le drap, la soio ou le velours, il faut que les bandits se fassent propres, élégants, jolis, se fassent gentilshommes.

— Va toujours.

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— Aussi, voyez, l’argot no souille jamais notre bouche, nous parlons comme tout le monde ; nous sommes assez instruits et de bon ton pour que personne ne soupçonne notre berceau de brigandage. Et si on s'en doute, comme nous sommes trèsagréables à recevoir, le monde avec sa parfaite indulgence n’v regarde pas, et nous tend la main d'aussi bonne grâce.

— Cela lui fait honneur.

— Ainsi, mon père, votre règne est fini et le nôtre commence.

— En vérité?

— Oui, vous autres bandits en guenille vous diminuez tous les jours de nombre et de courage ; vous vous effacez, vous pâlissez considérablement, vous tendez de plus en plus à disparaître de la terre. Vous vous en allez et nous venons. Vous êtes le passé et nous sommes l’avenir.

— Comme tu le disais, des néo-bandits .

— C’est cela.

— Ou, comme je le disais, de grandes canailles.

— Pas plus que vous.

—Beaucoup plus, parce que vous avez, en sus de tous nos méfaits, une très-vilaine chose, l’hypocrisie. Nous autres, par exemple, comme moi et mon frère, nous faisons humblement nos affaires ; avec nos casaques trouées, nos tatouages sur la peau, nos figures patibulaires, notre vie errante, nos logis sous les arches des ponts, dans les carrières, nous ne trompons personne ; on so méfie de nous, on serre ses poches quand nous passons. Nous ne cherchons pas à en imposer à l’autorité, mais à nous sauver d'elle ; la police nous connaît, elle nous pourchasse, nous suit, nous jouons à cache-cache avec elle. Enfin, nous sommes franchement bandits.

— Avec toutes les misères de la condition.

— B y a une chose qui seule pourrait peindre les deux conditions : nous volons et vous empruntez.

—La belle différence!

— Elle est très-grande : l’un est la franchise, l’autre l'astuce; il y a beaucoup plus de courage dans la première que dans la secondo. En volant, nous payons de notre personne, nous nous exposons à toutes sortes de dangers : escalades, jambes cassées, morsures de chiens, brutalités de gendarmes, et le reste. .. tandis qu’en empruntant sans vouloir rendre, c’est plus fourbe, c'est plus lâche, on no s'expose à rien. Puis, avec la couardise, vous avez le mensonge. Quand nous prenons de l'argent

dans un secrétaire fracturé, ou une montre dans un gousset, on sait bien que nous ne rendrons pas la chose. Tandis que vous, vous trompe*, vous faites attendre, espérer, vous dépouillez les gens et les tuez à petit feu.

—11 ne s’agit pas de savoir si c’est mieux ou plus mal, c’est ainsi.

— Vous êtes un mensonge continuel ; vous mentez par votre habit, votre air, votre langage, vous prenez les manières d’honnêtes gens, comme une croix d'honneur qu’il ne vous convient pas de porter. Le pire, c'est qu en vous faisant prendre pour des hommes honorables, vous exposez parfois ceux-ci à être pris pour vous.

—C’est un malheur, qu’y faire ?

— Puis on est sans défense contre vous, bandil9 à l’eau de rose ; vous n'avez pas, comme nous, cette mauvaise figure qui fait dire : Gare de devant I Ainsi vous volez les marchandises, les étoffes, les meubles de tous les fournisseurs, vous volez votre loyer en le mettant sous le nom d’un autre, vous volez le temps et la peine des domestiques que vous ne payez pas, du cocher de place, par lequel vous vous faites conduire à une porte de passage afin de vous esquiver par l’autre... tous gens qui ont grand besoin de leur salaire... Vous volez le restaurateur, la blanchisseuse, la crémière, que sais-je ?... Vous volez tout le monde 1... excepté le diable.

—Non. Pour lui, noûs l’enrichissons.

—Pour vos autres victimes, gens du monde, amis et connaissances, vous faites des billets que vous trouvez moyen de laisser protester, ou faire acquitter par d’autres... Vous avez les traites, les billets d ordre, les lettres de change, tous les affreux grimoires... vous inventez mille horreurs avec du papier timbré... Ab I messieurs, vous servir de papier timbré, comme des procureurs... fi donc !

— Il faut bien tenir son rang, représenter , briller.

—Ah 1 oui, pour cela vous avez encore d’autres jolis moyens! vous vous présentez en adorateur à quelque femme... plus riche que jeune ; et, quand elle vous a donné son cœur , vous lui soutirez sa bourse. Alors, vous faites les lions avec cela,

—C’est le vol au bonjour... amoureux.

—C’est ce qui prouve le mieux que vous valez moins que nous.. Est-ce que nous en forions jamais autant , nous autres, pauvres çrinchcs !

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—Mon père, encore une foi3, vous changez ia discussion : je n'ai pas dit que nous valussions mieux que vous, j'ai dit que nous vous succédions, que nous étions les hommes du jour.

— A la bonne heure... Mais j’étais bien aise, moi, de montrer en passant quo vous étiez d’abominables gredins.

— Maintenant, voyons... est-ce qu’en conscience vous me refusez les quinze cents francs ?... est-ce que vous ne trouverez pas dans vos entrailles de père la pauvre petite somme que je vous demande.

— Non, tu ne les auras pas, c’est mon premier mot et le dernier.

— Eh bien 1 mon père, je vous estime, je vous honore, dit gravement Laverrière en se levant. J’ai déjà obtenu ces mêmes quinze cents francs d’un vicomte et d'un marchand du haut commerce, je voulais encore les avoir de vous , mais vous me résistez; je vous reconnais pour supérieur aux autres... encore une fois, je vous estime et vous honore.

Il salua et sortit.

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