UN ENTRETIEN CONJUGAL
Il n’est pas dans le monde de situation aussi cruelle... et plus commune qu’on ne croit, que celle de la femme qui redoute sans cesse de recevoir la mort des mains de son mari.
Si les murs des maisons étaient transparents, on en verrait plus d’une de ces pauvres femmes, qui ont eu le malheur d’être richement dotées, frémir à chaque signature, à chaque désistement de leurs biens qu’on leur demande, avec un pistolet plus Ou moins ostensiblement appuyé sur la gorge , et passer entre l'une et l’autre de ces épreuves la plus douloureuse existence.
Telle était la situation de la vicomtesse de Monclave.
Devant son mari , elle affectait ce mélancolique courage que donnent le dégoût de la vie et l'indifférence do la mort. Devant le monde, elle jouait la femme heureuse et paisible. Mais dans la solitude, bien lasso, bien excédée de ces divers rôles, elle se livrait sans contrainte à ses poignantes terreurs.
Bien des circonstances contribunientà les augmenter: la faiblesse de ses nerfs, son état de souffrance, l'habitation de cette chambre, dans laquelle un homme du sang des Monclave,
l'aïeul même de Théophile , avait commis un meurtre sur la personne de sa femme.
Delphine soupçonnait tous les jours davantage que son mari était gêné, peut-être à la veille de la ruine. C'était le moment où il fallait solder les dépenses faites pour la réparation de l'hôtel , et elle voyait les fournisseurs, les ouvriers sortir sans avoir 'eurs notes acquittées ; elle voyait aller et venir des hommes porteurs de papiers timbrés, dont la visite laissait toujours M. de Monclave dans une irritation plus violente.
Des dettes I des engagements auxquels on ne faisait pas honneur ! c’était pour Delphine, élevée dans une famille si respectable et dans des sentiments de loyauté si stricts, si délicats, c’était la honte, le déshonneur.
Et cet argent, dont le détournement lui apportait , à elle, la gène, l’humiliation, était prodigué à une fille, qui, du rang de femme de chambre, était descendu à celui de femme entretenue , et qui n’avait d’autre charme que son cynique libertinage, à une pareille créature, que pourtant son mari lui préférait à la face de toute la ville.
C'était un homme bien noble et bien délicat , que le sort lui avait choisi là pour époux !
Tout la ramenait à ces pensées.
Si elle trouvait un moment de distraction dans un livre aimé, dans une lettre à sa mère, le souvenir de son testament que son mari lui avait fait faire, de ces signatures qu’il avait déjà essayé indirectement d’obtenir, venaient la frapper d’une lame froide dans le sein et faire tomber le livre ou la plume de sa main.
Une hallucination affreuse lui montrait la figure de son mari debout devant elle, et elle tremblait de tout son corps.
C’était là une des plus insupportables terreurs.
Les autres peuvent être combattues par des précautions ou passent rapidement. Si on est dans la crainte des malfaiteurs, on ajoute quelques moyens de défense à sa demeure , et avec des verroux, des serrures de plus, on en est quitte. Si en voyage on éprouve l’effroi d'un chemin dangereux ou d'une tempête sur mer , le terme du chemin ou la vue du port vous tranquillise.
Mais avec un mari, on a le meurtrier enfermé dans ses murs ' Et les affreuses terreurs n’ont do terme que celui de la vio, dans un mariage indissoluble!
Delphine qui ne pouvait porler dans le monde qu’un visage
d'emprunt et que cette contrainte fatiguait, restait beaucoup seule. Les premières ombres du soir étaient le moment de ses plus cruelles angoisses. A quatre heures , l’obscurité commençait à régner dans cette saison. C’était l’heure où bientôt son mari rentrerait pour dîner ; c'était l’heure où le vent du soir semblait rendre des gémissements dans l’alcôve funeste , c’était l’heure où, sur le fond ténébreux de la chambre, la figure en pied de la marquise de Monclave, qui se détachait encore par sa robe de soie blanche, ses cheveux blonds, les perles qui les enroulaient, semblait descendre de son cadre et venir, dans une apparition solennelle , montrer à Delphine l’image de la femme expirée sous les coups de son mari.
Une après-midi, la jeune femme était plongée dans cette triste rêverie, lorsque, avant l'heure accoutumée, elle entendit les pas bien connu3 de M. de Monclave dans le salon qui précédait sa chambre.
Elfe tressaillit et s’élança à la sonnette placée près de la cheminée pour demander de la lumière.
Pendant ce mouvement le vicomte entra.
— Qu’avez-vous donc, madame? demanda M. de Monclave, et pourquoi cette impétuosité à appeler vos gens.
— Mais, rien... répondit Delphine. Je veux qu’on éclaire
— Y pensez- vous. . . à quatre heures...
Et le valet de chambre s’étant dans cet instant présenté :
— Rien, dit impérieusement le vicomte. Allez.
Le domestique se retira, et ils restèrent seuls.
Monclave était intérieurement souffrant, embarrassé, et il aimait mieux que la demi-obscurité dérobât l’expression de son visage à sa femme. Il s’approcha nonchalamment de la cheminée.
Delphine, à qui la fierté donnait toujours une assurance factice en présence de son mari, se jeta dans un fauteuil à l’autre angle du foyer, comme si elle n’eût eu à redouter qu’un entretien ennuyeux.
— Je rentre de bonne heure, Delphine , dit le vicomte d’une voix plus douce. C’est que j’avais à vous parler de quelques affaires.
Malgré le calmo de ces paroles, la jeune femme porta un regard détourné et méfiant sur son mari. Quelques lueurs errantes du foyer montaient jusqu’à lui , et elle lui trouva une pâleur inaccoutumée.
Cependant, die répondit avec ta même insouciance affectée:
— Tant pis, monsieur, car les affaires me sont insupportables.
— Ab ! madame, dit Monclave, ce serait avouer bien de la faiblesse d’esprit ou de la légèreté de caractère.
— N’importe... puisque vous savez que j’ai cette infirmité... que les affaires me fatiguent, vous devriez me les épargner.
— Mais, en vérité, celles qui m’ amènent aujourd'hui sont tout à fait dans votre intérêt.
— Ah l vraiment.
— Je n’ai songé qu’à vous en venant vous les proposer.
—Enfin, monsieur?
Le vicomte reprit haleine une minute , car il était dans un moment décisif, plein de transes mortelles, et qu’il voulait cacher à tout prix.
— J’ai songé, Delphine, reprit-il ensuite, que l’état de votre santé nous oblige impérieusement à avoir une résidence de campagne cet été. 11 vous faut un air pur, et cependant la proximité de Paris pour y revenir à volonté. Nous parcourrons donc les environs, dès les premiers jours de printemps, si vous le voulez, afin de choisir la propriété qui pourra nous convenir.
— Vraiment, monsieur, vous pensez à cela? dit Delphine avec amertume.
— Sans doute... ça vous étonne.
—C'est qu'il n’y a rien dans votre air de bien gracieux et de bien riant, qui rappelle le séjour des champs.
— Pourtant, madame...
—N’importe, continuez.
Le vicomte chercha encore à reprendre ses forces, pourqne l’oppression de sa poitrine no vint pas éteindre sa voix, et reprit du ton le plus dégagé qu’il lui fut possible :
— Nous avons des terres en Bourgogne qui nous sont complètement inutiles puisque nous n'y allons jamais... Nous n'y avons fait qu'un court séjour l’année dernière... de huit ou quinze jours... jo ne me souviens pas bien.
—Peu importe, monsieur, dit Delphine dont la voix commençait à trembler.
— Eli bien ! reprit M- de Monclave, il faut nous défaire de cela... du moins d’une partie... de la moins productive... et vraiment tous ces domaines sont en très-mauvais état... Jenrç
le reproche souvent, maïs la paresse me pagne quand il faut aller si loin... Enfin cela rend à peine pour les impôts et l'entretien... Mon avis serait donc de vendre en Bourgogne et d’acheter avec le prix de ces terres quelque charmante propriété au printemps:
— Le printemps est loin, monsieur.
— Eh, mon Dieu t... avant que ces arrangements ne soient pris... le temps passe si vite... puis j’ai un petit voyage à faire... chez un ami, à Dijon... et je voulais en profiter pour mettre ces terres en adjudication chez un notaire;
La jeune femme garda un- silence glacé.
Monclave s'assit et se mit à tisonner, comme si son plu» grand intérêt eût été d'arranger le feu d’une manière satisfaisante.
Puis, posant les pincettes, il reprit d'un air de suprême indifférence :
— Et même, ne doutant pas que ces arrangements ne dussent vous convenir, j'avais fait préparer ce simple mandat.
Il tira un papier de sa poche et le roula négligemment entre ses doigts.
— Qu'est-ce que cela, monsieur? dit Delphine en fixant son regard sur le papier.
— Je vous ledis... une procuration... par laquelle vous me donnez pouvoir de vendre... d’ongager ces terres, qui ont fait partie de votre dot.
Delphine releva son regard profond, sévère, du papior timbré jusqu’à son mari, et dit avec un brusque accent :
— Vous avez donc bien besoin d’argent, monsiour?
Monclave resta étourdi, puis balbutia :
— Comment cela, madame?
— Je m’en doutais, reprit la jeune femme d’un ton do réflexion ; mais il faut que le besoin soit bien pressant...
—•Enfin... que signifie... reprit Monclave.
—C’est qu’il a dû cruellement vous en coûter, dit Delphine en le regardant avec assurance ; vous avez dû soutenir bien des combats avec vous-même et faire des efforts désespérés quand je vous ai déjà formellement refusé d’engager ma fortune, pour venir encore... sur lu faible et dernier espoir de me trouver plus de faiblesse cette fois... pour venir affronter un nouveau refus.
—Un refus! répéta Monclave d’une voix sourds.
— Oui, monsieur, dit-elle. Vous m’avez fait faire mon testament en votre faveur... c’est bien... Je ne peux plus vous ôter ces biens après moi... Mais attendez au moins qu’ils vous appartiennent pour en faire... un indigne usage.
—Ah ! Delphine ! murmura Monclave avec un grondementde colère.
—Attendez, reprit-elle. Ne dépouillez pas votre femme vivante pour la laisser pauvre, et porter sa fortune... là où il est si odieux de la voirl
—Où donc... Pariez!...
—Là où sont déjà allés mes diamants... là où passe votre revenu, à vous, votre honneur et le mien.
— Mon honneur!... ah! madame, une telle insolence!...
— Oui, monsieur, je le repète, votre honneur et le mien. Car la satisfaction de soi-même, la considération du monde, vous m’avez tout ôté en me préférant une autre... Hélas! ma jeunesse, mon bonheur, mon repos, rien de ce que je possédais, rien de moi n’a survécu à ce coup terrible du mariage... Je n’ai connu ce lien avec vous que comme un fléau destructeur ; il a flétri d’un jour à l’autre mon existence... j’y ai versé plus de larmes qu’il n’y a eu de minutes dans mes tristes jours !
Delphine, dans un mouvement irrésistible d’attendrissement sur elle-même, penchait sa douce et belle figure dans ses mains, que venaient recouvrir ses longues boucles de cheveux blonds.
Elle dit avec des pleurs, des sanglots qui avaient encore quelque chose de ceux d’un enfant :
—J’avais pourtant bien promis à ma mère d’être heureuse dans mon mariage I ... Je lui disais souvent : Je ferai si bien que mon mari m’aimera... On a toujours la paix, l’harmonie, l’amour chez soi quand on le veut bien. Il faut y mettre tout du sien... C’est ce qu’une femme doit faire, et elle y gagne en- -core. Oh ! moi, si j'avais un mari peu fortuné, j’entretiendrais tant d’ordre dans la maison qu’il se croirait encore entouré d’aisance. S’il était d’une condition au-dessous de la mienne, je me dirais qu’il y a de nobles âmes en tous lieux, j’aimerais sa famille, et je me mettrais si bien à son niveau qu’on n’apercevrait plus de distance. Si j’avais un mari d’un caractère dur, violent, emporté, je me vouerais au soin de l’adoucir, de le ramener, et je goûterais la douceur des constants sacrifices. S’il était joueur, dissipateur, s’il me ruinait... eh bien, mon Dieu, je me dirais qu’il est encore du bonheur dans la pauvreté, et
Digi
qu’il faut lui conserver une femme tendre, aimante, pour qu'il retrouve re bien quand il aurait perdu tous les autres... Oui, quel qu’il soit, je l’aimerai... Il faut bien pardonner... Dans çe. triste monde, c’est presque toujours de miséricorde et de pardon qu'est fait l’amour des femmes!
— Alors, madame, dit Monclave d'une voix mordante, que ne mettez-vous en œuvre cette belle philosophie?
A la voix de son mari, Delphine tressaillit et s'éveilla de ses souvenirs.
Elle releva la tête, regarda fixement le comte et dit avec une explosion de haine :
—Mais, pour les maux que vous m’avez fait souffrir, monsieur, pour les vices que j’ai trouvés en vous, ils m’ont surprise sans ressources, sans défense... Je n’y avais jamais pensé !
—Mon Dieu, madame! dit Monclave frémissant de colère, est-ce assez de reproches ridicules, de larmes, de courroux, descènes extravagantes pour une chose si simple!... Suis-je donc le seul, après tout?
Il se leva et ajouta avec un effort de franchise cynique :
—Eh bien, oui !... Suis-je donc le seul homme qui ait une maîtresse?
Delphine répondit avec un rire aussi triste qu’amer :
—Ah! l'excellente excuse! Mon Dieu, monsieur, le faussaire, l’assassin , l’empoisonneur, peuvent dire aussi : Mais suis-je donc le seul qui vole. et tue!
—Madame I s'écria le vicomte, c'est trop d’insolence et d’audace.
— Allons donc, répondit la jeune femme, ne connaissant plus que l'indignation et la colère, croyez-vous faire moins de mal qu’un malfaiteur vulgaire?... Quel crime est plus bas, plus odieux que votre conduite. Qu'y a-t-il de pire au monde que re sanglant outrage que vous me faites subir, de me préférer, de mettre au-dessus de moi une fille ramassée dans le ruisseau, qui n’a d'autre mérite que l’offronterie, d’autre charnue que la débauche.
Monclave, blessé dans son indigne amour, jeta un cri de rago.
—Ah ! taisez-vous, dit-il avec un grincement de dents sauvage. Pour vous-mémo, taisez-vous.
Mais Delphine exaspérée ne l’entendait môme pas, et conlinualt.
-Suis-je assez humiliée, assez rabaissée quand on vous voit dans les spectacles, dans les promenades avec cette femme, et qu’on dit de moi... de moi, monsieur, qui aurais honoré tout homme en lui donnant ma main... Cette pauvre vicomtesse! comme son mari la néglige, l’oublie, la repousse de lui!... Il faut que ce soit une femme bien nulle, sans cœur et sans esprit, pour que son mari lui préfère une telle maîtresse !
Le vicomte marchait d’un pas agité, et en serrant son poing crispé, avec fureur, avec menace.
— Et vous-môme, monsieur, disait encore Delphine, quand vous vous ravalez à ce point, pensez- vous que toute la honte soit pour vous! et que je ne souffre pas du mépris qu’inspire l’homme dont je porte le nom. De quel œil vous voit-on dans le public, lorsque vous présentez cet assemblage étrange d’un homme qui porte un titre, qui se dit d’une grande famille, qui se dit noble, vicomte, et'qui affiche des sentiments si vils, des goûts si crapuleux, qui. par la bassesse de sa nature, fait rire aux éclats de sa prétendue noblesse.
La fureur de Monclave augmentait à toute minute ; Delphine le voyait et trouvait un orgueilleux bonheur à le braver.
Delphine, admirablement douée de vertus et de charmes, d’une supériorité rare, ne tenait è la faiblesse des femmes que par ses terreurs habituelles ; en présence de son mari, en ce moment où son âme relevée secouait ces atteintes, elle se montrait divinement grande et belle.
—Vous m’avez délaissée, dépouillée autant que vous l'avez pu de ma fortune, continuait-elle. Dieu sait que si c’était pour un autre usage je ne m’en plaindrais pasl... Oh! si vous me quittiez pour les soins d'une profession honorable, si vous prodiguiez mes biens à quelque entreprise utile, mon Dieu, je Vous les donnerais à pleines mains ! Mais me trahir pour une telle créature, pour cette chiffonnière ridiculement masquée en grande dame, lui donner mes diamants... des diamants de famille qu’avait portés ma mère ! venir mendier pour elle la signature qui me dépouille de mes biens; oh! c’est trop d’odieuses folies.
Elle s’ arrêta et reprit avec une exaspération indicible :
— Il vous en reste peut-être encore une à faire!... Vous lui avez donné mon écrin, donnez-lui encore mon litre... Tenez,
donnez-lui ce mouchoir... il porte ma couronne de vicomtesse.
Delphine jeta avec violence le mouchoir brodé à la face de son mari, et vint retomber dans son fauteuil.
La fureur de Monclave éclata avec une force effrayante.
—Taisez-vous, encore une fois I s’écria-t-il en venant se placer devant sa femme. Je ne réponds plus de moi à la première injure!
— Certes, monsieur, répondit-elle avec une hautaine assurance, ce sont des injures que je vous adresse. Mais est-ce de ma faute si, en rappelant votre conduite, si en qualifiant ce que vous avez fait, ces vérités se trouvent de mortelles injures.
Monclave, les traits bouleversés, livide de colère, le regard' et le geste menaçants, restait debout devant elle, en répétant:
— Delphine, prenez garde I
Une minute de silencese passa, et cette terrible parole, exhalée d’une voix creuse, sinistre, se fit entendre encore :
— Prenez garde!
En ce moment un grand jet de flamme élancé du foyer vint éclairer le portrait de la marquise.
Delphine y jeta les yeux.
Sous les vacillations de la flamme, elle crutvoir cette blanche figure palpiter, frémir sous la blessure qui venait de traverser son sein... 11 lui sembla voir sa propre image dans les convulsions de la mort, apportée par un fer meurtrier... toutes ses affreuses terreurs revinrent fondre sur elle plus violentes que jamais.
Elle jeta sa tête dans ses mains en sanglotant et fondant en larmes.
Monclave saisit rapidement ce qui se passait en elle, et H eut l’odieuse pensée d’en profiter.
Il se pencha vers Delphine en apporlant le funeste papier sous ses yeux ; et d’une voix creuse, stridente :
—Eh bien ! oui, dit-il, j’ai un besoin extrême, terrible, d’argent?... Il men faut à ce point.de me porter aux dernières extrémités... au crime, peut-être, si je n’en puis obtenir.
Il suffoquait d’angoisses, et tenait Delphine palpitante sous son regard.
- —Ainsi, murmura-t-il encore, signez!... signez pour moi... pour vou3-même... vous épargnerez peut-être d’affreux malheurs !
U y eut une minute d’horrible silcnco.
—Delphine I Delphine! s'écria Monclave, répondez.
Elle reprit un élan de force suprême.
— Voici ma réponse! dit-elle.
Elle arracha, déchira le papier; puis, le jetant dans le foyer, elie s'écria :
— Et que tout ce qu'il y a de bas, de honteux, d'indigne dans le monde, puisse périr ainsi I
Monclave brandit son poing fermé sur la tète de sa femme.
Delphine jeta un cri déchirant.
On no sait ce qu’il allait advenir de cette scène.
Une exclamation vint subitement l’interrompre.
Le docteur Alambert, qui, en venant chez madame de Mo n clave à son heure habituelle, entrait ordinairement sans se faire annoncer, se trouva tout à coup dans la chambre.
Ne sachant rien de ce qui s’était passé, et dans l’obscurité qui l’empêchait do distinguer l'expression des visages, il n’avait été frappé que du cri de Delphine.
— Mon Dieu! madame, qu’avez-vous?... qu’est-il arrivé? dit-il en so précipitant vers elle.
Ee vicomte s’était machinalement jeté vers la porte, où il semblait être sur le point de sortir, et dérobait ses traits décomposés à la lueur du foyer.
—Rien, docteur, rien, répondit la noble et sainte Delphine. Mon Dieu! c'est une crise de nerfs... vous savez... comme j'en ai souvent.
— Non, dit M. Alambert, je ne vous ai jamais vue ainsi.
— Au contraire, reprit la jeune femme, la crise n'a pas été très-forte... Tout mon regret était d'en être atteinte devant M. de Monclave, que ce mal va inquiéter, effrayer... Mais je lui assurais, à l'instant où vous êtes entré, que ce n’était absolument rien.
Le docteur prit le pouls de la jeune femme.
—Vous avez beaucoup d’agitation, dit-il, le sang est enflammé... la solitude où vous vivez vous est nuisible... je vous le dis souvent... vous avez une vie beaucoup trop sédentaire.
— Je sortirai désormais très-souvent, docteur, puisque vous l’exigez.
— Non, vous me promettrez et vous ne tiendrez pas, j en suis sûr... Mais il faut prendre des bains tous les jours... J’y tiens beaucoup. Vous entendez ; un bain chaque soir, avant de vous coucher.
11 est des paroles fatales qui, tombées au hasard, portent un monde d'événements avec elles.
Mon cia ve, alors debout et immobilesous le cintre de la porte, après l’inspiratiôn infernale que l’abominable Antoninc avait, soufflée dans son sein, après cette tempête intérieure dans laquelle sa femme venait de l'abreuver d’angoisses, de honte, de fureur, Monclave entendit ce mot de bain, prononcé dans la prescription du docteur.
Il sortit sous cette redoutable influence.
AUPRÈS DE LA CHAMjjrffe D UNE FEMME
Après la lutte violente qui venait de sc produire, M. de Monclave et sa femme étaienTbrisés de fatigue ; car la mésintelligence apporte ses chocs les plus rudes , ses poisons les plus cruels, dans la cohabitation conjugale, où elle trouve toujours les ennemis sous le même toit, où elle a les heures du jour et" de la nuit pour se développer et grandir, et elle y répand des souffrances inconnues dans les autres discordes.
Le vicomte sortit en disant qu'il ne rentrerait pas pour dîner • 9
Delphine, qui était malade, se mit au lit.
M. Rouvillc dîna seul. Son repas fut triste, non do l'absence de son neveu et de sa nièce, mais parce quo l'appétit lui manquait, et qu'il ne trouvait à aucun mets le goût exquis qui eût flatte sa gourmandise. Ce n’eût été que demi-mal de ne pas manger, s’il eût pu noyer ce regret dans le vin, mais il ne pouvait presque plus boire ; ses grandes facultés en ce genre s’ôtaient éteintes. Ce déclin trop visible, qui venait s’asseoir à la table où il avait passé de si bonnes heures, répandait un voile de mélancolie sur son diner.
Le banquier passa dans son appartement , dans l’espérance de voir venir un moment l abbé Savinien.
Après la visite qu'il avait reçue du missionnaire, Rouville était resté malgré lui sous le charme de cet homme évangélique.
Il s’était dit, pour colorer autrement sa faiblesse, qu'il avait r eu tort de repousser aussi nettement la demande de l'abbé, parce qu’il ne fallait jamais se mettre mal avoc l'Eglise. Puis, lorsqu’une occasion s’était offerte, il avait envoyé au jeuno
prêtre cinquante francs pour des pauvres, espérant bien par U lui faire oublier les trente mille franc» dont il était question pour la famille Poncelet. ►
L’abbé Savinien s’était empressé devenir remercier M. Rouville. Il avait saisi le prétexte de l’avance faite par le banquier pour renouveler ses visites prés de lui, dans l’intérêt de ses projets qu’il n’abandonnait pas, et afin de se retrouver le plus souvent possible dans la maison habitée par madame de Mon* clave.
Il revint ce soir-là comme M. Rouville l’espérait.
Dans cet entretien , comme dans ceux qu’il avait eus précédemment avec le banquier, l'abbé évita tout ce qui aurait pu rappeler sa première demande, .et ne parla des choses du salut que de la manière la plus inawecte. Pour la première fois, Rouville écoutait et appréciait une conisation qui n’avait rapport ni à un bénéfice d'argent ni à un plaisir matériel. Il accueillait assez volontiers les paroles de philosophie chrétienne de l'abbé.
Tant il est vrai qu’au déclin des ans quelque chose s’élève et *se purifie en nous, et que le diable en cheveux blancs tourne ses regards vers l’ermitage,
En sortant de l’hôtel de Monclave, Savinien alla, comme il le faisait d’ordinaire, prier ou plutôt méditer à l’église de la Madeleine, qui était à quelques pas de là.
Dans ce recueillement du soir et de la solitude, qui se trouvo si bien placé au pied de l’hôtel, Savinien faisait un retour sur sa journée. M
Sur les premières indications que lui avait données Marie de Flamine, son émule en charité, il avait déjà entrepris diverses œuvres de consolation et de salut ; et, le soir, il se demandait s’il avait assez efficacement travaillé au soulagement des malheureux, à la conversion des idolâtres, pour justifier l’abandon fait par lui de la mission étrangère pour une mission dans Paris.
Un calme ineffable l’entourait.
Alors il priait pour tous tes malheureux et envoyait souvent vers le ciel le nom de Delphine.
Pendant ce temps-là, celle vers qui se portait l’angélique pensée du missionnaire était aussi livrée à ses méditations solitaires , mais moins calmes , moins fortifiantes que celles recueillies dans la nef chrétienne.
Madame de Monclave, dans cette soirée, venait de rompre ouvertement avec son mari, sans qu'il y eût maintenant de rapprochement possible dans cet état de haine déclarée, de séparation, secrètement, mais irrévocablement prononcée.
Désormais, dans cet homme qu’on lui avait donné pour l’aimer et en être aimée, elle ne verrait plus qu’un implacable ennemi. Prés de ce protecteur qui devait suppléer à sa faiblesse, à son inexpérience de femme, elle serait sans cesse occupée à songer au mal qu’il pourrait lui faire.
Unis aux yeux du monde, les deux epoux devaient vivre comme deux sauvages de tribus en guerre.
Cette révolution était depuis longtemps attendue ; elle venait d’éclater.
La jeune femme, après un tel moment, eut besoin de se renfermer en elle-même ; elle renvoya sa femme de chambro et se mit au lit, moins pour se reposer dans son accablement extrême, que pour être seule et souffrir en liberté.
L avenir que Delphine venait d’entrevoir était tracé devant elle pour un bien grand nombre d’années. A l'âge où M. de Monclave et elle se trouvaient, le temps des peines devait se prolonger à l’infini... à moins que l’un des deux ne quittât ce monde avant le terme fixé par la nature.
Comme la mort dans les vingtièmes années a toujours quelque chose d’une mort violente, cette dernière réflexion ramena Delphine à sa constante pensée, que son mari dénouerait leur union par un crime.
La jeune femme avait oublié, en se jetant à la hâte sur son lit, de faire fermer los persiennes de la chambre, les rideaux d’alcôve, de faire allumer la veilleuse.
Elle était accoudée sur son oreiller, ayant en face d’elle cetto grande chambre, aux tentures rembrunies, aux dorures ternes, noircies, à l'ameublement antique, cette chambre touto empreinte de vétusté, à demi éclairée par la lueur nocturne, grise et froide, que laissait passer une large fenêtre.
Le foyer était éteint, la lampe de nuit ne brûlait pas ; rien ne vivait dans cette chambre aux tristes souvenirs, et tout rappelait ceux qui n’étaient plus.
C’était alors un rayon de lune, une clarté allongée et d’uno pâle blancheur, qui venait frapper le portrait de la marquise.
Cette figure vêtue de blanc, et aux couleurs effacées par le temps, pouvait bien offrir l'aspect d’une ombre que l’imagi-
nation do Delphine lui avait souvent prêté. Lorsque la jeune femme la considérait longtemps, cette image s’incrustait dans son regard, et ses yeux la portaient devant eux partout où ils allaient s’arrêter.
C’était ainsi qu elle croyait voir la jeune marquise, enlevée si subitement de ce monde, revenir errer dans cette chambre qu’elle avait longtemps habitée.
La vision, tout enveloppée de sa teinte blanche et diaphane, flottait dans l'obscurité. La dame du lieu semblait s’approcher de sa toilette pour y déposer sa parure de perles, trop belle pour une trépassée... Elle changeait sa robe de soie contre une simple enveloppe do batiste, qui ressemblait mieux à un linceul... Elle marchait lentement et s'arrêtait un moment devant la pendule qui avait marqué l’heure de sa mort... Elle allait à son piano, sans doute pour y faire vibrer quelque note plaintive, mais sans tirer aucun son de l’instrument, qui restait silencieux sous ses doigts de fantôme.
Puis Delphine croyait voir la victime s'approcher de son lit.
Elle frissonnait... et pourtant elle éprouvait un indicible attrait pour cette femme qu’elle n’avait pas connue, priais avec laquelle elle avait tant de rapport par une destinée semblable à la sienne.
Son cerveau malade s'exaltait. Elle pensait que peut-être la marche des âmes, en quittant leurs dépouilles mortelles, était différente, que peut-être celles chassées violemment du corps par un crime restaient dans ce monde jusqu’au terme qu’eût assigné la nature; qu’alors, sous le doux nom d 'esprits, elles erraient dans les lieux qui leur avaient été chers, et cherchaient, autant que leur nature immatérielle le leur permettait, à faire arriver des révélations, des avertissements à ceux dont le sort, par une conformité de douleurs, attirait leur divine pitié. '%
Et Delphine disait à cette apparition sans cesse présente devant ses yeux :
— Que tu sois un souvenir trop puissant sur moi ou une ' âme de l’autre monde, je t’aime I ma sœur en souffrance.
Quand toul es mes larmes ont coulé dans la solitude, quand jamais une plainte n’est sortie de ma bouche, quand ma mère même ignore le sort que j'ai trouvé dans le mariage, toi seule me connais et comprends toute mon existence.
Tu étais jeune, belle, année, heureuse comme moi ; comme moi, en épousant un Monclave, tu as signé ton arrêtée mort. Tu as perdu la vie dans cet hôtel héréditaire, dans cette chambre où nous habitons toutes deux ; moi j'y ai perdu le repos, le bonheur, l'amour... il ne me reste plus que cette pauvre existence... qu’on me prendra aussi peut-être.
Si tu es un esprit, tu viens m’offrir ton exemple... la consolation des malheureux... Pourtant tu as bien moins souffert que moi ! Tu n’as pas eu la cruelle appréhension de ton sort, n'est-ce pas?... Tu ne pouvais supposer qu’un marquis de Monclave fût assez lâche pour immoler une femme... la sienne t... Et moi, je nourris sans cesse celte affreuse pensée. Ton mari, ton meurtrier t’a délivrée par un coup subit de la chaîne qui vous unissait... et moi, je m’affaiblis lentement de tristesse, de terreur... je meurs peu à peu tous les jours.
. Delphine, les nerfs ébranlés, malade, délirante, murmurait des plaintes semblables jusqu’à ce qu'un nuage, voilant le rayon de la lune, vint lui enlever toute vision de l'autre monde.
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Dans l'appartement voisin, et qui, ainsi qu’on l’a vu, communiquait à celui-ci par une porte pratiquée au fond de l’alcôve, le vicomte de Monclave, seul do son côté, marchait d'un pas agité.
Il renversait parfois do son poing crispé une porcelaine de Sèvres, qu’à son tour de promenade suivant il broyait sous ses pieds.
Ce geste expressif traduisait mal encore la rage de frapper, de détruire qui était en lui.
Les derniers jours de retard qui avaient été accordés pour le payement du château de Grand-Chêne allaient expirer... il lui fallait de l’argent!... Si son sang eût pu se changer en ar* gent, il l'aurait fait couler jusqu’à la dernière goutte !
Dans son désespoir, il avait fait une tentative près de sa femme pour obtenir la disposition de ses biens... 11 savait pourtant que c'était inutile, que ce roseau, auquel il cherchait à 6e rattacher, le laisserait retomber do tout son poids dans l’abime... De plus, il était sorti de l’épreuve humilié, injurié, fou de colère, courbé de honte.
On peut se tuer faute d'argent quand on n’en a point à atlen dre, mais quand des richesses s'offrent devant vous avec un
seul obstacle qui vous en sépare, il est impossible de ne pas rester à les regarder jusqu’à ce qu'on puisse s’en saisir. C'était ainsi que Monclave contemplait dans sa pensée ces terres de Bourgogne, dont il avait une si dévorante envie. Elles se présentaient à lui comme des mines fécondes, dont le sein entrouvert laisse voir la joie et la prospérité sous la forme de riches métaux. Et il n’en était séparé que par la volonté, le capriced’nne femme.... d’une femme si délicate, si frêle, que d’un souffle il pouvait la briser.
Le vicomte prit ses gants et son chapeau pour aller essayer de calmer sa rage près d’Antonine. Mais il s’arrêta sur le seuil de sa chambre... Il savait bien que sa maîtresse, avec l’air effaré qu’il devait avoir en ce moment-là, avec le désordre de ses idées, et sans doute de toute sa personne, ne l'accueillerait que par le dédain et la moquerie.
Plus l’amour est vil, plus il est ardent et tenace : on lui a sacrifié honneur, dignité, on s’y attache en raison de ce qu’il a coûté, y
Avec la libre disposition d'une immense fortune, telle qu’il pourrait l’obtenir, et le bonheur de satisfaire tous les vœux de sa maîtresse, la vie s’ouvrait devant les yeux du vicomte ‘de Monclave comme un ciel, dont Antonine était la divinité, l’enivrant d’amour dans une contemplation éternelle.
Et là encore, c’était sa femme qui venait se mettre entre loi et ce paradis.
Monclave se trouvait bien à plaindre, quand la mort de cette femme eût pu mettre fin à son supplice, qu’elle vécût si longtemps. Le monde lui paraissait plein de jeunes femmes expirant subitement, et il lui semblait quelasienno seule vivait pour le faire souffrir.
Une seule minute... le hasard d’un accident ou d’une maladie, pouvait mettre fin à cette désespéranteexistence.
Ce hasard n’arriverait pas! pensait Monclave avec désespoir.
Et il ajoutait :
— Mais on pourrait y aider I...
A cette pensée, une impression poignante lui serrait la poitrine... Tous ses nuembris tremblaient... ono sueur froide inondait son visage.
U hésitait... mais il maudissait Delphine.
La soirée s’écoulait. L’abbé Savinion priait toujours ; le vi-
comte de Monclave se consumait de rage. Ainsi, dans cette nuit solennelle, Delphine, sans le savoir, sans que personne le sût, était placée entre l’ange gardien qui appelait toutes les ineffables grâces du ciel autour d’elle, et l’homme infernal qui lui reprochait la vie, et en méditait le terme.