BOURREAU ET MARI
Les soirées suivantes se passèrent, à l’hôtel de Monclave, à peu près semblables à celle-ci; seulement il n’y eut plus d'orage, parce que le vicomte et sa femme ne se revirent pas; mais, pour la tristesse et l’affreuse appréhension du lendemain, chaque jour porta sa lourde peine.
Ainsi, madame de Monclave restait toujours seule ; elle dînait dans sa chambre, y passait la soirée , et, à dix heures, elle descendait prendre un bain, après lequel elle revenait se mettre au lit.
Elle suivait ainsi exactement l’ordonnance du docteur Alambert, d’abord parce que sa santé déclinait tous les jours rapidement, et quelle croyait devoir en prendre quelque soin pour l’amour de sa mère, ensuite parce que ce régime lui était un favorable prétexte pour se dispenser de recevoir chez elle et de sortir.
Le soir du vingt-trois janvier, le temps était affreux, et le froid si intense que Delphine, môme dans un hôtel chauffé dans toute son étendue, hésitait à quitter sa chambre pour descendre au rez-de-chaussée. Le moindre hasard peut devenir fatal. Dans l’instant où madame de Monclave allait peut-être terminer sa soirce en se couchant de meilleure heure, on vint lui annoncer que son bain était prêt.
Dans l’apathie que donnent les grandes souffrances et le dégoût des moindres discussions, Delphine so leva à cet avertissement pour ne pas prendre la peine d’y répondre, elle s’enveloppa d un long manteau de velours et descendit dans la salle basse.
Ce soir-là, M. do Monclave était arrivé au paroxysme des sentiments haineux et cruels. Il avait passé les dernières heures de la journée avec Antonine, et il élait à demi ivre.
11 ne balançait plus dans l'accomplissement d’une œuvre hor-
rible; tons les combats entre les passions et ce qu’il restait de conscience en lui étaient épuisés ; l'impression froide, poignante qui s'attache à l’idée du crime, à force de s’étre reproduite chaque fois que cette idée se présentait, s’était aussi usée. Monclave, l’esprit appesanti, l’âme morte, agissait donc ce soir-là rj’une manière presque machinale, et comme un rouage accomplit le mouvement doqt l’impulsion lui est donnée.
Il ne voulait plus tarder à devenir libre.
Retiré au fond de son appartement, dès qu'il eut entendu descendre madame de Monclave, qui allait se mettre au bain, il ne pensa plus qu’à accomplir son dessein.
La première chose à faire était d’éloigner la femme de chambre qui gardait sa maîtresse dans le bain.
Il ne pouvait ni employer lui-méme quelque prétexte pour faire sortir de la salle basse cet'e femme de service, ni en charger un de ses domestiques, qui pourrait déposer plus tard avoir reçu de son maître l’ordre qui devait servir à cet effet, il fallait que l’éloignement de la femme de chambre vînt d’un accident fortuit, qui pût se produire de lui-méme.
Le vicomte se glissa à pas furtifs dans la chambre de sa femme par le passage dérobé.
Il venait de songer qu’un bruit subit et assez fort, en retentissant dans cette chambre, alors solitaire, et qui régnait justement sur la salle de bain, attirerait la femme de service au premier étage, où elle viendrait savoir ce qui se passait.
Mais ce mouvement, toujours dans le plan du vicomte, devait s’effectuer par une cause naturelle.
Un flambeau placé sur une commode lui fit naître une idée.
Le portrait en pied de la marquise, encadré d’une massive bordure dorée, était au-dessus de cette commode. En approchant la bougie de la toile, le feu gagnerait bien vite le cordon qui, fixé derrière le cadre, l'attachait au lambris, et le tableau tomberait sans doute avec un grand fracas.
Ainsi, personne ne saurait qu’il aurait pénétré dans cette chambre, et ensuite dans la salle de bain ; lé temps que la femme de chambre passerait à éteindre le feu de la toile tombée sur le parquet lui suffisait pour accomplir le meurtre ; ot la mort de madame de Monclave semblerait la suite toute naturelle d'une défaillance qui l’aurait fait glisser au fond de sa baignoire.
Monclave, dans ce moment suprême, revoyait dans sa pcn-
sée tous les exemples de meurtres accomplis par des maris sur la personne de leur femme, dont son infernale maîtresse avait nourri son esprit : il se disait que pas un n'avait été aussi habilement conçu, aussi sûr de rester impuni. Et il avait raison,
Ainsi, par une bizarre coïncidence, lorsque la marquise de Monclave avait péri nous les coups d'un meurtrier, l’image de cette femme allait être anéantie au milieu d'un crime semblable.
Le vicomte n'avait pas le lemp3 de faire ce rapprochement, 11 prit le flambeau et approcha la flamme de la partio inférieure du tableau, qui prit feu aussi vite.
Ensuite, il descendit d’un pas rapide, atténué par le tapis de l'escalier. Dans le vestibule éclairé d'une lampe, un pilastre projetait une ombre profondément noire sur le mur. Monclave se cacha dans cette ombre.
FI calcula le peu de minutes que le feu devait mettre à gagner le cordon et déterminer la chute du cadre. Et il attendit.
Pendant ce temps-là, Delphine, plus triste, plus accablée encore que de coutume, passait l'heure de son bain dans un morne silence. Le sombre ouragan d'hiver qui régnait, peutêtre aussi un sinistre pressentiment, l’accablaient , et elle avait quelque chose de cette langueur mortelle dont l’homme-Dieu souffrait au jardin des Oliviers.
La salle .basse était éclairée par un seul flambeau posé sur un socle de marbre.
Près de cette lumière, la femme de chambre travaillait à un ouvrage de lingerie.
Delphine, les bras croisés sur son peignoir de batiste, tenait la tête penchée. Le reflet des murs, revêtus de stuc blanc, répandait une pâleur plus mate sur ses traits. Les longues touffes de ses cheveux bouclés venaient baigner leurs spirales blondes dans la nappe de l’eau. Le miroir si calme du bain répétait fidèlement cette douce et mélancolique figure.
Tout était muet, immobile dans l'intérieur.
La jeune femme écoutait les bruits vagues et atténués du dehors. Les frôlements d’aile des oiseaux, frémissants dans leurs creux de muraille, faisaient tomber des graviers contre les vitres. Par instant des flots de grêle y rendaient un son plus sonore. Les arbustes de la cour agitaient leurs rameaux; guirlandes de fleurs en été, ils rendaient maintenant contre la fenêtre le grincement du bois épineux. Lèvent mugissait sour-
dement, avec ces modulations lamentables où ces cordes aériennes imitent les plaintes humaines.
Et l’âme de Delphine s’unissait à cette profonde tristesse de l’atmosphère.
Tout à coup un bruit semblable à celui que cause la chute d'un objet pesant vint retentir sur le plafond.
Madame de Monclave en ressentit un ébranlement nerveux; mais, dans l’insouciance où elle était plongée, elle n’y attacha aucune attention et n’en parla point.
La femme de chambre se leva vivement, écouta et n’entendit plus rien, mais resta saisie d’étonnement à ce bruit et s in-" terrogea elle-même sans se rendre compte de ce qui avait pu le causer.
Ensuite, ne devinant rien, elle demanda à sa maîtresse la permission d’aller savoir ce qui était arrivé dans la chambre supérieure.
Madame de Monclave y eonsontit par un signe de tête,
La femme de chambre s’éloigna.
Au même instant, Delphine, à des pas qu’elle entendit derrière elle, tourna la tôle.
Son mari était là, les bras pendants, sans armes, mais si pâle, si hagard, les traits tellement dépouillés de l’expression humaine, pour n’ofirir que celle de la bête fauve prête à saisir sa proie, que pour Delphine c’était la mort qui se présentait avec lui.
Tout avait réussi à Monclave. Personne ne l’avait vu venir; il pourrait s’éloigner avec la môme assurance , on ne saurait jamais qu’il avait paru en cet endroit.
Il tenait là sa femme dans ce bain, qui l’enveloppait déjà comme un réseau funeste, et n’avait qu’à se resserrer davantage sur elle pour l’étouffer... Le meurtrier allait seulement maintenir sa victime quelques minutes au fond de l’eau, et tout serait consommé.
11 prend haleine pendant quelques secondes... puis fait un pas en avant.
Delphine, qui a jeté un cri d’épouvante à la vue de son mari, Teste maintenant silencieuse, 1 œil fixé sur lui, et pétrifiée d’épouvante.
A cet instant on pourrait entendre grincer un bouton do serrure à la porte opposée à celle par laquelle Monclave est
entré.
Le meurtrier est trop absorbé pour le remarquer II étend i déjà sa forte main pour l’appuyer sur l’épaule de sa victime.
Mais un homme de haute taille, vêtu de noir, la figure fière, pure et radieuse, comme celle d'un ange libérateur, s’élance vers Delphine.
Ç’est l’abbé Savinien, qui de l’un de ses bras vigoureux enlace et soulève la jeune femme, de l’autre l’enveloppe de son manteau. Il la pose ensuite sur son épaule, comme un léger | fardeau, et s’enfuit avec elle.
1 ' Il est onze heures, les rues commencent à être désertes ; ce- | pendant un fiacre vide vient heureusement à passer, l'abbé Sa- J vinien l’ouvre et s’y jette en emportant Delphine.
Il dit au cocher :
— Au couvent des Augustines, rue de la Santé.
Une demi-heure après, la voiture arrive à la grille. Le missionnaire remet la jeune femme évanouie à la supérieure de la maison religieuse, puis il se retire. Mais, après avoir franchi le seuil, il se retourne, et, étendant la main vers les murailles, il s’écrie :
— Asile!