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LES DEUX BANDITS

L’hiver sévissait dans toute sa rigueur.

Notre pauvre terre était allée s’égarer si loin du soleil qu’il n’y restait pas un rayon limpide, pas un souflle d’air attiédi. Le pou de jour qui se répandait sur Paris venait se perdre dans un brouillard congelé. Les vapeurs glacées de la Seine rendaient l’atmosphère plus froide encore.

Le givre surchargeait les arbres chétifs rangés le long des

f parapets. La rivière, déserte dans ce temps de navigation suspendue, promenait lourdement ses glaçons à la teinte blafarde.

Le vent, froid comme une lame d’açier, fendait la poitrine.

Sous ce voile de brume pénétrante, sur ce pavé rude et miroitant, le passant grelottait entre deux glaces.

La population était silencieuse ; on entendait les voitures rouler avec un bruit plus triste et plus lent. Par-dessus ces bruits, résonnaient les fers des chevaux glissant sur le pavé, et les cris des charretiers arrêtés en chemin.

Sur le quai Saint-Michel, à l’entrée de la rue de la Boucherie, madame Nicole et sa fille étaient installées au milieu d'énormes chaudières dans lesquelles cuisaient des légumes ; elles avaient autour d'elles des corbeilles pleines de pains coupés en morceaux.

Depuis longtemps la charité de l'Homme au petit Manteau bleu empêchait madame Nicole de dormir.

Dans ce rude hiver, où les besoins redoublaient, où la misère revêtait ses lambeaux les plus sombres, la digne femme était poursuivie par la pensée des malheureux qui, dans leurs grabafs glacés, allaient se coucher avec la faim.

Et le souvenir de celui qui avait inventé une sorte d’aumône publique lui revenait sans cesse à l’esprit.

Une nuit, elle en fut agitée au point de ne pouvoir fermer l’œil.

Au matin, Zéphyrine, toute brillante de ces roses de jeunesse que ne flétrit aucune bise, vint comme de coutume l'embrasser. Madame Nicole lui fit part du projet qui la préoccupait d’établir chaque jour, après l’heure de son commerce passée, et pendant quelques semaines, une distribution de vivres gratuite.

La jeune fille frappa des mains en signe d’adhésion et de joie.

Cependant sa mère ajouta en hésitant encore :

— Mais sais-tu bien qu’il faudra énormément d’argent pour cela?

— Ah ! pour cette fois, dit Zéphyrine, ma dot y passera !

— Mais alors, ma pauvre enfant... balbutia madame Nicole.

— Balil ma mère, répliqua-t-elle, tu sentais peut-être bien d'avance que quelque jour ma dot s’en irait en aumônes... et tu as eu soin de me faire assez jolie pour que je pusse m’en passer.

-Voulez-vous bien vous taire, mademoiselle, et ne jamais dire de ces choses-là.

Ces derniers mots furent dits en courant, car madame Nicole

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et sa fille se hâtaient de s’habiller pour être prêtes à sortir et 9 pour disposer les ustensiles nécessaires à leur nouvel établissement.

Les deux excellentes femmes étaient donc installées avec leur énorme bagage dans l’enfoncement que formait le parapet du quai, en s’ouvrant pour donner passage aux deux escaliers qui descendaient à la berge.

Toutes deux distribuaient des comestibles à tous venants.

La mère Nicole, Imitant la bonté du Christ, semblait dire :

— Laissez venir à moi ceux qui ont faim.

Elle donnait ici la soupe, là les pommes de terre, elle tendait plus loin le riz, les lentilles et les haricots tout cuits.

La chaleur vivifiante des fourneaux qu’on aspirait en passant était donnée par-dessus le marché.

Zéphyrine n’avait plus le temps dépenser ni à l’amour ni aux chansons ; les affaires de charité lui passaient seules par la tète.

Un ouvrier depuis longtemps sans ouvrage, une pauvre femme qui avait épuisé ses dernières ressources dans une maladie, un vieillard pâle de faiblesse, tremblant de besoin, tous ces malheureux jetés hors de leur demeure par la faim, errant dans les rues, promenant un œil hagard autour d’eux pour savoir où ils pourraient trouver un morceau de pain, venaient en “•%, chancelant aux fourneaux de la mère Nicole...

Ils recevaient, non une simple aumône, mais la vie... la vio encore pour un jour.

Et peut-être, dans ce jour de grâce, ils retrouveraient dos moyens d’existence.

Aussi, madame Nicole et sa fille, simplement coiffées d’épaisses cornettes, vêtues de grosses robes de laine et d’un mouchoir tourné autour du cou et noué par derrière, ne cessant de faire la cuisine et de la distribuer, étaient dans un mouvement continuel.

Elles ne sentaient ni le froid ni la fatigue dans la tâche où se passionnait leur sainte bienfaisance.

Elles pouvaient se dire :

Ces infortunés n’auront pas à aller chercher l’aumône; c’ost l’aumône qui vient les chercher.

Ils n’auront pas de refus à essuyer.

Et tous ceux qu’un bon vent amènera de notre côté ne mourront pas de faim aujourd’hui!

Malgré les frimas, la foule n'était pas moins grande dans ce quartier populeux. Au contraire, en hiver, les apprêts des repas des fêtes répandaient grand nombre d’ouvriers et de domestiques sur le pavé; seulement la population paraissait plus sombre dans cette saison où fourmillaient les noirs charbonniers, chargés de combustibles, et où nul personnage mieux paré ne venait émailler la masse brune du peuple.

Les spectacles ne manquaient pas non plus dans les rues.

On p’y voyait plus de saltimbanques d’aucune espèce, car personne ne se serait arrêté à les regarder : la flânerie était gelée et tombée en novembre.

Mais un cheval qui s’abattait, une voiture versée, une devanture de boutique enfoncée, attiraient encore un cercle de curieux : tableaux d’hiver, non moins multipliés, non moins émouvants que les autres.

Au nombre de ces spectacles, figurait dans le jour ou nous nous trouvons un bateau do bois saisi entre d’épais glaçons. L'embarcation arrivée jusque-là restait en suspens, tandis que les mariniers usaient de tous leurs efforts pour l’amener au port.

Un groupe de badauds, attiré sur la berge, restait à contempler les destins du bateau.

Il allait aborder.

11 allait chavirer.

Les opinions des spectateurs étaient divisées à ce sujet ; les paris étaient ouverts.

Tripart, dit le Vieux-Diable, lorsqu’il promenait un orgue de Barbarie dans les rues, dit Boniface lorsqu'il siégeait dans sa boutique de ferrailles, était là un peu à l'écart avec un autre Individu.

La fausse barbe du bandit était bien collée, il avait son bandeau sur l’œil, son attitude de pauvre estropié ; tout son déguisement était au complet.

L’homme avec leqoel il s’entretenait, un peu plus âgé que lui, avait une taille athlétique, droite et fière sous la blouse. Il semblait avoir vieilli dans de rudes travaux, mais conserver encore toute sa puissante vigueur.

Ses vêtements se réduisaient à un pantalon de velours vert pistacho, râpé, et à sa blouse de toile bleue, ouverte sur la poitrine. Mais avec son épaisse chevelure, sa barbe énorme, le

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noir duvet qui couvrait ses membres, il semblait, comme la béte fauve, être garanti du froid par sa propre fourrure.

Tripart et cet individu regardaient donc les efforis du bateau de bois, heurtant les glaçons et s’entr ouvrant sous leur choc, i

Tandis qu'ils étaient attentifs à ce spectacle, le dernier, en tirant de sa poche un mauvais mouchoir à carreaux bleus, laissa tomber sur le sable du bord Une montre et un beau eo!« lier de perles.

11 releva ces objets presque avant qu’ils eussent touché terre, etles tint cachés dans sa large main velue.

—Es-tu fou, lui dit Tripart, de porter sur toi ces objets en pleine promenade ?

L’homme en blouse répondit par un gros rire.

—Il te va bien, dit-il, de me donner des leçons de prudence... étourneau!

—Mais, damel...

—Toi qui te laisses à tout moment mettre la main dessus... toi qui as été à Bicètre, à la Force...

—A Melun, à Poissy, et presque à Toulon... pour finir. Eh bien! qu’est-ce que ça dit.

—Toi qui portes toutes sortes do tatouages pour aider encore la police à te mieux reconnaître.

—Il faut bien que je porte la croix au bras droit, puisque j'ai passé par les prisons.

—Et au bras gauche ?

— Vu bouton de rose, puisque j’ai été amoureux... Qu’y a-t-i h redire?

—Que lu semblés mettre tous tes soins et ton adresse à le montrer comme un repris do justice et à te faire empoigner dès que lu as fait un mauvais coup.

Tripart ôta son chapeau.

—Tout le monde, dit-il, n’a pas le génie de mon honoré frère, qui exerce depuis trente ans sans avoir jamais senti la main d'un sergent de ville tomber sur son épaule, sans jamais avoir été en connaissance ave messieurs les juges, et qui, pour cela, a reçu dans la grinche le glorieux surnom de Sans- Taclie.

Cet homme était on effet le frère atné do Tripart, volour célèbre, très-honoré parmi ses semblables, très-connu de la po-

lice, mais seulement de réputation, attendu qu’il se montrait partout par ses œuvres en restant invisible de sa personne.

—Non, répondit avec hauteur Tripart atné, je n’ai jamais vu la porte d'une prison, et je ne la vèrrai jamais.

— Pour cela, dit son frère, il n’en faut pas jurer !

—J’en jure, moi... Dansl'autre monde, il n’y a ni prison ni galère,.. Et, quand le mauvais moment est venu, il y a bien toujours pour un homme 4e résolution quelque bon couteau prêt, ou quelque rivière qui coule pour donner lo moyen de se sauver dans cet autre monde.

— Tu te tuerais si tu étais pris I

—Sans balancer. Mais il y a dans toutes les forêts un vieux sanglier qu'on appelle le solitaire; il a vu toute sa génération tomber sans être jamais mordu par les chiens, et il meurt iranquillement sur les feuilles sèches de son antre. Je ferai commelui.

— Qu’en sais-tu ?

— Je ne le sais pas, je le sens.

— A la bonne heure.

—Cependant, dit le bandit Sans-Tache en s'adoucissant, je dois reconnaître que l’observation que lu me fais au sujet de ces joyaux est sensée. Il vaut mieux qu’ils ne restent pas sur moi : ainsi, tiens, cache-les dans la boutique de ferraille.

Il voulut glisser les bijoux dans la main de son frère.

—Un moment, dit Tripart cadet en se retirant. Cette montre... n'y a-t-il pas sur son or quelques gouttes de sang?

—C’est celle du marchand maraîcher que j’ai rencontré un soir du mois do novembre dernier, sur le boulevard Bourdon, au bord du canal.

—Et il ne s’est pas relevé de la rencontre ?

—Non.

— Et le collier?

— Oh! rien... le reste d'un écrin que j’ai pris dans la poche d’une femme.

— Ccst égal... garde tout cela, mon cher frère... la montre * me fait peur.

—Poltron !

— Non pas... Mais on connaît son code... Je no veux pas deaffaires qui entraînent la peine capitale. Pour la prison et encore le bagne, très-bien.,, mais, pour la place Saint-Jacques, je ne m’exposerai pas à y paraître.

—Pourquoi?

—Parce qu’on n'en revient pas.

—Tu es un sans cœur... Qand on est entré dans une carrière, il faut aller jusqu’au bout.

— J'aurais mieux aimé y renoncer,

—Nous n’avons pas eu le choix, mon frère. Nous sommes fils, petit-fils et arrière petits-fils de grinche» ; dès l’âge de six ans, on nous a envoyés grincher. Quand nos parents sont morts, nous avons continué le métier, parce que nous ne connaissions que celui-là, et parce qu’on ne nous aurait admis dans aucun autre. Seulement, toi, tu tiens de notre père, qui était faible, peureux, et qui s’est laissé mener à la guillotine; moi, je tiens de notre mère, qui en faisait dix fois plus quo son maçi au moment des grandes entreprises, et qui s'est jetée dans la rivière le jour où il a été exécuté.

—Tu es bien fier de la différence, qui pourtant n’est pas si grande, puisque j’ai parfois, au coin des rues, demandé l’au- 'mône à main armée...

—Mais sans faire de mal au passant.

—Et que toi-méme tu as bien aussi parfois soustrait ce qu’il y avait de trop dans les poches des gens.

—Tout cela par extraordinaire... quand nous changions nos ... habitudes... Moi, par exemple, je n’ai fait le mouchoir que le jour où je suis allé te voir à Y exposition, croyant quo tu partais pour le bagne, et voulant te dire adieu de loin... L’idée m’en a pris en entendant parler de moi dans la foule.

— Et as tu fait bonne capture.

—Non, vrai Dieu... des misères... la pipe d’un soldat, je crois, et le mouchoir d’un portier... Ah t c’est pourtant là où j’ai pris cet écrin de perles fines .. qui est mangé depuis longtemps... à l’exception de ce collier qui reste encore... et j’en ai même eu du regret en voyant le jeune fille, qui le cherchait en vain dans sa poche, pleurer à chaudes larmes. C’était sans doute une femme de chambre, car, en jetant les hauts cris, elle disait que c était l’écrin de sa maîtresse, qui le lui avait confié... Ce ne pouvait être alors que pour le vendre... et peut-être ces joyaux étaient-ils la dernière ressource d’une famille.

, —A quoi lu vas penser !... que ces gens-là s’arrangent I...

—Mais, encore une fois, cela ne me va pas... c’est ton affaire et non la mienne.

—Soit, si ton goût est pour les expéditions qui te conduiront à la place Saint-Jacques, ou, comme tu le préfères, à la rivière.

— Tout ou rien, c’est mon idée. Je mène une vie assez rude pour vouloir en retirer tous les bénéfices. Je défie qu’on me trouve un ouvrier, un manœuvre, le plus accablé de fatigues, qui ait la moitié des peines que j'endure... Depuis que je suis au monde, je n’ai presque pas connu de nuit passée dans un lit... J’ai été plus errant que les chiens sans maître... Je me suis vu une fois, pendant huit heures de nuit, caché dans des marais, avec de l’eau jusqu’à la ceinture... et le vent qui murmurait sur ma tête s c’étaient les balles des gendarmes sifflant dans les roseaux... Je me suis vu une autre nuit sur un toit glissant, couché à plat ventre pour qu’on ne vit pas mon ombre se dessiner dans l’air, et ne me soutenant que de ma main cramponnée à un fer de cheminée. J'ai été des jours entiers enfermé dans une carrière, avec des blessures qui me déchiraient le corps, étendu sur le sol de pierre, brûlé de mon sang qui séchait sur les plaies, et recueillant dans ma main, pour les boire, les gouttes d'eau verte qui découlaient de la voûte... J’ai passé par bien d’autres mauvaises chances encore... Le reste du temps, mon sort était de vivre dans les ténèbres comme les hiboux, d’acheter chaque moment de sommeil, chaque morceau de pain par un danger de mort.

— Je le sais 1 je le sais, mon pauvre Sans-Tache.

— Alors, puisque les charges do l’état sont si dures, je veux en avoir aussi les triomphes, et je ne recule devant aucun des moyens qui les procurent.

—Cela 6e comprend... Eh bien ! alors.

—Quoi ?

— Puisque tu as eu tant de mal à le gagner, il faut bien te conserver ton avoir... Donne-moi à serrer cette montre et ce collier; ils sont moins en sûreté sur toi que dans ma ferraille.

— Tiens, dit Tri part aîné en faisant passer les bijoux de sa main fermée dans celle de son frère : glisse cela dans ta poche.

— Oui, répondit le marchand Boniface, et tâche d’en amasser d’autres pour le mottreun peu à ton aise sur tes vieux jours... Tu l’auras bien gagné... quoiquo tu fasses chèrement payer ta fortune aux autres.

—Que veux-tu... c’est comme ça.,, c’est fini... Je suis bandit, je ne veux pas l’être à demi.

— Ah ! mon brave frère, si jamais tu changeais do vio...

— Si je changeais de vie?

— Oui, si tu te convertissais, quel honnête homme lu ferais !

— Honnête homme, ce n’est pas assez.

— Que trouverais-tu de plus?

—Je me ferais moine.

En ce moment, Tripart-Boniface, qui tournait la tête, vit venir un ecclésiastique sur le quai Saint-Michel et le suivit des yeux. Ce prêtre, arrivé vers le parjpet, se pencha et fit signe au bandit déguisé de venir le rejoindre. Celui-ci laissa alors sou frère sur la berge et remonta vers lo quai.

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